Scène II
FRED :
Pardonne-moi, André, je t’ai fait venir d’urgence.
ANDRÉ :
Qu’y a-t-il ? je ne t’ai jamais vu dans un tel état… toi, d’ordinaire si calme…
FRED :
Il m’arrive une chose très désagréable…
ANDRÉ :
Mais cela arrive à des gens très bien…
FRED :
Je ne suis pas un monsieur très bien…
ANDRÉ :
(Badinant). Depuis quand ? Tu sais, mon cher, le Monsieur très bien d’aujourd’hui n’est pas le Monsieur très bien d’hier… Aujourd’hui, un Monsieur qui a une auto, deux maîtresses, 20 000,00 $ à dépenser par an et qui arrive à faire autant de dettes qu’il a de revenus, est un Monsieur très bien.
FRED :
Tu dis cela pour moi ?
ANDRÉ :
Non, je dis cela parce que c’est ainsi ! C’est singulier comme les mœurs sont changées ; si la guerre continue, tu verras, on en reviendra à la polygamie.
FRED :
Tu es fou !
ANDRÉ :
Oh ! toi, cela ne te changera pas ; tu passes ton temps à te marier de la main gauche ! Et c’est fantastique, ce que tu peux avoir de mains gauches !
FRED :
Ah ! ne plaisantes pas, cela est bien fini.
ANDRÉ :
Le diable se ferait-il ermite ?
FRED :
Non, mais le pauvre diable que je suis est bien malheureux.
ANDRÉ :
Je devine… Tu as reçu le coup de foudre.
FRED :
Que veux-tu dire ?
ANDRÉ :
Je veux dire tout simplement que tu dois être amoureux d’une femme adorable… J’ai toujours soupçonné que tu étais bâti à l’épreuve du feu… Tu as eu de nombreux coups de foudre, ils ne t’ont jamais incendié…
FRED :
Tu as de la chance de pouvoir plaisanter ainsi ; si tu savais dans quelle impasse je me trouve, tu me plaindrais au lieu de te moquer de moi.
ANDRÉ :
Sérieusement, tu as des ennuis, de vrais ennuis, pas des ennuis de femmes ?
FRED :
Écoute, André ! regarde-moi bien ! On considère partout que je suis un homme riche. On dit dans les salons que je suis un homme très heureux, que les bonnes fortunes me favorisent ; l’on prétend même qu’une fête ne serait pas complète si je n’y étalais ma blague sympathique et mon humeur joviale… Enfin ! on me dépeint comme le type du joyeux viveur que nul souci n’affecte, c’est vrai, n’est-ce pas ?
ANDRÉ :
Oui.
FRED :
Eh ! bien, mensonge, façade que tout cela ! Je suis un pauvre bougre ruiné, moi, que l’on dit riche ; et j’aime quelqu’un qui ne m’aimera jamais, moi, qu’on dit être aimé de toutes les femmes…
ANDRÉ :
Mais, ce n’est pas possible…
FRED :
C’est la pure vérité. Je suis un homme brûlé… J’ai considéré jusqu’ici la vie comme une partie de plaisir ou plutôt… comme une gigantesque partie de cartes où la vie était l’enjeu… je suis vaincu… c’est bien, j’ai toujours été beau joueur, il faut payer, je payerai
ANDRÉ :
Mais cette affaire de contrats de guerre dont tu m’as parlé, n’était-ce pas une chose épatante, merveilleuse, pour toi ?
FRED :
Ratée…
ANDRÉ :
Alors, de Nantel, aucune nouvelle ?
FRED :
Pas même un mot ! c’est ce qui me désespère. L’option finissait cette après-midi à trois heures… tu vois, je ne puis plus compter sur ça… comme c’est bête la vie.
ANDRÉ :
Combien te faudrait-il ?
FRED :
Dix mille piastres.
ANDRÉ :
Sur tes valeurs de bourse, ne peux-tu négocier un emprunt temporaire ?
FRED :
Tu en as de bonnes ! mes valeurs de bourse, la belle affaire ! elles sont à la baisse depuis des mois et des mois ! tout ce que j’avais en argent liquide a suffi à peine à marginer de quelques points et aujourd’hui, l’agence Bryant & Dunn annonce un nouveau soubresaut de dix points… c’est la dégringolade ici comme en Russie, je suis lavé, foutu.
ANDRÉ :
Et les amis, as-tu essayé ?
FRED :
Les amis, les amis, mon vieux, on peut calculer la valeur de leur amitié à l’argent dont on peut disposer ; acculé à la ruine fatale, tu n’as plus d’amis…
ANDRÉ :
Oh ! tu es injuste ! moi, si je pouvais, je t’assure, ce serait de grand cœur.
FRED :
Oui, je sais, je te demande pardon… aussi n’est-ce pas pour cela que je t’ai fait venir… André ! j’ai décidé d’en finir, la mort me semble le seul moyen propre et rapide de tout effacer…
ANDRÉ :
Voyons ! Fred ! mon vieux, tu n’y songes pas sérieusement ?
FRED :
Tu vois, j’ai tenté l’impossible sans résultat aucun ; voici une lettre que j’ai écrite avant ton arrivée, elle contient mes dernières volontés. Veux-tu te charger de les exécuter fidèlement ?
ANDRÉ :
Je t’écoute depuis quelques minutes et je ne trouve pas un mot, pas une parole pour te dissuader… non ! mais c’est insensé, tu es fou… un homme ne se tue pas comme cela, que diable ! D’abord, on est jamais fichu… Faut toujours espérer… il n’y a que cela de vrai dans la vie… Voyons, de la volonté, de l’énergie, tu ne peux pas faire cette bêtise-là… D’ailleurs… (après une pause) je saurai t’en empêcher.
FRED :
André !
ANDRÉ :
(il se penche sur la table de travail, cherchant quelque sujet pour détourner la conversation. Il aperçoit la photo d’une femme qui attire son attention, regarde et surpris). Mais c’est Jacqueline, ma nièce ! (inquiet et hésitant). C’est la première fois que je vois cette photographie… ici… qu’est-ce que cela veut dire ?
FRED :
Voyons, André ! Non, tu vois ça, eh ? bien, c’est tout un rêve que j’avais fait, oui ! mon cher, du rêve, ça t’épate… c’est du printemps, du bonheur, une frimousse charmante que j’ai rencontrée il y a deux mois, que j’aime à la folie et qui n’en sait rien ! Cette photo… oui… je l’ai volée chez une de ses amies. Et puis, c’est la femme non pas celle qui passe mais la vraie, cette fois.
ANDRÉ :
(souriant) Que de fois tu m’as dit cela, tu es un emballé…
FRED :
Ne te moques pas. Ce n’est que du rêve, trop beau, il ne se réalisera jamais… (pendant qu’il marche, se rendant à une fenêtre). D’ailleurs, dans la vie, tout n’est qu’illusion d’une heure, caprice d’un jour. Tiens, il n’y a que cela de vrai et qui ne change pas, la neige. (la neige tourbillonne au dehors). Tous les ans, elle nous arrive semblable aux années précédentes ; c’est monotone et pourtant c’est beau, la neige ! On dirait un voile de première communiante… la neige, vois-tu, c’est aussi un rêve blanc… un tourbillonnement dans lequel papillonnent des visions de jeunesse, lointaines, si lointaines, qu’elles forment un nuage indécis qu’on voudrait saisir et on ne peut pas… et l’attendrissement nous gagne stupidement…
ANDRÉ :
Il n’y a rien de stupide dans ce souvenir ; seuls, les êtres incapables d’une émotion vraie ridiculisent les choses qui nous tiennent au passé. Même âgé, l’homme est toujours un grand enfant ! Moi-même… Tiens, vieux, du nerf, tu ne vas pas te laisser abattre ainsi, tu vas lutter…
FRED :
Non, pour cela, vois-tu, il faut avoir près de soi une compagne ; d’avoir dans sa misère un être faible à défendre contre l’adversité, cela vous grandit… cela vous donne des muscles… (geste) cela vous rend fort, invincible ! Mais moi, je n’ai même pas cela… (le téléphone sonne à cet instant). Qu’est-ce qu’on peut bien me vouloir ?
ANDRÉ :
C’est peut-être Nantel qui t’appelle d’Ottawa…
FRED :
(à l’appareil) Allô ! oui, c’est moi… Grand ami, (transfiguré) Ah ! c’est vous, Jacqueline…
ANDRÉ :
(surpris) Jacqueline ?
FRED :
(continuant sa conversation sans penser à ses malheurs). Comment, si je reconnais votre voix, mais oui, je crois bien, c’est le gazouillement d’un exquis petit oiseau…et j’ai le cœur tout charmé… si je suis heureux… (un instant, triste) comment pouvez-vous me le demander, puisque je vous parle… ah ! vous êtes au Ritz, à deux pas d’ici… tiens, tiens, vous avez quelque chose à me demander… Bon… pourquoi ne venez-vous pas le dire… ici ? vous ne sauriez croire quel plaisir vous me feriez… (triste) aujourd’hui surtout… Vous dites que ce n’est pas convenable… voyons, Jacqueline, votre oncle André, mon vieil ami, est ici avec moi. Je vous assure, c’est très convenable, (à André) n’est-ce pas, André ?
ANDRÉ :
Oh ! tu sais, moi…
FRED :
(continuant sans attendre la réponse). Il dit que vous pouvez venir… vous venez à l’instant. Oh ! merci de tout mon cœur, vous me causez une grande joie… je vous attends… c’est cela… à tout à l’heure. (à André), (joyeux). Elle va venir, je vais la voir, lui parler une dernière fois…
ANDRÉ :
C’est le rêve qui vient chez toi, mon cher, je lui cède la place… il me semble que cette visite va tout changer… C’est du reste pour cela que je passe pardessus bien des choses… je suis très heureux pour toi… Promets-moi d’attendre mon retour, je passe au Cercle et je reviens. J’ai le pressentiment que tout peut s’arranger. Moi, qui n’ai jamais d’idées, j’en ai une… Tu dînes avec moi au St-Régis, il y a une fête de nuit qu’on ne peut manquer ! C’est le réveillon de Noël, mon vieux, ne l’oublie pas. Musique, fleurs, serpentins, puis, des danseuses ! Henri m’en a présenté deux… Des jambes !… Voyons, de la gaieté, secoue le vieil homme, je te prends en passant, entendu ?
FRED :
(mollement). Non.
ANDRÉ :
Si, si, tu viendras et je te promets une nuit carabinée… (il sort).
FRED :
Brave type que ce joyeux soupeur (marchant) ah ! la revoir enfin chez moi. (il se rend au miroir au-dessus de la cheminée, s’y regarde). Comme j’ai vieilli depuis quelques jours. Moi, aussi, c’est l’hiver qui m’arrive… (il touche légèrement ses tempes grisonnantes) Ah ! mon vieux, c’est ta dernière coquetterie que tu commences… (sonnerie lointaine, nerveux). Jean, Jean, je crois qu’on a sonné, mais dépêchez-vous donc.