Scène IV
JACQUELINE :
Bonjour ! Vous ! On ne vous voit plus ! Ce n’est pas gentil… Faut venir vous voir à présent ?… Ce que c’est chic ici… Tiens, c’est chic comme vous !
FRED :
(enlevant le manteau couvert de neige). Vous êtes mille fois aimable.
JACQUELINE :
J’ai bien des choses à vous raconter, vilain ! Mais voilà, je ne sais par laquelle commencer… aidez-moi, c’est si peu comme il faut ce que je fais là je suis un peu timide, un peu confuse… (riant) Venir chez vous, toute seule, quelle étourderie et si on savait, qu’est-ce qu’on dirait ?
FRED :
Que vous êtes adorable et charmante !
JACQUELINE :
Mais c’est une déclaration !
FRED :
Elle vous fait plaisir ? (il fait le geste indiquant de s’asseoir sur le canapé à droite. Ils s’asseoient).
JACQUELINE :
Mais je crois que cela ne me déplaît pas. Au fait, mon oncle n’est pas ici ?
FRED :
(gêné) Il y était… il vient de sortir pour quelques minutes… il doit revenir… une tasse de thé ?
JACQUELINE :
Merci !
FRED :
Un tout petit doigt de Porto ? Par ce froid, cela vous fera du bien…
JACQUELINE :
Non, merci… j’aime mieux pas. Je n’ai d’ailleurs que quelques minutes à vous donner ! Imaginez-vous, j’arrive du Ritz…
FRED :
Beaucoup de monde ?
JACQUELINE :
Non, un simple Thé de jeunes filles…
FRED :
Alors, on a babillé, parlé de modes, chapeaux, potins, je connais…
JACQUELINE :
Les Thés de jeunes filles ne sont-ils pas faits un peu pour cela ? Seulement, ce que vous ne savez pas, c’est qu’on vous a joliment abîmé ! aujourd’hui !
FRED :
Vraiment !
JACQUELINE :
Ce qu’elles en ont dit des choses et des choses et pas jolies encore… à la fin, je me suis fâchée tout rouge et je leur ai dit ce que je pensais d’elles…
FRED :
(flatté et souriant). C’est joli ce que vous avez fait… mais… pour quelle raison ?
JACQUELINE :
(qui a surpris ce sourire). Pour quelle raison ! Pour quelle raison ! N’allez pas vous imaginer que je vous aime… Ne croyez pas que toutes les femmes vous aiment ! Je devine votre pensée… Vous vous êtes dit : cette petite sotte m’aime sûrement, elle ne peut pas faire autrement que de m’aimer ! eh ! bien non ! je vous ai défendu parce que cela me plaisait de vous défendre. Mais pour vous aimer, je ne vous aime pas !
FRED :
(triste). Pourquoi faut-il que ce soit vous qui me les disiez ces mots-là ?
JACQUELINE :
Ils vous chagrinent ?
FRED :
Vous voyez… et de qui parlaient ces demoiselles ?
JACQUELINE :
De votre dernière intrigue d’amour.
FRED :
(surpris) De ma dernière intrigue…
JACQUELINE :
Oh ! mes camarades sont des têtes légères… si, si… elles se forment une opinion sur un rien, sur ce qu’elles entendent dire… Si on se fiait sur les on-dits, que d’histoires on raconterait et puis vous, vous êtes libre… Vous êtes un peu… seul, sans parents… sans amie ! Vous ne faites donc souffrir personne. Si vous avez eu des histoires, des à côtés un peu tapageurs, c’est bien votre droit, j’imagine, et cela ne regarde que vous.
FRED :
Mais je le crois… Je suis étonné que des amies charitables ou non s’en mêlent… (gentil) mais je leur pardonne… une cigarette ?
JACQUELINE :
Je ne fume jamais.
FRED :
Vous me permettez ?
JACQUELINE :
Mais, je vous en prie… j’adore le parfum des cigarettes.
FRED :
(allumant une cigarette, debout, rêveur). En effet, la cigarette est une bonne conseillère de tous les instants, l’amie sincère de toutes les heures… dans la transparence de la fumée, les chagrins se dissipent et dans le rêve qu’elle apporte, la vie réelle, la vie méchante, disparaît, disparaît… ! (geste) Oui ! elle fait oublier nos misères…
JACQUELINE :
Mais…
FRED :
(revenant à lui). Pardon !
JACQUELINE :
Vous avez souffert, vous souffrez ?
FRED :
(vague). Peut-être…
JACQUELINE :
Vous avez beaucoup voyagé, c’était sans doute pour oublier ?
FRED :
Je vois que vous êtes au courant… On a dû vous dire… Oui, j’ai aimé autrefois, oh ! il y a déjà très longtemps, une jolie fille qui me fit bien souffrir… et elle fut à peu de chose près la cause de toutes mes désillusions.
JACQUELINE :
(gentille). Alors, vous ne croyez plus à l’amour ?
FRED :
(sincère). Si, depuis quelques instants… Depuis que vous êtes là, près de moi ; que je respire en vous la jeunesse, la beauté, que je connais votre nature franche, Jacqueline, oui ! je voudrais pouvoir vivre !…
JACQUELINE :
Comme vous me dites cela… est-ce que vous songeriez ?
FRED :
(se reprenant). Oh ! non, une idée noire… je ne sais vraiment pas pourquoi je vous ai dit cela. Vivre pour refaire ma vie manquée et créer du bonheur autour de moi…
JACQUELINE :
Mais qu’est-ce qui vous en empêche… vous êtes riche, élégant, vous avez tout pour plaire (un peu jalouse). D’ailleurs, vos bonnes fortunes ne sont-elles pas assez nombreuses pour vous en faire espérer d’autres…
FRED :
On a beaucoup exagéré. J’ai laissé dire par gloriole, parce qu’on croit dans sa fatuité d’homme léger que d’avoir eu des aventures galantes, c’est bien vu… On s’imagine qu’on fait de l’effet… Les maris nous font les gros yeux et dans les salons, d’un air dégagé et las, on pose à la Don Juan… On sourit et aussitôt on prend notre sourire pour une nouvelle conquête qui, pour la plupart du temps, n’en est pas une, ni pour nous ni pour d’autres, d’ailleurs… Eh ! Puis, ce ne sont que des passades, elles ne tirent pas à conséquence. Il ne faut pas être jaloux de ces femmes-là… Non, Jacqueline, l’amour réel ne s’éparpille pas ainsi… L’amour, c’est tout ce qu’il y a de bon, de beau, de rare. On le cherche parfois des années et des années sans le trouver.
JACQUELINE :
Parce qu’on cherche mal…
FRED :
Pendant quinze ans j’ai cherché vainement… Jacqueline, vous ne pouvez pas me comprendre ; vous ne devez pas essayer de me comprendre.
JACQUELINE :
(un petit peu jalouse). La pensée d’une autre vous empêche, sans doute, d’être plus précis ?
FRED :
Non, vous vous méprenez ; ce n’est pas ce motif qui me fait parler ainsi, mais des raisons sérieuses, une situation épouvantable, inattendue, qui bouleverse depuis quelques heures mes plans, ma vie et me désespère…
JACQUELINE :
(intelligente). Voyons, grand ami, dites-moi vos chagrins, confiez vous à moi ; si vous saviez comme je serais heureuse de vous être utile, de partager votre secret si vous en avez un. La vie est mauvaise parfois, je sais ! Moi aussi, j’ai connu de mauvais jours… Mais il y a de bons moments, je vous assure…
FRED :
Non ! Jacqueline, l’homme que je suis et que tout le monde croit heureux, ne l’est pas et ne peut pas l’être… J’ai fait, pas plus tard qu’il y a un instant, un rêve charmant… J’ai entrevu pendant une minute la possibilité de me confier à une femme comme je me confie à vous ce soir, de lui dire tout bas, l’espoir de ma vie… Il me semble qu’elle m’aurait compris… j’aurais parlé avec mon cœur, j’aurais trouvé des mots magiques, des mots de griserie, de tendresse… Mais ce que j’ai là (geste, cœur), je ne puis le divulguer ; ce serait vilain de ma part. Non, je ne le puis pas, non, je n’en ai pas le droit…
JACQUELINE :
(pendant le récit de ces dernières phrases, Jacqueline, surprise, a vu sur la table sa photographie ; elle l’a retournée légèrement, sourit et la remet en place, donnant l’impression qu’elle se dit : Toi, tu me paieras cela. Toute cette scène se fait évidemment à l’insu de Fred qui a parlé comme dans un rêve. Et Jacqueline doit graduer l’insouciance pendant la scène qui va suivre).
Dans ce cas, mon cher, gardez votre secret.
FRED :
Jacqueline, ah ! si vous vous doutiez du sacrifice que je fais, si vous saviez…
JACQUELINE :
(coquette et espiègle). C’est durant vos nombreux voyages que vous avez collectionné ces jolies choses ?
FRED :
Ce sont des souvenirs… (tendre) Jacqueline…
JACQUELINE :
(faisant la sourde oreille). Cette arme ? (elle fait le geste de la prendre sur la table de travail).
FRED :
(bondissant). N’y touchez pas, elle est chargée…
JACQUELINE :
Dieu ! que vous m’avez fait peur ! C’est une imprudence, vous ne devriez pas…
FRED :
Un malheureux oubli… une négligence de ma part.
JACQUELINE :
(continuant l’examen de l’appartement d’un air coquet et dégagé). Ces jolis bibelots, ces miniatures !
FRED :
De France. (amoureux) Jacqueline !
JACQUELINE :
Vous aimez… la France ?
FRED :
Avec admiration ! J’y voudrais vivre ; c’est le pays de la pensée et des régénérations…
JACQUELINE :
(près de la bibliothèque, furetant). Oh ! quel joli choix ! Anatole France, Prévost, Flaubert, Musset et puis du théâtre, s’il vous plaît, et du meilleur : Bernstein, Bataille, Wolfe, Hervieux, Rostand… vous ne devez pas vous ennuyer… Je comprends que la solitude en tête à tête avec ces messieurs…
FRED :
Ce sont mes meilleurs amis, ceux qui ne trompent pas…
JACQUELINE :
Vous croyez que dans le théâtre, il y a de la vérité parfois ?
FRED :
Plus qu’on ne le croit, ma petite Jacqueline !
JACQUELINE :
(riant). Alors, d’après vous, ces maîtres seraient les apôtres d’aujourd’hui ?
FRED :
(sérieux). Pourquoi pas ? (montrant la bibliothèque) et ça, la religion de demain.
JACQUELINE :
(conquise). Puissiez-vous dire vrai ! (elle est près du piano). Vous jouez du piano quelquefois ? (elle joue quelques notes). Il a un joli son…
FRED :
Àmes heures, parfois, je pianote… Voulez-vous me jouer cette valse ?
JACQUELINE :
(elle joue).
FRED :
(à deux reprises, grisé par l’amour et la musique, il esquisse un mouvement pour la prendre dans ses bras. Lutte visible avec sa conscience, n’en pouvant plus et s’exaltant, il lui touche brusquement les épaules). Laissez-moi vous parler Jacqueline… Laissez-moi vous dire… (Jacqueline s’esquive et se sauve, légère, sur le canapé de gauche. Fred la poursuit, s’asseoit à côté d’elle et lui prend la main).
JACQUELINE :
(émue et amusée). Que me direz-vous, grand ami ?
FRED :
Avez-vous déjà aimé, Jacqueline, avez-vous déjà éprouvé cette émotion vraie, l’attraction de deux cœurs qui se comprennent, se désirent et voudraient se promettre, malgré les difficultés, malgré l’abîme qui les sépare… Ah ! Si vous aviez rêvé, pleuré en relisant une lettre d’adieu, si vous aviez été très près de la mort comme moi, n’emportant qu’un regret : celui de laisser un être aimé ; si vous aviez posé vos lèvres, pieusement, toute seule, sur un portrait furtivement volé dans un salon désert ; vous sauriez ce que c’est que l’amour ! Vous auriez vécu des heures de douceur morale, heureuse dans une solitude consentie, indifférente aux mille et mille choses fragiles qui nous attachent à la vie pour ne penser qu’à celui qui vous est cher entre tous et que vous voyez partout. Et pourtant l’amour, mon petit, c’est de votre âge !… vous êtes jeune, belle, intelligente, vous serez aimée, gâtée, choyée… ces yeux-là sont trop beaux pour pleurer, la vie pour vous sera faite de rêves charmants, vos moindres désirs seront comblés… tout en vous appelle l’amour.
JACQUELINE :
Comme vous me parlez !
FRED :
On vous aimera ! qui sait, on vous aime peut-être déjà secrètement ma petite Jacqueline… Vous entendrez monter jusqu’à vous des murmures d’amour que votre cœur comprendra…
JACQUELINE :
Comme il vous comprend maintenant.
FRED :
(s’enflammant). Votre corps en sera tout saisi, tout troublé ! vous serez grisée d’infini, vous ne verrez et vous ne voudrez que l’homme que vous aurez choisi… vous vous prendrez tout à coup à croire à la beauté de la vie, à voir tout en rose ! Vous serez heureuse, oh ! heureuse ! alors… alors, soyez toujours sincère, ne jouez jamais avec les cœurs ! c’est un jeu d’enfant, bien dangereux, il ne fait verser que des larmes.
JACQUELINE :
Vous êtes ému.
FRED :
Le souvenir d’un passé infiniment malheureux… le regret d’avoir tout gâché.
JACQUELINE :
Mais enfin, de quoi vous plaignez-vous ?
FRED :
De n’être plus jeune…
JACQUELINE :
Vous vous calomniez. Ces yeux-là ne vieilliront jamais !
FRED :
D’avoir un cœur amoureux…
JACQUELINE :
Mais ?
FRED :
D’entretenir dans ma pensée, un secret espoir qui m’étouffe, me grise, m’affole et que je ne puis dévoiler à personne, même à vous, surtout pas à vous. Je serais ridicule, grotesque ; non, je ne puis vraiment pas nous dire.
JACQUELINE :
(câline, le tutoyant pour la première fois). Voyons, dis, mon ami.
FRED :
C’est impossible, Jacqueline, je vous assure… (On sonne à cet instant. Murmure dans l’antichambre et Jean parait.)