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CHAPITRE V

_Klopstock._

Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d’hommes remarquables dans l’école anglaise que dans l’école française. Parmi les écrivains formés par la littérature anglaise, il faut compter d’abord cet admirable Haller, dont le génie poétique le servit si efficacement, comme savant, en lui inspirant plus d’enthousiasme pour la nature, et des vues plus générales sur ses phénomènes; Gessner, que l’on goûte en France, plus même qu’en Allemagne; Gleim, Ramler, etc., et avant eux tous Klopstock.

Son génie s’était enflammé par la lecture de Milton et de Young; mais c’est avec lui que l’école vraiment allemande a commencé. Il exprime d’une manière fort heureuse, dans une de ses odes, l’émulation des deux muses.

«J’ai vu.... Oh! dites-moi, était-ce le présent, ou contemplais-je l’avenir? J’ai vu la muse de la Germanie entrer en lice avec la muse anglaise, s’élancer pleine d’ardeur à la victoire.

«Deux termes élevés à l’extrémité de la carrière se distinguaient à peine, l’un ombragé de chêne, l’autre entouré de palmiers[19].

«Accoutumée à de tels combats, la muse d’Albion descendit fièrement dans l’arène; elle reconnut ce champ qu’elle parcourut déjà, dans sa lutte sublime avec le fils de Méon, avec le chantre du Capitole.

«Elle vit sa rivale, jeune, tremblante; mais son tremblement était noble: l’ardeur de la victoire colorait son visage, et sa chevelure d’or flottait sur ses épaules.

«Déjà, retenant à peine sa respiration pressée dans son sein ému, elle croyait entendre la trompette, elle dévorait l’arène, elle se penchait vers le terme.

«Fière d’une telle rivale, plus fière d’elle-même, la noble anglaise mesure d’un regard la fille de Thuiskon. Oui, je m’en souviens, dit-elle, dans les forêts de chênes, près des bardes antiques, ensemble nous naquîmes.

«Mais on m’avait dit que tu n’étais plus. Pardonne, ô muse! si tu revis pour l’immortalité, pardonne-moi de ne l’apprendre qu’à cette heure... Cependant je le saurai mieux au but.

«Il est là... le vois-tu dans ce lointain? par delà le chêne vois-tu les palmes, peux-tu discerner la couronne? Tu te tais... Oh! ce fier silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixé sur la terre... je le connais.

«Cependant... pense encore avant le dangereux signal, pense... n’est-ce pas moi qui déjà luttai contre la muse des Thermopyles, contre celle des Sept Collines?

«Elle dit: le moment décisif est venu, le héraut s’approche: O fille d’Albion! s’écria la muse de la Germanie, je t’aime, en t’admirant je t’aime... mais l’immortalité, les palmes me sont encore plus chères que toi. Saisis cette couronne, si ton génie le veut; mais qu’il me soit permis de la partager avec toi.

«Comme mon cœur bat!... Dieux immortels... si même j’arrivais plus tôt au but sublime... oh! alors tu me suivras de près... ton souffle agitera mes cheveux flottants.

«Tout à coup la trompette retentit, elles volent avec la rapidité de l’aigle, un nuage de poussière s’élève sur la vaste carrière; je les vis près du chêne, mais le nuage s’épaissit, et bientôt je les perdis de vue».

C’est ainsi que finit l’ode, et il y a de la grâce à ne pas désigner le vainqueur.

Je renvoie au chapitre sur la poésie allemande l’examen des ouvrages de Klopstock, sous le point de vue littéraire, et je me borne à les indiquer maintenant comme des actions de sa vie. Tous ses ouvrages ont eu pour but, ou de réveiller le patriotisme dans son pays, ou de célébrer la religion: si la poésie avait ses saints, Klopstock devrait être compté comme l’un des premiers.

La plupart de ses odes peuvent être considérées comme des psaumes chrétiens: c’est le David du Nouveau Testament, que Klopstock; mais ce qui honore surtout son caractère, sans parler de son génie, c’est l’hymne religieuse, sous la forme d’un poème épique, à laquelle il a consacré vingt années, _la Messiade_. Les chrétiens possédaient deux poèmes, _l’Enfer_, du Dante, et _le Paradis Perdu_, de Milton: l’un était plein d’images et de fantômes, comme la religion extérieure des Italiens. Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles, excellait surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. Klopstock a conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté; c’est au divin Sauveur des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l’Église ont inspiré le Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beautés du poème de Klopstock sont puisées dans le Nouveau Testament; il sait faire ressortir de la simplicité divine de l’Évangile, un charme de poésie qui n’en altère point la pureté.

Lorsqu’on commence ce poème, on croit entrer dans une grande église, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l’attendrissement et le recueillement qu’inspirent les temples du Seigneur, s’emparent de l’âme en lisant _la Messiade_.

Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poème pour but de son existence: il me semble que les hommes s’acquitteraient tous dignement envers la vie, si, dans un genre quelconque, un noble objet, une grande idée, signalaient leur passage sur la terre; et c’est déjà une preuve honorable de caractère que de diriger vers une même entreprise les rayons épars de ses facultés, et les résultats de ses travaux. De quelque manière qu’on juge les beautés et les défauts de _la Messiade_, on devrait en lire souvent quelques vers: la lecture entière de l’ouvrage peut fatiguer; mais chaque fois qu’on y revient, l’on respire comme un parfum de l’âme, qui fait sentir de l’attrait pour toutes les choses célestes.

Après de longs travaux, après un grand nombre d’années, Klopstock enfin termina son poème. Horace, Ovide, etc., ont exprimé de diverses manières le noble orgueil qui leur répondait de la durée immortelle de leurs ouvrages: _Exegi monumentum æere perennius_: et, _nomenque erit indelebile nostrum_[20]. Un sentiment d’une toute autre nature pénétra l’âme de Klopstock quand _la Messiade_ fut achevée. Il l’exprime ainsi dans l’ode au Rédempteur, qui est à la fin de son poème.

«Je l’espérais de toi, ô Médiateur céleste! j’ai chanté le cantique de la nouvelle alliance. La redoutable carrière est parcourue, et tu m’as pardonné mes pas chancelants.

«Reconnaissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais retentir les accords de ma harpe; hâte-toi; mon cœur est inondé de joie, et je verse des pleurs de ravissement.

«Je ne demande aucune récompense; n’ai-je pas déjà goûté les plaisirs des anges, puisque j’ai chanté mon Dieu? L’émotion pénétra mon âme jusque dans ses profondeurs, et ce qu’il y a de plus intime en mon être fut ébranlé.

«Le ciel et la terre disparurent à mes regards; mais bientôt l’orage se calma: le souffle de ma vie ressemblait à l’air pur et serein d’un jour de printemps.

«Ah! que je suis récompensé! n’ai-je pas vu couler les larmes des chrétiens? et dans un autre monde, peut-être m’accueilleront-ils encore avec ces célestes larmes!

«J’ai senti aussi les joies humaines; mon cœur, je voudrais en vain te le cacher, mon cœur fut animé par l’ambition de la gloire: dans ma jeunesse, il battit pour elle; maintenant, il bat encore, mais d’un mouvement plus contenu.

«Ton apôtre n’a-t-il pas dit aux fidèles: _Que tout ce qui est vertueux et digne de louange soit l’objet de vos pensées!_... C’est cette flamme céleste que j’ai choisie pour guide; elle apparaît au-devant de mes pas, et montre à mon œil ambitieux une route plus sainte.

«C’est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne m’a point trompé; quand j’étais près de m’égarer, le souvenir des heures saintes où mon âme fut initiée, les douces voix des anges, leurs harpes, leurs concerts me rappelèrent à moi-même.

«Je suis au bout, oui, j’y suis arrivé, et je tremble de bonheur; ainsi (pour parler humainement des choses célestes), ainsi nous serons émus, quand nous nous trouverons un jour auprès de celui qui mourut et ressuscita pour nous.

«C’est mon Seigneur et mon Dieu dont la main puissante m’a conduit à ce but, à travers les tombeaux; il m’a donné la force et le courage contre la mort qui s’approchait; et des dangers inconnus, mais terribles, furent écartés du poète que protégeait le bouclier céleste.

«J’ai terminé le chant de la nouvelle alliance; la redoutable carrière est parcourue. O Médiateur céleste, je l’espérais de toi!»

Ce mélange d’enthousiasme poétique et de confiance religieuse inspire l’admiration et l’attendrissement tout ensemble. Les talents s’adressaient jadis à des divinités de la Fable. Klopstock les a consacrés, ces talents, à Dieu même; et, par l’heureuse union de la religion chrétienne et de la poésie, il montre aux Allemands comment ils peuvent avoir des beaux-arts qui leur appartiennent, et ne relèvent pas seulement des anciens en vassaux imitateurs.

Ceux qui ont connu Klopstock le respectent autant qu’ils l’admirent. La religion, la liberté, l’amour, ont occupé toutes ses pensées; il professa la religion par l’accomplissement de tous ses devoirs; il abdiqua la cause même de la liberté, quand le sang innocent l’eut souillée, et la fidélité consacra les attachements de son cœur. Jamais il ne s’appuya de son imagination pour justifier aucun écart; elle exaltait son âme, sans l’égarer.

On dit que sa conversation était pleine d’esprit et même de goût; qu’il aimait l’entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, et qu’il était bon juge de ce genre d’agréments que la pédanterie réprouve. Je le crois facilement; car il y a toujours quelque chose d’universel dans le génie, et peut-être même tient-il par des rapports secrets à la grâce, du moins à celle que donne la nature.

Combien un tel homme était loin de l’envie, de l’égoïsme, des fureurs de vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés au nom de leurs talents! S’ils en avaient eu davantage, aucun de ces défauts ne les aurait agités. On est orgueilleux, irritable, étonné de soi-même, quand un peu d’esprit vient se mêler à la médiocrité du caractère; mais le vrai génie inspire de la reconnaissance et de la modestie: car on sent qui l’a donné, et l’on sent aussi quelles bornes celui qui l’a donné y a mises.

On trouve dans la seconde partie de _la Messiade_, un très beau morceau sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, et désignée dans l’Evangile comme l’image de la vertu contemplative. Lazare, qui a reçu de Jésus-Christ une seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un mélange de douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a fait des derniers moments de Marie un tableau de la mort du juste. Lorsqu’à son tour il était aussi sur son lit de mort, il répétait d’une voix expirante ses vers sur Marie; il se les rappelait, à travers les ombres du cercueil, et les prononçait tout bas, pour s’exhorter lui-même à bien mourir: ainsi, les sentiments exprimés par le jeune homme étaient assez purs pour consoler le vieillard.

Ah! qu’il est beau, le talent, quand on ne l’a jamais profané, quand il n’a servi qu’à révéler aux hommes, sous la forme attrayante des beaux-arts, les sentiments généreux et les espérances religieuses obscurcies au fond de leur cœur!

Ce même chant de la mort de Marie fut lu à la cérémonie funèbre de l’enterrement de Klopstock. Le poète était vieux quand il cessa de vivre; mais l’homme vertueux saisissait déjà les palmes immortelles qui rajeunissent l’existence, et fleurissent sur les tombeaux. Tous les habitants de Hambourg rendirent au patriarche de la littérature les honneurs qu’on n’accorde guère ailleurs qu’au rang ou au pouvoir, et les mânes de Klopstock reçurent la récompense que méritait sa belle vie.