L'AMOUR
PAR DE STENDHAL
ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE ET PRÉCÉDÉE D'UNE ÉTUDE SUR LES _OEuvres de Stendhal_
Par Sainte-Beuve
PARIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 6, RUE DES SAINTS PÈRES, 6
PRÉFACE[1]
[1] Mai 1826.
Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de nos moeurs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler choquante. J'ai été forcé d'en faire usage, mais l'austérité scientifique du langage me met, je pense, à l'abri de tout reproche à cet égard.
· · ·
Je connais un ou deux secrétaires de légation qui, à leur retour, pourront me rendre service. Jusque-là, que pourrais-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les prier de ne pas m'écouter.
On peut reprocher de l'_égotisme_ à la forme que j'ai adoptée. On permet à un voyageur de dire: «J'étais à New-York, de là _je_ m'embarquai pour l'Amérique du sud, _je_ remontai jusqu'à Santa-Fé-de-Bogota. Les cousins et les moustiques _me_ désolèrent pendant la route, et _je_ fus privé, pendant trois jours, de l'usage de l'oeil droit.»
On n'accuse point ce voyageur d'aimer à parler de soi; on lui pardonne tous ces _je_ et tous ces _moi_, parce que c'est la manière la plus claire et la plus intéressante de raconter ce qu'il a vu.
C'est pour être clair et pittoresque, s'il le peut, que l'auteur du présent voyage dans les régions peu connues du coeur humain dit: «J'allai avec Mme Gherardi aux mines de sel de Hallein... La princesse Crescenzi me disait à Rome... Un jour, à Berlin, je vis le beau capitaine L...» Toutes ces petites choses sont réellement arrivées à l'auteur, qui a passé quinze ans en Allemagne et en Italie. Mais, plus curieux que sensible, jamais il n'a rencontré la moindre aventure, jamais il n'a éprouvé aucun sentiment personnel qui méritât d'être raconté; et, si on veut lui supposer l'orgueil de croire le contraire, un orgueil plus grand l'eût empêché d'imprimer son coeur et le vendre au public pour six francs, comme ces gens qui, de leur vivant, impriment leurs Mémoires.
En 1822, lorsqu'il corrigeait les épreuves de cette espèce de voyage moral en Italie et en Allemagne, l'auteur, qui avait décrit les objets le jour où il les avait vus, traita le manuscrit qui contenait la description circonstanciée de toutes les phases de la maladie de l'âme nommée _amour_, avec ce respect aveugle que montrait un savant du XIVe siècle pour un manuscrit de Lactance ou de Quinte-Curce qu'on venait de déterrer. Quand l'auteur rencontrait quelque passage obscur, et, à vrai dire, souvent cela lui arrivait, il croyait toujours que c'était le _moi_ d'aujourd'hui qui avait tort. Il avoue que son respect pour l'ancien manuscrit est allé jusqu'à imprimer plusieurs passages qu'il ne comprenait plus lui-même. Rien de plus fou pour qui eût songé aux suffrages du public; mais l'auteur, revoyant Paris après de longs voyages, croyait impossible d'obtenir un succès sans faire des bassesses auprès des journaux. Or, quand on fait tant que de faire des bassesses, il faut les réserver pour le premier ministre. Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amusa à publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues. C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la sagesse pratique le ravit en admiration.
Il faut des années pour pénétrer dans l'intimité de la société italienne. Peut-être aurai-je été le dernier voyageur en ce pays. Depuis le _carbonarisme_ et l'invasion des Autrichiens, jamais étranger ne sera reçu en ami dans les salons où régnait une joie si folle. On verra les monuments, les rues, les places publiques d'une ville, jamais la société, l'étranger fera toujours peur; les habitants soupçonneront qu'il est un espion, ou craindront qu'il ne se moque de la bataille d'Antrodoco et des bassesses indispensables en ce pays pour n'être pas persécuté par les huit ou dix ministres ou favoris qui entourent le prince. J'aimais réellement les habitants, et j'ai pu voir la vérité. Quelquefois, pendant dix mois de suite, je n'ai pas prononcé un seul mot de français, et sans les troubles et le _carbonarisme_, je ne serais jamais rentré en France. La bonhomie est ce que je prise avant tout.
Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux aveugles. Ainsi les gens à argent et à grosse joie, qui ont gagné cent mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce livre, doivent bien vite le fermer, surtout s'ils sont banquiers, manufacturiers, respectables industriels, c'est-à-dire gens à idées éminemment positives. Ce livre serait moins inintelligible pour qui aurait gagné beaucoup d'argent à la Bourse ou à la loterie. Un tel gain peut se rencontrer à côté de l'habitude de passer des heures entières dans la rêverie, et à jouir de l'émotion que vient de donner un tableau de Prud'hon, une phrase de Mozart, ou enfin un certain regard singulier d'une femme à laquelle vous pensez souvent. Ce n'est point ainsi que _perdent leur temps_ les gens qui payent deux mille ouvriers à la fin de chaque semaine; leur esprit est toujours tendu à l'utile et au positif. Le rêveur dont je parle est l'homme qu'ils haïraient s'ils en avaient le loisir; c'est celui qu'ils prendraient volontiers pour plastron de leurs bonnes plaisanteries. L'industriel millionnaire sent confusément qu'un tel homme place dans son estime une pensée avant un sac de mille francs.
Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la même année où l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du grec moderne, ce dont il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux pour des causes imaginaires _étrangères à la vanité_, et qu'il aurait grande honte de voir divulguer dans les salons.
Je suis bien assuré de déplaire à ces femmes qui, dans ces mêmes salons, emportent d'assaut la considération par une affectation de tous les instants. J'en ai surpris de bonne foi pour un moment, et tellement étonnées, qu'en s'interrogeant elles-mêmes, elles ne pouvaient plus savoir si un tel sentiment qu'elles venaient d'exprimer avait été naturel ou affecté. Comment ces femmes pourraient-elles juger de la peinture de sentiments vrais? Aussi cet ouvrage a-t-il été leur _bête noire_; elles ont dit que l'auteur devait être un homme infâme.
Rougir tout à coup, lorsqu'on vient à songer à certaines actions de sa jeunesse; avoir fait des sottises par tendresse d'âme et s'en affliger, non pas parce qu'on fut ridicule aux yeux du salon, mais bien aux yeux d'une certaine personne dans ce salon; à vingt-six ans, être amoureux de bonne foi d'une femme qui en aime un autre, ou bien encore (mais la chose est si rare, que j'ose à peine l'écrire de peur de retomber dans les _inintelligibles_, comme lors de la première édition), ou bien encore, en entrant dans le salon où est la femme que l'on croit aimer, ne songer qu'à lire dans ses yeux ce qu'elle pense de nous en cet instant, et n'avoir nulle idée de _mettre de l'amour_ dans nos propres regards: voilà les antécédents que je demanderai à mon lecteur. C'est la description de beaucoup de ces sentiments fins et rares qui a semblé obscure aux hommes à idées positives. Comment faire pour être clair à leurs yeux? Leur annoncer une hausse de cinquante centimes, ou un changement dans le tarif des douanes de la Colombie[2].
[2] On me dit: «Otez ce morceau, rien de plus vrai; mais gare les industriels; ils vont crier à l'aristocrate.»--En 1817, je n'ai pas craint les procureurs généraux; pourquoi aurais-je peur des millionnaires en 1826? Les vaisseaux fournis au pacha d'Égypte m'ont ouvert les yeux sur leur compte, et je ne crains que ce que j'estime.
Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement, mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de l'amour.
Imaginez une figure de géométrie assez compliquée, tracée avec du crayon blanc sur une grande ardoise: eh bien! je vais expliquer cette figure de géométrie; mais une condition nécessaire, c'est qu'il faut qu'elle _existe déjà_ sur l'ardoise; je ne puis la tracer moi-même. Cette impossibilité est ce qui rend si difficile de faire sur l'amour un livre qui ne soit pas un roman. Il faut, pour suivre avec intérêt un _examen philosophique_ de ce sentiment, autre chose que de l'esprit chez le lecteur; il est de toute nécessité qu'il ait vu l'amour. Or, où peut-on voir une passion?
Voilà une cause d'obscurité que je ne pourrai jamais éloigner.
L'amour est comme ce qu'on appelle au ciel la _voie lactée_, un amas brillant formé par des milliers de petites étoiles, dont chacune est souvent une nébuleuse. Les livres ont noté quatre ou cinq cents des petits sentiments successifs et si difficiles à reconnaître qui composent cette passion, et les plus grossiers, et encore en se trompant souvent et prenant l'accessoire pour le principal. Les meilleurs de ces livres, tels que la _Nouvelle Héloïse_, les romans de Mme Cottin, les _Lettres_ de Mlle Lespinasse, _Manon Lescaut_, ont été écrits en France, pays où la plante nommée amour a toujours peur du ridicule, est étouffée par les exigences de la passion _nationale_, la vanité, et n'arrive presque jamais à toute sa hauteur.
Qu'est ce donc que connaître l'amour par les romans? que serait-ce après l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette folie? je répondrai comme un écho: «C'est folie.»
Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai refait ce livre et cherché à le rendre plus clair. Après l'avoir lu, n'en parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y laisserais même quelques pages non coupées.
Ce n'est pas seulement quelques pages non coupées qu'y laissera l'être imparfait, qui se croit philosophe parce qu'il resta toujours étranger à ces émotions folles qui font dépendre d'un regard tout notre bonheur d'une semaine. D'autres, arrivant à l'âge mûr, mettent toute leur vanité à oublier qu'un jour ils purent s'abaisser au point de faire la cour à une femme et de s'exposer à l'humiliation d'un refus; ce livre aura leur haine. Parmi tant de gens d'esprit que j'ai vus condamner cet ouvrage par diverses raisons, mais toujours avec colère, les seuls qui m'aient semblé ridicules sont ces hommes qui ont la double vanité de prétendre avoir toujours été au-dessus des faiblesses du coeur, et toutefois posséder assez de pénétration pour juger _a priori_ du degré d'exactitude d'un traité philosophique, qui n'est qu'une description suivie de toutes ces faiblesses.
Les personnages graves, qui jouissent dans le monde du renom d'hommes sages et nullement romanesques, sont bien plus près de comprendre un roman, quelque passionné qu'il soit, qu'un livre philosophique, où l'auteur décrit froidement les diverses phases de la maladie de l'âme nommée _amour_. Le roman les émeut un peu; mais à l'égard du traité philosophique, ces hommes sages sont comme des aveugles qui se feraient lire une description des tableaux du Musée, et qui diraient à l'auteur: «Avouez, monsieur, que votre ouvrage est horriblement obscur.» Et qu'arrivera-t-il si ces aveugles se trouvent des gens d'esprit, depuis longtemps en possession de cette dignité, et ayant souverainement la prétention d'être clairvoyants? Le pauvre auteur sera joliment traité. C'est aussi ce qui lui est arrivé lors de la première édition. Plusieurs exemplaires ont été actuellement brûlés par la vanité furibonde de gens de beaucoup d'esprit. Je ne parle pas des injures, non moins flatteuses par leur fureur: l'auteur a été déclaré grossier, immoral, écrivant pour le peuple, homme dangereux, etc. Dans les pays usés par la monarchie, ces titres sont la récompense la plus assurée de qui s'avise d'écrire sur la morale et ne dédie pas son livre à la Mme Dubarry du jour. Heureuse la littérature si elle n'était pas à la mode, et si les seules personnes pour qui elle est faite voulaient bien s'en occuper! Du temps du Cid, Corneille n'était qu'_un bon homme_ pour M. le marquis de Danjeau. Aujourd'hui, tout le monde se croit fait pour lire M. de Lamartine; tant mieux pour son libraire; mais tant pis et cent fois tant pis pour ce grand poète. De nos jours, le génie a des ménagements pour des êtres auxquels il ne devrait jamais songer sous peine de déroger.
La vie laborieuse, active, tout estimable, toute positive, d'un conseiller d'État, d'un manufacturier de tissus de coton ou d'un banquier fort alerte pour les emprunts, est récompensée par des millions, et non par des sensations tendres. Peu à peu le coeur de ces messieurs s'ossifie; le positif et l'utile sont tout pour eux, et leur âme se ferme à celui de tous les sentiments qui a le plus grand besoin de loisir, et qui rend le plus incapable de toute occupation raisonnable et suivie.
Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin.
DEUXIÈME PRÉFACE[3]
[3] Mai 1854.
Je n'écris que pour cent lecteurs, et de ces êtres malheureux, aimables, charmants, point hypocrites, point _moraux_, auxquels je voudrais plaire; j'en connais à peine un ou deux. De tout ce qui ment pour avoir de la considération comme écrivain, je n'en fais aucun cas. Ces belles dames là doivent lire le compte de leur cuisinière et le sermonnaire à la mode, qu'il s'appelle Massillon ou Mme Necker, pour pouvoir en parler avec les femmes graves qui dispensent la considération. Et qu'on le remarque bien, ce beau grade s'obtient toujours, en France, en se faisant le grand prêtre de quelque sottise.
Avez-vous été dans votre vie six mois malheureux par amour? dirais-je à quelqu'un qui voudrait lire ce livre.
Ou, si votre âme n'a senti dans la vie d'autre malheur que celui de penser à un procès, ou de n'être pas nommé député à la dernière élection, ou de passer pour avoir moins d'esprit qu'à l'ordinaire à la dernière saison des eaux d'Aix,--je continuerai mes questions indiscrètes, et vous demanderai si vous avez lu dans l'année quelqu'un de ces ouvrages insolents qui forcent le lecteur à penser? Par exemple, l'_Émile_ de J.-J. Rousseau, ou les six volumes de Montaigne? Que si vous n'avez jamais été malheureux par cette faiblesse des âmes fortes, que si vous n'avez pas l'habitude, contre nature, de penser en lisant, ce livre-ci vous donnera de l'humeur contre l'auteur, car il vous fera soupçonner qu'il existe un certain bonheur que vous ne connaissez pas, et que connaissait Mlle de Lespinasse.
TROISIÈME PRÉFACE
Je viens solliciter l'indulgence du lecteur pour la forme singulière de cette _Physiologie de l'Amour_.
Il y a vingt-huit ans (en 1842) que les bouleversements qui suivirent la chute de Napoléon me privèrent de mon état. Deux ans auparavant, le hasard me jeta, immédiatement après les horreurs de la retraite de Russie, au milieu d'une ville aimable où je comptais bien passer le reste de mes jours, ce qui m'enchantait. Dans l'heureuse Lombardie, à Milan, à Venise, la grande, où, pour mieux dire, l'unique affaire de la vie, c'est le plaisir. Là, aucune attention pour les faits et gestes du voisin; on ne s'y préoccupe de ce qui nous arrive qu'à peine. Si l'on aperçoit l'existence du voisin, on ne songe pas à le haïr. Otez l'envie des occupations d'une ville de province, en France, que reste-t-il? L'absence, l'impossibilité de la cruelle envie, forme la partie la plus certaine de ce bonheur, qui attire tous les provinciaux à Paris.
A la suite des bals masqués du carnaval de 1820, qui furent plus brillants que de coutume, la société de Milan vit éclater cinq ou six démarches complètement folles; bien que l'on soit accoutumé dans ce pays-là à des choses qui passeraient pour incroyables en France, l'on s'en occupa un mois entier. Le ridicule ferait peur dans ce pays-ci à des actions tellement baroques; j'ai besoin de beaucoup d'audace seulement pour oser en parler.
Un soir, qu'on raisonnait profondément sur les effets et les causes de ces extravagances, chez l'aimable Mme Pietra Crua, qui, par extraordinaire, ne se trouvait mêlée à aucune de ces folies, je vins à penser qu'avant un an, peut-être, il ne me resterait qu'un souvenir bien incertain de ces faits étranges et des causes qu'on leur attribuait. Je me saisis d'un programme de concert, sur lequel j'écrivis quelques mots au crayon. On voulut faire un _pharaon_; nous étions trente assis autour d'une table verte; mais la conversation était tellement animée, qu'on oubliait de jouer. Vers la fin de la soirée survint le colonel Scotti, un des hommes les plus aimables de l'armée italienne; on lui demanda son contingent de circonstances relatives aux faits bizarres qui nous occupaient; il nous raconta, en effet, des choses dont le hasard l'avait rendu le confident, et qui leur donnaient un aspect tout nouveau. Je repris mon programme de concert, et j'ajoutai ces nouvelles circonstances.
Ce recueil de particularités sur l'amour a été continué de la même manière, au crayon et sur des chiffons de papier, pris dans les salons où j'entendais raconter les anecdotes. Bientôt je cherchai une loi commune pour reconnaître les divers degrés. Deux mois après, la peur d'être pris pour un _carbonaro_ me fit revenir à Paris, seulement pour quelques mois, à ce que je croyais; mais jamais je n'ai revu Milan où j'avais passé sept années.
A Paris je mourais d'ennui; j'eus l'idée de m'occuper encore de l'aimable pays d'où la peur m'avait chassé; je réunis en liasse mes morceaux de papier, et je fis cadeau du cahier à un libraire; mais bientôt une difficulté survint; l'imprimeur déclara qu'il lui était impossible de travailler sur des notes écrites au crayon. Je vis bien qu'il trouvait cette sorte de copie au-dessous de sa dignité. Le jeune apprenti d'imprimerie qui me rapportait mes notes paraissait tout honteux du mauvais compliment dont on l'avait chargé; il savait écrire: je lui dictai les notes au crayon.
Je compris aussi que la discrétion me faisait un devoir de changer les noms propres et surtout d'écourter les anecdotes. Quoiqu'on ne lise guère à Milan, ce livre, si on l'y portait, eût pu sembler une atroce méchanceté.
Je publiai donc un livre malheureux. J'aurai la hardiesse d'avouer qu'à cette époque j'avais l'audace de mépriser le style élégant. Je voyais le jeune apprenti tout occupé d'éviter les terminaisons de phrases peu sonores et les suites de mots formant des sons baroques. En revanche, il ne se faisait faute de changer à tout bout de champ les circonstances des faits difficiles à exprimer: Voltaire, lui-même, a peur des choses difficiles à dire.
L'_Essai sur l'Amour_ ne pouvait valoir que par le nombre de petites nuances de sentiment que je priais le lecteur de vérifier dans ses souvenirs, s'il était assez heureux pour en avoir. Mais il y avait bien pis; j'étais alors, comme toujours, fort peu expérimenté en choses littéraires; le libraire auquel j'avais fait cadeau du manuscrit l'imprima sur mauvais papier et dans un format ridicule. Aussi, me dit-il au bout d'un mois, comme je lui demandais des nouvelles du livre: «On peut dire qu'il est sacré, car personne n'y touche.»
Je n'avais pas même eu l'idée de solliciter des articles dans les journaux; une telle chose m'eût semblé une ignominie. Aucun ouvrage, cependant, n'avait un plus pressant besoin d'être recommandé à la patience du lecteur. Sous peine de paraître inintelligible dès les premières pages, il fallait porter le public à accepter le mot nouveau de _cristallisation_, proposé pour exprimer vivement cet ensemble de folies étranges que l'on se figure comme vraies et même comme indubitables à propos de la personne aimée.
En ce temps-là, tout pénétré, tout amoureux des moindres circonstances que je venais d'observer dans cette Italie que j'adorais, j'évitais soigneusement toutes les concessions, toutes les aménités de style qui eussent pu rendre l'_Essai sur l'Amour_ moins singulièrement baroque aux yeux des gens de lettres.
D'ailleurs, je ne flattais point le public; c'était l'époque où, toute froissée de nos malheurs, si grands et si récents, la littérature semblait n'avoir d'autre occupation que de consoler notre vanité malheureuse; elle faisait rimer gloire avec victoire, guerriers avec lauriers, etc. L'ennuyeuse littérature de cette époque semble ne chercher jamais les circonstances vraies des sujets qu'elle a l'air de traiter; elle ne veut qu'une occasion de compliments pour ce peuple esclave de la mode, qu'un grand homme avait appelé la grande nation, oubliant qu'elle n'était grande qu'avec la condition de l'avoir pour chef.
Le résultat de mon ignorance des conditions du plus humble succès fut de ne trouver que dix-sept lecteurs de 1822 à 1833; c'est à peine si, après vingt ans d'existence, l'_Essai sur l'Amour_ a été compris d'une centaine de curieux. Quelques uns ont eu la patience d'observer les diverses phases de cette maladie chez les personnes atteintes autour d'eux; car, pour comprendre cette passion, que depuis trente ans la peur du ridicule cache avec tant de soin parmi nous, il faut en parler comme d'une maladie; c'est par ce chemin-là que l'on peut arriver quelquefois à la guérir.
Ce n'est, en effet, qu'après un demi-siècle de révolutions qui tour à tour se sont emparées de toute notre attention; ce n'est, en effet, qu'après cinq changements complets dans la forme et dans les tendances de nos gouvernements, que la révolution commence seulement à entrer dans nos moeurs. L'amour, ou ce qui le remplace le plus communément en lui volant son nom, l'amour pouvait tout en France sous Louis XV: les femmes de la cour faisaient des colonels; cette place n'était rien moins que la plus belle du pays. Après cinquante ans, il n'y a plus de cour, et les femmes les plus accréditées dans la bourgeoisie régnante, ou dans l'aristocratie boudante, ne parviendraient pas à faire donner un débit de tabac dans le moindre bourg.
Il faut bien l'avouer, les femmes ne sont plus à la mode; dans nos salons si brillants, les jeunes gens de vingt ans affectent de ne point leur adresser la parole; ils aiment bien mieux entourer le parleur grossier qui, avec son accent de province, traite de la question des _capacités_, et tâcher d'y glisser leur mot. Les jeunes gens riches qui se piquent de paraître frivoles, afin d'avoir l'air de continuer la bonne compagnie d'autrefois, aiment bien mieux parler _chevaux_ et jouer gros jeu dans des _cercles_ où les femmes ne sont point admises. Le sang-froid mortel qui semble présider aux relations des jeunes gens avec les femmes de vingt-cinq ans, que l'ennui du mariage rend à la société, fera peut-être accueillir, par quelques esprits sages, cette description scrupuleusement exacte des phases successives de la maladie que l'on appelle amour.
L'effroyable changement qui nous a précipités dans l'ennui actuel et qui rend inintelligible la société de 1778, telle que nous la trouvons dans les lettres de Diderot à Mlle Voland, sa maîtresse, ou dans les Mémoires de Mme d'Épinay, peut faire rechercher lequel de nos gouvernements successifs a tué parmi nous la faculté de s'amuser, et nous a rapprochés du peuple le plus triste de la terre. Nous ne savons pas même copier leur _parlement_ et l'honnêteté de leurs partis, la seule chose passable qu'ils aient inventée. En revanche, la plus stupide de leurs tristes conceptions, l'esprit de dignité, est venu remplacer parmi nous la gaieté française, qui ne se rencontre plus guère que dans les cinq cents bals de la banlieue de Paris, ou dans le midi de la France, passé Bordeaux.
Mais lequel de nos gouvernements successifs nous a valu l'affreux malheur de nous _angliser_? Faut-il accuser ce gouvernement énergique de 1793, qui empêcha les étrangers de venir camper sur Montmartre? ce gouvernement qui, dans peu d'années, nous semblera héroïque, et forme le digne prélude de celui qui, sous Napoléon, alla porter notre nom dans toutes les capitales de l'Europe.
Nous oublierons la bêtise bien intentionnée du Directoire, illustré par les talents de Carnot et par l'immortelle campagne de 1796-1797, en Italie.
La corruption de la cour de Barras rappelait encore la gaieté de l'ancien régime; les grâces de Mme Bonaparte montraient que nous n'avions dès lors aucune prédilection pour la maussaderie et la morgue des Anglais.
La profonde estime dont, malgré l'esprit d'envie du faubourg Saint-Germain, nous ne pûmes nous défendre pour la façon de gouverner du premier consul, et les hommes du premier mérite qui illustrèrent la société de Paris, tels que les Cretet, les Daru, etc., ne permettent pas de faire peser sur l'Empire la responsabilité du changement notable qui s'est opéré dans le caractère français pendant cette première moitié du XIXe siècle.
Inutile de pousser plus loin mon examen: le lecteur réfléchira et saura bien conclure...
M. DE STENDHAL[4]
OEUVRES COMPLÈTES
[4] Extrait des _Causeries du Lundi_, de Sainte-Beuve, tome IX.--Librairie Garnier frères.
Cette fois, ce n'est qu'un chapitre de l'histoire littéraire de la Restauration. On s'est fort occupé depuis quelque temps du spirituel auteur, M. Beyle, qui s'était déguisé sous le pseudonyme un peu teutonique de _Stendhal_[5]. Lorsqu'il mourut à Paris, le 23 mars 1842, il y eut silence autour de lui; regretté de quelques-uns, il parut vite oublié de la plupart. Dix ans à peine écoulés, voilà toute une génération nouvelle qui se met à s'éprendre de ses oeuvres, à le rechercher, à l'étudier en tous sens presque comme un ancien, presque comme un classique; c'est autour de lui et de son nom comme une Renaissance. Il en eût été fort étonné. Ceux qui ont connu personnellement M. Beyle, et qui ont le plus goûté son esprit, sont heureux d'avoir à reparler de cet écrivain distingué, et, s'ils le font quelquefois avec moins d'enthousiasme que les critiques tels que M. de Balzac, qui ne l'ont vu qu'à la fin et qui l'ont inventé, ils ne sont pas disposés pour cela à lui rendre moins de justice et à moins reconnaître sa part notable d'originalité et d'influence, son genre d'utilité littéraire.
[5] Steindal est une ville de la Saxe prussienne, lieu natal de Winckelmann. Il est probable que Beyle y aura songé en prenant le nom sous lequel il devint un guide de l'art en Italie.
Il y a dans M. Beyle deux personnes distinctes, le _critique_ et le _romancier_; le romancier n'est venu que plus tard et à la suite du critique: celui-ci a commencé dès 1814. C'est du critique seul que je m'occuperai aujourd'hui, et il le mérite bien par le caractère singulier, neuf, piquant, paradoxal, bien souvent sensé, qu'il nous offre encore, et qui frappa si vivement non pas le public, mais les gens du métier et les esprits attentifs de son temps.
Henri Beyle est, comme Paul-Louis Courier, du très petit nombre de ceux qui, au sortir de l'Empire en 1814, et dès le premier jour, se trouvèrent prêts pour le régime nouveau qui s'essayait, et il a eu cela de plus que Courier et d'autres encore, qu'il n'était pas un mécontent ni un boudeur: il servait l'Empire avec zèle; il était un fonctionnaire et commençait à être un administrateur lorsqu'il tomba de la chute commune; et il se retrouva à l'instant un homme d'esprit, plein d'idées et d'aperçus sur les arts, sur les lettres, sur le théâtre, et empressé de les inoculer aux autres. Beyle, c'est le Français (l'un des premiers) qui est sorti de chez soi, littérairement parlant, et qui a comparé. En suivant la Grande Armée et en parcourant l'Europe comme l'un des membres de l'état-major civil de M. Daru dont il était parent, il regardait à mille choses, à un opéra de Cimarosa ou de Mozart, à un tableau, à une statue, à toute production neuve et belle, au génie divers des nations; et tout bas il réagissait contre la sienne, contre cette nation française dont il était bien fort en croyant la juger, contre le goût français qu'il prétendait raviver et régénérer, du moins en causant: c'était là être bien Français encore. Chose singulière! tandis que M. Daru, occupé des grandes affaires et portant le dur poids de l'administration des provinces conquises ou de l'approvisionnement des armées, trouvait encore le temps d'entretenir avec ses amis littérateurs de Paris, les Picard et les Andrieux, une correspondance charmante d'attention, pleine d'aménité et de conseils, il y avait là tout à côté le plus lettré des commissaires des guerres, le moins classique des auditeurs du Conseil d'État, Beyle, qui faisait provision d'observations et de malices, qui amassait toute cette jolie érudition piquante, imprévue, sans méthode, mais assez forte et abondante, avec laquelle il devait attaquer bientôt et battre en brèche le système littéraire régnant. C'est ainsi, je le répète, qu'il se trouva en mesure, dès 1814, à une date où bien peu de gens l'étaient. En musique, en peinture, en littérature, il perça aussitôt d'une veine nouvelle; il fut surtout un excitateur d'idées.
Dans ce rôle actif qu'il eut avec distinction pendant une douzaine d'années, je me le figure toujours sous une image. Après les grandes guerres européennes de conquête et d'invasion, vinrent les guerres de plume et les luttes de parole pour les systèmes. Or, dans cet ordre nouveau, imaginez un hussard, un hulan, un chevau-léger d'avant-garde qui va souvent insulter l'ennemi jusque dans son retranchement, mais qui aussi, dans ses fuites et refuites, pique d'honneur et aiguillonne la colonne amie qui cheminait parfois trop lentement et lourdement, et la force d'accélérer le pas. Ç'a été la manoeuvre et le rôle de Beyle: un hussard romantique, enveloppé, sous son nom de _Stendhal_, de je ne sais quel manteau scandinave, narguant d'ailleurs le solennel et le sentimental, brillant, aventureux, taquin, assez solide à la riposte, excellent à l'escarmouche.
Il était né à Grenoble le 23 janvier 1783, fils d'un avocat, petit-fils d'un médecin, appartenant à la haute bourgeoisie du pays. Il puisa dans sa famille des sentiments de fierté assez habituels en cette belle et généreuse province. Il reçut dans la maison de son grand-père une bonne éducation et une instruction très inégale. Il avait perdu sa mère à sept ans, et son père vivait assez isolé de ses enfants. Il apprit de ses maîtres du latin, et le reste au hasard, comme on peut se le figurer en ces années de troubles civils. Les poètes italiens étaient lus dans la famille, et il aimait même à croire que cette famille de son grand-père était originaire d'Italie. A dix ans, il fit en cachette une comédie en prose, ou du moins un premier acte. Lui aussi, il eut sa période de Florian. Une terrasse de la maison de son grand-père, d'où l'on avait une vue magnifique sur la montagne de Sassenage, et qui était le lieu de réunion les soirs d'été, fut, dit-il, le théâtre de ses principaux plaisirs durant dix ans (de 1789 à 1799). Il commença à se former et à s'émanciper en suivant les cours de l'_École centrale_, institution fondée en 1795 par une loi de la Convention, et, en grande partie, d'après le plan de M. Destutt-Tracy. Je nomme M. de Tracy parce qu'il fut un des parrains intellectuels de Beyle, que celui-ci lui garda toujours de la reconnaissance et lui voua, jusqu'à la fin, de l'admiration; parce que l'école philosophique de Cabanis et de Tracy fut la sienne, qu'il affichait au moment où l'on s'y attendait le moins. Ce romantique si avancé a cela de particulier, d'être en contradiction et en hostilité avec la renaissance littéraire chrétienne de Chateaubriand et avec l'effort spiritualiste de Mme de Staël; il procède du pur et direct XVIIIe siècle. Un des travers de Beyle fut même d'y mettre de l'affectation. Au moment où il causait le mieux peinture, musique; où Haydn le conduisait à Milton; où il venait de réciter avec sentiment de beaux vers de Dante ou de Pétrarque, tout d'un coup il se ravisait et mettait à son chapeau une petite cocarde d'impiété. Il poussait cette singularité jusqu'à la petitesse. Son esprit et son coeur valaient mieux que cela.
Sa vie a été très bien racontée par un de ses parents et amis, M. Colomb. Au sortir de l'École centrale où, sur la fin, il avait étudié avec ardeur les mathématiques, Beyle vint pour la première fois à Paris; il avait dix-sept ans; il y arriva le 10 novembre 1799, juste le lendemain du 18 Brumaire: date mémorable et bien faite pour donner le cachet à une jeune âme! L'année suivante, ayant accompagné MM. Daru en Italie, il suivit le quartier général et assista en amateur à la bataille de Marengo. Excité par ces merveilles, il s'ennuya de la vie de bureau, entra comme maréchal des logis dans un régiment de dragons, et y devint sous-lieutenant: il donna sa démission deux ans après, lors de la paix d'Amiens. Dans l'intervalle, et pendant le séjour qu'il fit en Lombardie, à Milan, à Brescia, à Bergame, à cet âge de moins de vingt ans, au milieu de ces émotions de la gloire et de la jeunesse, de ces enchantements du climat, du plaisir et de la beauté, il acheva son éducation véritable, et il prit la forme intérieure qu'il ne fera plus que développer et mûrir depuis: il eut son idéal de beaux-arts, de nature, il eut sa patrie d'élection. Si son roman de _la Chartreuse de Parme_ a paru le meilleur de ceux qu'il a composés, et s'il saisit tout d'abord le lecteur, c'est que, dès les premières pages, il a rendu avec vivacité et avec âme les souvenirs de cette heure brillante. C'est Montaigne, je crois, qui a dit: «Les hommes se font pires qu'ils ne peuvent.» Beyle, ce sceptique, ce frondeur redouté, était sensible: «Ma sensibilité est devenue trop vive, écrivait-il deux ans avant sa mort; ce qui ne fait qu'effleurer les autres me blesse jusqu'au sang. Tel j'étais en 1799, tel je suis encore en 1840: mais j'ai appris à cacher tout cela sous de l'ironie imperceptible au vulgaire.» Cette ironie n'était pas si imperceptible qu'il le croyait; elle était très marquée et constituait un travers qui barrait bien de bonnes qualités, et qui brisait même le talent. C'est là la clef de Beyle. Parlant de l'impression que cause sur place la vue du Forum contemplé du haut des ruines du Colisée, et se laissant aller un moment à son enthousiasme romain, il craint d'en avoir trop dit et de s'être compromis auprès des lecteurs parisiens: «Je ne parle pas, dit-il, du vulgaire né pour admirer le pathos de _Corinne_; les gens un peu délicats ont ce malheur bien grand au XIXe siècle: quand ils aperçoivent de l'exagération, leur âme n'est plus disposée qu'à inventer de l'ironie.» Ainsi, de ce qu'il y a de la déclamation voisine de l'éloquence, Beyle se jettera dans le contraire; il ira à mépriser Bossuet et ce qu'il appelle ses _phrases_. De ce qu'il y a des esprits moutonniers qui, en admirant Racine, confondent les parties plus faibles avec les grandes beautés, il sera bien près de ne pas sentir _Athalie_. De ce qu'il y a des hypocrites de croyances dans les religions, il ne se croira jamais assez incrédule; de ce qu'il y a des hypocrites de convenances dans la société, il ira jusqu'à risquer à l'occasion l'indécent et le cynique. En tout, la _peur d'être dupe_ le tient en échec et le domine: voilà le défaut. _Son orgueil serait au désespoir de laisser deviner ses sentiments._ Mais au moment où ce défaut sommeille, en ces instants reposés où il redevient Italien, Milanais, ou Parisien du bon temps; quand il se trouve dans un cercle de gens qui l'entendent, et de la bienveillance de qui il est sûr (car ce moqueur à la prompte attaque avait, notez-le, un secret besoin de bienveillance), l'esprit de Beyle, tranquillisé du côté de son faible, se joue en saillies vives, en aperçus hardis, heureux et gais, et en parlant des arts, de leur charme pour l'imagination, et de leur divine influence pour la félicité des délicats, il laisse même entrevoir je ne sais quoi de doux et de tendre dans ses sentiments, ou du moins l'éclair d'une mélancolie rapide: «Un salon de huit ou dix personnes aimables, a-t-il dit, où la conversation est gaie, anecdotique et où l'on prend du punch léger à minuit et demi[6], est l'endroit du monde où je me trouve le mieux. Là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux entendre parler un autre que de parler moi-même; volontiers je tombe dans le _silence du bonheur_, et, si je parle, ce n'est que pour _payer mon billet d'entrée_.»
[6] Il met minuit _et demi_, parce qu'il croit avoir observé qu'à minuit sonnant, les ennuyeux ou les gens d'habitude vident régulièrement le salon; il ne reste plus qu'un choix de gens aimables et de ceux qui se plaisent tout de bon.
En cette année de Marengo et quinze jours auparavant, il assista à Ivrée à une représentation du _Matrimonio segreto_, de Cimarosa: ce fut un des grands plaisirs et une des dates de sa vie: «Combien de lieues ne ferais-je pas à pied, écrivait-il quarante ans plus tard, et à combien de jours de prison ne me soumettrais-je pas pour entendre _Don Juan_ ou le _Matrimonio segreto_! Et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort.»
Je ne le suivrai pas dans ses courses à travers l'Europe sous l'Empire. Sa correspondance qu'on doit bientôt publier nous le montrera en plus d'une occurrence mémorable, et notamment à Moscou, en 1812. Ayant perdu sa place avec l'appui de M. Daru en 1814, il commença sa vie d'homme d'esprit et de cosmopolite, ou plutôt d'homme du Midi qui revient à Paris de temps en temps: «A la chute de Napoléon, dit Beyle en tête de sa _Vie de Rossini_, l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa jeunesse dans les haines politiques se mit à courir le monde.» Malgré le soin qu'il prit quelquefois pour le dissimuler, ses quatorze ans de vie sous le Consulat et sous l'Empire avaient donné à Beyle une empreinte; il resta marqué au coin de cette grande époque, et c'est en quoi il se distingue de la génération des novateurs avec lesquels il allait se mêler en les devançant pour la plupart. Il dut faire quelques sacrifices au ton du jour et entrer plus ou moins en composition avec le libéralisme, bientôt général et dominant: il sut pourtant se soustraire et résister à l'espèce d'oppression morale que cette opinion d'alors, en tant que celle d'un parti, exerçait sur les esprits les plus distingués; il sut être indépendant, penser en tout et marcher de lui-même. «Les Français ont donné leur démission en 1814,» disait-il souvent avec le regret et le découragement d'un homme qui avait vu un plus beau soleil et des jours plus glorieux. Mais le propre du Français n'est-il pas de ne jamais donner sa démission absolue et de recommencer toujours?
Je prends Beyle en 1814, et dans le premier volume qu'il ait publié: _Lettres écrites de Vienne en Autriche sur le célèbre compositeur Joseph Haydn, suivies d'une Vie de Mozart, etc., par Louis-Alexandre-César Bombet_. Il n'avait pas encore songé à son masque de _Stendhal_. C'est une singularité et un travers encore de Beyle, provenant de la source déjà indiquée (la peur du ridicule), de se travestir ainsi plus ou moins en écrivant. Il se pique de n'être qu'un amateur. Dans ce volume, la _Vie de Mozart_ est donnée comme écrite par M. Schlichtegroll et simplement traduite de l'allemand: ce qui n'est vrai que jusqu'à un certain point; et quant aux _Lettres sur Haydn_, qui sont en partie traduites et imitées de l'italien de Carpani, l'auteur ne le dit pas, bien qu'il semble indiquer dans une note qu'il a travaillé sur des Lettres originales. Il y a de quoi se perdre dans ce dédale de remaniements, d'emprunts et de petites ruses. Que de précautions et de mystifications, bon Dieu, pour une chose si simple! que de _dominos_, dès son début, il met sur son habit d'auteur[7]!
[7] Je dois à la science et à l'obligeance de M. Anders, de la Bibliothèque impériale, la note suivante qui ne laisse rien à désirer pour l'éclaircissement de l'énigme bibliographique que présente le premier ouvrage de Beyle:
«L'ouvrage de Beyle sur Haydn, publié d'abord sous le pseudonyme de Bombet (1814), puis sous celui de Stendhal (1817), n'est pas une simple traduction des _Haydine_ de Carpani. Beyle a arrangé ce livre de manière à se l'approprier, et il a cherché à déguiser son plagiat par des changements, des additions et des transpositions qui rendent difficile la recherche des passages que l'on voudrait comparer.
«Dans Carpani, les lettres sont au nombre de seize; dans Bombet, il y en a vingt-deux, parce que plusieurs ont été coupées en deux et entièrement remaniées.
«Il est à remarquer que, pour quelques-unes de ces lettres, Beyle a conservé la date des lettres originales, tandis que pour d'autres il l'a changée.
«Ce qui est plus curieux, c'est une note qui se trouve à la page 275, où il est dit: «L'auteur a fait ce qu'il a pu pour ôter les répétitions qui étaient sans nombre dans les _Lettres originales_.»
«Il paraît que Beyle a voulu se ménager une excuse contre le reproche de plagiat; mais alors pourquoi n'a-t-il pas donné cette indication en tête du livre, dans quelques mots servant de préface?
«La Vie de Mozart est réellement tirée d'un ouvrage de Schlichtegroll, auteur très connu en Allemagne, et qu'on a eu le tort, en France, de prendre pour un nom supposé. Outre des ouvrages relatifs à la numismatique et à l'archéologie, Schlichtegroll a publié pendant dix ans une _Nécrologie contenant les détails biographiques des hommes remarquables morts dans le courant de l'année_. C'est dans le tome II de la deuxième année (Gotha, 1793) que se trouve l'article sur Mozart (p. 82-112). La traduction de Beyle est très libre, ici encore il a supprimé et ajouté beaucoup de choses. Il a, en outre, divisé cette biographie en chapitres, ce qui n'a pas lieu dans l'original. Les quatre premiers seulement contiennent des détails pris dans Schlichtegroll; les trois derniers sont remplis d'anecdotes tirées d'un ouvrage allemand que Beyle n'indique pas, mais qui a été traduit en français sous le titre suivant: «_Anecdotes sur W.-G. Mozart_, traduites de l'allemand, par Ch.-Fr. Cramer, Paris, 1801; in-8º de 68 pages.»
«Tout ce qui se trouve dans Beyle, à partir de la page 329 jusqu'à la page 354, est pris dans cette brochure.» (Note de M. Anders.)
Le livre, d'ailleurs, est très agréable et l'un des meilleurs de Beyle, en ce qu'il est un des moins décousus. L'art, le génie de Haydn, le caractère de cette musique riche, savante, magnifique, pittoresque, élevée, y sont présentés d'une manière sensible et intelligible à tous. Beyle y apprend le premier à la France le nom de certains chefs d'oeuvre que notre nation mettra du temps à goûter; il exprime à merveille, à propos des Cimarosa et des Mozart, la nature d'âme et la disposition qui sont le plus favorables au développement musical. En parlant de Vienne, de Venise, il y montre la politique interdite, une douce volupté s'emparant des coeurs, et la musique, le plus délicat des plaisirs sensuels, venant remplir et charmer les loisirs que nulle inquiétude ne corrompt et que les passions seules animent. Il a les plus fines remarques sur le contraste du génie des peuples, sur la gaieté italienne opposée à la gaieté française: «La gaieté italienne, c'est de la gaieté annonçant le bonheur; parmi nous elle serait bien près du mauvais ton; ce serait montrer _soi heureux_, et en quelque sorte occuper les autres de soi. La gaieté française doit montrer aux écoutants qu'on n'est gai que pour leur plaire... La gaieté française exige beaucoup d'esprit; c'est celle de Le Sage et de _Gil Blas_: la gaieté d'Italie est fondée sur la sensibilité, de manière que, quand rien ne l'égaye, l'Italien n'est point gai.» Il commence cette petite guerre qu'il fera au caractère de notre nation, chez qui il veut voir toujours la vanité comme ressort principal et comme trait dominant: «La nature, dit-il, a fait le Français vain et vif plutôt que gai.» Et il ajoute: «La France produit les meilleurs grenadiers du monde pour prendre des redoutes à la baïonnette, et les gens les plus amusants. L'Italie n'a point de Collé et n'a rien qui approche de la délicieuse gaieté de _la Vérité dans le Vin_.» J'arrête ici Beyle et je me permets de remarquer que je ne comprends pas très bien la suite et la liaison de ses idées. Que la vanité (puisqu'il veut l'appeler ainsi), élevée jusqu'au sentiment de l'honneur, produise des héros, je l'accorderai encore; mais que cette vanité produise la gaieté vive, franche, amusante et délicieuse d'un Collé ou d'un Désaugiers, c'est ce que je conçois difficilement, et tous les Condillac du monde ne m'expliqueront pas cette transformation d'un sentiment si personnel en une chose si imprévue, si involontaire. Beyle abusera ainsi souvent d'une observation vraie en la poussant trop loin et en voulant la retrouver partout. Il est d'ailleurs très fin et sagace quand il observe que l'_ennui_ chez les Français, au lieu de chercher à se consoler et à s'enchanter par les beaux-arts, aime mieux se distraire et se dissiper par la _conversation_: mais je le retrouve systématique lorsqu'il en donne pour raison que, dans la conversation, «la vanité, qui est leur passion dominante, trouve à chaque instant l'occasion de briller, soit par le fond de ce qu'on dit, soit par la manière de le dire. La conversation, ajoute-t-il, est pour eux un jeu, une mine d'événements. Cette conversation française, telle qu'un étranger peut l'entendre tous les jours au café de Foy et dans les lieux publics, me paraît le commerce armé de deux vanités.»
Il faut laisser aux peuples divers leur génie, tout en cherchant à le féconder et à l'étendre. Le Français est sociable, et il l'est surtout par la parole; la forme qu'il préfère est celle encore qu'il donne à la pensée en causant, en raisonnant, en jugeant et en raillant: le chant, la peinture, la poésie, dans l'ordre de ses goûts, ne viennent qu'après, et les arts ont besoin en général, pour lui plaire et pour réussir tout à fait chez lui, de rencontrer cette disposition première de son esprit et de s'identifier au moins en passant avec elle. A Vienne, à Milan, à Naples, on sent autrement: mais Beyle, à force de nous expliquer cette différence et d'en rechercher les raisons, d'en vouloir saisir le principe unique à la façon de Condillac et d'Helvétius, que fait-il autre chose lui-même, sinon, tout en frondant le goût français, de raisonner sur les beaux arts à la française?
Au fond, quand il s'abandonne à ses goûts et à ses instincts dans les arts, Beyle me paraît ressembler fort au président de Brosses: il aime le tendre, le léger, le gracieux, le facile dans le divin, le Cimarosa, le Rossini, ce par quoi Mozart est à ses yeux le La Fontaine de la musique. Il adore l'aimable Corrège comme l'Arioste. Son admiration pour Pétrarque est sincère, celle qu'il a pour Dante me paraît un peu apprise: dans ces parties élevées et un peu âpres, c'est l'intelligence qui avertit en lui le sentiment.
Le fond de son goût et de sa sensibilité est tel qu'on le peut attendre d'un épicurien délicat: «Quelle folie, écrit-il à un ami de Paris en 1814, à la fin de ses _Lettres sur Mozart_, quelle folie de s'indigner, de blâmer, de se rendre haïssant, de s'occuper de ces grands intérêts de politique qui ne nous intéressent point! Que le roi de la Chine fasse pendre tous les philosophes; que la Norwège se donne une Constitution, ou sage, ou ridicule, qu'est ce que cela nous fait? Quelle duperie ridicule de prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses soucis! Ce temps que vous perdez en vaines discussions compte dans votre vie; la vieillesse arrive, vos beaux jours s'écoulent: _Amiamo, or quando_, etc.» Et il répète le refrain voluptueux des jardins d'Armide. Un jour à Rome, assis sur les degrés de l'église de San Pietro in Montorio, contemplant un magnifique coucher de soleil, il vint à songer qu'il allait avoir cinquante ans dans trois mois, et il s'en affligea comme d'un soudain malheur. Il pensait tout à fait comme ce poète grec, «que bien insensé est l'homme qui pleure la perte de la vie, et qui ne pleure point la perte de la jeunesse[8].» Il n'avait pas cette doctrine austère et plus difficile qui élève et perfectionne l'âme en vieillissant, celle que connurent les Dante, les Milton, les Haydn, les Beethoven, les Poussin, les Michel-Ange, et qui, à n'y voir qu'une méthode sublime, serait encore un bienfait.
[8] Il était assez d'avis qu'on devrait cacher la mort comme on cacherait une dernière fonction messéante de la vie.
Beyle passa à Milan et en Italie la plus grande partie des premières années de la Restauration; il y connut Byron, Pellico, un peu Manzoni; il commença à y guerroyer pour la cause du romantisme tel qu'il le concevait. En 1817, il publiait l'_Histoire de la Peinture en Italie_, dédiée à Napoléon. Il existe de cette Dédicace deux versions, l'une où se trouve le nom de l'exilé de Sainte-Hélène, l'autre, plus énigmatique et plus obscure, sans le nom; dans les deux, Napoléon y est traité en monarque toujours présent, et Beyle, en rattachant _au plus grand des souverains existants_ (comme il le désigne) la chaîne de ses idées, prouvait que, dans l'ordre littéraire et des arts, c'était une marche en avant, non une réaction contre l'Empire, qu'il prétendait tenter. Dans ces volumes agréables et d'une lecture variée, Beyle parlait de la peinture et de mille autres choses, de l'histoire, du gouvernement, des moeurs. On reconnaît en lui tout le contraire de ce provincial dont il s'est moqué, et dont la plus grande crainte dans un salon est de se trouver seul de son avis. Beyle est volontiers le contre-pied de cet homme-là: il est contrariant à plaisir. Il aime en tout à être d'un avis imprévu; il ne supporte le convenu en rien. Il n'a pas plus de foi qu'il ne faut au gouvernement représentatif; il ne fait pas chorus avec les philosophes contre les Jésuites, et, s'il avait été, dit-il, à la place du pape, il ne les aurait pas supprimés. Il a des professions de machiavélisme qui sentent l'abbé Galiani, un des hommes (avec le Montesquieu des _Lettres persanes_) de qui il relève dans le passé. Il faudrait d'ailleurs l'arrêter à chaque pas si l'on voulait des explications. A force de rompre avec le traditionnel, il brouille et entre choque bien des choses. Il n'entre pas dans la raison et dans le vrai de certains préjugés qui ne sont point pour cela des erreurs. Il y a du taquin de beaucoup d'esprit chez lui, et qui a de grandes pointes de bon sens, mais des pointes et des percées seulement. Il regrette surtout l'âge d'or de l'Italie, celui des Laurent-le-Magnifique et des Léon X, les jeunes et beaux cardinaux de dix-sept ans, et le catholicisme d'avant Luther, si splendide, si à l'aise chez soi, si favorable à l'épanouissement des beaux-arts; il a le culte du beau et l'adoration de cette contrée où, à la vue de tout ce qui en est digne, on prononce avec un accent qui ne s'entend point ailleurs: «_O Dio! com'è bello!_» A tout moment il a des retours plus ou moins offensifs de notre côté, du côté de la France. Il en veut à mort aux La Harpe, à tous les professeurs de littérature et de goût, qui précisément corrompent le goût, dit-il, et qui, en fait de plaisirs dramatiques, vont jusque dans l'âme du spectateur _fausser la sensation_. Il nous accuse d'être sujets à l'engouement, et à un engouement prolongé, ce qui tient, selon lui, au manque de caractère et à ce qu'on a trop de vanité pour _oser être soi-même_. Il nous reproche d'aimer dans les arts à recevoir les opinions toutes faites, les recettes commodes, et à les garder longtemps, même après que l'utilité d'un jour en est passée[9]. La Harpe fut utile en 1800, quand presque tout le monde, après la Révolution, eut son éducation à refaire: est-ce une raison pour éterniser les jugements rapides qu'on a reçus de lui? Il va jusqu'à accuser quelque part ce très judicieux et très innocent La Harpe qui, dit-il, a appris la littérature à cent mille Français dont il a fait de mauvais juges, d'avoir _étouffé_ en revanche _deux ou trois hommes de génie_, surtout dans la province. Depuis que le règne de La Harpe a cessé et que toutes les entraves ont disparu, comme on n'a rien vu sortir, on ne croit plus à ces _deux ou trois hommes de génie_ étouffés.
[9] Je ne voudrais pas faire de rapprochement forcé; mais il m'est impossible de ne pas remarquer que Beyle, dans un ordre d'idées plus léger, ne fait autre chose qu'adresser aux Français de ces reproches que le comte Joseph de Maistre leur adressait également. Tous les deux, ils ont cela de commun de dire aux Parisiens bien des duretés, ou même des impertinences, et de songer beaucoup à l'opinion de Paris.
On commence à comprendre quel a été le rôle excitant de Beyle dans les discussions littéraires de ce temps-là. Ce rôle a perdu beaucoup de son prix aujourd'hui. En littérature comme en politique, on est généralement redevenu prudent et sage; c'est qu'on a eu beaucoup de mécomptes. On opposait sans cesse Racine et Shakespeare; les Shakespeare modernes ne sont pas venus, et Racine, Corneille, reproduits tout d'un coup, un jour, par une grande actrice, ont reparu aux yeux des générations déjà oublieuses avec je ne sais quoi de nouveau et de rajeuni. Cela dit, il faut, pour être juste, reconnaître que le théâtre moderne, pris dans son ensemble, n'a pas été sans mérite et sans valeur littéraire; les théories ont failli; un génie dramatique seul, qui eût bien usé de toutes ses forces, aurait pu leur donner raison, tout en s'en passant. Ce génie, qu'il n'appartenait point à la critique de créer, a manqué à l'appel; des talents se sont présentés en second ordre et ont marché assez au hasard. A l'heure qu'il est, de guerre lasse, une sorte de Concordat a été signé entre les systèmes contraires, et les querelles théoriques semblent épuisées: l'avenir reste ouvert, et il l'est avec une étendue et une ampleur d'horizon qu'il n'avait certes pas en 1820, au moment où les critiques comme Beyle guerroyaient pour faire place nette et pour conquérir au talent toutes ses franchises.
Justice est donc d'accepter Beyle à son moment et de lui tenir compte des services qu'il a pu rendre. Ce qu'il a fait en musique pour la cause de Mozart, de Cimarosa, de Rossini, contre les Paer, les Berton et les maîtres jurés de la critique musicale d'alors, il l'a fait en littérature contre les Dussault, les Duvicquet, les Auger, les critiques de l'ancien _Journal des Débats_, de l'ancien _Constitutionnel_, et les oracles de l'ancienne Académie. Sa plus vive campagne est celle qu'il mena en deux brochures ayant pour titre: _Racine et Shakespeare_ (1823-1825). Quand je dis _campagne_ et quand je prends les termes de guerre, je ne fais que suivre exactement sa pensée: car dans son séjour à Milan, dès 1818, je vois qu'il avait préludé à ce projet d'attaque en traçant une carte du théâtre des opérations, où était représentée la position respective des deux armées, dites classique et romantique. L'armée romantique, qui avait à sa tête la _Revue d'Édimbourg_ et qui se composait de tous les auteurs anglais, de tous les auteurs espagnols, de tous les auteurs allemands, et des romantiques italiens (quatre corps d'armée), sans compter Mme de Staël pour auxiliaire, était campée sur la rive gauche d'un fleuve qu'il s'agissait de passer (le fleuve de l'_Admiration publique_), et dont l'armée classique occupait la rive droite; mais je ne veux pas entrer dans un détail très ingénieux, qui ne s'expliquerait bien que pièce en main, et qui de loin rappelle trop la _carte de Tendre_. Beyle, depuis son retour en France, était sur la rive droite du fleuve et, à cette date, en pays à peu près ennemi: il s'en tira par de hardies escarmouches. Dans ses brochures, il combat les deux unités de _lieu_ et de _temps_, qui étaient encore rigoureusement recommandées; il s'attache à montrer que pour des spectateurs qui viennent après la Révolution, après les guerres de l'Empire; qui n'ont pas lu Quintilien, et qui ont fait la campagne de Moscou, il faut des cadres différents, et plus larges que ceux qui convenaient à la noble société de 1670. Selon la définition qu'il en donne, un auteur romantique n'est autre qu'un auteur qui est essentiellement actuel et vivant, qui se conforme à ce que la société exige à son heure; le même auteur ne devient classique qu'à la seconde ou à la troisième génération, quand il y a déjà des parties mortes en lui. Ainsi, d'après cette vue, Sophocle, Euripide, Corneille et Racine, _tous les grands écrivains, en leur temps_, auraient été aussi romantiques que Shakespeare l'était à l'heure où il parut: ce n'est que depuis qu'on a prétendu régler sur leur patron les productions dramatiques nouvelles, qu'ils seraient devenus classiques, ou plutôt, «ce sont les gens qui les copient au lieu d'ouvrir les yeux et d'imiter la nature, qui sont classiques en réalité». Tout cela était dit vivement et gaiement. La _tirade_, le vers alexandrin, la partie descriptive, épique, ou de périphrase élégante, qui entrait dans les tragédies du jour, faisaient matière à sa raillerie. Il en voulait particulièrement au vers alexandrin, qu'il prétendait n'être souvent qu'un _cache-sottise_; il voulait «un genre clair, vif, simple, allant droit au but». Il ne trouvait que la prose qui pût s'y prêter. C'étaient donc des tragédies ou drames en prose qu'il appelait de tous ses voeux. Il est à remarquer qu'en fait de style, à force de le vouloir limpide et naturel, Beyle semblait en exclure la poésie, la couleur, ces images et ces expressions de génie qui revêtent la passion et qui relèvent le langage des personnes dramatiques, même dans Shakespeare,--et je dirai mieux, surtout dans Shakespeare. En ne voulant que des mots courts, il tarissait le développement, le jet, toutes qualités qui sont très naturelles aussi à la passion dans les moments où elle s'exhale et se répand au dehors. Nous avons eu, depuis, ce qui était alors l'idéal pour Beyle, ces drames ou tragédies en prose «qui durent plusieurs mois, et dont les événements se passent en des lieux divers»; et pourtant ni Corneille ni Racine n'ont encore été surpassés. C'est qu'à tel jeu la recette de la critique ne suffit pas, et il n'est que le génie qui trouve son art. «Que le Ciel nous envoie bientôt un homme à talent pour faire une telle tragédie!» s'écriait Beyle. Nous continuons de faire le même voeu, avec cette différence que, lui, il semblait accuser du retard tantôt le Gouvernement d'alors avec sa censure, et tantôt le public français avec ses susceptibilités: «C'est cependant à ceux-ci, disait-il des Français de 1825, qu'il faut plaire, à ces êtres si fins, si légers, si susceptibles, toujours aux aguets, toujours en proie à une émotion fugitive, toujours incapables d'un sentiment profond. Ils ne croient à rien qu'à la mode...» Hélas! nous sommes bien revenus de ces prises à partie du public par les auteurs. Ce public, tel que nous le connaissons aujourd'hui, ne serait pas si difficile sur son plaisir: qu'on lui offre seulement quelque chose d'un peu vrai, d'un peu touchant, d'honnête, de naturel et de profond, soit en vers, soit en prose, et vous verrez comme il applaudira.
Il y a deux parts très distinctes dans toute cette polémique de Beyle si leste et si cavalièrement menée. Quand il ne fait que se prendre corps à corps aux adversaires du moment, à ceux qui parlent de Shakespeare sans le connaître, de Sophocle et d'Euripide sans les avoir étudiés, d'Homère pour l'avoir lu en français, et dont toute l'indignation classique aboutit surtout à défendre leurs propres oeuvres et les pièces qu'ils font jouer, il a raison, dix fois raison. Il rit très agréablement de M. Auger qui a prononcé à une séance publique de l'Académie les mots de _schisme_ et de _secte_. «Tous les Français qui s'avisent de penser comme les romantiques sont donc des _sectaires_ (ce mot est _odieux_, dit le Dictionnaire de l'Académie). Je suis un _sectaire_,» s'écrie Beyle; et il développe ce thème très gaiement, en finissant par opposer à la liste de l'Académie d'alors une _contre-liste_ de noms qui la plupart sont arrivés depuis à l'Institut, qui n'en étaient pas encore et que poussait la faveur du public. Voilà le point triomphant et par où il mettait les rieurs de son côté. Mais dès que Beyle expose ses plans de tragédies en prose ou de comédies, dès qu'il s'aventure dans l'idée d'une création nouvelle, il montre la difficulté et trahit l'embarras. Sur la comédie surtout, il est en défaut; il nomme trop peu Molière, si vivant toujours et si présent; Molière, ce classique qui a si peu vieilli, et qui fait autant de plaisir en 1850 qu'en 1670. Il n'explique pas ce démenti que donne l'auteur des _Femmes savantes_ et du _Misanthrope_ à cette théorie d'une _mort partielle_ chez tous les classiques. Il a senti depuis cette lacune, et, dans un Supplément à ses brochures qui n'a pas été encore imprimé, il cherche à répondre à l'objection. L'objection subsiste, et, sous une forme plus générale, il mérite qu'on la maintienne contre lui. Beyle ne croît pas assez dans les Lettres à ce qui ne vieillit pas, à l'éternelle jeunesse du génie, à cette immortalité des oeuvres qui n'est pas un nom, et qui ressemble à celle que Minerve, chez Homère, après le retour dans Ithaque, a répandue tout d'un coup sur son héros.
Quoi qu'il en soit, l'honneur d'avoir détruit quelques-unes des préventions et des routines qui s'opposaient en 1820 à toute innovation, même modérée, revient en partie à Beyle et aux critiques qui, comme lui, ont travaillé à notre éducation littéraire. Il y travaillait à sa manière, non en nous disant des douceurs et des flatteries comme la plupart de nos maîtres d'alors, mais en nous harcelant et en nous piquant d'épigrammes. Il eût craint, en combattant les La Harpe, de leur ressembler, et il se faisait léger, vif, persifleur, un pur amateur au passage, un gentilhomme incognito qui écrit et noircit du papier pour son plaisir. Comme critique, il n'a pas fait de livre proprement dit; tous ses écrits en ce genre ne sont guère qu'un seul et même ouvrage qu'on peut lire presque indifféremment à n'importe quel chapitre, et où il disperse tout ce qui lui vient d'idées neuves et d'aperçus. Le goût du vrai et du naturel qu'il met en avant a souvent, de sa part, l'air d'une gageure; c'est moins encore un goût tout simple qu'une revanche, un gant jeté aux défauts d'alentour dont il est choqué. Dans le bain russe, au sortir d'une tiède vapeur, on se jette dans la neige, et de la neige on se replonge dans l'étuve. Le brusque passage du genre académique au genre naturel, tel que le pratique Beyle, me semble assez de cette espèce-là. Il prend son disciple (car il en a eu) et il le soumet à cette violente épreuve: plus d'un tempérament s'y est aguerri.
Je n'ai point parlé de son livre _de l'Amour_, publié d'abord en 1822, ni de bien d'autres écrits de lui qui datent de ces années. Dans une petite brochure, publiée en 1825 (_D'un nouveau Complot contre les Industriels_), il s'éleva l'un des premiers contre l'industrialisme et son triomphe exagéré, contre l'espèce de palme que l'école utilitaire se décernait à elle-même. Je n'entre pas dans le point particulier du débat, et je n'examine point s'il entendait parfaitement l'idée de l'école saint-simonienne du _Producteur_ qu'il avait en vue alors; je note seulement qu'il revendiquait la part éternelle des sentiments dévoués, des belles choses réputées inutiles, de ce que les Italiens appellent _la virtù_.
Aujourd'hui il m'a suffi de donner quelque idée de la nature des services littéraires que Beyle nous a rendus. Aux sédentaires comme moi (et il y en avait beaucoup alors), il a fait connaître bien des noms, bien des particularités étrangères; il a donné des désirs de voir et de savoir, et a piqué la curiosité par ses demi-mots. Il a jeté des citations familières de ces poètes divins de l'Italie qu'on est honteux de ne point savoir par coeur; il avait cette jolie érudition que voulait le prince de Ligne, et qui sait les bons endroits. Longtemps je n'ai dû qu'à lui (et quand je dis _je_, c'est par modestie, je parle au nom de bien du monde) le sentiment italien vif et non solennel, sans sortir de ma chambre. Il a réveillé et stimulé tant qu'il a pu le vieux fonds français; il a agacé et taquiné la paresse nationale des élèves de Fontanes, si Fontanes a eu des élèves. Tel, s'il était sincère, conviendrait qu'il lui a dû des aiguillons; on profitait de ses épigrammes plus qu'on ne lui en savait gré. Il nous a tous sollicités, enfin, de sortir du cercle académique et trop étroitement français, et de nous mettre plus ou moins au fait du dehors; il a été un critique, non pour le public, mais pour les artistes, mais pour les critiques eux-mêmes: Cosaque encore une fois, Cosaque qui pique en courant avec sa lance, mais Cosaque ami et auxiliaire, dans son rôle de critique, voilà Beyle.
Après le critique, dans Beyle, il faudrait parler du romancier; mais il y a quelque chose à dire du rôle qui est peut-être le sien avant tout, et de la vocation où il a le plus excellé: Beyle est un guide pénétrant, agréable et sûr, en Italie. Des divers ouvrages qu'il a publiés et qui sont à emporter en voyage, on peut surtout conseiller ses _Promenades dans Rome_; c'est exactement la conversation d'un _cicerone_, homme d'esprit et de vrai goût, qui vous indique en toute occasion le beau, assez pour que vous le sentiez ensuite de vous-même si vous en êtes digne; qui mêle à ce qu'il voit ses souvenirs, ses anecdotes, fait au besoin une digression, mais courte, instruit et n'ennuie jamais. En face de cette nature «où le climat est le plus grand des artistes», ses _Promenades_ ont le mérite de donner la note vive, rapide, élevée; lisez-les en voiturin ou sur le pont d'un bateau à vapeur, ou le soir après avoir vu ce que l'auteur a indiqué, vous y trouvez l'impression vraie, idéale, italienne ou grecque: il a des éclairs de sensibilité naturelle et d'attendrissement sincère, qu'il secoue vite, mais qu'il communique. Les défauts de Beyle n'en sont plus quand on le prend de la sorte à l'état de voyageur et qu'on use de lui pour compagnon. En 1829, il avait déjà visité Rome six fois. Nommé, après Juillet 1830, consul à Trieste d'abord, puis, sur le refus de l'_exequatur_ par l'Autriche, consul à Civita-Vecchia, il était devenu dans les dernières années un habitant de Rome. En retournant en Italie après cette Révolution de Juillet, il ne l'avait plus retrouvée tout à fait la même: «L'Italie, écrivait-il de Civita-Vecchia en décembre 1834, n'est plus comme je l'ai adorée en 1815; elle est amoureuse d'une chose qu'elle n'a pas. Les beaux-arts, pour lesquels seuls elle est faite, ne sont plus qu'un pis-aller: elle est profondément humiliée, dans son amour-propre excessif, de ne pas avoir une robe lilas comme ses soeurs aînées la France, l'Espagne, le Portugal. Mais, si elle l'avait, elle ne pourrait la porter. Avant tout, il faudrait vingt ans de la verge de fer d'un Frédéric II pour pendre les assassins et emprisonner les voleurs.» Il continua d'aimer l'Italie qui était selon son coeur, l'Italie des arts et sans la politique. Il avait coutume de dire que la politique intervenant tout à coup dans une conversation agréable et désintéressée, ou dans une oeuvre littéraire, «lui faisait l'effet d'un coup de pistolet dans un concert». Tous ceux qui sont allés à Rome dans les années où il était consul à Civita-Vecchia ont pu connaître Beyle, et la plupart ont eu à profiter de ses indications et de ses lumières; ce narquois et ce railleur armé d'ironie était le plus obligeant des hommes. Il avait beau dire du mal des Français; quand il y avait longtemps qu'il n'en avait vu un, et que le nouveau débarqué à Civita-Vecchia s'adressait à lui (s'il le trouvait homme d'esprit), combien il était heureux de se dédommager de son abstinence forcée par des conversations sans fin! Il l'accompagnait à Rome et devenait volontiers un cicerone en personne. Dans un voyage que fit en Italie le savant M. Victor Le Clerc et dont était le spirituel Ampère, Beyle, qui était de la partie pour la campagne romaine, égayait les autres, à chaque pas, de ses saillies, et excellait surtout à mettre ses doctes compagnons en rapport avec l'esprit des gens du pays: «Le Ciel, disait-il, m'a donné le talent de me faire bien venir des paysans.» Sa prompte et gaillarde accortise, sa taille déjà ronde et à la Silène, je ne sais quel air _satyresque_ qui relevait son propos, tout cela réussissait à merveille auprès des vendangeurs, des moissonneurs, des jeunes filles qui allaient puiser l'eau aux fontaines de Tivoli comme du temps d'Horace. Et ce même homme qui aurait joué au naturel dans un mime antique, était celui qui sentait si bien le grand et le sublime sous la coupole de Saint-Pierre. Je dis surtout les qualités de l'homme distingué dont je parle; personne ne niera, en effet, qu'il n'eût celles-là[10].
[10] Quelqu'un a dit de Beyle: «C'est le meilleur des touristes, l'homme qui fait le moins l'_Itinéraire à Jérusalem_.»
Ce n'est pas seulement en Italie que Beyle a été un guide, il a donné en 1838 deux volumes d'un voyage en France sous le titre de _Mémoires d'un Touriste_: un commis marchand comme il y en a peu est censé avoir pris ces notes dont la suite forme un journal assez varié et amusant. Beyle n'y est plus cependant sur son terrain; on l'y sent un peu novice sur cette terre gauloise; quand il se met à parler antiquités ou art gothique, on s'aperçoit qu'il vient, l'année précédente, de faire un tour de France avec M. Mérimée, dont il a profité cette fois et de qui, sur ce point, il tient sa leçon. Pourtant, pour qui sait lire, il y a de jolies choses comme partout avec lui, et des aperçus d'homme d'esprit qui font penser. Par exemple, sur la route de Langres à Dijon, il rencontre une petite colline couverte de bois qui, vu le paysage d'alentour, est d'un grand effet et enchante le regard: «Quel effet, se dit Beyle, ne ferait pas ici le mont Ventoux ou la moindre des montagnes méprisées dans les environs de la fontaine de Vaucluse!» Et il continue à rêver, à supposer: «Par malheur, se dit-il, il n'y a pas de hautes montagnes auprès de Paris: si le Ciel eût donné à ce pays un lac et une montagne passables, la littérature française serait bien autrement pittoresque. Dans les beaux temps de cette littérature, c'est à peine si La Bruyère, qui a parlé de toutes choses, ose dire un mot en passant de l'impression profonde qu'une vue comme celle de Pau ou de Cras en Dauphiné laisse dans certaines âmes.» Une fois sur le chapitre _pittoresque_, songeant surtout aux jardins anglais, Beyle le fait venir d'Angleterre comme les bonnes diligences et les bateaux à vapeur: le pittoresque littéraire, il l'oublie, nous est surtout venu de Suisse et de Rousseau; mais ce qui est joli et fin littérairement, c'est la remarque qui suit: «La première trace d'attention aux choses de la nature que j'aie trouvée dans les livres qu'on lit, c'est cette rangée de saules sous laquelle se réfugie le duc de Nemours, réduit au désespoir par la belle défense de la princesse de Clèves.» Même en rectifiant et en contredisant ces manières de dire trop exclusives, on arrive à des idées qu'on n'aurait pas eues autrement et en suivant le grand chemin battu des écrivains ordinaires. Sur Diderot, à propos de Langres sa patrie; sur Riouffe, en passant à Dijon où il fut préfet; sur les bords ravissants de la Saône en approchant de Lyon; sur l'endroit où Rousseau y passa la nuit à la belle étoile en entendant le rossignol; sur cet autre endroit où probablement, selon lui, Mme Roland, avant la Révolution, avait son petit domaine, Mme Roland que Beyle ne nomme pas et qu'il désigne simplement «la femme que je respecte le plus au monde»; sur Montesquieu «dont le style est une fête pour l'esprit»; sur une foule de sujets familiers ou curieux, il y a de ces riens qui ont du prix pour ceux qui préfèrent un mot vif et senti à une phrase ou même à une page à l'avance prévue. A la fin du tome II, le Dauphiné est traité par l'auteur avec une complaisance particulière: Beyle n'est pas ingrat pour sa belle province; il en rappelle toutes les gloires, surtout l'illustre Lesdiguières, le représentant et le type du caractère dauphinois, brave, fin, et _jamais dupe_. Beyle tient fort à ce dernier trait qui est, à lui, sa prétention: «Lesdiguières, ce fin renard, dit-il, comme l'appelait le duc de Savoie, habitait ordinairement Vizille, et y bâtit un château... Au-dessus de la porte principale, on voit sa statue équestre en bronze; c'est un bas-relief. De loin, les portraits de Lesdiguières ressemblent à ceux de Louis XIII; mais, en approchant, la figure belle et vide du faible fils de Henri IV fait place à la physionomie astucieuse et souriante du grand général dauphinois, qui fut d'ailleurs un des plus beaux hommes de son temps.» Les souvenirs de 1815 et du retour de l'île d'Elbe y sont racontés avec détail et avec le feu d'un contemporain et presque d'un témoin: le passé chevaleresque y est senti avec noblesse. Sur les bords de l'Isère, apercevant les ruines du château Bayard: «Ici naquit Pierre Du Terrail, cet homme si simple, dit Beyle, qui, comme le marquis de Posa de Schiller, semble appartenir par l'élévation et la sérénité de l'âme à un siècle plus avancé que celui où il vécut.» Mais pourquoi, à la page suivante, en visitant le château de Tencin, Beyle, venant à nommer le cardinal Dubois, tente-t-il en deux mots une réhabilitation qui crie: «La France l'admirerait, dit-il de ce cardinal, s'il fût né grand seigneur?» Dubois en regard de Bayard! ces disparates et ces désaccords d'idées se feront bien plus sentir encore quand Beyle voudra créer pour son compte des personnages.
Romancier, Beyle a eu un certain succès. Je viens de relire la plupart de ses romans. Le premier en date fut _Armance ou quelques Scènes d'un Salon de Paris_, publié en 1827. _Armance_ ne réussit pas et fut peu comprise. La duchesse de Duras avait récemment composé d'agréables romans ou nouvelles qui avaient été très goûtés dans le grand monde; elle avait de plus fait lecture, dans son salon, d'un petit récit non publié qui avait pour titre _Olivier_. Cette lecture, plus ou moins fidèlement rapportée, excita les imaginations au dehors, et il y eut une sorte de concours malicieux sur le sujet qu'on supposait être celui d'_Olivier_. Beyle, après Latouche, eut le tort de s'exercer sur ce thème impossible à raconter et peu agréable à comprendre. Son Octave, jeune homme riche, blasé, ennuyé, d'un esprit supérieur, nous dit-on, mais capricieux, inapplicable et ne sachant que faire souffrir ceux dont il s'est fait aimer, ne réussit qu'à être odieux et impatientant pour le lecteur. Les salons que l'auteur avait en vue n'y sont pas peints avec vérité, par la raison très simple que Beyle ne les connaissait pas. Il y avait encore sous la Restauration une ligne de démarcation dans le grand monde; n'allait pas dans le faubourg Saint-Germain qui voulait; ceux que leur naissance n'y installait point tout d'abord n'y étaient pas introduits, comme depuis, sur la seule étiquette de leur esprit. M. de Balzac et d'autres, à leur heure, n'ont eu qu'à désirer pour y être admis: avant 1830 c'était matière à négociations, et, à moins d'être d'un certain coin politique, on n'y parvenait pas. Beyle, qui vivait dans des salons charmants, littéraires et autres[11], a donc parlé de ceux du faubourg Saint-Germain comme on parle d'un pays inconnu où l'on se figure des monstres; les personnes particulières qu'il a eues en vue (dans le portrait de Mme de Bonnivet, par exemple) ne sont nullement ressemblantes; et ce roman, énigmatique par le fond et sans vérité dans le détail, n'annonçait nulle invention et nul génie.
[11] Chez Mme Pasta, chez Mlle Schiasetti, des Italiens, celle qui fut la grande passion de Victor Jacquemont, chez Mme Ancelot, chez M. Cuvier, etc.
_Le Rouge et le Noir_, intitulé ainsi on ne sait trop pourquoi, et par un emblème qu'il faut deviner, devait paraître en 1830, et ne fut publié que l'année suivante; c'est du moins un roman qui a de l'action. Le premier volume a de l'intérêt, malgré la manière et les invraisemblances. L'auteur veut peindre les classes et les partis d'avant 1830. Il nous offre d'abord la vue d'une jolie petite ville de Franche-Comté avec son maire royaliste, homme important, riche, médiocrement sot, qui a une jolie femme simple et deux beaux enfants; il s'agit pour lui d'avoir un précepteur à domicile, afin de faire pièce à un rival de l'endroit dont les enfants n'en ont pas. Le petit précepteur qu'on choisit, Julien, fils d'un menuisier, enfant de dix-neuf ans, qui sait le latin et qui étudie pour être prêtre, se présente un matin à la grille du jardin de M. de Rênal (c'est le nom du maire), avec une chemise bien blanche, et portant sous le bras une veste fort propre de ratine violette. Il est reçu par Mme de Rênal, un peu étonnée d'abord que ce soit là le précepteur que son mari ait choisi pour ses enfants. Il arrive que ce petit Julien, être sensible, passionné, nerveux, ambitieux, ayant tous les vices d'esprit d'un Jean-Jacques enfant, nourrissant l'envie du pauvre contre le riche et du protégé contre le puissant, s'insinue, se fait aimer de la mère, ne s'attache en rien aux enfants, et ne vise bientôt qu'à une seule chose, faire acte de force et de vengeance par vanité et par orgueil en tourmentant cette pauvre femme qu'il séduit et qu'il n'aime pas, et en déshonorant ce mari qu'il a en haine comme son supérieur. Il y a là une idée. Beyle, au fond, est un esprit aristocratique: un jour, à la vue des élections, il s'était demandé si cette habitude électorale n'allait pas nous obliger à faire la cour aux dernières classes comme en Amérique: «En ce cas, s'écrie-t-il, je deviens bien vite aristocrate. Je ne veux faire la cour à personne, mais moins encore au peuple qu'au ministre.» Beyle est donc très frappé de cette disposition à _faire son chemin_, qui lui semble désormais l'unique passion sèche de la jeunesse instruite et pauvre, passion qui domine et détourne à son profit les entraînements mêmes de l'âge: il la personnifie avec assez de vérité au début dans Julien. Il avait pour ce commencement de roman un exemple précis, m'assure-t-on, dans quelqu'un de sa connaissance, et, tant qu'il s'y est tenu d'assez près, il a pu paraître vrai. La prompte introduction de ce jeune homme timide et honteux dans ce monde pour lequel il n'avait pas été élevé, mais qu'il convoitait de loin; ce tour de vanité qui fausse en lui tous les sentiments, et qui lui fait voir, jusque dans la tendresse touchante d'une faible femme, bien moins cette tendresse même qu'une occasion offerte pour la prise de possession des élégances et des jouissances d'une caste supérieure; cette tyrannie méprisante à laquelle il arrive si vite envers celle qu'il devrait servir et honorer; l'illusion prolongée de cette fragile et intéressante victime, Mme de Rênal: tout cela est bien rendu ou du moins le serait, si l'auteur avait un peu moins d'inquiétude et d'épigramme dans la manière de raconter. Le défaut de Beyle comme romancier est de n'être venu à ce genre de composition que par la critique, et d'après certaines idées antérieures et préconçues; il n'a point reçu de la nature ce talent large et fécond d'un récit dans lequel entrent à l'aise et se meuvent ensuite, selon le cours des choses, les personnages tels qu'on les a créés; il forme ses personnages avec deux ou trois idées qu'il croit justes et surtout piquantes, et qu'il est occupé à tout moment à rappeler. Ce ne sont pas des êtres vivants, mais des automates ingénieusement construits; on y voit, presque à chaque mouvement, les ressorts que le mécanicien introduit et touche par le dehors. Dans le cas présent, dans _le Rouge et le Noir_, Julien, avec les deux ou trois idées fixes que lui a données l'auteur, ne paraît plus bientôt qu'un petit monstre odieux, impossible, un scélérat qui ressemble à un Robespierre jeté dans la vie civile et dans l'intrigue domestique: il finit en effet par l'échafaud. Le tableau des partis et des cabales du temps, que l'auteur a voulu peindre, manque aussi de cette suite et de cette modération dans le développement qui peuvent seules donner idée d'un vrai tableau de moeurs. Le dirai-je? avoir trop vu l'Italie, avoir trop compris le XVe siècle romain ou florentin, avoir trop lu Machiavel, son _Prince_ et sa vie de l'habile tyran Castruccio, a nui à Beyle pour comprendre la France et pour qu'il pût lui présenter de ces tableaux dans les justes conditions qu'elle aime et qu'elle applaudit. Parfaitement honnête homme et homme d'honneur dans son procédé et ses actions, il n'avait pas, en écrivant, la même mesure morale que nous; il voyait de l'hypocrisie là où il n'y a qu'un sentiment de convenance légitime et une observation de la nature raisonnable et honnête, telle que nous la voulons retrouver même à travers les passions.
Dans les nouvelles ou romans qui ont des sujets italiens, il a mieux réussi. Pendant son séjour dans l'État romain, tout en faisant des fouilles et en déterrant des vases noirs «qui ont 2700 ans, à ce qu'ils disent (je doute là, comme ailleurs, ajoutait-il)», il avait mis ses économies à acheter le droit de faire des copies dans des archives de famille gardées avec une jalousie extrême, et d'autant plus grande que les possesseurs ne savaient pas lire: «J'ai donc, disait-il, huit volumes in-folio (mais à page écrite d'un seul côté) parfaitement vrais, écrits par les contemporains en demi-jargon. Quand je serai de nouveau pauvre diable, vivant au quatrième étage, je traduirai cela _fidèlement_; la fidélité, suivant moi, en fait tout le mérite.» Il se demandait s'il pourrait intituler ce recueil: «_Historiettes romaines, fidèlement traduites des récits écrits par les contemporains, de 1400 à 1650_.» Son scrupule (car il en avait comme puriste) était de savoir si l'on pouvait dire _historiette_ d'un récit tragique. _L'Abbesse de Castro_, publiée d'abord dans la _Revue des Deux Mondes_ (février et mars 1839), appartenait probablement à cette série d'historiettes sombres et sanglantes. L'auteur ou le traducteur se plaît à trouver dans l'amour d'Hélène pour Jules Branciforte un de ces _amours passionnés_ qui n'existent plus, selon lui, en 1838, et qu'on trouverait fort ridicules si on les rencontrait; amours «qui se nourrissent de grands sacrifices, ne peuvent subsister qu'environnés de mystère, et se trouvent toujours voisins des plus affreux malheurs». Beyle cherche ainsi dans le roman une pièce à l'appui de son ancienne et constante théorie, qui lui avait fait dire: «L'amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d'aller la cueillir sur les bords d'un précipice affreux.» Ce genre brigand et ce genre romain est bien saisi dans _l'Abbesse de Castro_; cependant on sent que, littérairement, cela devient un genre comme un autre, et qu'il n'en faut pas abuser. Dans une autre nouvelle de lui, _San Francesco a Ripa_, imprimée depuis sa mort (_Revue des Deux Mondes_, 1er juillet 1847), je trouve encore une historiette de passion romaine, dont la scène est, cette fois, au commencement du XVIIIe siècle; la jalousie d'une jeune princesse du pays s'y venge de la légèreté d'un Français infidèle et galant: le récit y est vif, cru et brusqué. Il y a profusion, à la fin, de balles et de coups de tromblon qui tuent l'infidèle ainsi que son valet de chambre: «ils étaient percés de plus de vingt balles chacun,» tant on avait peur de manquer le maître. Dans le genre plus classique de Didon et d'Ariane, dans les romans du ton et de la couleur de _la Princesse de Clèves_, on prodigue moins les balles et les coups mortels, on a les plaintes du monologue, les pensées délicates, les nuances du sentiment; quand on a poussé à bout l'un des genres, on passe volontiers à l'autre pour se remettre en goût; mais, abus pour abus, un certain excès poétique de tendresse et d'effusion dans le langage est encore celui dont on se lasse le moins.
_La Chartreuse de Parme_ (1839) est de tous les romans de Beyle celui qui a donné à quelques personnes la plus grande idée de son talent dans ce genre. Le début est plein de grâce et d'un vrai charme. On y voit Milan depuis 1796, époque de la première campagne d'Italie, jusqu'en 1813, la fin des beaux jours de la Cour du prince Eugène. C'est une idée heureuse que celle de ce jeune Fabrice, enthousiaste de la gloire, qui, à la nouvelle du débarquement de Napoléon en 1815, se sauve de chez son père avec l'agrément de sa mère et de sa tante pour aller combattre en France sous les aigles reparues. Son odyssée bizarre a pourtant beaucoup de naturel; il existe en anglais un livre qui a donné à Beyle son idée: ce sont les _Mémoires d'un soldat du 71e régiment_ qui a assisté à la bataille de Vittoria sans y rien comprendre, à peu près comme Fabrice assiste à celle de Waterloo en se demandant après si c'est bien à une bataille qu'il s'est trouvé et s'il peut dire qu'il se soit réellement battu. Beyle a combiné avec les souvenirs de sa lecture d'autres souvenirs personnels de sa jeunesse, quand il partait à cheval de Genève pour assister à la bataille de Marengo. J'aime beaucoup ce commencement; je n'en dirai pas autant de ce qui suit. Le roman est moins un roman que des Mémoires sur la vie de Fabrice et de sa tante, Mme de Pietranera, devenue duchesse de Sanseverina. La morale italienne, dont Beyle abuse un peu, est décidément trop loin de la nôtre. Fabrice, d'après ses débuts et son éclair d'enthousiasme en 1815, pouvait devenir un de ces Italiens distingués, de ces libéraux aristocrates, nobles amis d'une régénération peut-être impossible, mais tenant par leurs voeux, par leurs études et par la générosité de leurs désirs, à ce qui nous élève en idée et à ce que nous comprenons (Santa-Rosa, Cesare Balbo, Capponi). Mais Beyle, en posant ainsi son héros, aurait eu trop peur de retomber dans le lieu commun d'en deçà des Alpes. Il a fait de Fabrice un Italien de pur sang, tel qu'il le conçoit, destiné sans vocation à devenir archevêque, bientôt coadjuteur, médiocrement et mollement spirituel, libertin, faible (lâche, on peut dire), courant chaque matin à la chasse du bonheur ou du plaisir, amoureux d'une Marietta, comédienne de campagne, s'affichant avec elle sans honte, sans égards pour lui-même et pour son état, sans délicatesse pour sa famille et pour cette tante qui l'aime trop. Je sais bien que Beyle a posé en principe qu'un Italien pur ne ressemble en rien à un Français et n'a pas de vanité, qu'il ne feint pas l'amour quand il ne le ressent pas, qu'il ne cherche ni à plaire, ni à étonner, ni à paraître, et qu'il se contente d'être lui-même en liberté; mais ce que Fabrice est et paraît dans presque tout le roman, malgré son visage et sa jolie tournure, est fort laid, fort plat, fort vulgaire; il ne se conduit nulle part comme un homme, mais comme un animal livré à ses appétits, ou un enfant libertin qui suit ses caprices. Aucune morale, aucun principe d'honneur: il est seulement déterminé à ne pas simuler de l'amour quand il n'en a pas; de même qu'à la fin, quand cet amour lui est venu pour Clélia, la fille du triste général Fabio Conti, il y sacrifiera tout, même la délicatesse et la reconnaissance envers sa tante. Beyle, dans ses écrits antérieurs, a donné une définition de l'_amour passionné_ qu'il attribue presque en propre à l'Italien et aux natures du Midi: Fabrice est un personnage à l'appui de sa théorie; il le fait sortir chaque matin à la recherche de cet amour, et ce n'est que tout à la fin qu'il le lui fait éprouver; celui-ci alors y sacrifie tout, comme du reste il faisait précédemment au plaisir. Les jolies descriptions de paysage, les vues si bien présentées du lac de Côme et de ses environs, ne sauraient par leur cadre et leur reflet ennoblir un personnage si peu digne d'intérêt, si peu formé pour l'honneur, et si prêt à tout faire, même à assassiner, pour son utilité du moment et sa passion. Il y a un moment où Fabrice tue quelqu'un, en effet; il est vrai que, cette fois, c'est à son corps défendant. Il se bat d'une manière assez ignoble sur la grande route avec un certain Giletti, comédien et protecteur de la Marietta dont Fabrice est l'ami de choix. S'il fallait discuter la vraisemblance de l'action dans le roman, on pourrait se demander comment il se fait que cet accident de grande route ait une si singulière influence sur la destinée future de Fabrice; on demanderait pourquoi celui-ci, ami (ou qui peut se croire tel) du prince de Parme et de son premier ministre, coadjuteur et très en crédit dans ce petit État, prend la fuite comme un malfaiteur, parce qu'il lui est arrivé de tuer devant témoins, en se défendant, un comédien de bas étage qui l'a menacé et attaqué le premier. La conduite de Fabrice, sa fuite extravagante, et les conséquences que l'auteur en a tirées, seraient inexplicables si l'on cherchait, je le répète, la vraisemblance et la suite dans ce roman, qui n'est guère d'un bout à l'autre (j'en excepte le commencement) qu'une spirituelle mascarade italienne. Les scènes de passion, dont quelques-unes sont assez belles, entre la duchesse tante de Fabrice et la jeune Clélia, ne rachètent qu'à demi ces impossibilités qui sautent aux yeux et qui heurtent le bon sens. La part de vérité de détail, qui peut y être mêlée, ne me fera jamais prendre ce monde-là pour autre chose que pour un monde de fantaisie, fabriqué tout autant qu'observé par un homme de beaucoup d'esprit qui fait, à sa manière, du marivaudage italien. L'affectation et la grimace du genre se marquent de plus en plus en avançant. Au sortir de cette lecture, j'ai besoin de relire quelque roman tout simple et tout uni, d'une bonne et large nature humaine, où les tantes ne soient pas éprises de leurs neveux, où les coadjuteurs ne soient pas aussi libertins et aussi hypocrites que Retz pouvait l'être dans sa jeunesse, et beaucoup moins spirituels; où l'empoisonnement, la tromperie, les lettres anonymes, toutes les noirceurs, ne soient pas les moyens ordinaires et acceptés comme indifférents; où, sous prétexte d'être simple et de fuir l'effet, on ne me jette pas dans des complications incroyables et dans mille dédales plus effrayants et plus tortueux que ceux de l'antique Crète.
Depuis que Beyle taquine la France et les sentiments que nous portons dans notre littérature et dans notre société, il m'a pris plus d'une fois envie de la défendre. Une de ses grandes théories, et d'après laquelle il a écrit ensuite ses romans, c'est qu'en France l'amour est à peu près inconnu; l'amour digne de ce nom, comme il l'entend, l'_amour-passion_ et maladie, qui, de sa nature, est quelque chose de tout à fait à part, comme l'est la cristallisation dans le règne minéral (la comparaison est de lui): mais quand je vois ce que devient sous la plume de Beyle et dans ses récits cet amour-passion chez les êtres qu'il semble nous proposer pour exemple, chez Fabrice quand il est atteint finalement, chez l'abbesse de Castro, chez la princesse Campobasso, chez Mina de Wangel (autre nouvelle de lui), j'en reviens à aimer et à honorer l'amour à la française, mélange d'attrait physique sans doute, mais aussi de goût et d'inclination morale, de galanterie délicate, d'estime, d'enthousiasme, de raison même et d'esprit, un amour où il reste un peu de sens commun, où la société n'est pas oubliée entièrement, où le devoir n'est pas sacrifié à l'aveugle et ignoré. Pauline, dans Corneille, me représente bien l'idéal de cet amour, où il entre des sentiments divers, et où l'élévation et l'honneur se font entendre. On en trouverait, en descendant, d'autres exemples compatibles avec l'agrément et une certaine décence dans la vie, amour ou liaison, ou attachement respectueux et tendre, peu importe le nom[12]. L'amour-passion, tel que me l'ont peint dans Médée, dans Phèdre ou dans Didon, des chantres immortels, est touchant à voir grâce à eux, et j'en admire le tableau: mais cet amour-passion, devenu systématique chez Beyle, m'impatiente; cette espèce de maladie animale, dont Fabrice est l'idéal à la fin de sa carrière, est fort laide et n'a rien d'attrayant dans sa conclusion hébétée. Quand on a lu cela, on revient tout naturellement, ce me semble, en fait de compositions romanesques, au genre français, ou du moins à un genre qui soit large et plein dans sa veine; on demande une part de raison, d'émotion saine, et une simplicité véritable telle que l'offrent l'histoire des _Fiancés_ de Manzoni, tout bon roman de Walter Scott, ou une adorable et vraiment simple nouvelle de Xavier de Maistre. Le reste n'est que l'ouvrage d'un homme d'esprit qui se fatigue à combiner et à lier des paradoxes d'analyse piquants et imprévus, auxquels il donne des noms d'hommes; mais les personnages n'ont point pris véritablement naissance dans son imagination ou dans son coeur, et ils ne vivent pas.
[12] J'aime à me représenter cet amour français ou cette amitié tendre, dans ses diversités de nuances, par les noms de Mme de La Fayette, de Mme de Caylus, de Mme d'Houdetot, de Mme d'Épinay, de Mme de Beaumont, de Mme de Custine; jamais la grâce n'y est absente.
On voit combien je suis loin, à l'égard de _la Chartreuse_ de Beyle, de partager l'enthousiasme de M. de Balzac. Celui ci a tout simplement parlé de Beyle romancier comme il aurait aimé à ce qu'on parlât de lui-même: mais lui, du moins, il avait la faculté de concevoir d'un jet et de faire vivre certains êtres qu'il lançait ensuite dans son monde réel ou fantastique et qu'on n'oubliait plus. Il a fort loué dans _la Chartreuse_ le personnage du comte de Mosca, le ministre homme d'esprit d'un petit État despotique, et dans lequel il avait cru voir un portrait ressemblant du prince de Metternich: Beyle n'y avait jamais pensé. On ne peut d'ailleurs se ressembler moins que Beyle et M. de Balzac. Ce dernier était aussi confiant que l'autre l'était peu; Beyle était toujours en garde contre le sot, et craignait tout ce qui eût laissé percé la vanité. Il songeait sans cesse au ridicule et à n'y pas prêter, et M. de Balzac n'en avait pas même le sentiment. Lorsque M. de Balzac fit sur Beyle, à propos de _la Chartreuse_, l'article inséré dans les _Lettres parisiennes_, Beyle, à la fin de sa réponse datée de Civita-Vecchia (octobre 1840), et après des remerciements confus pour cette bombe outrageuse d'éloges à laquelle il s'attendait si peu, lui disait: «Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre, je l'ai lu, j'ose maintenant vous l'avouer, _en éclatant de rire_. Toutes les fois que j'arrivais à une louange un peu forte, et j'en rencontrais à chaque pas, je voyais la mine que feraient mes amis en le lisant[13].»
[13] L'anecdote qu'on va lire est authentique, et je la tiens d'original: «On sait que Balzac admirait Beyle à la folie pour sa _Chartreuse de Parme_ et qu'il l'a loué à mort dans sa _Revue Parisienne_. Beyle, vers ce temps, revenait de Rome, de Civita-Vecchia, à Paris, et dans le premier moment, craignant le ridicule, il fut tout confus d'un pareil éloge si exorbitant: il ne savait où se cacher. Cependant il vit Balzac et ne lui sut pas mauvais gré d'avoir été ainsi bombardé grand homme. Vers ce temps, Beyle vendait à la _Revue des Deux Mondes_ une série de nouvelles italiennes qu'il se proposait de faire et dont il n'y eut qu'une ou deux d'achevées. Il reçut pour cela la somme de 3.000 francs. Or, à sa mort, on trouva dans ses papiers la preuve que ces 3.000 francs avaient été donnés ou prêtés par lui à Balzac qui fut ainsi payé de son éloge: un service d'argent contre un service d'amour-propre. M. Colomb, ami intime de Beyle, et qui eut à mettre en ordre ses papiers, a lui-même certifié le fait.»--Et moi je n'ajouterai qu'un mot qui est celui du poète de la _Métromanie_:
Ce mélange de gloire et de gain m'importune!
Tous deux ne différaient pas moins par la manière dont ils concevaient la forme et le style, ou la façon de s'exprimer. Sur ce point, M. de Balzac croyait n'en avoir jamais fait assez. Dans ses _Mémoires d'un Touriste_, Beyle, passant dans je ne sais quelle ville de Bourgogne, a dit: «J'ai trouvé dans ma chambre un volume de M. de Balzac, c'est _l'Abbé Biroteau_ de Tours. Que j'admire cet auteur! qu'il a bien su énumérer les malheurs et petitesses de la province! Je voudrais un style plus simple: mais, dans ce cas, les provinciaux l'achèteraient-ils? Je suppose qu'il fait ses romans en deux temps; d'abord raisonnablement, puis il les habille en beau style néologique, avec les _patiments_ de l'âme, _il neige dans mon coeur_, et autres belles choses.» De son côté, M. de Balzac trouvait qu'il manquait quelque chose au style de Beyle, et nous le trouvons aussi. Celui-ci dictait ou griffonnait comme il causait; quand il voulait corriger ou retoucher, il refaisait autrement, et recommençait à tout hasard pour la seconde ou troisième fois, sans mieux faire nécessairement que la première. Ce qu'il n'avait pas saisi du premier mot, il ne l'atteignait pas, il ne le réparait pas. Son style, en appuyant, n'éclaircit pas sa pensée; il se faisait des idées singulières des écrivains proprement dits: «Quand je me mets à écrire, disait-il, je ne songe plus à mon _beau idéal_ littéraire; je suis assiégé par des idées que j'ai besoin de noter. Je suppose que M. Villemain est assiégé par des formes de phrases; et, ce qu'on appelle un poète, M. Delille ou Racine, par des formes de vers. Corneille était agité par des formes de réplique.» Enfin il se donne bien de la peine pour s'expliquer une chose très simple; il n'était pas de ceux à qui l'image arrive dans la pensée, ou chez qui l'émotion lyrique, éloquente, éclate et jaillit par places dans un développement naturel et harmonieux. L'étude première n'avait rien fait chez lui pour suppléer à ce défaut; il n'avait pas eu de maître, ni ce professeur de rhétorique qu'il est toujours bon d'avoir eu, dût-on s'insurger plus tard contre lui. Il sentait bien, malgré la théorie qu'il s'était faite, que quelque chose lui manquait. En paraissant mépriser le style, il en était très préoccupé.
En critiquant ainsi avec quelque franchise les romans de Beyle, je suis loin de le blâmer de les avoir écrits. S'il se peut faire encore des chefs-d'oeuvre, ce n'est qu'en osant derechef tenter la carrière, au risque de s'exposer à rester en chemin par bien des oeuvres incomplètes. Beyle eut ce genre de courage. En 1825, il y avait une école ultra critique et toute raisonneuse qui posait ceci en principe: «Notre siècle _comprendra_ les chefs-d'oeuvre, mais n'en _fera_ pas. Il y a des époques d'artistes, il en est d'autres qui ne produisent que des gens d'esprit, d'infiniment d'esprit si vous voulez.» Beyle répondait à cette théorie désespérante dans une lettre insérée au _Globe_ le 31 mars 1825:
«Pour être artiste après les La Harpe, il faut un courage de fer. Il faut encore moins songer aux critiques qu'un jeune officier de dragons, chargeant avec sa compagnie, ne songe à l'hôpital et aux blessures. C'est le manque absolu de ce _courage_ qui cloue dans la médiocrité tous nos pauvres poètes. Il faut écrire pour se faire plaisir à soi-même, écrire comme je vous écris cette lettre; l'idée m'en est venue, et j'ai pris un morceau de papier. C'est faute de _courage_ que nous n'avons plus d'artistes. Nierez-vous que Canova et Rossini ne soient de grands artistes? Peu d'hommes ont plus méprisé les critiques. Vers 1785, il n'y avait peut-être pas un amateur à Rome qui ne trouvât ridicules les ouvrages de Canova, etc.»
Toutes les fois que Beyle a eu une idée, il a donc pris un morceau de papier, et il a écrit, sans s'inquiéter du qu'en dira-t-on, et sans jamais mendier d'éloges: un vrai galant homme en cela. Ses romans sont ce qu'ils peuvent, mais ils ne sont pas vulgaires; ils sont comme sa critique, surtout à l'usage de ceux qui en font; ils donnent des idées et ouvrent bien des voies. Entre toutes ces pistes qui s'entre-croisent, peut-être l'homme de talent dans le genre trouvera la sienne.
Plusieurs écrivains dans ces derniers temps, et après M. de Balzac, se sont occupés de Beyle, de sa vie, de son caractère et de ses oeuvres: M. Arnould Frémy, M. Paulin Limayrac, M. Charles Monselet, ont parlé de lui tour à tour; il y a à s'instruire sur son compte à leurs discussions et à leurs spirituelles analyses; mais s'ils me permettent de le dire, pour juger au net de cet esprit assez compliqué et ne se rien exagérer dans aucun sens, j'en reviendrai toujours de préférence, indépendamment de mes propres impressions et souvenirs, à ce que m'en diront ceux qui l'ont connu en ses bonnes années et à ses origines, à ce qu'en dira M. Mérimée, M. Ampère, à ce que m'en dirait Jacquemont s'il vivait, ceux en un mot qui l'ont beaucoup vu et goûté sous sa forme première.--Au physique, et sans être petit, il eut de bonne heure la taille forte et ramassée, le cou court et sanguin; son visage plein s'encadrait de favoris et de cheveux bruns frisés, artificiels vers la fin; le front était beau, le nez retroussé et quelque peu à la kalmouck; la lèvre inférieure avançait légèrement et s'annonçait pour moqueuse. L'oeil assez petit, mais très vif, sous une voûte sourcilière prononcée, était fort joli dans le sourire. Jeune, il avait eu un certain renom dans les bals de la cour par la beauté de sa jambe, ce qu'on remarquait alors. Il avait la main petite et fine, dont il était fier. Il devint lourd et apoplectique dans ses dernières années, mais il était fort soigneux de dissimuler, même à ses amis, les indices de décadence. Il mourut subitement à Paris, où il était en congé, le 23 mars 1842, âgé de cinquante-neuf ans. En continuant littérairement avec originalité et avec une sorte d'invention la postérité française des Chamfort, des Rulhière, de ces hommes d'esprit qu'il rappelle par plus d'un trait ou d'une malice, Beyle avait au fond une droiture et une sûreté dans les rapports intimes qu'il ne faut jamais oublier de reconnaître quand on lui a dit d'ailleurs ses vérités.
DE L'AMOUR