‹ De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-BeuveChapitre 136 sur 163 · CXXXIX - CXL

CXXXIX - CXL

Toute l'Europe, en se cotisant, ne pourrait faire un seul de nos bons volumes français: les _Lettres persanes_, par exemple.

J'appelle _plaisir_ toute perception que l'âme aime mieux éprouver que ne pas éprouver[238].

[238] Maupertuis.

J'appelle _peine_ toute perception que l'âme aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver.

Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute, c'est une _peine_. Donc les désirs d'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte, pour rêver à son aise, les sociétés les plus agréables.

Par la durée, les plaisirs du corps sont diminués et les peines augmentées.

Pour les plaisirs de l'âme, ils sont augmentés ou diminués par la durée, suivant les passions: par exemple, après six mois passés à étudier l'astronomie, on aime davantage l'astronomie; après un an d'avarice, on aime mieux l'argent.

Les peines de l'âme sont diminuées par la durée; «que de veuves véritablement fâchées se consolent par le temps!» Milady Waldegrave d'Horace Walpole.

Soit un homme dans un état d'indifférence, il lui arrive un plaisir;

Soit un autre homme dans un état de vive douleur, cette douleur cesse subitement; le plaisir qu'il ressent est-il de même nature que celui du premier homme? M. Verri dit que _oui_, et il me semble que _non_.

Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.

Un homme avait depuis longtemps six mille livres de rente, il gagné cinq cent mille francs à la loterie. Cet homme s'était déshabitué de désirer les choses que l'on ne peut obtenir que par une grande fortune. (Je dirai, en passant, qu'un des inconvénients de Paris, c'est la facilité de perdre cette habitude.)

On invente la machine à tailler les plumes; je l'ai achetée ce matin, et c'est un grand plaisir pour moi, qui m'impatiente à tailler les plumes; mais certainement je n'étais pas malheureux hier de ne pas connaître cette machine. Pétrarque était-il malheureux de ne pas prendre de café?

Il est inutile de définir le bonheur, tout le monde le connaît: par exemple, la première perdrix que l'on tue au vol à douze ans; la première bataille d'où l'on sort sain et sauf à dix-sept.

Le plaisir qui n'est que la cessation d'une peine passe bien vite, et au bout de quelques années le souvenir n'en est pas même agréable. Un de mes amis fut blessé au côté par un éclat d'obus, à la bataille de la Moskowa, quelques jours après il fut menacé de gangrène, au bout de quelques heures on put réunir M. Béclar, M. Larroy et quelques chirurgiens estimés: on fit une consultation dont le résultat fut d'annoncer à mon ami qu'il n'avait pas la gangrène. A ce moment je vis son bonheur, il fut grand, cependant il n'était pas pur. Son âme, en secret, ne croyait pas en être tout à fait quitte, il refaisait le travail des chirurgiens, il examinait s'il pouvait entièrement s'en rapporter à eux. Il entrevoyait encore un peu la possibilité de la gangrène. Aujourd'hui, au bout de huit ans, quand on lui parle de cette consultation, il éprouve un sentiment de peine: il a la vue imprévue d'un des malheurs de la vie.

Le plaisir causé par la cessation de la douleur consiste: 1º à remporter la victoire contre toutes les objections qu'on se fait successivement;

2º A revoir tous les avantages dont on allait être privé.

Le plaisir causé par le gain de cinq cent mille francs consiste à prévoir tous les plaisirs nouveaux et extraordinaires qu'on va se donner.

Il y a une exception singulière: il faut voir si cet homme a trop ou trop peu de cette habitude, s'il a la tête étroite, le sentiment d'embarras durera deux ou trois jours.

S'il a l'habitude de désirer souvent une grande fortune, il aura usé d'avance la jouissance par se la trop figurer.

Ce malheur n'arrive pas dans l'amour-passion.

Une âme enflammée ne se figure pas la dernière des faveurs, mais la plus prochaine: par exemple, d'une maîtresse qui vous traite avec sévérité, l'on se figure un serrement de main. L'imagination ne va pas naturellement au delà; si on la violente, après un moment, elle s'éloigne par la crainte de profaner ce qu'elle adore.

Lorsque le plaisir a entièrement parcouru sa carrière, il est clair que nous retombons dans l'indifférence; mais cette indifférence n'est pas la même que celle d'auparavant. Ce second état diffère du premier, en ce que nous ne serions plus capables de goûter, avec autant de délices, le plaisir que nous venons d'avoir.

Les organes qui servent à le cueillir sont fatigués, et l'imagination n'a plus autant de propension à présenter les images qui seraient agréables aux désirs qui se trouvent satisfaits.

Mais, si au milieu du plaisir on vient nous en arracher, il y a production de douleur.