‹ De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-BeuveChapitre 144 sur 163 · CLII

CLII

L'abbé Rousseau était un pauvre jeune homme (1784), réduit à courir du matin au soir tous les quartiers de la ville pour y donner des leçons d'histoire et de géographie. Amoureux d'une de ses élèves, comme Abeilard d'Héloïse, comme Saint-Preux de Julie; moins heureux sans doute, mais probablement assez près de l'être; avec autant de passion que ce dernier, mais l'âme plus honnête, plus délicate, et surtout plus courageuse, il paraît s'être immolé à l'objet de sa passion. Voici ce qu'il a écrit avant de se brûler la cervelle, après avoir dîné chez un restaurateur au Palais-Royal sans laisser échapper aucune marque de trouble ni d'aliénation: c'est du procès-verbal dressé sur les lieux par le commissaire et les officiers de la police qu'on a tiré la copie de ce billet, assez remarquable pour mériter d'être conservé.

«Le contraste inconcevable qui se trouve entre la noblesse de mes sentiments et la bassesse de ma naissance, un amour aussi violent qu'insurmontable pour une fille adorable[241], la crainte de causer son déshonneur, la nécessité de choisir entre le crime et la mort, tout m'a déterminé à abandonner la vie. J'étais né pour la vertu, j'allais être criminel; j'ai préféré mourir.» (Grimm, troisième partie, tome II, page 395.)

[241] Il paraît qu'il s'agit de Mlle Gromaire, fille de M. Gromaire, expéditionnaire en cour de Rome.

Voilà un suicide admirable, et qui ne serait qu'absurde avec les moeurs de 1880.