‹ De l'Amour Édition revue et corrigée et précédée d'une étude sur les oeuvres de Stendhal par Sainte-BeuveChapitre 156 sur 163 · CLXIX - CLXX

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Une chose est absolument impossible dans les arts, en France, c'est la verve. Il y aurait trop de ridicule pour l'homme entraîné, _il a l'air trop heureux_. Voir un Vénitien réciter les satires de Burati.

Il y avait à Valence, en Espagne, deux amies, femmes très honnêtes, et des familles les plus distinguées. L'une d'elles fut courtisée par un officier français, qui l'aima avec passion, et au point de manquer la croix après une bataille, en restant dans un cantonnement auprès d'elle, au lieu d'aller au quartier général faire la cour au général en chef.

A la fin, il en fut aimé. Après sept mois de froideur aussi désespérante le dernier jour que le premier, elle lui dit un soir: «Bon Joseph, je suis à vous.» Il restait l'obstacle d'un mari, homme d'infiniment d'esprit, mais le plus jaloux des hommes. En ma qualité d'ami, j'ai dû lire avec lui toute l'histoire de Pologne, de Rulhière, qu'il n'entendait pas bien. Il s'écoula trois mois sans qu'on pût le tromper. Il y avait un télégraphe les jours de fêtes, pour indiquer l'église où l'on irait à la messe.

Un jour, je vis mon ami plus sombre qu'à l'ordinaire; voici ce qui allait se passer. L'amie intime de Doña Inezilla était dangereusement malade. Celle-ci demanda à son mari la permission de passer la nuit auprès de la malade, ce qui fut aussitôt accordé, à condition que le mari choisirait le jour. Un soir, il conduit doña Inezilla chez son amie, et dit, en badinant et comme inopinément, qu'il dormira fort bien sur un canapé, dans un petit salon attenant à la chambre à coucher, et dont la porte fut laissée ouverte. Depuis onze jours, tous les soirs, l'officier français passait deux heures, caché sous le lit de la malade. Je n'ose ajouter le reste.

Je ne crois pas que la vanité permette ce degré d'amitié à une Française.

APPENDIX

DES COURS D'AMOUR

Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à l'an 1200. Voilà ce qui est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une époque beaucoup plus reculée.

Les dames, réunies dans les cours d'amour, rendaient des arrêts soit sur des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre gens mariés?

Soit sur des cas particuliers que les amants leur mettaient[245].

[245] André le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescimbeni, d'Aretin.

Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence, cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de France, établie pour le _point d'honneur_ par Louis XIV, si toutefois l'opinion eût soutenu cette institution.

André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite _les cours d'amour_:

des dames de Gascogne,

d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),

de la reine Éléonore,

de la comtesse de Flandre,

de la comtesse de Champagne (1174).

André rapporte neuf jugements prononcés par la comtesse de Champagne.

Il cite deux jugements prononcés par la comtesse de Flandre.

Jean de Nostradamus, _Vie des poètes provençaux_, dit (page 15):

«Les tensons étaient disputes d'amours qui se faisaient entre les chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et subtile question d'amours; et où ils ne s'en pouvaient accorder, ils les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à Signe et Pierrefeu, ou à Romanin, ou à autres, et là-dessus, en faisaient arrêts qu'on nommait _LOUS ARRESTS D'AMOURS_.»

Voici les noms de quelques-unes des dames qui présidaient aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe:

«Stephanette, dame de Brulx, fille du comte de Provence; «Adalarie, vicomtesse d'Avignon; «Alalète, dame d'Ongle; «Hermissende, dame de Posquières; «Bertrane, dame d'Urgon; «Mabille, dame d'Yères; «La comtesse de Dye; «Rostangue, dame de Pierrefeu; «Bertrane, dame de Signe; «Jausserande de Claustral.»

Nostradamus, page 27.

Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance de Toulon et de Brignoles.

Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit:

«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»

A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine... Il est vray (dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie, avoit une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estoit estimée un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs dames illustres et généreuses[246] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des lettres, tenans cour d'amour ouverte et y deffinissoyent les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées...

[246]

«Jehanne, dame de Baulx, «Huguette de Forcarquier, dame de Trects, «Briande d'Agoult, comtesse de la Lune, «Mabille de Villeneufve, dame de Vence, «Béatrix d'Agoult, dame de Sault, «Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys, «Anne, vicomtesse de Tallard, «Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour, «Doulce, de Monstiers, dame de Clumane, «Antonette de Cadenet, dame de Lambesc, «Magdalène de Sallon, dame dudict lieu, «Rixende du Puyvard, dame de Trans.»

Nostradamus, page 217.

«Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de ce temps en Avignon visiter Innocent VIe du nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de leur amour.»

Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.

Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:

«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de _toute la cour_, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»

La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:

«Ce jugement que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé de l'avis d'un très grand nombre de dames...»

On trouve dans un autre jugement:

«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute cette affaire à la comtesse de Champagne, et demanda humblement que ce délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres dames.

«La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce jugement,» etc.

André le chapelain, duquel nous tirons ces renseignements, rapporte que le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre de dames et de chevaliers.

André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse de Champagne, lorsqu'elle décida par la négative cette question: _Le véritable amour peut-il exister entre époux?_

Mais quelle était la peine encourue lorsqu'on n'obéissait pas aux arrêts des cours d'amour?

Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugements serait observé comme constitution perpétuelle, et que ces dames qui n'y obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.

Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours d'amour?

Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire commandée par l'honneur?

Je ne trouve rien dans André ou dans Nostradamus qui me mette à même de résoudre cette question.

Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour libéral?»

Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontents du jugement, recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romain[247].

[247] Nostradamus, page 131.

La rédaction des jugements est conforme à celle des tribunaux judiciaires de cette époque.

Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je le prie de considérer quels sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon et de Marseille.

N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses, en 1174 qu'en 1822?

Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérants fondés sur les règles du code d'amour.

Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André le chapelain.

Il y a trente et un articles, les voici:

CODE D'AMOUR DU DOUZIÈME SIÈCLE