Chapitre 1
Au lecteur
L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à l’impression ont été corrigées.
DE PARIS A PÉKIN PAR TERRE SIBÉRIE--MONGOLIE
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.
Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en décembre 1875.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
[Illustration: CARTE DU VOYAGE DE PARIS A PÉKIN PAR TERRE.
L’ITINÉRAIRE DE =M. MEIGNAN= EST INDIQUÉ PAR UNE LIGNE ROUGE.
Gravé par L. Kautz r. Bonaparte 82. Paris Imp. Lemercier r. de Seine 57.]
DE PARIS A PÉKIN
PAR TERRE
SIBÉRIE -- MONGOLIE
PAR VICTOR MEIGNAN
OUVRAGE ENRICHI D’UNE CARTE ET DE QUINZE GRAVURES DESSINÉES PAR L. BRETON D’APRÈS DES CROQUIS DE L’AUTEUR ET DES PHOTOGRAPHIES
[Logo: H P -- LABOR OMNIA VINCIT IMPROBVS]
PARIS E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 10, RUE GARANCIÈRE
1876 _Tous droits réservés_
PRÉFACE
J’ai réuni dans ce livre mes notes de voyage. J’ai parcouru en plein hiver la Sibérie, la Mongolie, le désert de Gobi et la Chine septentrionale. Ce n’est donc pas de régions inexplorées, dont je vais parler, mais de pays peu connus, sur lesquels j’espère apporter quelques détails ignorés.
Beaucoup de personnes se représentent la Sibérie comme un immense désert où végètent çà et là des exilés politiques et des criminels déportés. C’est une erreur. La Sibérie n’est ni un bagne, ni une solitude. Si l’on trouve dans la grande colonie russe d’immenses espaces vides d’habitations, on y rencontre aussi, il ne faut pas l’oublier, des centres commerciaux et industriels. Tomsk peut incontestablement tenir une place honorable parmi les entrepôts les plus importants du monde entier, et la Transbaïkalie contient des mines d’or tellement fructueuses, que la Californie, où je passai peu de jours après pour revenir en France, m’a paru une terre épuisée, dont le destin est d’être prochainement abandonnée des mineurs. C’est là le côté curieux de cette Asie russe; ce sont ces faits, qui ont bien quelque importance que j’ai essayé de mettre en lumière.
La distance qui sépare les villes sibériennes et surtout l’éloignement de Saint-Pétersbourg, où se décident toutes les questions politiques et administratives, forcent les fonctionnaires et les industriels à accomplir des voyages homériques.
Le Sibérien ne craint pas de rester quarante jours et quarante nuits consécutives assis ou couché dans un traîneau. Il va des rivages de la mer d’Okhotsk à Moscou! J’ai rencontré, à un relai, un malheureux inspecteur militaire qui était obligé de faire dix mille lieues par an pour exercer scrupuleusement ses fonctions. De là une activité effrayante, qui contraste étrangement avec l’idée d’exil, d’anéantissement, de malheur, que l’on se fait en France de ce singulier pays.
Les déportés polonais, qui jouissent à présent, _dans un district assigné_, d’une liberté presque entière, forment, dans cette société toute composée de gens d’affaires, l’élément instruit, littéraire et intelligent. Les villes sibériennes deviennent, grâce à eux, des centres assez agréables. Aussi certains richards, véritables nababs du Nord, qui pourraient mener joyeuse vie à Moscou et à Pétersbourg, préfèrent-ils rester dans ces régions glacées.
On a beaucoup parlé depuis quelques années de la construction d’un chemin de fer, qui, devant un jour être prolongé jusqu’à Pékin, relierait Nijni-Novgorod et Irkoutsk. Je doute fort que la Russie consente jamais à réaliser ce séduisant projet. La raison de cette répugnance du gouvernement russe est facile à comprendre.
En hiver, le commerce sibérien est presque entièrement suspendu. Un chemin de fer serait donc inutile. Ce n’est pas tout. Pour créer des relations commodes entre Nijni-Novgorod et Irkoutsk, il suffirait d’établir un service de bateaux à vapeur entre ces deux villes. Quelques travaux peu considérables, le creusement de deux canaux permettraient aux _steamers_ d’accomplir ce voyage. Ils se rendraient de Nijni-Novgorod à Perm par le Volga et la Kama. Ils gagneraient ensuite la Toura par la Guissovaga, d’où un canal, traversant la chaîne de l’Oural, peu élevé en cet endroit, les mènerait à Tumen. De là, ils suivraient le cours de la Toura, du Tobol, puis remonteraient l’Obi et le Tom, jusqu’à la ville de Tomsk, pour entrer dans un second canal, reliant le Tom à l’Askyche, ou le grand Ket à l’Iénesséï, et gagneraient enfin Irkoutsk par Krasnoiarsk, en remontant l’Angara.
On pourrait objecter que la Sibérie pendant l’hiver sert de passage aux caravanes qui apportent le thé en Europe, et que ce transit si important serait singulièrement facilité par la construction d’un chemin de fer. Cette observation est plus spécieuse que topique; car les travaux d’édification d’une voie ferrée entraînent à de grandes dépenses. Et ici le résultat commercial serait mince. En outre, un chemin de fer devient tout à fait inutile, une fois que la route fluviale, dont je viens de parler, sera terminée. Il suffira alors de construire un dernier canal, reliant par une ligne très-courte l’Ouda à la Chilka, pour que le thé puisse être amené par bateaux à vapeur de la Chine méridionale, des rives du Yangsee à Nijni-Novgorod. Ce projet est déjà presqu’en voie d’exécution, ainsi qu’on le verra dans la suite de ce travail, et il entraîne à si peu de frais que ses promoteurs vont tenter de faire passer leurs bateaux à vapeur par Vladivostok, le lac Ibinko et la rivière de l’Issoury, ne redoutant pas la construction d’un canal, dans le seul but d’éviter aux bateaux à vapeur de remonter jusqu’à Nicolaefsk et à l’embouchure du fleuve Amour.
Il est donc fort peu probable qu’on puisse jamais se rendre en chemin de fer de Paris à Pékin; on verra du moins, si l’on veut bien lire ces notes de voyages, comment on peut accomplir ce trajet par terre et dans des conditions qui, malheureusement, ne se modifieront pas de longtemps.
DE PARIS A PÉKIN
PAR TERRE
SIBÉRIE -- MONGOLIE