VIII
Cette fête du Courbam-Beïram nous inspirait à tous une assez vive curiosité. Les Belges, nos amis, avaient obtenu, par l’entremise de leur légation, six places de tribune dans le splendide _hall_ de Dolma-Bagtché, où le sultan devait recevoir les diplomates étrangers et les grands dignitaires de l’État. Les autres, moins ambitieux ou moins favorisés, se promettaient au moins de voir défiler le cortège impérial, dont la magnificence est légendaire. Mais rien n’est simple dans ce pays; il faut intriguer pour savoir quel sera le jour de la fête, et d’habitude on ne le sait positivement que la veille. Il faut intriguer sur nouveaux frais pour connaître le nom de la mosquée qui recevra la visite du sultan. Les précautions dont on entoure sa personne sacrée réduisent ses promenades au strict nécessaire. Aujourd’hui, par exemple, il a quitté sa résidence de Yeldiz-Kiosk, traversé son parc en voiture, fait un petit bout de chemin dans la rue pour atteindre une mosquée des plus modestes et des moins connues, et, sa prière faite, il a gagné à cheval, en quelques minutes, le palais de Dolma-Bagtché. Le chemin qu’il a suivi était exclusivement bordé de soldats, et toutes les rues adjacentes barrées par la cavalerie. Ajoutez que les curieux n’ont pas ici, comme à Paris, la ressource de louer une fenêtre: tous les étages supérieurs des maisons sont hermétiquement clos par ordonnance de police. Nous nous sommes mis en route à six heures du matin, nous avons longé des casernes, des casernes et encore des casernes, jusqu’à la rue où tous les habitants de ces casernes étaient rangés le sabre au poing ou l’arme au pied. Nous sommes descendus de voiture entre deux haies de fantassins, tous esclaves de la consigne et fort peu disposés à nous ouvrir leurs rangs. Il a fallu que M. Weil fît des prodiges de souplesse et d’insinuation pour nous donner l’accès d’un petit café grec dont les fenêtres nous laissaient voir, entre les croupes des chevaux et les têtes de l’infanterie, fort peu de chose en vérité. L’attente fut assez longue, mais nous ne perdions pas notre temps. La rue était incessamment sillonnée par des voitures de gala, des généraux à cheval en grand uniforme, des musiques militaires. Une étroite ruelle qui s’ouvrait sur le côté de notre café était barrée par une demi-douzaine de Tcherkesses, bons cavaliers et soldats finis. A tout moment, des ordonnances, des cochers ou des valets de pied de grandes maisons forçaient leur ligne pour introduire et emmagasiner dans la ruelle, soit un cheval d’officier, soit une voiture, soit une paire de carrossiers dételés. Ils se prêtaient à tout sur l’ordre de leur chef avec une souplesse étonnante et se reformaient aussitôt. J’ai vu ce jour-là un bon lot de soldats turcs, et dans le nombre des gaillards vraiment pittoresques, comme les zouaves du Soudan. Tous ces hommes, sans exception, m’ont frappé par leur tenue, leur discipline, leur physionomie martiale. Je comprends que les Roumains et les Russes victorieux en parlent avec tant d’estime. Un des traits caractéristiques de cette armée est qu’elle compte beaucoup d’hommes faits, de vieux soldats, de sous-officiers émérites. Hélas! faut-il venir si loin de France pour retrouver le grognard de trente ans, ce type éminemment français!
Une immense acclamation, accompagnée d’un déchaînement de musique, nous annonce l’arrivée du sultan. Tout ce que j’en ai distingué, c’est un carrosse magnifique conduit par un cocher rouge et or. Non loin de là, devant la mosquée, un obligeant voisin me montre des féredjés de soie et de jolis enfants dans des voitures dételées: c’est la famille du sultan. Je me suis fait traduire les acclamations qui tout à l’heure ont salué le passage d’Abd-ul-Medjid. Les soldats ont crié littéralement: «Qu’il vive beaucoup!» Et une autre voix, la voix de l’esclave romain qui suivait le char de triomphe: «Ne t’enivre point de ta gloire et songe que Dieu est bien plus grand que toi!» Mais le commandeur des croyants, l’héritier des khalifes, a fini sa prière; il est sorti de la mosquée et il passe devant nous, grave, un peu triste, sur un magnifique cheval blanc. Il répond aux vivats de ses soldats par le salut militaire. Sa figure, plus allongée que je ne supposais et plus conforme au type persan qu’au type turc, est d’une régularité parfaite; il a le geste noble et l’air majestueux. On me montre le grand vizir Saïd-Pacha, qui n’est pas beau de la même façon que son auguste maître, il s’en faut de tout; mais l’intelligence, le travail et la volonté se lisent à livre ouvert sur cette physionomie d’honnête homme. Je ne suis pas bien sûr d’avoir vu l’illustre Osman-Ghazi-Pacha, et je le regrette sincèrement; mais j’ai vu le cheikh-ul-islam, chef de la religion, ou plutôt cardinal-vicaire du sultan qui est pape dans son empire, et même hors de son empire, dans l’extrême Orient, en Afrique, partout où le Koran résume la foi et la loi. Les curieux remarquaient aussi un cavalier gros comme le poing et affublé d’un costume de général. C’est le bouffon du sultan et très probablement le dernier fou en titre d’office dont il sera fait mention dans l’Almanach de Gotha. Le cortège impérial est vraiment beau: je n’ai qu’un reproche à lui faire: c’est qu’il a passé devant nous comme un tourbillon, sans nous laisser le temps d’admirer. Quelques chercheurs de petite bête assurent que, même dans ces splendeurs, le laisser aller propre au Turc se trahit par certaines négligences de détail. Ils ont remarqué, par exemple, d’admirables chevaux du Nedj qui avaient la gourmette rouillée et des harnais dorés à l’or fin qui laissaient voir un peu de bourre; mais, Dieu merci! je n’ai pas d’assez bons yeux pour perdre toute illusion. Aussitôt que la route est un peu déblayée, nous sortons de notre cabaret et nous courons reprendre nos voitures. Le retour est fort gai: nous rencontrons à chaque instant, dans des coupés ou des landaus bien attelés, des femmes élégantes, fort jolies dans le peu qu’on en voit, et que le krach dont nous parlions hier n’a certainement pas atteintes ni même effleurées. Il paraît qu’un récent édit du sultan met aux abois ces gazelles aux grands yeux peints. Le maître a décidé qu’elles remplaceraient leur voile transparent par des voiles sérieux. Ce serait en vérité grand dommage, car le _yachmak_, tel qu’on le porte aujourd’hui, donne une satisfaction raisonnable au passé sans assombrir le présent; il embellit même les jolies Circassiennes, et généralement toutes les Turques, en allongeant leur aimable visage, que la nature a fait un peu trop large et trop court. Un concert de protestations s’élèvent déjà de tous côtés contre la nouvelle loi somptuaire. Ce n’est pas seulement le beau sexe qui réclame; on compte dans l’empire ottoman soixante-dix mille fabricants de _yachmaks_ qui ne se laisseront pas ruiner sans crier, et Abd-ul-Hamid n’est pas sourd aux doléances de ses sujets.
L’infatigable organisateur de nos plaisirs, M. Weil, ne veut pas que nous quittions ce pays sans avoir goûté aux douceurs de la villégiature. Un déjeuner nous attend à Thérapia, sur la côte d’Europe, au milieu des palais et des villas du monde diplomatique et de la haute finance. Il est dit qu’en sortant de table nous irons fumer un cigare aux Eaux-Douces d’Asie. Les bateaux à vapeur du Bosphore vont partout et font constamment la navette entre les diverses échelles.
Thérapia ne perd pas trop à être admiré de tout près; la cuisine de l’hôtel d’Angleterre et son vin plat de Roumélie sont supportables. Les petits stationnaires des ambassades, dont un seul, le nôtre, a le droit d’avoir sa planche à terre, animent et égayent le paysage. Le palais de France a grand air entre le quai et un vaste jardin plein de vieux arbres et de fiers rochers. Le marquis de Noailles ne doit pas regretter trop amèrement ici l’admirable château de ses pères et les beautés classiques du parc de Maintenon. Malheureusement l’homme, ou du moins le Français, ne sait jouir de rien sous la pluie; cette infirmité de notre race donne aux citoyens d’Angleterre un notable avantage sur nous. Arrivés à Thérapia par un temps assez morne, nous avons été légèrement mouillés avant de nous asseoir à table; puis le ciel a paru se remettre, et nous sommes partis à pied pour l’échelle de Buyukdere, où nous espérions prendre le bateau qui touche à Béicos en Asie. Mais nous n’étions pas encore à cinq cents mètres de l’ambassade d’Angleterre qu’un vrai déluge s’est abattu sur nous. Le ciel fondait en eau; la pluie criblait la mer, aussi calme que le lac d’Enghien en juillet. Bon gré mal gré, il fallut revenir sur nos pas, rentrer à l’hôtel et retourner piteusement à Constantinople par le vapeur qui nous avait amenés; mais le climat est si capricieux dans ce pays que nous trouvons le ciel bleu et la mer houleuse en rentrant à Constantinople. L’averse a été pour nous seuls; il n’a pas plu en ville de la journée.
Grande fête le soir à notre hôtel. Le patron, M. Flament, a profité de notre passage pour faire baptiser son dernier enfant, qui est une fillette de six mois; elle s’appellera Léopoldine, en l’honneur du roi des Belges, qui s’intéresse à la Compagnie des wagons-lits, encourage toutes les œuvres de progrès et jette noblement les millions de sa cassette particulière dans l’entreprise internationale du Congo. Le parrain est M. Mathieu-Delloye et la marraine Mme Von Scala. On boit force vin de Champagne à la santé de l’enfant, qui s’excuse par interprète de ne pas rendre toast pour toast, les gobelets dont elle a coutume de se servir ne figurant pas sur la table.
Nous devions couronner la fête par une représentation de Karagheuz et par un ballet de tziganes. Les tziganes ont fait défaut, soit que la police turque ait été une fois par hasard en veine de puritanisme, soit plutôt, je le crains, parce que les intermédiaires auront fait des conditions inacceptables. Mais Karagheuz nous a donné la comédie dans un cabaret de Péra frété _ad hoc_. Ce personnage est un guignol excessivement libre, une impudente ombre chinoise qui de tout temps a eu le privilège d’égayer non seulement les hommes, mais les femmes, les gamins et les petites filles, durant les nuits du Rhamadan. Mais nous ne sommes pas en Rhamadan, et la grosse gaieté de Karagheuz se réserve pour des temps meilleurs. Peut-être aussi n’a-t-on pu nous offrir qu’un Karagheuz de pacotille; le fait est qu’il nous a médiocrement amusés.
Le samedi 13 octobre était pour le gros de notre caravane le jour du départ, et déjà, pour quelques-uns d’entre nous, le jour des adieux. M. de Blowitz ne voulait pas quitter Constantinople sans avoir obtenu une audience du sultan. Il s’était bouté en tête d’_interwiewer_ Abd-ul-Hamid, peut-être même de le décorer; et, pour mener à bonne fin ce projet qui n’allait pas tout seul, il avait mis sur pied l’ambassade de France, l’ambassade d’Angleterre, l’ambassade d’Italie, une bonne moitié du corps diplomatique. Nous allions donc le laisser là, et, avec lui, son secrétaire, le fils d’Ernest Daudet, qui nous avait tous charmés. Le jeune Tréfeu, du _Gaulois_, avait reçu de son journal une mission en Bulgarie; on l’envoyait à Sofia chez le prince de Battenberg, qui n’était pas sans avoir besoin de l’appui des journaux monarchiques. Cet aimable garçon se disposait à chevaucher trois ou quatre jours dans la boue; mais, comme il est aussi bon cavalier que mauvais marin, il était homme à entreprendre le voyage de Kéraban le Têtu plutôt que de passer à nouveau la mer Noire.
La traversée fut pourtant des plus douces pour les passagers assez rares de l’_Espero_. Le bon bateau du Lloyd se mit en route à deux heures de l’après-midi sans se presser, comme s’il eût compati à nos regrets et pris à cœur de nous montrer une dernière fois les merveilles du Bosphore. Le Pont-Euxin justifiait le nom que les anciens lui donnaient par antiphrase: il était clément à ses hôtes. La lune brillait au ciel; hommes et femmes passèrent une partie de la nuit sur le pont à écouter de jolis vers que M. Georges Boyer, lauréat de l’Institut pour le dernier prix Rossini, disait fort bien et même à l’occasion ne chantait pas mal. J’avais à peine fait un premier somme sur la tête de M. Regray lorsque le navire s’arrêta, et que le capitaine nous invita à débarquer sans perdre un moment. On crut d’abord qu’il se moquait, car il était à peine trois heures, et le train ne partait qu’à cinq. Mais il nous expliqua, sans se fâcher, qu’on ne débarquait pas toujours à Varna comme on voulait; que pour l’instant la mer était tranquille, mais qu’elle le serait peut-être moins dans une heure, et que nous avions tout intérêt à gagner le plancher des vaches. Puisqu’il le fallait, nous le fîmes, mais de mauvaise grâce, car la chose n’allait pas sans quelques difficultés. Descendre à tâtons le long du bord, sans lumière ou à la lueur d’un mauvais fanal, s’entasser avec les bagages dans de méchantes barques qui roulent et que le flot heurte les unes contre les autres et arriver enfin tout transis sur une berge fangeuse en plein champ, c’est exactement le contraire d’une partie de plaisir. Mais il avait raison, le capitaine, car le vent se leva bientôt, et il devint si violent qu’à Roustschouk notre petit vapeur dansait sur le Danube comme sur une mer en furie. Nous avons retrouvé M. de Gisors fidèle au poste dans la gare de Varna; il nous y avait préparé, d’accord avec M. Wiener, un vrai banquet auquel j’eusse fait grand honneur, si j’avais eu l’appétit ouvert avant les yeux, comme le personnage de la chanson. Mais tous les estomacs ne sont pas vétilleux comme les nôtres, témoin cet excellent Bulgare qui, croyant être pour son argent à la table d’hôte du buffet, dévora devant nous un plat de viande froide et de gibier servi pour plus de vingt personnes.
La principauté d’Alexandre de Battenberg nous parut tout aussi maussade au retour qu’à l’aller, et ce fut avec une véritable joie que nous revîmes notre beau train tout battant neuf en gare de Giurgewo. On avait réparé le wagon que nous avions laissé à Munich. Il roula sans s’échauffer jusqu’à Paris, et, si je n’ajoute pas que nous y fîmes bonne chère, c’est pour éviter les redites.
Beaucoup d’amis nous attendaient à Bucarest. J’eus la joie d’y trouver le prince Georges Bibesco, qui était revenu de la campagne exprès pour me serrer la main. Le général Falcoïano et l’ingénieur en chef, M. Olanesco, montèrent en voiture avec nous; M. Frédéric Damé en fit autant sans savoir ni à quelle station il s’arrêterait, ni quel train il pouvait reprendre, ni s’il serait rentré chez lui le lendemain matin. Ah! que j’aurais voulu m’arrêter quelques jours dans cette riche et pittoresque Roumanie! J’avais promis, je n’ai pas pu tenir, trop d’affaires me rappelaient ici. Ce sera pour une autre fois: le voyage est devenu si facile! Le général Falcoïano n’a pas voulu dîner avec nous sans apporter son plat, ou du moins son dessert. Figurez-vous deux larges corbeilles d’osier blanc du poids de cinquante à soixante kilos chacune, remplies l’une de pêches et l’autre de raisins. Les pêches de ce pays ne valent pas celles de Montreuil; elles ont la chair un peu dure et presque toujours adhérente au noyau. Mais elles ont bon goût et elles sont vraiment belles. Quant au raisin, au muscat surtout, il est exquis.
Aux approches de la frontière, nous nous sommes croisés avec un autre _Éclair_ qui venait de Paris et dont les voyageurs nous ont pris pour ainsi dire à l’abordage. L’un d’eux était M. Phérékyde, l’aimable ministre du roi Charles auprès du gouvernement français. Croyez bien que je ne lui ai pas dit de mal de son pays.
La dispersion des passagers de l’_Espero_ commence à Pest; elle prend des proportions sérieuses à Vienne, où nous perdons non seulement M. Von Scala et ses gracieuses compagnes, mais plusieurs Français attirés par l’aimant de l’Exposition. Nous espérions rentrer en possession de M. Georges Cochery, l’_alter ego_ du ministre des postes, et des deux hommes éminents que nous avions laissés avec lui; mais ils nous ont faussé compagnie à notre grand regret.
Je ne vous dirai rien de l’Allemagne, et je vous demande la permission de garder pour moi seul, ou pour mes fils et moi, les sentiments que j’ai éprouvés devant les nouveaux forts de Strasbourg. Le mardi matin, vers dix heures, nous avons passé par Saverne, et dans un pli des Vosges, derrière un rideau de grands arbres que j’ai plantés, j’ai aperçu une maison qui m’est chère et douloureuse entre toutes. J’y ai vécu douze ans dans le bonheur et dans la paix; j’y ai écrit la moitié de mes livres; j’y ai vu naître les quatre aînés de mes enfants. Depuis l’année terrible, cette propriété, payée de mon travail, est indivise entre M. de Bismarck et moi. J’en suis le maître, car j’ai toujours refusé de la vendre, mais le grand chancelier m’interdit d’y remettre les pieds, en vertu de la loi du plus fort. J’y suis entré pour la dernière fois dans l’automne de 1872. Les gendarmes prussiens sont venus m’y chercher; ils m’ont mis en prison pour m’apprendre que c’est un crime d’être Français en Alsace. La maison rit là-bas sous son manteau de vigne vierge et de glycine, et moi je pleurerais peut-être un peu si j’étais seul. Mais nous voici dans les défilés de la montagne; nous passons sous les six tunnels dont chacun pouvait arrêter l’ennemi pendant un mois et que nos généraux n’ont pas fait sauter par oubli. Jamais nos rochers de grès rouge ne m’ont paru si fiers; jamais nos forêts de hêtres et de sapins n’ont été si belles. La couleur sombre des résineux fait çà et là une tache superbe sur les feuillages uniformément dorés par l’automne. Quel beau et bon pays nous avons perdu là! Y pensez-vous de temps en temps, vous qui portez le nom de Français? Moi, j’en ai l’âme empoisonnée.
Avricourt, Nancy, Bar-le-Duc, Châlons, Paris, le reste du voyage n’est plus qu’une jolie promenade dans la banlieue. Nous brûlons tant soit peu les rails, car nous avions un retard de deux heures, et l’on a tout regagné depuis Vienne, si bien que notre odyssée se termine à six heures du soir, montre en main. Nombre d’amis et de curieux nous accueillent sur le quai de Paris. Je remarque au premier rang la très sympathique figure de M. Moreau-Chalon, vice-président de la Compagnie, qui s’excuse de n’avoir point partagé tous nos plaisirs avec nous. Mais c’est M. Nagelmackers qui a dit le mot de la fin. M. Grimprel lui demandait comment nous pourrions reconnaître une telle hospitalité?
«Mais c’est bien simple, répondit-il; en venant dîner chez moi.»
N’est-ce pas là la grandeur et la bonhomie belges peintes par elles-mêmes et d’un seul trait?
LE GRAIN DE PLOMB
De mon temps (je veux dire au bon temps de notre chère Alsace), M. Franck, de Saverne, était cité dans les deux départements comme un chasseur accompli. On ne lui connaissait pas de rival sur la rive gauche du Rhin, depuis Huningue jusqu’à Lauterbourg. Ce notaire de cinquante ans faisait l’étonnement des forestiers les plus jeunes et les plus fringants. Marcheur infatigable, tireur presque infaillible, il possédait surtout à un rare degré la promptitude de l’esprit, la droiture du coup d’œil, le flegme en pleine action et la prudence qui est une vertu sans prix à la chasse. Je ne lui ferai pas l’injure d’ajouter qu’il ne chassait point, comme tant d’autres gros bonnets de l’arrondissement, pour vendre son gibier à l’aubergiste du Soleil-d’Or. Il était non seulement le plus loyal et le plus désintéressé, mais le plus courtois des compagnons: soit chez lui, soit chez les autres, il faisait les honneurs du chevreuil ou du lièvre au voisin plus pressé qui voulait tirer avant lui, se réservant d’abattre la pièce quand elle aurait été manquée. Mais, entre tant de qualités, la plus extraordinaire à mes yeux était cette prudence toujours en éveil qui semblait le constituer gardien de toutes les existences d’alentour. Je le vois encore avec nous, sur le chemin grimpant du Haberacker, le jour de la battue où il me fit tuer le sanglier. Ce grand gaillard, tout uni de la tête aux pieds, vêtu de gros drap gris, avec ses bottes de cuir de Russie, son chapeau de feutre marron et sa cravate longue fixée par une épingle d’argent ciselé, courait en marge de la compagnie comme un chien de berger qui aurait trente hommes sous sa garde. Il avait l’œil à tout, et sans trancher du pédagogue, sans se faire voir, sans froisser aucun amour-propre, il redressait un canon de fusil, en abaissait un autre, avertissait d’un mot familier le vieux garde Hieronymus, qui portait sa carabine en ligne horizontale. Pas d’accidents possibles avec lui: lorsque nous fermions une enceinte, il nous postait lui-même à des distances exactement calculées, chacun derrière un arbre, et je n’oublierai de ma vie le petit geste très poli, mais sans réplique, qui voulait dire: «Restez là et n’en bougez sur votre vie, quoi qu’il arrive, tant que le son de mon cornet ne vous aura pas rappelé.» La chasse terminée, il ne commandait rien à personne, mais il disait de sa belle voix profonde:
«Je crois, messieurs, que nous pouvons décharger nos armes.»
Il prêchait d’exemple, et chacun retirait ses cartouches, comme lui. Cette manœuvre lui était si naturelle, qu’à la rencontre du moindre obstacle il l’exécutait tout en marchant et comme par instinct. Un jour d’ouverture, dans la plaine de Bischwiller, je l’ai vu sauter vingt fossés en moins d’une heure, sans oublier une seule fois d’empocher ses cartouches, ce qui ne l’empêcha nullement de tuer six perdreaux et deux lièvres dans les houblons, les trèfles et les tabacs qui poussaient entre les fossés.
J’admirais fort cette présence d’esprit au milieu du plus entraînant de tous les exercices et cette constante préoccupation de la vie d’autrui. Tous mes efforts tendaient à copier un si parfait modèle, mais il ne suffit pas de bien vouloir pour bien faire; aussi m’oubliais-je souvent. Un jour que nous étions assis sur l’herbe, en tête à tête, devant un déjeuner rustique que le grand air et la saine fatigue assaisonnaient royalement: «Maître Frank, lui dis-je, je sais que je n’égalerai jamais votre adresse; mais je voudrais au moins devenir aussi prudent que vous. Ce n’est pas chose facile, puisqu’à mon âge et après une certaine expérience de la chasse j’ai des distractions dangereuses pour le voisin et pour moi-même. Combien vous a-t-il fallu d’années pour acquérir une vertu que j’envie?»
Il tressaillit et ses yeux se voilèrent, mais, dominant aussitôt cette émotion, il répondit: Cher ami, mon éducation s’est faite en un mois, mais jamais homme ne fut mis à si rude école. Vous préserve le ciel d’acheter la prudence au même prix!»
Tout en parlant, il assujettissait entre les plis de sa cravate cette épingle d’argent qu’il portait toujours à la chasse.
Je craignis d’avoir été indiscret, et j’allais m’excuser, lorsqu’il reprit d’un ton résolu:
«Au fait, il ne faut pas que ce souvenir meure avec moi. Peut-être la leçon que j’ai reçue et que je ne puis transmettre à mes enfants, n’en ayant point, servira-t-elle aux enfants des autres. Tout le monde ignore à Saverne que ce fameux chasseur, connu par sa monomanie de précaution ridicule, a failli être parricide à quinze ans. Oui, mon premier coup de fusil pensa coûter la vie à mon père.
«Je venais d’achever ma troisième au collège de Strasbourg, et le bon papa Franck, Dieu ait son âme! m’avait promis un fusil à un coup si j’enlevais le prix d’histoire. J’eus donc le prix et le fusil. Vous jugez de ma joie. Le démon de la chasse me tracassait depuis longtemps, comme tous les petits Alsaciens de mon âge; j’avais déjà passé bien des heures de vacances à porter le carnier dans la plaine, à suivre les rabatteurs sous bois, ou à faire tourner le miroir aux alouettes. La possession d’un fusil me grandissait à mes propres yeux et aux yeux de mes camarades: j’étais un homme!
«Malheureusement à mon gré, la loi ne me permettait pas d’obtenir un permis de chasse. Je ne pouvais chasser qu’en lieu clos, par exemple dans notre jardin des bords de la Zorn; mais on n’y avait jamais vu d’autre gibier que des pinsons et des fauvettes; or mes parents considéraient la destruction de ces innocents comme un crime. D’ailleurs, il fallait protéger contre ma maladresse un jeune frère et deux sœurs que j’avais. Le fusil neuf risquait donc de demeurer au clou, si mon père n’avait eu pitié de mes peines.--Tôt ou tard, me dit-il, il faudra que tu apprennes à manier une arme, et je ne vois pas grand mal à commencer dès aujourd’hui. Je t’emmène à Haegen, où j’ai un acte à faire signer, et, au retour, nous irons tirer un lapin dans la garenne du Haut-Barr: M. de Saint-Fare m’a confié la clef. Prends les deux bassets au chenil.»
«Je ne me le fis pas dire deux fois. Ah! le joyeux départ! Et que la route me parut longue! De quel cœur je donnai au diable ce paysan de Haegen qui se fit traduire mot par mot l’acte notarié, avant d’y mettre sa signature! Il me semblait toujours que la nuit allait nous surprendre et que la chasse serait remise au lendemain. Les bassets, qui hurlaient au fond de la voiture, étaient moins impatients que moi.
«L’affaire se termina pourtant, et vers cinq heures nous arrivions à la porte de la garenne. J’attachais le cheval à un arbre, mon père chargeait nos fusils, lentement, avec le soin qu’il mettait aux moindres choses, et les chiens étaient découplés.
«Mon père me posta au coin d’une jeune taille avec toutes les recommandations en usage: surveiller les deux chemins, jeter le coup de fusil sur le lapin aussitôt vu, ne pas tirer si les chiens suivaient de près, et surtout rester ferme en place, quoi qu’il pût arriver, tant qu’il ne me rappellerait point. Là-dessus, il partit, fort tranquille et comptant sur mon obéissance, pour se placer lui-même à l’angle opposé, hors de ma portée. J’étais là depuis trois minutes quand les chiens chassèrent à vue, et presque au même instant un lapin qui me parut énorme débucha sur ma gauche, à dix pas, franchissant le sentier d’un bond. Il était déjà loin, les chiens l’avaient suivi, et moi, je n’avais pas encore pensé à mettre en joue. J’eus conscience de ma sottise et je me promis de dire que je n’avais rien vu: tant le mensonge est une inspiration naturelle au chasseur le plus neuf! Mais la voix des bassets me réveilla en sursaut, et cette musique poignante, qui fait battre les cœurs les plus blasés, me jeta dans une sorte d’ivresse. Le lapin revint sur ses pas, loin de moi, et il se mit à suivre le chemin en courant tout droit devant lui. Je m’élançai à sa poursuite, il m’entendit et rentra dans la première enceinte; je l’y suivis à travers les ronces, les genêts, les bruyères, sans le perdre de vue et ne voyant que lui. Il s’arrête, j’épaule, je tire, et il fait la culbute. Avant le coup, il était gris; après le coup, il était blanc, le ventre en l’air. Mais au même instant j’aperçois mon père, appuyé contre un arbre à six pas derrière l’animal. J’avais tué ce maudit lapin dans les jambes de mon père!
«A dire vrai, la joie me fit d’abord oublier la faute. Je sautai sur ma victime comme un jeune sauvage, et l’élevant au-dessus de ma tête, je m’écriai:
«--Papa! voici mon premier coup de fusil.
«--Ce n’est pas tout de bien viser, répondit-il avec un sourire triste; il faut encore obéir. Si tu étais resté à ton poste, tu n’aurais pas risqué de m’envoyer du plomb.
«--Vous n’en avez pas reçu, j’espère?
«--Non, non; mais sois prudent une autre fois.
«Son visage me parut plus pâle que d’habitude; je me baissai et je vis de petites déchirures à son pantalon.--Dieu me pardonne, papa! vous aurais-je touché? Voici comme des trous...
«--Ils y étaient. Regarde-toi: les ronces t’en ont fait bien d’autres.
«C’était la vérité, pour moi du moins, et mes inquiétudes se dissipèrent en un clin d’œil. Nos bassets, Waldmann et Waldine, après avoir houspillé le cadavre de mon lapin, étaient partis sur une autre piste, et j’attendais impatiemment que mon père voulût bien recharger mon fusil.--Allons-nous-en, me dit-il; c’est assez pour un premier jour. Nous recommencerons la partie un de ces quatre matins, s’il plaît à Dieu.
«Il rappela les chiens, regagna notre voiture sans boiter visiblement et me ramena au logis. Je remarquai qu’il ne descendait pas sans effort et qu’il traînait un peu la jambe.--Vous souffrez? lui dis-je. Il m’invita brusquement à rentrer les fusils, et je le vis monter d’un pas lourd à sa chambre.
«Mon frère et mes deux sœurs accoururent du fond du jardin; ce fut à qui me féliciterait de ma chasse. Mais j’étais trop soucieux pour triompher cordialement, et, tout en jouant avec eux dans le vestibule, j’ouvrais l’œil et je tendais l’oreille. Je vis sortir notre vieille servante Grédel, et au bout de quelques minutes le docteur Maugin, notre ami, entra tout affairé et grimpa au premier étage sans remarquer que nous étions là. Il demeura jusqu’au moment de notre souper, et je suppose qu’il repartit pendant que nous étions à table. Notre mère s’assit avec nous, calme et douce comme toujours, mais soucieuse.--Papa n’a pas faim, nous dit-elle; il est un peu fatigué et il souffre d’un rhumatisme, mais ce n’est rien; dans trois ou quatre jours il n’y paraîtra plus. Vous viendrez l’embrasser tout à l’heure.
«J’avais le cœur bien gros; je ne mangeais que du bout des dents, et je regardais cette pauvre mère à la dérobée, craignant de lire ma condamnation dans ses yeux. Aucun blâme ne parut sur son visage; mais elle non plus n’avait pas faim, et elle semblait attendre avec impatience que le petit Antoine (c’est mon frère le président) eût achevé ses prunes et ses noix. Aussitôt les serviettes pliées, elle nous précéda pour voir si tout était en ordre dans la chambre, et nous cria du haut de l’escalier:--Montez dire bonsoir à papa.
«J’arrivai le premier de tous, grâce à mes longues jambes. Il était étendu sur le dos, avec trois oreillers sous la tête, mais il n’avait pas l’air de trop souffrir. Je l’embrassai en retenant mes larmes et je lui dis à l’oreille:--Cher père, jurez-moi que je ne suis pas un malheureux!
«--Albert, répondit-il, tu es un bon garçon, et je t’aime de tout mon cœur: voilà ce que j’ai à te dire.
«Les petits, accourus sur mes pas, se mettaient en devoir d’escalader son lit, comme ils l’avaient fait tant de fois le matin, dans leurs longues chemises.--Prenez garde! leur cria-t-il, j’ai un peu de rhumatisme aujourd’hui.»
«Moi seul je ne pouvais pas croire à cet accès subit et violent d’un mal qu’il n’avait jamais eu. Je promenais les yeux autour de moi, cherchant quelques indices de la terrible vérité. A la lueur de la bougie qui éclairait bien mal la vaste chambre, je reconnus le pantalon qu’il portait à la chasse. On l’avait accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, et il me sembla que l’étoffe était fendue dans toute sa longueur. Mais ce ne fut qu’un soupçon, car aussitôt ma mère, qui sans doute avait suivi mon regard, alla tranquillement fermer les grands rideaux.
«Je vous laisse à penser si cette nuit me parut longue. Impossible de fermer les yeux sans voir la pauvre jambe de mon père, criblée de plomb et tellement enflée que le docteur coupait le vêtement de coutil pour la mettre à nu. Mais je n’étais pas au bout de mes peines: les jours suivants furent de plus en plus mauvais. Notre cher malade ne pouvait plus dissimuler ses souffrances; ma mère cachait mal son inquiétude; les enfants eux-mêmes pleuraient à tout propos, par instinct, sans savoir pourquoi. Le digne et bon ami de la famille, M. Maugin, venait pour ainsi dire à toute heure du jour. Je ne pouvais plus faire un pas dans la rue sans répondre à mille questions qui me mettaient au supplice. Aussi, le plus souvent, restais-je enfermé, sous prétexte d’achever mes devoirs de vacances. On m’avait installé une petite table dans un coin du cabinet de mon père, entre l’étude et le salon. J’y demeurais beaucoup, mais j’y travaillais peu. Le plus clair de mon temps se passait à feuilleter machinalement Dalloz ou le _Bulletin des lois_, quand les larmes ne m’aveuglaient pas tout à fait.
«Cela durait depuis quinze grands jours, lorsqu’un matin, entre onze heures et midi, je vis par la fenêtre notre excellent docteur suivi de trois messieurs d’un certain âge, décorés. Ils montèrent tout droit à la chambre de mon père, et, après une visite d’un quart d’heure, ils descendirent au salon pour se consulter ensemble. Je ne me fis aucun scrupule d’écouter à la porte, car il y allait non seulement du repos de ma conscience, mais encore de nos intérêts les plus chers. Le peu que je saisis, à bâtons rompus, me fit dresser les cheveux sur la tête. Il y avait un plomb, un plomb de mon fusil, dans l’articulation du genou; on parla de phlegmon, de phlébite, et ces mots que j’entendais pour la première fois se gravèrent dans ma mémoire comme sur une planche d’acier.
«Les savants praticiens s’accordaient sur la gravité du cas et sur l’urgence d’une opération, mais aucun n’en voulait courir le risque. La responsabilité était trop grande et le succès trop incertain. On craignait que le malade, épuisé par quinze jours de souffrances, ne succombât entre les mains de l’opérateur. Une grosse voix répéta à quatre ou cinq reprises: «J’aimerais mieux extraire dix balles de munition!» M. Maugin seul insistait, disant qu’il pouvait garantir la vigueur physique et morale de son malade. Il s’anima si bien qu’il finit par leur dire: «J’irai chercher M. Sédillot, qui sera plus hardi que vous.» Là-dessus, je n’entendis plus qu’un tumulte de voix confuses, de portes ouvertes et fermées, et la maison rentra dans sa lugubre tranquillité.
«Notre docteur ne revint pas de la journée, et j’en conclus qu’il allait chercher le grand chirurgien de Strasbourg. La chose était d’autant plus vraisemblable que le lendemain matin, à six heures, notre mère nous fit habiller, nous conduisit dans la chambre du père, qui nous embrassa tous avec une solennité inaccoutumée, puis elle nous embarqua sur le vieux char à bancs en me recommandant les petits.--Mon enfant, me dit-elle, ton oncle de Hochfeld vous attend pour la fête, qui doit commencer dans trois jours. L’exercice et le changement d’air vous feront grand bien, à toi surtout qui mènes la vie d’un prisonnier. Ne t’inquiète pas de la santé de ton père: à partir d’aujourd’hui, il ira de mieux en mieux.
«La chère femme me trompait par pitié, comme mon père m’avait trompé lui-même. L’opération était décidée, elle était imminente, puisqu’on nous éloignait ainsi. L’étonnement de mon oncle à mon arrivée me prouva qu’on n’avait pas même pris le temps de l’avertir. Plus de doute, pensai-je, c’est pour aujourd’hui. Ma place est à la maison; j’y vais. Je partis donc à pied, sans prendre congé de personne, et en moins de trois heures j’arpentai les quatre lieues qui séparent Hochfeld de Saverne.
«Je vous fais grâce des tristes réflexions qui me poursuivaient sur la route. Au repentir de ma faute se joignait déjà le souci de l’avenir; ma raison avait vieilli de dix ans dans une quinzaine. Je savais que nous n’étions pas riches. L’étude était payée, mais on devait encore sur la maison. Or l’étude valait surtout par la bonne réputation de mon père. Que deviendraient ma mère et les enfants, s’il fallait tout vendre à vil prix? J’étais un bon élève, mais à quoi peut servir un collégien de troisième? De quel travail utile est-il capable? J’enviais mes voisins, mes camarades pauvres qui avaient appris des métiers et qui depuis un an commençaient à gagner leur pain.
«Au lieu de rentrer chez nous par la rue, je suivis les ruelles, je traversai la rivière qui était basse et j’arrivai ainsi sous nos fenêtres, du côté du jardin. J’étais encore à dix pas de la maison lorsqu’un cri de douleur que la parole ne peut traduire me cloua raide sur mes pieds. En ce temps-là, les chirurgiens ne se servaient ni de l’éther ni du chloroforme pour assoupir leurs patients; ils taillaient dans la chair éveillée, et la nature hurlait sous le scalpel. Je ne sais pas combien de temps dura le supplice de mon père et celui que j’endurais par contre-coup: lorsque je repris possession de moi-même, j’étais couché à plat ventre au milieu d’une corbeille de géraniums, avec de la terre plein la bouche et des fleurs arrachées dans mes deux mains. On n’entendait plus aucun bruit.
«Je me lève, je me secoue, j’entre dans la maison plus mort que vif et le cœur en suspens. Au pied de l’escalier, je rencontre ma pauvre mère:
«--Eh bien, maman?
«--Rassure-toi. Ce qui était à faire est fait, et le docteur répond du reste.
«Elle songea ensuite à s’étonner de me voir là, à me gronder de ma désobéissance et à plaindre mes habits neufs que la poussière de la route, l’eau de la Zorn et la terre du jardin avaient joliment arrangés.
«Notre cher malade dormait; on lui cacha mon retour jusqu’à la fin de la semaine, de peur de le mécontenter, car c’était sur son ordre qu’on nous avait éloignés. Cependant il fallut lui apprendre la vérité; ma mère n’avait point de secrets pour lui. Il voulut me voir, me rassurer lui-même et me montrer qu’il avait déjà bon visage. Ce fut un heureux moment pour nous tous; il pleura presque autant que ma mère et moi.
«--Cher papa, lui dis-je en essuyant ses larmes, je sais tout. Pourquoi m’avez-vous trompé, vous la vérité même?
«--Je ne m’en repens pas, répondit-il. Quelquefois, rarement, le mensonge est un devoir. Si un malheur était arrivé, fallait-il donc attrister toute ta vie?
«--N’importe! je sens bien que je ne me consolerai jamais.
«--Je te consolerai, moi. D’abord, nous ne nous quitterons plus jusqu’à la rentrée. Tu seras mon garde du corps. Pauvre enfant! Tu as assez souffert de mon mal pour jouir un peu de ma convalescence.
«De ce jour commença entre nous une intimité presque fraternelle qui me le rendit plus cher et me rendit plus sage. Ce terrible accident m’avait enseigné la prudence; le courage et la bonté de mon père achevèrent mon éducation par l’exemple.
«Un soir que je me lamentais à son chevet selon mon habitude, car il fut guéri bien avant que je fusse consolé, il me dit:--Nous avons été aussi étourdis l’un que l’autre. Ta faute est de ton âge, mais moi j’aurais dû la prévoir et me tenir en garde. Mon rôle de professeur et de père n’était pas d’attendre un lapin, à 200 mètres de toi, mais de te suivre et de te diriger, sans chasser pour mon propre compte. Et c’est ainsi que je ferai l’an prochain.
«--Non! m’écriai-je avec force. Je ne chasserai plus jamais.
«--Tu chasseras, mon ami. Je le veux, parce que la chasse est un exercice admirablement inventé pour dégourdir les jambes des notaires. D’ailleurs un temps viendra peut-être où tout Français qui aura l’habitude des armes vaudra quatre hommes pour la défense du pays.
«Ma mère ne se faisait pas aisément à l’idée d’avoir deux chasseurs dans la maison. Pauvre femme, qui après seize ans de mariage tremblait encore chaque fois que papa prenait son sac et son fusil.--Enfin! disait-elle, il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher. Mais, si Albert doit retourner à la chasse, je lui donnerai un talisman qui le préservera de l’imprudence!
«Ce talisman, je l’ai encore, et le voici. C’est l’épingle que vous avez peut-être remarquée à ma cravate. Voyez-vous cette colombe d’argent qui porte au bout d’une chaînette un grain de plomb nº 7? La pauvre chère maman Franck l’a fait ciseler à mon intention par Heller, le plus habile artiste de Strasbourg. Cette molécule de métal, réduite à presque rien par le frottement, est celle qui a failli tuer mon père. Comment un homme pourrait-il s’oublier lorsqu’il a tous les jours de chasse un tel souvenir sous les yeux?»
Ici finit la narration de M. Franck, mais son histoire mérite encore un supplément de quelques lignes. En 1870, à l’âge de cinquante-sept ans, ce notaire prit un fusil pour chasser la grosse bête dans nos montagnes. Quelques lurons du pays le suivirent, et il devint, comme qui dirait, capitaine de francs-tireurs. Au commencement de novembre, tous ses compagnons étant morts, ou blessés, ou malades, il arriva toujours vert à Belfort et s’engagea au 84e de ligne. On forma une compagnie d’éclaireurs, il en fut, et il prouva dans mainte occasion, selon la parole de son père, qu’un bon chasseur peut valoir quatre hommes pour la défense du pays.
DANS LES RUINES
(Avril 1867.)
J’avais entrepris un voyage moins long, mais plus périlleux que le tour du monde: j’allais du passage Choiseul au Théâtre-Français par la butte des Moulins. A la moitié du chemin, je compris que je m’étais fourvoyé dans une démolition générale, mais il y avait presque autant d’imprudence à reculer qu’à poursuivre ou à rester. Devant, derrière, à droite, à gauche, partout, les pans de mur s’écroulaient avec un bruit de tonnerre, des nuages de poussière obscurcissaient le ciel, les ouvriers criaient gare en brandissant de longues lattes, les chariots, chargés de décombres, creusaient des vallées de boue entre des montagnes de plâtras; la terre tremblait; il pleuvait des moellons et des briques.
Un Limousin prit pitié de ma peine; il me tira de la bagarre et me mit en sûreté sous un arceau de porte cochère, dans un endroit où le travail chômait pour le moment. Mon refuge se trouvait sur la limite de l’îlot condamné; derrière moi, la route était libre; rien ne m’empêchait plus d’aller à mes affaires: je demeurai pourtant, retenu par une attraction secrète. Les badauds ne sont pas nécessairement des sots; les plus fins Parisiens prennent plaisir aux petits spectacles de la rue, et j’en avais un grand sous les yeux. Aucun effort de l’activité humaine ne saurait être indifférent à l’homme; le travail des démolisseurs est un des plus saisissants, parce qu’il est suivi d’effets instantanés: on détruit plus vite qu’on n’édifie. Les maçons spécialistes qui font des ruines semblent plus entraînés et plus fougueux que les autres. Observez-les. Vous lirez sur leurs visages poudreux une expression de fierté sauvage et de joie satanique. Ils crient de joie et d’orgueil lorsqu’ils abattent en un quart de minute tout un pan de muraille qu’on a mis deux mois à bâtir. Je ne sais quelle voix intérieure leur dit qu’ils sont les émules des grands fléaux, les rivaux de la foudre, de l’incendie et de la guerre.
Je ne professe pas le culte des fléaux; la destruction inutile me fait horreur, et, si je m’arrêtais à l’admirer, je croirais que mes yeux deviennent ses complices. Mais ceux qui rasent un vieux quartier sale et malsain ne font pas le mal pour le mal. Ils déblaient le sol, ils font place à des constructions meilleures et plus belles. Comme les grands démolisseurs du XVIIIe siècle qui ont fait table rase dans l’esprit humain, je les admire et j’applaudis à cette destruction créatrice.
A première vue, j’en conviens, le spectacle est cruel. Voilà un quartier qui n’était pas brillant, qui n’était pas commode, mais il était habitable après tout. Ces maisons qui s’écroulent par centaines abritaient bien ou mal quelques milliers d’individus; on a sué, peiné pour les construire; elles pourraient durer encore un siècle ou deux. Avant un mois, tout le labeur qu’elles représentaient, tous les services qu’elles pouvaient rendre seront mis à néant; il n’en restera rien que le sol nu.
Mais si le sol nu, déblayé, nivelé, avait plus de valeur par lui seul qu’avec toutes les maisons qui l’encombrent, il s’ensuivrait que les démolisseurs lui ajoutent plus qu’ils ne lui ôtent et qu’en le dépouillant ils l’enrichissent. Est-ce possible? C’est certain. Lorsqu’on aura déblayé ces débris, rasé ce monticule, pris un quart du terrain pour des rues larges et droites, le reste se vendra plus cher qu’on n’a payé le tout; les trois quarts du sol ras vont avoir plus de prix que la totalité bâtie. Pourquoi? Parce que les grandes villes, dans l’état actuel de la civilisation, ne sont que des agglomérations d’hommes pressés: qu’on y vienne pour produire, pour échanger, pour jouir, pour paraître, on est talonné par le temps, on ne supporte ni délai ni obstacle; l’impatience universelle y cote au plus haut prix les gîtes les plus facilement accessibles, ceux qui sont, comme on dit, près de tout. Or, les obstacles, les embarras, les montées, les carrefours étroits quadruplent les distances et gaspillent le temps de tout le monde sans profiter à personne; une rue droite, large et bien roulante rapproche et met pour ainsi dire en contact deux points qui nous semblaient distants d’une lieue. C’est à qui se logera sur le bord des grandes routes parisiennes: les producteurs et les marchands trouvent leur compte à s’établir dans le courant de la circulation; les oisifs de notre époque ont l’habitude et le besoin d’aller sans peine et sans retard où le plaisir les appelle. Ceux qui mangent les millions ne peuvent se camper que sur une avenue largement carrossable; ceux qui gagnent les millions ne peuvent ouvrir boutique que sur le chemin des voitures. Ainsi s’explique la plus-value qu’une destruction brutale en apparence ajoute aux quartiers démolis.
A l’appui de mon raisonnement, j’évoquais le souvenir de ces rues étroites, malpropres, infectes, sans air et sans lumière, où une population misérable a végété longtemps, je me tournais ensuite vers l’avenir et je me représentais cette rue ou cette avenue, qui joindra le Théâtre-Français remis à neuf au magnifique édifice du nouvel Opéra. Deux rangées de fortes maisons, hautes et massives, étalent leurs façades de pierre un peu trop richement sculptées; les trottoirs longent des boutiques éblouissantes dont la plus humble représente un loyer de cinquante mille francs, et les calèches à huit ressorts se croisent sur la chaussée. Beau spectacle!
Une réflexion cornue vint se jeter mal à propos au travers de mon enthousiasme. «Ces bâtisses somptueuses que j’admire déjà comme si je les avais vues, ne faudra-t-il pas bientôt les démolir à leur tour? Car enfin nous abattons les vieilles rues parce qu’elles ne suffisaient pas à la circulation des voitures. Plus nous démolissons, plus il faut que Paris s’étende en long et en large. Plus il s’étend, plus les courses sont longues, plus il est impossible de parcourir la ville à pied, plus le nombre des voitures indispensables va croissant. Le boulevard Montmartre était ridiculement large, il y a une vingtaine d’années; le voilà trop étroit: il sera démoli. A plus forte raison, la rue Vivienne, la rue Richelieu, la rue Saint-Denis, la rue Saint-Martin, toutes celles dont la largeur faisait pousser des cris d’admiration à nos pères. Et quand la pioche des démolisseurs les aura accommodées aux besoins de la circulation moderne, quand Paris, de jour en jour plus large, remplira hermétiquement l’enceinte des fortifications, quand le total des voitures parisiennes aura doublé par une logique inévitable, ne sera-t-on pas forcé d’élargir les avenues de M. Haussmann? Les gros palais à façades sculptées n’auront-ils pas le même sort que les masures de la rue Clos-Georgeau?»
Je ne sais trop à quelle conclusion ce raisonnement m’aurait conduit, mais un incident fortuit m’empêcha de le suivre jusqu’au bout.
Le soleil, qui bataillait depuis le matin contre une armée de nuages, fit une trouée dans la masse; il vint illuminer un mur que je regardais vaguement sans le voir. C’était le fond d’une maison démolie; la toiture, la façade, les planchers des trois étages avaient croulé. Mais il n’était pas malaisé de rebâtir en esprit l’étroit édifice, et je m’amusai un moment à ce jeu. Tout l’immeuble occupait environ quarante mètres de surface: six sur sept au maximum. Au rez-de-chaussée, une boutique ou un cabaret, le mur entièrement dépouillé laissait la question dans le vague; on voyait seulement à gauche, au fond d’une allée absente, les premières marches d’un escalier tournant. Les deux étages supérieurs s’expliquaient mieux, on distinguait, outre le conduit noir d’une cheminée, deux éviers suspendus l’un sur l’autre, puis deux débris de cloisons superposées, puis deux vastes lambeaux de papier peint qui s’étendaient, sauf quelques déchirures, jusqu’à la cage du colimaçon. Je rétablis les deux logements en un clin d’œil, ou plutôt ils se reconstruisirent d’eux-mêmes dans ma mémoire. L’escalier aboutissait à un petit carré fort étroit; la porte ouvrait en plein sur une chambre étroite et longue, qui prenait jour sur la rue. C’était la pièce principale; elle occupait toute la profondeur de la maison et les deux tiers de la largeur. Sur la droite, à ce point où le papier s’arrête, il y avait une cuisine limitée par la cloison que voici et éclairée par un jour de souffrance: la lucarne y est encore. Donc, le jour ne venait pas de la rue; la cuisine n’occupait qu’un étroit carré dans l’angle le plus reculé de la maison; sur le devant, l’architecte avait ménagé un cabinet clair, un peu plus grand que la cuisine, infiniment moins vaste que la chambre principale.
A mesure que je rebâtissais les cloisons du second étage, que je plaçais les deux fenêtres et que je rassemblais les matériaux du plancher, il se produisait un phénomène assez étrange: le logement se remeublait petit à petit. Trois casseroles de cuivre étagées par rang de taille étincelaient le long du mur de la cuisine, avec une bassinoire d’un travail ancien et curieux. Dans la petite chambre sans feu, il y avait un lit de bois peint, deux chaises, une planche chargée de vieux livres et de romans coupés par tranches au bas des journaux. La pièce principale était presque confortable. Trois matelas et un édredon s’empilaient sur un bon lit de noyer. La table du milieu était couverte d’un vieux châle reprisé en vingt endroits, mais propre. Le poêle de faïence ronflait joyeusement; cinq ou six images gravées souriaient dans leurs vieux cadres; une étagère à bon marché s’encombrait de petites faïences et de bimbeloteries archaïques; au milieu de cette collection, j’admirais un buste de vieille femme, pas si gros que le poing, mais exécuté avec beaucoup de conscience et de tendresse. Et voilà que dans un coin, vers la fenêtre, je remarque un grand fauteuil en velours d’Utrecht rouge, et une grosse mère de soixante-dix ans, l’original du buste, qui tricote un petit bas de laine. La maison démolie ne s’est pas seulement remeublée, mais repeuplée! C’est en vain que je me frotte les yeux; je ne suis ni endormi ni halluciné, et pourtant il m’est impossible de ne pas voir ce que je vois.
Alors, je prends sur moi, je me raisonne, je me dis qu’il n’y a pas d’effets sans causes, et je cherche par quel enchaînement de circonstances ce tableau est venu se présenter à mes yeux. Il ne me semble pas entièrement nouveau; je suis presque certain de l’avoir déjà vu; mais où? quand? Dans le rêve d’une nuit, ou dans ce rêve de plusieurs années qui s’appelle l’enfance?
M’y voici! j’ai trouvé. C’est ce papier du second étage. Il est unique au monde, probablement: des roses vertes sur fond jaune. Quelque ouvrier en papier peint l’a fabriqué ainsi pour faire pièce à son patron; le patron l’a vendu au rabais; la bonne femme l’a eu pour presque rien lorsqu’elle emménageait ici, vers 1802; c’est elle-même qui m’a conté cette histoire, car je ne me trompe pas, j’ai connu les habitants de cette maison démolie, je me suis assis à leur table, en 1840, à ma première année de collège! C’est le quartier, c’est la rue, et d’ailleurs les roses vertes sur fond jaune! Il n’y a jamais eu que celles-là!
Mille et un souvenirs ensevelis depuis un quart de siècle se réveillent à la fois; ils m’assiègent, ils m’assaillent. La première fois que je suis entré dans cette maison, les locataires du second célébraient une fête de famille. Les trois fils de Mme Alain, ses deux filles, ses gendres, les petits-enfants, toute la tribu tenait dans cette chambre, sans compter trois ou quatre invités, dont j’étais. Je vois la longue table, et la bonne femme au milieu, toute fière et radieuse. Comment les avions-nous connus? Je n’en sais rien; je me rappelle seulement que nous étions plus pauvres qu’eux et que le festin était splendide, avec l’oie aux marrons, les crêpes et la motte de beurre salé. Leur cidre me parut bien préférable au vin de Champagne, que je connaissais de réputation; il venait de Quimperlé en droite ligne, c’est-à-dire de leur pays. J’avais pour voisin de droite un de leurs compatriotes, sous-officier d’infanterie, aujourd’hui capitaine ou chef de bataillon: je l’ai revu.
Mme Alain était la veuve d’un ouvrier, d’un très simple ouvrier qui travailla de ses mains tant qu’il eut assez de force: honnête homme, rangé, économe, bien vu de tous ses voisins, sauf peut-être du cabaretier d’en bas. Il était occupé à cent pas d’ici, chez un serrurier en boutique; jamais, en quarante ans de ménage, il ne prit un repas ou un verre de vin sans sa femme. On se quittait le matin, on se revoyait à dîner, on se retrouvait tous les soirs à l’heure du souper; et, si dans l’entre-temps Mme Alain s’ennuyait du cher homme, elle passait devant la boutique et lui disait bonjour du bout des doigts.
Le mari, si j’ai bonne mémoire, gagnait de trois à quatre francs par jour; la femme, rien; les enfants vinrent tôt, et la besogne ne manquait pas dans le ménage. Le peu qu’on épargna fut dévoré à belles dents par la marmaille. Quand le père mourut, les cinq enfants étaient non seulement élevés, mais casés. Garçons et filles passèrent par l’école gratuite et par l’apprentissage pour arriver à un honnête établissement. Christine Alain était couturière; elle épousa un Alsacien; ils ont fait une bonne maison. Corentine piquait des gants, elle fit la conquête d’un coupeur habile; ils fondèrent une fabrique rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur. Jules, le cadet, se faufila dans la librairie, et de commis devint patron. Le plus jeune, Léon, était marbrier; il suivit l’école de dessin, se fit admettre aux Beaux-Arts, devint par son travail un bon sculpteur de deuxième ordre, plut à la fille de son propriétaire et l’épousa. L’aîné, qu’on désignait par le nom de famille, continua le métier de son père et resta garçon pour tenir compagnie à Mme Alain. Cette petite chambre entre la rue et la cuisine était la sienne. De tous les fils Alain, c’est lui qui est resté le plus vivant dans ma mémoire. Je vois d’ici sa brave figure et sa main... quelle main! Un étau! Il était entiché de son droit d’aînesse et se faisait un point d’honneur de nourrir la mère à lui seul. La bonne femme avait une certaine déférence pour lui: n’était-il pas le chef de la famille? Elle acceptait les petits présents de ses fils et de ses gendres, mais elle ne mangeait que le pain du bon Alain.
Dans les premiers jours de son veuvage, Léon, l’heureux sculpteur, la supplia d’accepter un logement chez lui. «Je vous remercie, mon _fi_, lui dit-elle, mais le bon Dieu m’a commise à la garde de tous les souvenirs qui sont ici. Je ne délogerai que pour aller rejoindre votre cher père.»
S’il faut tout dire, elle avait une sorte de vénération religieuse pour cet humble logis. Elle lui savait gré de tout le bonheur qu’elle y avait eu; elle en parlait comme un obligé de son bienfaiteur. «On ne saura jamais, disait-elle, quels services cet humble nid nous a rendus. Que les pauvres gens sont heureux lorsqu’ils trouvent un logement à bon marché au cœur d’une grande ville! Notre loyer était de 120 francs au début; il s’est élevé graduellement jusqu’à 250; mais il nous a épargné pour 100 000 francs de peines et de soucis. Que serait-il arrivé de nous, s’il avait fallu nous installer hors barrière comme tant d’autres? Le père m’aurait quittée tous les matins pour ne rentrer que le soir; il aurait déjeuné au cabaret, Dieu sait avec qui! et moi à la maison, toute seule. A quelle école aurais-je envoyé les enfants? Comment aurais-je pu surveiller leur apprentissage? Ils l’ont fait à deux pas d’ici, chez des patrons du quartier, et je me flatte de ne les avoir jamais perdus de vue. Aussi garçons et filles ont bien tourné, sans exception. Que le ciel ait pitié des pauvres apprenties qui vont travailler chaque jour à une lieue de la maman! Et mes fils, pensez-vous qu’ils auraient fait un aussi beau chemin, si le chef-lieu de la famille avait été à Montrouge ou à Grenelle? Ils ne se seraient pas détachés de nous, je le crois, car ils sont les meilleurs garçons du monde; mais alors ils n’auraient pas vécu au sein des belles choses parisiennes; ils n’auraient pas vu les musées, les spectacles, les beaux magasins, les toilettes élégantes, tout ce qui forme le goût, éveille l’imagination, en un mot, ce qui change quelquefois l’ouvrier en artiste. Voyez notre Léon! de simple marbrier, il est devenu statuaire. A qui doit-il cette fortune? Ni au père ni à moi, mais à la Providence qui nous permit de fonder notre famille dans ce milieu vivant et intelligent de Paris! J’en ai connu beaucoup, des artistes, et des inventeurs, et des artisans du premier mérite, de ceux qui font la gloire et la richesse de l’industrie parisienne: c’étaient tous pauvres gens qui avaient eu le bonheur de se nicher à la source du vrai talent, comme nous.»
Assurément la bonne femme exagérait un peu les mérites de son logis. Elle oubliait, dans son enthousiasme, les dangers qu’elle avait courus, en élevant dans un espace si étroit cinq enfants, dont deux filles. Lorsqu’on touchait ce point délicat, elle répondait avec un loyal éclat de rire: «Bah! le problème n’est pas plus difficile que celui du loup, de la chèvre et du chou!»
Mme Alain n’avait pas seulement sa bonne part d’esprit naturel: elle s’exprimait encore en termes choisis; personne n’eût deviné en l’écoutant qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Son mari, paraît-il, la surpassait en ignorance, car il parlait à peine le français. Ainsi, deux Bretons illettrés ont donné à leurs cinq enfants une instruction très suffisante; deux prolétaires, sans autre capital que leurs bras, ont fait souche de bourgeois et même d’artistes. Et ce phénomène, j’allais dire ce miracle de progrès social, s’est accompli dans cette masure parisienne. Et les bénéficiaires de cet heureux changement se plaisent à déclarer que la masure y est pour quelque chose; ils bénissent le taudis à 250 francs par an qui leur a permis de s’élever, de se développer, de s’enrichir au centre de Paris.
Quand je repense à ces braves gens devant les ruines de leur vieux nid, je me demande si les rues insalubres, si les taudis étroits, si les allées obscures et les escaliers en colimaçon n’ont pas leur destinée et leur utilité dans le monde. Cette fange des pauvres quartiers, que l’on balaye dédaigneusement hors barrière, n’était-elle pas autrefois un engrais de civilisation? Les plus beaux fruits de l’industrie parisienne ne sont-ils pas sortis de ce fumier? Peut-être.
Je comprends le noble mépris d’une administration toute-puissante: il est clair que les logis à 250 francs font tache au milieu d’une ville aussi majestueuse que Paris. Mais nous avons des travailleurs qui gagnent peu, et je me demande sous quel toit ils abriteront leurs têtes quand le Paris des rêves municipaux sera fini. On les chasse du centre à la circonférence; mais la circonférence a sa coquetterie; elle aussi se couvre de palais. Il faudra donc que l’ouvrier s’établisse en rase campagne, loin, très loin de son travail, et qu’il fasse un voyage tous les soirs pour revenir à la maison. Y reviendra-t-il tous les soirs? Sera-t-il puissamment attiré vers cette demeure lointaine, presque inconnue, où l’on n’entre que pour fermer les yeux, d’où l’on sort les yeux à peine ouverts? Certes, il y viendra, s’il y est attendu par sa famille. Reste à savoir si les ouvriers de l’avenir se marieront comme ceux d’autrefois. Est-ce la peine? On a si peu de temps pour jouir les uns des autres! Et puis, les distractions ne manquent pas au cœur de Paris. Sur les ruines de ces humbles maisons, il s’élève des paradis artificiels, à l’usage du travailleur en blouse. Cent billards, dix mille becs de gaz, des dorures, des glaces, des chansonnettes, que sais-je? Et plus le logement, cette arche sainte de la famille, devient inabordable au pauvre monde, plus les plaisirs malsains se vendent bon marché.
Pauvre maison de Mme Alain! Humble échelle de Jacob où tant de prolétaires ont monté pour s’élever à la bourgeoisie, je veux te regarder une dernière fois et graver tes ruines respectables dans un petit coin de ma mémoire!
Patatra!
«Allez-vous-en! Vous voulez donc vous faire écraser, imbécile!»
L’imbécile, c’était moi; le plâtre et les moellons avaient roulé jusqu’à mes pieds, et le vieux mur taché de roses vertes n’existait plus.
LES ŒUFS DE PAQUES
(Avril 1873.)
Notre dernier jour de fête, en Alsace, a été le dimanche de Pâques de l’année 1871. Triste fête pour ceux qui avaient l’âge de comprendre et de souffrir! Nous étions envahis et occupés militairement depuis sept ou huit mois; l’Assemblée nationale venait de nous sacrifier au salut de la France. On savait qu’à l’automne de 1872, il faudrait quitter le pays, dure nécessité! ou devenir sujets prussiens, c’est-à-dire accepter la dernière des hontes. Les nouvelles de la patrie étaient navrantes: Paris, ivre ou fou, se défendait à coups de canon contre l’armée de France. Chaque matin, les Allemands nous annonçaient une victoire de l’insurrection. Avec cela, nous étions pauvres, plus pauvres que je ne l’avais jamais été, quoique j’aie connu dans ma jeunesse la vraie misère. Les réquisitions et les garnisaires avaient épuisé nos ressources; l’argent qu’on nous devait en France ne rentrait pas; personne ne payait plus; la question du pain quotidien devenait menaçante. Par bonheur les enfants ne se doutaient de rien; ils jouaient du matin au soir et dormaient du soir au matin, avec cette insouciance qui est la sagesse de leur âge. Leur unique tracas, le sujet de tous leurs entretiens, était la matinée de Pâques; ils ne s’inquiétaient que de savoir si le lièvre pondrait beaucoup d’œufs rouges dans l’enclos.
C’est le lièvre, un lièvre invisible et providentiel qui pond les œufs de Pâques pour la joyeuse marmaille d’Alsace. Ce dogme est si profondément ancré dans les esprits de trois à dix ans que pas un sceptique de cet âge ne demande à papa ou à maman pourquoi les œufs sont rouges ou bruns, pourquoi ils sont tout cuits, pourquoi le lièvre pond des œufs de sucre, de chocolat ou de cristal pour les familles riches, et pourquoi même, en certains cas, le prodigue animal dépose des œufs de porcelaine de Sèvres dans des coquetiers de vermeil.
Nos chers enfants avaient peut-être entendu conter ces miracles; mais n’étant gâtés ni par nous ni par la fortune, ils étaient tous d’humeur à se contenter de moins. Chacun fit de son mieux pour combler leurs modestes désirs. Les poules de Cochinchine et de Crèvecœur pondirent des œufs de belle taille; la cuisinière, en grand secret, les teignit de couleurs éclatantes; un des meilleurs élèves de Gérome, notre ami Heller, qui devait bientôt émigrer à New-York, en décora quelques-uns d’illustrations patriotiques; il métamorphosa notamment en soldat prussien un bel œuf plus pointu que les autres, et sur la visière du casque il écrivit: _Schweinpels! Schweinpels_ (fourrure de cochon) est le sobriquet pittoresque dont les bambins d’Alsace poursuivent le vainqueur.
Le dimanche, de grand matin, lorsque les cloches, revenues de Rome, sonnaient à toute volée sans déranger nos chers petits, le jeune artiste, ma femme, et les deux gouvernantes, dont l’une a émigré l’année suivante au Mexique, préparèrent les nids dans notre vieil enclos inculte et presque abandonné. On les éparpilla sur le revers de la colline abrupte, depuis la glacière sans glace, jusqu’à la pièce d’eau sans eau. Ils en mirent dans les touffes d’herbe, dans les iris, dans les bellis, au pied des petits épicéas que nous avons plantés en 1869 et que nous ne verrons pas grandir. Aux branches basses de certains arbres on suspendit en manière d’ornement une ou deux douzaines de breschtelles; ce sont des gâteaux secs faits de farine, de sel et de cumin; ils se vendent quelques centimes.
Ces grands préparatifs étaient à peine achevés quand les enfants, éveillés avant l’heure par l’attente d’un plaisir, accoururent demi-vêtus, les pieds dans la rosée, la tête nue sous le soleil. Ah! la joyeuse matinée! les bons cris de surprise! les beaux éclats de voix et les brillantes querelles! Figurez-vous quatre bébés du même âge, ou peu s’en faut, puisqu’ils sont nés en moins de trois ans, montant à l’escalade sur une pente rapide, ardents à se devancer, mais toujours prêts à se soutenir, à se pousser et à se ramasser les uns les autres; chacun voulant tout prendre et finissant par tout partager!
La découverte du _Schweinpels_ fut un événement politique. Personne ne voulait du prussien, on tint conseil de guerre autour de l’œuf maudit, et l’on finit par le lancer contre un petit mur de pierres sèches où il s’éparpilla en miettes. Mais voici bien une autre affaire. Un lièvre, un vrai lièvre vivant, était gîté à quelques pas; il bondit effaré, les oreilles droites, grand, fantastique et superbe, s’élança comme un trait et franchit la haie qui sépare notre enclos de la forêt communale. Un concert de cris aigus salua cette apparition d’autant plus miraculeuse que nul de nous ne l’avait préparée. Le hasard seul, un hasard bienveillant et malin, s’était donné la peine de prouver à notre petit monde que le lièvre pond des œufs durs et qu’il n’ose plus affronter le regard des braves gens quand il a pondu un œuf prussien par mégarde.
Cette heureuse matinée se termina par un repas frugal, où tous les œufs, sauf le maudit, furent mangés en salade.
L’année suivante, à la fin du carême, nous étions redevenus Parisiens, bien malgré nous. Les enfants se demandèrent avec une certaine anxiété dans quel enclos le bon lièvre de Pâques irait pondre les œufs qu’il leur devait. Je répondis à tout hasard que le Jardin d’acclimatation, où nous allions souvent nous promener, était un terrain convenable.
«Mais, papa, il n’y a pas de lièvres au Jardin d’acclimatation?
--Il y a des kanguroos, et ces braves animaux, dans la poche énorme que vous savez, gardent de plus gros œufs que le lièvre de Saverne.
--Oui, mais il ne nous connaît pas, le kanguroo!
--Écrivez-lui de votre plus belle écriture.»
L’administration des postes, en cherchant bien, retrouverait dans ses rebuts une lettre soignée à l’adresse de M. le kanguroo. Elle se termine par ces mots: «Nous t’embrassons cordialement.» Suivent quatre signatures, dont une, la dernière, est illisible.
Persuadé que le Jardin d’acclimatation, ce paradis des enfants bien élevés, serait envahi de grand matin, le dimanche de Pâques, j’avançai la fête d’un jour. Une servante nous précédait avec un grand panier rempli de pain pour les bêtes. Ce pain cachait les œufs, de magnifiques œufs de carton. Elle les déposa dans l’herbe, au pied de quelques arbres verts, dans un bosquet voisin des écuries, et les enfants les y trouvèrent avec un plaisir assez vif. Mais ni les beaux cartonnages bleus et rouges, ni les poupées et les joujoux que j’y avais enfermés, n’effacèrent l’impression des pauvres œufs pondus par le lièvre de Saverne. On reconnut les étiquettes de Giroux et tout en bourrant de pain les marsupiaux d’Australie, Valentine me dit: «Comment cet animal sortirait-il d’ici pour courir les boutiques et où prendrait-il de l’argent? Avoue, papa, que cette année, tu as été un peu le Kanguroo?»
J’ai voulu faire mieux, et je n’ai pas réussi davantage. On a organisé hier une fête où les petits amis étaient conviés, garçons et filles. Deux figurants d’un grand théâtre, travestis l’un en coq, l’autre en poule, accueillaient les enfants dans l’antichambre et leur ôtaient les manteaux. Sur la table de la salle à manger, brillamment illuminée en plein midi, une énorme dinde de carton, machinée par un habile homme, battait des ailes, tournait la tête, et pondait à profusion des œufs blancs, jaunes, rouges, dorés, tous en sucre.
Si je disais que ce jeu n’amusa pas mes enfants, comme leurs petits amis des deux sexes, je mentirais. Mais quand ils furent seuls, le soir, dans le coin d’appartement qu’ils habitent, ils ne parlèrent que du lièvre de Saverne et des œufs rouges de l’enclos.
«Quand retournerons-nous là-bas? disait le petit Pierre; nous y sommes nés, c’est chez nous.
--Oui, répondit Valentine. Mais il faudra d’abord que tu te fasses casser la tête par les Prussiens.
--Je le sais bien; c’est convenu; mais je tâcherai d’abord de leur casser la tête moi-même.»
Ainsi soit-il! Pauvres petits!
LE JARDIN DE MON GRAND-PÈRE
(Lecture faite le 4 avril 1873 à la séance publique annuelle de la Société d’Acclimatation.)
Mesdames, Messieurs,
Nouveau venu dans cette grande et patriotique Société, je n’ai pas accepté sans scrupule la tâche que m’imposait votre vaillant secrétaire général, M. Geoffroy Saint-Hilaire. J’ai dû me demander s’il était bienséant de décrire au milieu d’une élite française, sous la présidence d’un des plus illustres et des meilleurs Français de notre temps, un jardin qui figure au cadastre de l’Allemagne occidentale.
Hélas! oui, l’humble coin de terre dont je viens vous entretenir est devenu allemand malgré lui, je veux dire malgré les braves gens qui l’ont bêché de père en fils à la sueur de leur front. Les Allemands ont annexé le jardin de mon grand-père, en vertu du principe des nationalités, parce que la commune s’appelle Vergaville, un nom allemand, comme Trouville ou Romainville, et que toute la population de ce village écorche le français comme moi. Ces raisons nous ayant paru mauvaises, ils nous ont démontré, le sabre en main, que nous étions de leur famille.
Mon cher grand-père, en son jeune temps, leur avait prouvé le contraire. Il avait pris pour argument ce fusil du soldat qui, s’il n’a pas toujours décidé la victoire, a bravement travaillé partout. Né sous le règne de Louis XV, il était parti en sabots avec les volontaires de 1792; il avait rapporté l’épaulette de sous-lieutenant, qui brillait d’un certain éclat, quoiqu’elle fût de simple laine. Après avoir payé sa dette à la patrie, il épousa une brave fille de son village, éleva sept enfants et cultiva son jardin, selon le précepte de Voltaire, qu’il n’avait pourtant jamais lu.
Il était expérimenté; on le citait à trois quarts de lieue à la ronde, non seulement comme droit laboureur et vigneron expert, mais encore et surtout comme élève d’un ci-devant jardinier de couvent, ferré sur les meilleures méthodes.
Les meilleures méthodes laissaient beaucoup à désirer, si j’en crois ma mémoire, qui est bonne, et qui garde après quarante ans les impressions de l’enfance.
Ce jardin, le premier dont j’aie mangé les fruits mûrs ou verts, toujours verts quand je me les offrais discrètement à moi-même, était un vrai fouillis de plantes demi-sauvages qui se disputaient le terrain, l’air et la lumière, et vivaient mal aux dépens les unes des autres. L’agréable et l’utile y étaient opposés plutôt que réunis. Les fleurs n’y manquaient pas; on y trouvait en toute saison, comme chez l’amateur des jardins dont parle La Fontaine,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet;
au printemps, force giroflées et des violettes dans tous les coins, quelques narcisses, une ou deux touffes de jacinthes bleues et une profusion de grandes tulipes rouges qui ressemblaient à des œufs de Pâques montés sur tige. En été, quelques lis, des balsamines, des pieds d’alouette, des œillets par-ci, par-là, et trois ou quatre espèces de roses à peu près doubles, dont pas une n’était remontante. En automne, des dahlias simples et des asters à discrétion.
Les légumes, qui croissaient pêle-mêle avec les fleurs, n’étaient ni très choisis ni très perfectionnés: c’était le chou commun, la carotte ordinaire, le haricot primitif, le pois des anciens jours, le vénérable oignon d’Égypte. Les fruits étaient plus variés et meilleurs, sinon plus délicats; il me semble, tout bien pesé, que mon grand-père avait la spécialité des bons fruits, mais je n’en ferai pas une question personnelle.
Si les groseilles, les fraises et les framboises de son jardin ne méritaient aucune mention particulière, les prunes de reine-claude étaient exquises, les mirabelles irréprochables, sans parler de certains petits pruneaux de Damas dont le souvenir, après tant d’années, m’agace encore les dents. Nous avions des pommes précoces à croquer en juillet et des pommes tardives à garder pour le carême; d’excellentes poires d’automne et d’autres presque aussi grosses et bien plus dures qu’un pavé: ma grand-mère, dans une sorte de haut-fourneau, les faisait cuire. Je me rappelle aussi les deux noisetiers qui ombrageaient le banc du fond; ils portaient de beaux fruits allongés comme la dernière phalange de nos petits doigts, et dont l’amande était vêtue d’une pellicule écarlate.
Enfin nous possédions trois merveilles uniques dans le village, qui ont été l’orgueil de mon enfance et qui sont encore aujourd’hui un problème pour mon âge mûr. Dans ce très modeste jardin, un précurseur inconnu d’Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire avait, je ne sais quand, ni comment, ni pourquoi, entrepris un essai d’acclimatation. Un magnifique mûrier noir, vieux de cent ans et plus, s’appuyait au mur de clôture et laissait choir la moitié de ses fruits sur le chemin.
Près des ruches, un gros figuier, qu’on entourait de paille tous les hivers, se chargeait, en été, de grosses figues violettes, et, dans un carré de légumes, quelques pieds de réglisse, arrachés soigneusement à la fin de chaque automne, repoussaient par miracle au printemps. Les figues fraîches et les mûres étaient et sont peut-être encore une curiosité dans notre vieux coin de Lorraine. Quant aux racines de réglisse, elles faisaient l’étonnement de mes camarades en leur prouvant que ce prétendu bois ne pousse pas en caisse dans la boutique de l’épicier.
Vous ne vous moquerez pas de moi, j’en suis certain, si j’avoue que le jardin de mon grand-père a été longtemps à mes yeux le premier, le meilleur et le plus beau du monde. Il a fallu plusieurs années, sinon de voyages et d’études, au moins de promenades et de comparaisons, pour dissiper une illusion si naturelle et si douce. A force de vivre et de voir, j’ai appris que de grandes allées rectilignes, bordées de buis tondu, ne sont pas l’idéal du beau classique, et qu’une confusion de fleurs, de choux et de salades sous l’ombre des arbres fruitiers n’est pas le dernier mot du pittoresque.
J’ai rencontré des fleurs plus belles que nos pauvres tulipes rouges, goûté des légumes plus tendres que ceux de mon grand-père et des fruits plus savoureux. Un peu de réflexion m’a fait comprendre que les plantes les plus chères à mon enfance étaient à la fois primitives et dégénérées; qu’on n’améliore pas une espèce en recueillant les graines en automne pour les semer, l’année suivante, dans le même terrain; qu’on a tort de traiter l’arbre à fruit comme un vieux serviteur et d’attendre, pour le remplacer, qu’il soit mort de vieillesse; qu’il ne faut pas greffer les jeunes plants en coupant, au hasard, une branche de l’arbre voisin, bon, mauvais ou médiocre.
L’expérience d’autrui et la mienne m’ont prouvé que les bonnes greffes et les bonnes semences ne coûtent pas sensiblement plus cher que les mauvaises; mon grand-père ne l’a jamais su ou n’y a jamais pensé, car le paysan français, qui prodigue sa sueur à la terre, lui marchande le sacrifice d’un peu de réflexion, de déplacement et d’argent.
Je me rappelle notre vigne et la boisson qu’on en tirait. C’était un vin farouche; les gourmets du village disaient: le scélérat se laisse boire, mais il n’y aide ma foi, pas! C’est que le plant n’était pas bon. Cependant chaque fois qu’un cep venait à manquer, on n’allait pas chercher un sujet chez le pépiniériste: on couchait une branche en terre.
Les animaux de la maison, comme les ceps de la vigne et les arbres du jardin, étaient les vrais enfants de la routine et du hasard. C’était une vache efflanquée, mal bâtie et littéralement blindée d’un enduit naturel que je croyais inséparable de sa personne; un cochon maigre qu’on tuait à Noël après avoir fait l’impossible pour l’engraisser, et qui ressuscitait au printemps, plus maigre et plus glouton que jamais: le son, le petit-lait et les pommes de terre ne profitaient qu’au développement de sa charpente osseuse.
Deux douzaines de poules vagabondes, pillardes, et mauvaises pondeuses, parce qu’elles avaient passé l’âge de pondre, grattaient le fumier de la cour en lorgnant l’entrée de la grange et volaient plus de grain qu’on ne leur en donnait. Enfin nous avions un carlin, qui n’avait du carlin que la couleur jaunâtre et l’affreux caractère; il était haut sur pattes avec un museau pointu. Mais ni dans la maison, ni dans la commune, ni dans les environs, nul ne se souciait d’aller chercher des bêtes de race; on était mal loti, mais le voisin l’était aussi mal et la comparaison n’humiliait personne. Et cette sorte d’incurie, fondée sur l’ignorance du mieux, régnait dans tous les villages de France! Et nous étions le premier peuple du monde, selon nous!
Ces souvenirs ne datent pas d’hier. Je parle de longtemps, comme dit la chanson; il s’est fait une révolution, une heureuse et pacifique révolution dans ces quarante années. Le moins champêtre des animaux, la locomotive, en rapprochant les villes des villages, a mélangé, fondu une population trop longtemps et trop bien classée. Les citadins, altérés d’air pur, se sont jetés dans la vie rustique, tandis que le cultivateur, friand de respirer un air plus capiteux, courait aux grandes villes. Les deux éléments nécessaires de toute civilisation se sont ainsi complétés l’un par l’autre, en s’aiguisant l’un contre l’autre.
L’initiative d’un tel progrès, disons-le hautement pour être juste, appartient à la bourgeoisie, à cette catégorie d’ouvriers ou de villageois arrivés qui constitue le fond honnête, laborieux et studieux des sociétés modernes. Cette classe intermédiaire, raillée par l’orgueil d’en haut et dénigrée par la jalousie d’en bas, n’a pas seulement réconcilié notre siècle avec la nature: elle a entrepris la nature elle-même et l’a poussée résolument dans la grande voie du progrès.
Le mouvement a commencé dans la banlieue des grandes villes; c’est là que des négociants de premier ordre et des manufacturiers de distinction ont honoré leur loisir et justifié leur opulence en cultivant les belles fleurs, les fruits parfaits, les animaux choisis. La bourgeoisie a prêché d’exemple, elle a fait les expériences, les dépenses, la propagande; elle a pris soin de diriger et d’éclairer les braves gens qui la nourrissent; elle a bien mérité, et j’espère, en considération d’un tel bienfait, qu’elle ne sera pas encore anéantie demain matin.
Le branle était donné par quelques amateurs, simples _dilettanti_ de la nature, quand les savants, race plus réfléchie et naturellement plus tardive, se mirent de la partie. En fondant la Société d’acclimatation, Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire suivait l’esprit de son temps, mais il le dominait de haut, comme Pierre-le-Grand lorsqu’il fonda une Académie des sciences dans un pays où très peu d’hommes savaient lire.
Oui, sans doute, le but que vous poursuivez sur les traces de ce grand homme de bien est l’introduction méthodique de toutes les espèces animales et végétales qui peuvent vivre en France et que la nature a oublié d’y faire naître. Mais, comme un touriste qui s’élance à l’escalade du mont Blanc ne dédaigne pas de cueillir une fleur de rhododendron sur la route, vous ne vous écartez pas de votre but si vous acclimatez, chemin faisant, dans les villages isolés, arriérés, déshérités de tout, les cultures qui prospèrent autour des grandes villes. Les aventures coûteuses de la grande importation ne doivent pas faire tort à la petite importation, modeste et sûre, qui s’opère de canton à canton, de commune à commune.
Cette entreprise de moyenne grandeur, mais d’intérêt actuel et de profit immédiat, n’a pas été négligée, Dieu merci. Votre Société, messieurs, sans perdre de vue sa grande œuvre, sans négliger ni les semis d’eucalyptus, ni les couvées d’autruches, ni la reproduction des yacks, des antilopes et des kanguroos, poursuit modestement une besogne de tous les jours qui consiste à mettre en lumière, à prôner et à répandre partout les meilleures semences et les types les plus irréprochables.
Elle ne croit pas déroger en peuplant d’animaux choisis nos étables et nos basses-cours, en multipliant les plus purs échantillons de la race canine, en distribuant la graine des belles fleurs, anciennes ou nouvelles, en exposant toute l’année, à quelques enjambées de Paris, un incomparable modèle de jardin.
Je ne sais pas si vous vous rendez justice à vous-mêmes et si vous estimez à leur prix les excellentes choses que vous avez déjà faites. En croirez-vous un homme qui n’était pas des vôtres le mois dernier, qui vous a jugés du dehors et s’honore d’avoir subi une attraction heureuse?
Me croirez-vous si je vous dis qu’en peu d’années votre Société a ramené des milliers de citadins au goût de la nature et inculqué à des milliers de villageois le sentiment du mieux, l’esprit de sélection? Vous introduisez la campagne dans les habitations de la ville et vous urbanisez l’entourage, les habitudes, le labeur même du campagnard.
Sans mener grand bruit et sans faire plus de mouvement qu’il ne sied aux ouvriers d’une œuvre sérieuse, vous avez étendu votre influence très loin, jusqu’au pays de mon grand-père. Je ne dis pas jusqu’à son jardin, car il n’est plus à nous: on l’a coupé en morceaux et il n’en reste rien, pour ainsi dire. Mais à cent mètres de là, vers l’entrée du village, j’aurais pu vous conduire, en 1870, chez un disciple de la Société d’acclimatation.
C’est le plus jeune fils du grand-père, un de mes oncles, qui, après une vie laborieuse et ballottée, avait voulu mourir au gîte, dans son village natal. De la maison, je ne dis rien, sinon qu’elle était gaie, commode, assortie aux besoins d’une vie simple et aisée. Un petit bout de serre, modeste transition, reliait le salon à un parterre étroit, mais bien dessiné, où les plus belles fleurs de l’horticulture moderne s’épanouissaient en corbeilles sur un _ray grass_ uni comme un velours.
Mon grand-père n’en eût pas reconnu une seule; il aurait dit comme le patriarche Vilmorin parlant à notre digne et honoré président, M. Drouin de Lhuys, dans son magnifique jardin de Verrières: «Ces fleurs-là ne sont pas celles de ma jeunesse; je me sens tout dépaysé au milieu d’elles et il me semble que mes enfants ont été changés en nourrice.»
Un potager correct venait ensuite, avec de bonnes bâches pour la culture des primeurs, de beaux carrés couverts de menue paille et plantés de légumes fins, choux-fleurs, artichauts, petits pois échelonnés de quinzaine en quinzaine, sans compter un double rang de framboisiers qui portaient fruit jusqu’à l’automme, et des fraises dont l’une aurait fait le dessert d’un gourmand.
Dans un troisième enclos coupé de petits murs parallèles, les abricotiers, les pêchers, les brugnons, les cerisiers, les poiriers, les pommiers, les vignes, tous plants choisis chez les meilleurs pépiniéristes de Nancy, de Metz et de Bolwiller, étaient taillés en cordons, en palmettes, en fuseaux, en gobelets, en pyramides.
Pas un arbre qui ne fût jeune ou rajeuni; pas un espalier qui ne fût abrité par un auvent; toute récolte à peu près mûre était couverte d’un filet.
Dans l’étable, une vache suisse, luisante de santé et de propreté, donnait vingt-cinq litres de lait tous les jours. La basse-cour était peuplée de gros canards normands, d’oies de Toulouse, de lapins béliers et de ces braves poules de la Wantzenau qui sont l’orgueil de l’Alsace.
Un petit réduit propret, aéré, et nullement parfumé (c’est un éloge), servait de boudoir à deux amours de petits cochons anglais, frais comme des roses et ronds comme des pommes.
Bêtes et gens, et les arbres eux-mêmes vivaient en joie dans cet heureux petit coin, et l’auteur de tant de merveilles, votre élève inconnu, messieurs, commençait, lui aussi, à tenir école de progrès lorsqu’il fallut opter entre la maison qui lui était chère et la patrie qui lui était sacrée.
Personne ne l’a chassé, il ne tenait qu’à lui de rester le plus heureux des propriétaires; il préféra rester le plus malheureux des Français.
Du reste, il n’a voulu ni vendre ni louer son petit bien: il a fermé la porte en présence de la famille assemblée, et il a dit à ses enfants: «Baisez le seuil de la maison qui vous a vus naître, mais ne lui dites pas adieu, car Dieu sait que vous y reviendrez un jour!»
AU PETIT TRIANON
(Juin 1883.)
On m’avait introduit sans crier gare dans le cabinet de mon ami Z... X..., le journaliste qui fut romancier dans le temps. Je le trouvai en méditation devant un carré de papier bordé de noir, le regard fixe et comme fasciné par cette lettre de deuil.
«Auriez-vous donc perdu, lui demandai-je, quelque personne de votre famille ou de votre intimité?
--Non; une simple connaissance, et que j’avais bien négligée depuis 1871. Mais il faut croire que le brave homme et les siens ne m’avaient pas tout à fait oublié, puisqu’on me fait part de la perte douloureuse qu’on vient d’éprouver dans la personne de «Monsieur Alexandre-Henri-Marguerite CHARPENTIER, jardinier en chef au palais national de Trianon, chevalier de la Légion d’honneur, médaillé de Sainte-Hélène, membre de la Société d’horticulture de Seine-et-Oise, décédé à Trianon, le 9 juin 1883, à quatre-vingt-sept ans». La mort d’un homme de cet âge est dans l’ordre des choses naturelles, et d’ordinaire on en reçoit la nouvelle sans grande émotion; mais le nom du vieux père Charpentier m’a reporté subitement à douze années en arrière. Il a comme évoqué devant mes yeux plusieurs figures illustres ou sympathiques qui n’appartiennent plus à ce monde. Je n’écris plus de romans, mais j’en raconte quelquefois. Mettez-vous là, prenez des cigarettes, et écoutez l’histoire de trois femmes de cœur, d’un grand homme et d’un jardinier.
J’ai passé à Versailles ces deux horribles mois de la Commune, et j’y ai été aussi malheureux pour le moins que j’aurais pu l’être à Paris. Séparé de ma femme et de mes enfants, logé dans un affreux taudis, nourri de privations, désœuvré, découragé, las de moi-même, je passais quelquefois une bonne soirée dans les salons de la préfecture, auprès de M. Thiers que j’admirais sincèrement et qui m’honorait de quelque amitié; mais la longueur des jours était mortelle. Je savais la ville par cœur. Son pavé mettait mes pieds au supplice et abrégeait l’existence de mes chaussures. Comme j’avais de sérieuses raisons pour préférer les plaisirs gratuits à tous les autres, j’arpentais du matin au soir le parc et les forêts voisines; le total des kilomètres que j’ai parcourus dans ces deux mois représente approximativement un voyage au long cours.
Le petit Trianon était ma promenade favorite, quoiqu’on y rencontrât encore un peu partout, sur les aimables constructions de Marie-Antoinette, les noms tudesques et les souillures de l’occupation prussienne. Le rude hiver de 1870, qui tua les lierres eux-mêmes dans toute la banlieue de Paris, avait épargné de beaux arbres dépaysés dans notre climat, par exemple des chênes verts et un liège centenaire, au moins en apparence. Mais comme il est à peu près impossible de déterminer l’âge d’un arbre, sans le scier par le milieu, mon imagination d’oisif mâchait à vide, s’épuisait à poser des problèmes insolubles et à interroger des témoins muets. J’aurais voulu refaire pour moi seul l’histoire de ces ombrages magnifiques que le printemps épaississait déjà sur ma tête, dresser l’état civil des doyens de ce parc, savoir s’il ne restait pas parmi eux quelques contemporains de Louis XVI.
C’est ainsi que je fus amené tout naturellement à lier connaissance avec l’homme pour qui le petit Trianon ne devait pas avoir de secret.
Je demandai une lettre d’introduction à M. Hippolyte Vavin, liquidateur de la liste civile, et, sûr d’un bon accueil, je vins frapper à la porte du jardinier en chef, M. Charpentier.
Cette porte était grande ouverte, comme pour un déménagement, et des caisses de diverses grandeurs s’entassaient dans le vestibule.
La maisonnette, basse et modeste, était riante et bien placée, en façade sur le jardin fleuriste, à l’opposé d’une orangerie que festonnaient les grappes embaumées de la glycine. Le maître du logis, un petit homme sec et nerveux, vif et solide, me reçut poliment, m’introduisit dans une chambre démeublée, me fit asseoir sur une malle, ouvrit ma lettre et la lut avec une profonde stupéfaction: «Eh quoi! monsieur, s’écria-t-il, M. Vavin me fait l’honneur de vous adresser à moi! Mais il ne sait donc pas qu’il a signé ma mise à la retraite et que nous partons aujourd’hui?» Sa femme entrait au même instant; il la prit à témoin, et l’envoya chercher la notification officielle, rédigée en bons termes et fort élogieuse pour lui. Les deux vieillards me racontèrent que, sur les quatre jardiniers en chef, la République en supprimait deux par économie. On renvoyait les deux plus vieux, celui de Trianon, coupable d’avoir soixante-quinze ans, et son voisin, M. Briot, l’homme des pépinières.
Comme la vieille dame pleurait, M. Charpentier prit la peine de me rassurer sur leur sort: «Nous sommes plus malheureux que pauvres, me dit-il; la pension est honorable, et nous avons quelques économies. Nous nous retirerons à Chevreuse, chez une de nos filles qui y occupe un petit emploi. D’ailleurs ma femme et moi nous n’aurons bientôt plus besoin de rien, car on ne se transplante pas impunément à notre âge. Je prendrais la retraite en patience, quoique j’aie encore bon pied, bon œil, si l’on me permettait d’habiter un petit coin dans quelqu’un de ces bâtiments qui ne servent à personne! Songez, monsieur, que je suis né à Trianon d’un père qui y était né; mon aïeul travaillait ici sous Louis XV. Et nous partons! C’est peut-être juste, mais c’est tout de même un peu dur.»
Cela dit, il tira son mouchoir à carreaux et se moucha fortement, ce qui est une façon de pleurer comme une autre. Moi, vous savez, je suis un peu bébête et j’avais les larmes aux yeux. «Mon cher monsieur, lui dis-je, je ne me pardonnerai jamais une visite qui ressemble à une cruelle plaisanterie, si vous ne me promettez pas de suspendre pour vingt-quatre heures tous ces préparatifs de départ. Je veux que vous me donniez le temps de revoir M. Vavin, de l’éclairer sur la situation qu’il vous a faite sans le savoir, et de solliciter la faveur très modeste à laquelle vous bornez votre ambition.» Il promit tout ce que je voulus, mais je vis clairement sur son visage que cet homme des champs n’avait qu’une demi-confiance en moi. Raison de plus pour le tirer d’affaire. J’avais un but, un intérêt: j’échappais au désœuvrement pour un jour. Évidemment M. Vavin avait été trompé par quelque employé subalterne; il réparerait son erreur et s’associerait avec moi pour faire acte de justice et d’humanité. Dans cette douce illusion, je pris mes jambes à mon cou et j’arrivai en un rien de temps aux bureaux de la liste civile.
Hélas! ce n’était pas un employé subalterne, mais un gros bonnet du ministère des travaux publics, M. le directeur des bâtiments civils, qui avait décrété par voie d’économie l’élimination de deux jardiniers sur quatre. Je connaissais un peu ce haut personnage, fort honnête homme et animé du plus beau zèle pour les intérêts de l’État, mais à peu près aussi souple et aussi moelleux qu’un barreau de fer. Je lui fis ma visite et je lui exposai ma requête. Nous ne demandions rien que de cacher notre vie dans un coin inutile du grand ou du petit Trianon et de mourir où nous avions vécu. C’était d’autant plus naturel et plus facile que nous avions un fils, bon sujet et habile jardinier, qui était déjà dans la place et qui représentait au service de l’État la quatrième génération des Charpentier. M. le directeur n’entendit pas de cette oreille. Il fit l’éloge de mon client, mais il insista sur la nécessité de réduire les dépenses publiques. Deux jardiniers en chef suffisaient, s’ils travaillaient bien, à tous les besoins du service. L’économie était résolue, le mouvement décidé et signé. Du reste le premier devoir des vieux fonctionnaires était de faire place aux jeunes. Le successeur du père Charpentier devait occuper sa maison, et cela le plus tôt possible. Qu’attendions-nous pour déménager? Il n’y avait pas trop de logements à Versailles et aux environs pour les hommes en activité.
Il me semblait à moi que dans les nids à rats des deux Trianon j’aurais installé cent ménages comme celui du pauvre père Charpentier, et que c’était un crime d’envoyer mourir un vieillard loin du petit domaine où il régnait par droit de travail et par droit de naissance, non seulement de père en fils, mais de grand-père en petit-fils. Le haut fonctionnaire, M. de C..., me répondit assez sèchement que le sentiment devait se taire devant la raison d’intérêt public. Mais je ne me tins pas pour battu, et je dis à M. de C... que s’il me refusait le moins je demanderais le plus, c’est-à-dire que je ferais déchirer l’arrêté qui mettait mon client à la retraite. Quelle que soit l’autorité d’un directeur des bâtiments civils, il y a le ministre au-dessus de lui.
--En effet, mais le ministre ne voit et ne verra jamais que par mes yeux. Libre à vous, cher monsieur, d’en appeler à M. de Larcy, mais je vous avertis loyalement qu’il me transmettra votre requête, et vous savez déjà ce que j’en pense.
--Soit! Mais au-dessus du ministre nous avons le président de la République, et vous savez que M. Thiers est assez bon pour m’écouter quelquefois.
--M. Thiers ne pourra que transmettre vos doléances à M. de Larcy, qui me les renverra sur nouveaux frais, et d’ici là le père Charpentier aura quitté Versailles pour n’y plus revenir.
--Nous verrons bien, cher monsieur. C’est une petite guerre qui commence. Nous ne combattons pas à armes égales, mais je ferai flèche de tout bois. A bientôt!»
Le même soir, je me rendis à la préfecture, qui servait de palais, comme vous savez, au chef de l’État. Mais, au moment de saisir M. Thiers d’une question, qui pour lui et pour trente-six millions de Français, était d’un intérêt secondaire, un scrupule me vint. Ce pauvre président avait bien des choses en tête. Tout le fardeau des affaires publiques pesait sur lui. Sa maison était envahie chaque soir par les sept cent cinquante souverains que la France s’était donnés, dans un jour de malheur, comme dit l’autre. Chacun de ces messieurs prétendait partager le pouvoir exécutif avec lui; quelques-uns même songeaient déjà à le lui reprendre. Les uns venaient directement à lui pour le solliciter, d’autres se donnaient rendez-vous chez lui pour conspirer dans tous les coins. Je le vis au milieu d’un groupe qu’il charmait de son mieux, en homme condamné à refaire sa majorité au jour le jour, et je pensai qu’il y aurait discrétion et prudence à l’aborder par le chemin le plus long.
Mme Thiers et sa sœur, Mlle Dosne, m’avaient accoutumé depuis un certain temps à l’accueil le plus bienveillant et le plus gracieux du monde; elles exerçaient une douce et d’autant plus puissante influence sur le vieux président, et j’étais sûr de gagner ma cause, si elles voulaient bien s’y intéresser peu ou prou. Malheureusement, ce soir-là, les deux maîtresses de la maison étaient accaparées par un vieux champion de l’ancien régime, M. le marquis de X..., que son parti avait donné comme ambassadeur à notre pauvre République. Ce diplomate improvisé, qui d’ailleurs ne faisait pas mauvaise figure dans son habit de 1825, présentait officiellement la marquise sa femme, élégante comme une riche provinciale de la Restauration. J’avisai alors dans un coin, près de la grande cheminée, une petite femme de soixante ans environ, qui était la bonne grâce et la bonté même, mais que les députés et les fonctionnaires laissaient un peu tranquille parce qu’ils ne la connaissaient pas. C’était Mme la baronne Roger, autrefois duchesse de Massa, cousine et amie intime de Mme Thiers. Elle avait de son premier lit un fils, très galant homme et musicien distingué, et du second un enfant de dix-huit à vingt ans d’autant plus sympathique, qu’à la suite d’une fièvre typhoïde, il était devenu sourd au point de ne pas entendre le canon de la Commune dont nous avions les oreilles rebattues jour et nuit. Mais il avait appris à lire la parole sur les lèvres de son interlocuteur, et il parlait de toutes choses en homme de goût, en dilettante, en philosophe, avec une étonnante précocité d’esprit. J’appréciais beaucoup ce jeune homme et j’étais attiré vers sa mère par une profonde sympathie, comme si j’avais pu deviner que nous serions un jour complices d’une bonne œuvre. Nous avions causé quelquefois de son hôtel Louis XVI, qui fait partie de la décoration de Paris et qui est la merveille des Champs-Élysées, de son jardin, de son orangerie, de ses serres dont elle redoutait la destruction par les Vandales de la Commune. J’avais donc une entrée en matière toute trouvée, et je n’étonnai nullement cette digne personne en lui disant pour ainsi dire à brûle-pourpoint: «Madame la baronne, si vous aviez chez vous un jardinier établi à votre service depuis trois générations, auriez-vous le courage de l’envoyer mourir dans quelque coin perdu, loin de Paris, le jour où il serait trop vieux pour cultiver votre jardin?»
Elle se récria, comme je l’avais prévu, et je poursuivis: «C’est que vous êtes, madame la baronne, non seulement grande dame, mais, passez-moi le mot, bonne femme. La France est grande dame aussi. M’est avis qu’elle ne perdrait rien à se montrer bonne femme, et que l’État devrait s’interdire des actes d’ingratitude et de cruauté qui nous révoltent chez un simple particulier.» La partie ainsi engagée, j’exposai tout à l’aise le cas du père Charpentier; j’ajoutai qu’il n’était nullement hors de service, et que, si on l’honorait un jour d’une visite, le parc et le jardin du petit Trianon plaideraient mieux sa cause que moi. Éloquent ou non, j’eus le bonheur d’être écouté et compris, si bien que la bonne baronne attendit impatiemment la libération de ses deux cousines pour les appeler à la rescousse. Elles étaient en grande conversation lorsque je regagnai mon taudis de l’avenue de Saint-Cloud, presque sûr de n’avoir pas perdu ma journée.
Le lendemain, au petit jour, je courais à Trianon et je m’assurais par mes yeux que le bonhomme Charpentier n’avait pas vidé l’enceinte. Mais il n’était rien moins que rassuré, et il me demanda avec une anxiété visible quel emploi j’occupais dans l’administration ou dans la politique pour m’opposer au déménagement d’un fonctionnaire congédié. Lorsqu’il sut que je n’étais rien qu’un homme de bonne volonté, peu s’en fallut qu’il me traitât d’aimable farceur. Mais je ne me déferrai point, et je lui fis promettre qu’il attendrait les événements.
Il les attendit en effet, malgré les instances et les menaces de l’administration supérieure qui, pour un rien, l’eût expulsé par ministère d’huissier. Pour maintenir en lui durant huit jours la force d’inertie dont nous avions besoin pour obtenir qu’il ne renonçât point par faiblesse au bénéfice de la possession d’état, je dépensai plus de paroles que pour lui concilier la faveur de Mme Thiers et de Mlle Dosne. Ce diable d’homme m’eût échappé dix fois pour une si j’avais commis l’imprudence de m’absenter vingt-quatre heures durant. Mais j’étais debout sur la brèche: tous les soirs, dans les salons de la préfecture; souvent aussi, dans la journée, au bureau de notre ennemi M. de C..., que je tenais au courant de toutes nos manœuvres. Ce haut fonctionnaire avait fini par prendre en grippe sa victime et par lui découvrir autant de défauts que naguère il lui reconnaissait de qualités. Est-ce qu’un employé n’est pas digne des derniers supplices lorsqu’il défend sa vie contre un grand chef?
Le soleil de mai commençait à fleurir les pelouses du petit Trianon et les plates-bandes du fleuriste prenaient couleur, quand un matin, grâce à la bonne Mme Roger, j’eus la joie d’annoncer à mon client deux visites d’importance. Mme Thiers et sa cousine avaient fait la partie de voir ce brave homme, chez lui, au milieu de ses plantes et de juger l’ouvrier sur son œuvre. Je fus exact au rendez-vous, comme si on m’y avait invité; je présentai mon homme qui s’était fait non seulement beau, mais jeune; on ne lui eût pas donné soixante ans. Il eut un tel succès et son jardin aussi, que je formai sur-le-champ le projet diabolique de faire d’une pierre deux coups et de sauver aussi son voisin, M. Briot, presque aussi coupable que lui, car si l’un comptait soixante-quinze ans, l’autre était atteint et convaincu d’en avoir soixante-douze. Mme Thiers et la baronne Roger visitèrent les pépinières et firent connaissance avec le père Briot. Je ne l’avais vu de ma vie, mais j’avais admiré ses arbres et constaté que ni l’invasion prussienne, ni la gelée de 1871 n’avaient prévalu contre lui.
Cependant le plus fort n’était pas fait, car le directeur des bâtiments civils tenait bon et il avait l’oreille de son ministre. Or M. de Larcy pouvait traiter de puissance à puissance avec M. Thiers. Il lui avait été imposé plutôt que donné par la majorité royaliste de l’Assemblée nationale, et le chef de l’État, dans la politique quotidienne, obtenait peu de chose de ce petit sectaire aussi cassant que cassé. Un jour vint cependant où, dans la discussion, M. le directeur des bâtiments civils laissa échapper une parole imprudente. Il s’oublia au point de dire que les hommes de soixante-dix ans ne sont bons qu’à porter en terre. Or son ministre et M. Thiers lui-même avaient passé cet âge et ne se souciaient nullement d’être enterrés. Le propos fut redit; il provoqua même une jolie explosion chez le président de la République qui frappa sa table du poing et s’écria: «Quel âge a-t-il donc, ce M. de C... qui prétend nous enterrer tous?» Aussitôt que j’eus connaissance de ce petit événement, je retournai chez M. de C... et je lui dis en loyal adversaire: «Ce n’est plus pour le père Charpentier que je viens vous solliciter, c’est pour vous-même. Voici ce que vous avez dit et ce que M. Thiers a répondu.» Le haut fonctionnaire s’emporta, mais de la bonne sorte: «Ah! c’est ainsi! s’écria-t-il. Eh bien! je ne mettrai plus personne à la retraite! Les services publics tomberont dans la sénilité, les finances de l’État seront dilapidées, mais j’aurai cédé à la force, et je m’en laverai les mains!»
Pour le coup, l’affaire était faite, et je n’en demandais pas davantage. Je ne sais ce qui se passa dans la soirée, mais j’ai tout lieu de croire que M. le directeur des bâtiments civils ne perdit pas son temps, car le lendemain M. Thiers, accompagné de son meilleur ami, M. Mignet, vint lui-même apporter la bonne nouvelle au père Charpentier et au père Briot. Je vous laisse à juger si les bonnes gens lui firent fête. De ce jour, il prit l’habitude d’aller se reposer durant une heure au petit Trianon après les séances orageuses de l’Assemblée. Il dormait sur deux chaises de paille, au milieu des caisses de fleurs, devant cette petite maison où il avait rapporté la joie et l’espérance. Quand je le surprenais dans ce calme et cette fraîcheur, sous la garde du vieux jardinier et de sa femme, je me disais qu’une bonne action n’est pas un mauvais oreiller. Du reste, M. Thiers a bien fait de remettre en fonctions un homme qui avait encore douze ans de bons services à rendre, comme l’événement l’a prouvé.
«Mais vous, mon cher ami, êtes-vous resté douze ans sans revoir celui dont vous avez si chaudement plaidé la cause?
--Non, certes; je suis retourné à Trianon l’année suivante, tout exprès pour lui serrer la main.
--Et que vous a-t-il dit?
--Il m’a dit, cet excellent homme: «Je n’oublierai jamais ce que M. Thiers a fait pour moi.»
QUATRE DISCOURS
1883
TOAST A VICTOR HUGO
(28 février 1883.)
Au nom de la grande famille des lettres, je remercie Victor Hugo de l’honneur qu’il nous fait et de la bienveillance qu’il nous témoigne en venant inaugurer parmi nous la quatre-vingt-deuxième année de sa gloire. Les jeunes gens qui sont ici n’oublieront jamais cette soirée; les hommes mûrs en garderont à l’hôte illustre du 28 février une profonde reconnaissance.
Mais ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’est tous les jours, depuis plus de soixante ans, que Victor Hugo nous a honorés, tous tant que nous sommes, et par l’éclat de son génie, et par l’inépuisable rayonnement de sa bonté. Celui que Chateaubriand saluait à son aurore du nom d’enfant sublime est devenu un sublime vieillard, sans que l’on ait pu signaler, dans sa longue et magnifique carrière, soit une défaillance du génie, soit un refroidissement du cœur.
Ce n’est pas une médiocre satisfaction pour nous, petits et grands écrivains de la France, de constater que le plus grand des hommes de notre siècle, le plus admiré, le plus applaudi, le plus aimé, n’est ni un homme de guerre, ni un homme de science, ni un homme d’argent, mais un homme de lettres.
Je ne vous dirai rien de son œuvre: c’est un monde. Et les mondes ne s’analysent pas au dessert, entre la poire et le fromage. Parlons plutôt de la fonction sociale qu’il a remplie et qu’il remplira longtemps encore, j’aime à le croire, au milieu de nous.
Dès son avènement, ce roi de la littérature a été un roi paternel. Il a laissé venir à lui les jeunes gens, comme avant-hier, dans sa maison patriarcale, il laissait venir à lui nos enfants. Qui de nous ne lui a pas fait hommage de son premier volume ou de son premier manuscrit, vers ou prose? A qui n’a-t-il pas répondu par une noble et généreuse parole? Qui n’a pas conservé, dans l’écrin de ses souvenirs, quelques lignes de cette puissante et caressante main? Des écrivains qu’il a encouragés, on formerait non pas une légion, mais une armée. Il n’a jamais découragé personne. Ses ennemis et ses rivaux, du temps qu’il en avait, lui ont quelquefois reproché cette prodigalité du sourire et cette intempérance du bon accueil. On a dit qu’il distribuait trop uniformément ses éloges sans tenir compte de la disproportion des talents. Cette faute, messieurs, si c’en est une, ne doit pas être imputée à l’homme, mais à l’altitude où il siège et à l’optique des sommets. Le Mont Blanc n’est pas bien placé pour mesurer exactement la hauteur des sapins et des mousses qui végètent à ses pieds. Il est probable aussi que les fleuves, les ruisseaux et les rivières sont des forces égales aux yeux de l’Océan. Admettons, si l’on veut, que Victor Hugo est trop grand pour être un critique impeccable; mais cette supériorité a quelques droits à notre indulgence, car elle a produit des changements merveilleux dans l’esprit du peuple français en général, et particulièrement dans les mœurs de notre littérature.
Notre pays, messieurs, avait toujours été rebelle à l’admiration. On ne pouvait pas lui reprocher de gâter ses grands hommes. La médiocrité se vengeait du génie en lui tressant des couronnes où les épines ne manquaient pas. Tandis que nos voisins d’Europe mettaient une complaisance visible à idéaliser leurs idoles de chair et d’os, nous prenions un malin plaisir, c’est-à-dire un plaisir national, à martyriser les nôtres. Pour corriger ce mauvais instinct, il a fallu non seulement le génie de Victor Hugo et les acclamations du monde entier, mais encore l’action du temps et la longueur d’une existence bien remplie. On dit en Italie: «_Chi dura vince_». Victor Hugo a vaincu parce qu’il a duré. C’est depuis quelques années seulement que ses concitoyens se sont décidés, non sans effort, à célébrer son apothéose. Cette résolution un peu tardive, mais sincère, nous a relevés aux yeux du monde, peut-être même à nos propres yeux. Nous nous sentons meilleurs, depuis que nous sommes plus justes. Ces querelles d’écoles, dont les hommes de mon âge n’ont pas encore oublié la fureur, se sont apaisées par miracle devant l’ancien généralissime des romantiques, assis à côté de Corneille dans l’Olympe de la littérature classique.
L’œuvre de pacification ne s’arrête pas là. Il s’est produit, grâce à l’illustre maître, une détente sensible dans le monde orageux de la politique; j’en atteste les hommes de tous les partis qu’une même pensée, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapprochés ici, qui s’y sont assis coude à coude, qui ont rompu le pain ensemble et qui, entre les luttes d’hier et les batailles de demain, célèbrent aujourd’hui la trêve de Victor Hugo.
Messieurs, un grand artiste, qui inspira quelques centaines de passions, Franz Liszt, disait un jour avec une pointe de fatuité bien légitime: «Mes maîtresses ne se querellent jamais, parce qu’elles s’aiment en moi.» Dans un autre ordre de sentiments, permettez-moi de vous dire: «Aimons-nous en Victor Hugo et n’oublions jamais, dans nos dissentiments, hélas! inévitables, que le 28 février 1883 nous avons bu tous ensemble à sa santé. A la santé de Victor Hugo!»
DISCOURS PRONONCÉ
A la distribution des prix du lycée Charlemagne.
(Août 1883.)
Élèves de notre vieux Charlemagne,
Mes chers camarades,
Un de vos jeunes maîtres les plus brillants vous a parlé de l’avenir dans un noble et magnifique langage. Permettez qu’un de vos anciens, j’ai failli dire un de vos ancêtres, vous entretienne familièrement du passé.
Le ministre de l’instruction publique, en m’appelant à l’honneur de présider cette fête de famille, a récompensé au delà de tout mérite et de toute espérance une longue vie de travail. Je suis aussi ému qu’un vieil officier qui, avant de prendre sa retraite, passerait en revue le régiment où il a débuté comme enfant de troupe. Il y aura tantôt quarante-quatre ans que j’entrai pour la première fois dans cette maison, petit élève de septième, fraîchement débarqué d’une province lointaine que le malheur des temps a rendue plus lointaine encore, car elle est momentanément séparée de la France. Quarante-quatre ans, mes amis, c’est presque un demi-siècle; et pourtant les premiers souvenirs du collège ont un tel empire sur nous, ils se gravent si profondément dans notre mémoire, qu’en me reportant à l’automne de 1839 il me semble que je vous parle d’hier. Je vois encore comme s’ils étaient là les hommes dignes et bons qui formaient de mon temps la trinité administrative: M. Poirson, savant historien et proviseur austère, qui ne s’est peut-être pas déridé une fois dans l’exercice de ses fonctions, et qu’on n’abordait pas sans trembler un peu, même le samedi lorsqu’on était premier et qu’on allait dans son cabinet lui porter la liste des places; et le censeur, M. Maugeret, un petit homme nerveux, vif comme une souris, présent partout à la fois, inexorable aux indisciplinés, mais miséricordieux comme un père, facile à désarmer par une bonne parole ou par un bon mouvement; et l’économe, M. Pront, qui s’était illustré comme professeur de grammaire par un petit traité _Des comparatifs et des superlatifs_, mais qui n’en était pas plus fier, et qui sur le seuil de son modeste appartement, au rez-de-chaussée de la bibliothèque, nous montrait tous les jours la plus belle physionomie de brave homme que j’aie rencontrée dans ma vie. Les hommes éminents, qui représentent l’autorité dans les écoles publiques, n’obtiennent de leurs obligés qu’une justice tardive. Pour les apprécier, il faut avoir un peu vécu, il faut avoir connu le monde qui malheureusement ne ressemble guère au collège. Je vous en avertis, jeunes gens, vous ne trouverez pas hors d’ici des hommes qui vous récompensent de tout ce que vous aurez fait pour vous-mêmes, et qui vous punissent de fautes que vous commettrez contre vous. On peut se tromper à tout âge; les hommes faits, comme les enfants, sont sujets au découragement; la paresse elle-même n’est pas le monopole des écoliers. Eh bien! s’il vous prend fantaisie de vous croiser les bras, le monde vous laissera faire. Si vous gaspillez les talents dont la nature vous a dotés, si, après avoir marché droit durant quelques années, vous faites fausse route, le monde n’ira point vous prendre par le bras pour vous ramener dans la ligne. Cette providence incommode, mais généreuse et désintéressée, dont les Poirson, les Maugeret et les Pront ont entouré notre jeunesse, m’a souvent manqué dans la vie. Préparez-vous à lui dire adieu sur le seuil du collège, car vous ne la retrouverez pas hors d’ici.
Si l’administration nous inspirait plus de respect que de tendresse, nous admirions et nous aimions sincèrement nos professeurs. Plus j’y repense, plus il me semble que sur ce point nous n’avions pas tort. Mon premier professeur de grammaire, M. Prieur, n’était peut-être pas ferré sur la philologie comme un érudit de Berlin, mais il savait intéresser sa classe à ces éléments épineux qui bordent la route. M. Bétolaud, excellent homme, très paternel, avait autant d’esprit que de savoir. M. Cappelle joignait à ses mérites professionnels l’éducation d’un gentleman accompli. M. Croizet m’a laissé le souvenir d’un bénédictin, d’un bénédictin laïque, car il a fondé une dynastie universitaire. M. Julien Girard, tout jeune et presque débutant, n’a passé que quelques mois au milieu de nous, mais le jour où il nous dit adieu nous l’aimions tous comme un frère aîné et nous avions des ambitions infinies pour ce jeune homme distingué, simple et modeste entre tous. Car le désintéressement des maîtres a pour contre-partie légitime le dévouement des écoliers. Un bon élève n’admettra pas sans discussion que son professeur ne soit pas supérieur à tous les hommes. Lorsque le roi Louis-Philippe nous fit l’honneur de venir prendre ici deux précepteurs pour ses petits-fils, la classe d’Adolphe Régnier et la classe d’Hippolyte Rigault jugèrent unanimement qu’il avait bien choisi et que c’était le roi qui faisait la bonne affaire. Il eût donné la présidence du conseil des ministres à notre professeur de rhétorique, M. Berger, sans que ce choix inattendu nous étonnât outre mesure, car nous pensions que la grande âme de M. Berger, son noble caractère et son expérience du _Conciones_ le rendaient digne et capable de gouverner la France. Peut-être y avait-il quelque naïveté dans nos admirations juvéniles, mais je me plais à croire qu’en cela les nouvelles générations ne sont pas plus sceptiques ou moins reconnaissantes que la nôtre. Longtemps après notre émancipation, les succès de nos anciens maîtres, les distinctions honorifiques qui leur étaient accordées, flattaient notre amour-propre autant et plus que des triomphes personnels. J’ai eu, en 1848, deux professeurs de philosophie: l’un s’appelait Jules Barni, l’autre s’appelle M. Franck. Barni a fait bonne figure au Parlement; M. Franck est une des lumières de l’Institut, une des gloires de l’enseignement supérieur. Eh bien! je n’ai jamais vu, soit le pays, soit le gouvernement, rendre justice à l’un de ces deux hommes, sans remercier à part moi, dans un élan de sympathie, ceux qui payaient ainsi mes dettes d’écolier. L’homme qui nous enseignait l’histoire, M. Toussenel, savait beaucoup, parlait très bien, écrivait mieux encore. Il avait un style nourri, pressé, quelquefois un peu sibyllin, à la manière de Tacite. Il a toujours dû faire un livre, un chef-d’œuvre, que nous admirions par avance et qui certes n’eût pas été médiocre si Toussenel l’avait écrit. Malheureusement, les labeurs quotidiens de l’enseignement d’abord, de l’administration ensuite, ont pris le temps qui était destiné à cette histoire d’Allemagne. Nous sommes quelques-uns qui ne nous en consolerons jamais. L’élève s’identifie tellement à son maître, lorsque le maître n’est point un homme ordinaire, que le livre de Toussenel, ce livre tant promis, tant espéré, ne manque pas seulement à nos bibliothèques, il manque à notre gloire.
De mon temps, le maître d’étude était moins instruit, moins gradé et moins considéré que vos maîtres répétiteurs. Il se recrutait au hasard, et trop souvent, je dois en convenir, parmi les déclassés de toutes les carrières. Mais c’était aussi quelquefois un homme de courage et de vouloir qui, tout en gagnant son pain dur, cherchait laborieusement sa route, un étudiant sans fortune qui sacrifiait tous les jours vingt heures de son temps pour acheter le droit de travailler librement quatre heures. J’en ai connu de bien méritants, un entre autres qui avait pris du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret. C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena à bonne fin sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait de publier un dictionnaire comme on n’en avait jamais vu, une encyclopédie populaire, et il n’en a pas eu le démenti. Il s’appelait Larousse; il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre: _exegit monumentum_.
Je ne m’acquitterais qu’à moitié si, après cet hommage rendu aux hommes de bien qui nous ont donné l’instruction classique, je ne vous parlais pas de ceux qui ont fait notre éducation, c’est-à-dire de nos camarades. On peut affirmer sans paradoxe que dans les Écoles de l’État l’éducation est affaire d’enseignement mutuel et que les maîtres y ont moins de part que les élèves. Ce n’est pas du haut de la chaire que le professeur, isolé par sa supériorité même, peut pétrir et redresser le caractère des enfants. Bon gré, mal gré, il leur laisse le soin et l’honneur de se corriger les uns les autres. Dans le petit monde des écoles, il y a un esprit public qui se compose par moitié d’honnêteté native et de tradition constante. Le collège est une sorte de Conservatoire grâce auquel l’esprit de justice absolue, le sentiment de l’égalité, l’instinct de la solidarité et la pratique de la loyauté ne périront jamais en France. C’est au collège seulement que celui qui a le mieux fait son devoir est sûr d’avoir la première place, et personne ne se soucierait de l’obtenir autrement. C’est au collège que tous les Français sont égaux devant la loi; il n’en va pas toujours ainsi dans le monde. C’est au collège qu’une absurde et touchante fraternité entraîne quelquefois les bons élèves à faire cause commune avec les autres. C’est au collège, enfin, et pas ailleurs, que les coupables se font un point d’honneur de s’accuser eux-mêmes plutôt que de laisser punir un innocent. Dans ce milieu d’une salubrité vraiment rare, ni la fortune ni les relations ne comptent pour rien. On n’y connaît ni les protections ni les influences; l’émulation y est toujours en éveil, mais une émulation honnête et qui ne sort jamais du droit chemin. Non certes que les écoliers soient tous de petits saints: si je vous le disais, je perdrais votre confiance. Mais ils se rectifient les uns les autres, et ils ne pardonnent jamais une faute contre l’honneur. Voilà comment la camaraderie devient une longue épreuve qui nous permet de nous apprécier les uns les autres, de nous améliorer au besoin par un contrôle réciproque et de choisir nos amis pour la vie. Vous le savez, les vieux amis sont meilleurs et plus solides que les neufs, et la grande fabrique des vieux amis, c’est le collège. J’entends encore notre professeur de septième dicter les places de notre première composition au mois d’octobre 1839. Je vois descendre des gradins un gros garçon sanglé dans son habit bleu barbeau à boutons de métal et si myope sous ses énormes lunettes qu’il trébucha deux ou trois fois avant d’atteindre le banc d’honneur. Il était le premier en thème et s’appelait Francisque Sarcey. Je n’ai pas besoin de vous dire que depuis ce jour-là il a été premier en beaucoup d’autres choses. Il n’appartenait pas à ma pension; nous ne mangions donc pas le même pain, si ce n’est une fois par an, à la Saint-Charlemagne. Il prenait ses récréations dans une cour de la rue des Minimes et moi dans une cour de la rue Culture-Sainte-Catherine. Nous n’avions donc pas même l’occasion d’échanger ces bons coups de poing qui rapprochent les camarades, comme on prétend que la guerre rapproche les nations. Cependant, au bout de l’année, nous avions pris mesure de nos caractères respectifs, nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre, et je crois bien qu’il en est encore de même aujourd’hui. Dans cette composition mémorable, mémorable pour moi du moins, le second était un enfant sérieux avant l’âge, un petit penseur aux yeux profonds. Il était le second fils d’un poète que l’on acclamait déjà comme le premier homme du siècle; mais il portait le fardeau de son nom avec une simplicité charmante, et c’était, je vous jure, un bien bon camarade que François-Victor Hugo. Un peu moins beau assurément, et moins brillant aussi, que son frère Charles, qui entrait dans la vie comme un jeune dieu de l’Olympe, mais aussi généreux, aussi bon et plus laborieux. Je ne vous apprends pas qu’il a laissé à son pays l’unique traduction de Shakespeare.
La vieille maison où nous sommes était, lorsque j’y suis entré, un champ de bataille littéraire. La place Royale et l’Arsenal, Victor Hugo et Nodier l’avaient conquise au romantisme; mais la tradition classique, représentée par un certain nombre de professeurs, tenait bon dans la citadelle. Nous, les bambins sortis à peine de la coquille, nous tenions à honneur de prendre parti, et nous suivions des yeux avec un intérêt passionné le vol des jeunes poètes, nos anciens, qui essayaient leurs ailes. Auguste Vacquerie, le poète original, qui devint par la suite un puissant dramaturge et un incomparable polémiste, publiait l’_Enfer de l’esprit_; Laurent Pichat faisait imprimer ses premiers vers, et Paul de Molènes, ce paladin lettré, ses premières nouvelles; Adrien Decourcelles débutait par un acte charmant à la Comédie-Française; Got, lauréat du concours général, frappait aux portes du Conservatoire, sans se douter que ce chemin conduisait à l’École normale et sans prévoir qu’il aurait l’honneur de terrasser un monstre plus résistant que tous les adversaires d’Hercule, le préjugé contre les comédiens.
La contagion littéraire envahissait nos aînés, les rhétoriciens et les philosophes. On rimait sur les bancs, en contrebande, à la barbe des maîtres qui, d’ailleurs, étaient indulgents pour ce genre de contravention. Louis Ulbach a été célèbre longtemps avant d’être bachelier. Avec quel feu nous applaudissions les _Fêtes de Bacchus_, cette grande tragédie de Jules Thiénot qui ne fut jamais représentée ni terminée! Pauvre Jules Thiénot! Après tant de beaux rêves et de si magnifiques espérances, il est mort en soldat obscur sur le champ de bataille de l’enseignement, comme son frère le brave commandant devait mourir au champ d’honneur pour la défense du pays. Eugène Manuel, Fallex, Glachant, Lehugeur, Chassang, s’étaient fait parmi nous une réputation d’hommes de goût et d’écrivains élégants entre leur dix-huitième et leur vingtième année.
Il y aura toujours du singe dans l’écolier; vous ne vous étonnerez donc pas si j’avoue que nous imitions nos aînés comme ils imitaient leurs anciens. Nous avons fait de trop bonne heure un journal littéraire du format d’une copie simple où la prose et la poésie alternaient amicalement. Cette publication nous révéla, entre autres talents inédits, un romancier sinistre et sanguinaire, fécond en idées dramatiques et habile comme pas un à faire dresser les cheveux sur la tête. Il est membre de l’Académie des inscriptions et, le mois dernier, on l’a fait grand-croix de la Légion d’honneur, mais ce n’est pas comme écrivain, c’est comme ambassadeur de France en Angleterre. Ce Ponson du Terrail, qui a si heureusement dévié, s’appelle Charles Tissot. Un garçon qui ne s’est pas démenti par exemple, c’est notre camarade Vachette, qui nous faisait pouffer de rire et attirait infailliblement sur ses lecteurs ou ses auditeurs une grêle de pensums. Il est toujours aussi plaisant et l’on retrouve dans ses écrits, non seulement la verve, mais le débraillé du collège, quoiqu’il ait tant soit peu modifié son nom et qu’il signe Eugène Chavette. Nous comptions parmi nous un artiste, un seul, mais qui en valait cent. C’était un petit bonhomme rose et joufflu, plus jeune de trois ou quatre ans que ses camarades de classe, pas très fort en latin, mais étonnant en gymnastique et bien doué pour la musique. Il dessinait en outre sur les marges de ses cahiers des croquis d’un goût si bizarre et d’une si haute fantaisie, que l’éditeur Philippon ne se fit pas prier pour les réunir en album. Ce gamin, qui devait un jour jeter à tous les vents une œuvre immense et remplir le monde de son nom, c’était Gustave Doré.
Je ne suis pas venu parmi vous pour passer la revue de mes contemporains ni pour distribuer des prix aux anciens Charlemagne. La simple nomenclature des hommes, qui depuis cinquante ans ont ajouté à la gloire de cette vieille maison, nous prendrait la journée entière et pourrait s’allonger à votre détriment jusqu’à demain. C’est pourquoi je ne veux parler ni de Paul Albert, notre ami, qui fut un écrivain, un professeur et un conférencier de premier ordre, ni de Maxime-Abel Gaucher qui, sans abandonner sa chaire un seul jour, s’est classé parmi nos critiques les plus subtils et les plus délicats, ni de Duvaux qui, sans y songer, est devenu un beau matin ministre et, ma foi! bon ministre de l’instruction publique; ni de Quinot, ni de Bary, ni de Marguet, ni de Goumy, ni d’Eugène Benoist, le premier latiniste de France; ni de Fustel de Coulanges, l’admirable historien de la cité antique et le digne héritier de Bersot à l’École normale. Je passe sans m’arrêter entre les maîtres de la science comme Debray, les maîtres de l’art médical comme Alfred Fournier, les maîtres du barreau comme Craquelin et Martini, les ingénieurs éminents, tels que Dormoy, Greil, Doniol, Geneste et Cornu.
Et si je parle de Flourens, c’est seulement pour remercier ce digne président de notre Association fraternelle et ses collègues au conseil d’État du décret qui nous a classés parmi les établissements d’utilité publique.
La camaraderie, mes chers enfants, n’est pas une affaire, comme Scribe l’a démontré, sans le croire, dans une de ses comédies les plus plaisantes. Cet homme d’esprit a été toute sa vie le modèle des camarades, et Sainte-Barbe s’en souvient. Ce n’est pas tout que de penser avec plaisir aux compagnons de notre enfance; il faut analyser un sentiment obscur et organiser quelque peu notre fraternité instinctive. L’école est une petite patrie dans la grande; une patrie moins large assurément, mais plus intime. Nous ne lui devons pas notre sang comme à celle qui nous a donné la vie, mais nous lui devons autre chose. Une sorte de parenté intellectuelle et morale nous unit à tous ceux qui se sont assis sur nos bancs, soit avec nous, soit même avant ou après nous. Nous devons quelque déférence à nos aînés du collège, quelque protection à nos cadets, quelque assistance à tous ceux des nôtres qui ont éprouvé la rigueur du sort. On ne songeait guère à tout cela, j’en conviens, quand on avait votre âge, mais nous y avons pensé depuis, et il n’est pas mauvais que vous profitiez un peu de notre expérience. A la distribution des prix de 1840, un philosophe inquiet et malheureux, comme tous ceux qui cherchent la certitude et ne l’ont pas trouvée, Théodore Jouffroy, nous fit entendre un discours admirable qui fut son testament et peut-être son chef-d’œuvre. L’orateur ne s’adressait pas à nous autres bambins; il ne parlait que pour les grands, pour les élèves de mathématiques et de philosophie, qui allaient sortir du collège. Et ce noble esprit leur disait: «Profitez bien des dix années qui s’ouvrent devant vous, car vous entreverrez dans ces dix ans toutes les idées fécondes de votre vie.» Le conseil de Jouffroy était sage et son pronostic était vrai; j’en parle par expérience et je voudrais vous donner à mon tour un avis qui ne vous fût pas inutile. Profitez, mes chers camarades, du temps qui vous reste à passer sur ces bancs où nous nous sommes assis avant vous; profitez-en, non seulement pour faire provision de savoir et d’idées, mais encore et surtout pour faire provision d’amis. Passé un certain âge on fait des connaissances, on se crée des relations, on trouve des protecteurs, des protégés, des collègues, des confrères, des associés, mais l’intimité cordiale, le tutoiement, la confiance entière et désintéressée, le dévouement réciproque à l’épreuve de tous les hasards de la vie, ne se développent qu’ici, dans ce milieu sympathique et chaud où je me suis senti rajeunir pendant quelques minutes au voisinage de vos jeunes cœurs.
ADIEUX A TOURGUENEFF
(1er octobre 1883.)
Ivan Sergiewich, vous avez achevé de souffrir, mais vous n’êtes pas mort tout entier. Votre sang généreux et chaud circule encore dans vos livres; le bien que vous avez fait est gravé sur un métal plus impérissable que l’airain, la reconnaissance des justes. C’est pourquoi nous ne suivons pas votre deuil en pleurant: est-ce qu’on pleure les immortels? Mais nous vous accompagnons avec recueillement comme un hôte aimable et aimé qui part pour un très long voyage. C’est ici, au seuil de Paris, devant cette large porte ouverte sur le nord, que ceux qui s’en vont et ceux qui restent échangent le baiser d’adieu. Cher voyageur, nous n’avons pas besoin d’évoquer votre image pour vous retrouver tel que vous étiez hier. Votre noble figure est présente à tous nos esprits. Nous voyons cette tête puissante portée par de robustes épaules, la barbe et les cheveux blanchis avant le temps par le travail et la douleur, les yeux d’une douceur exquise sous les sourcils olympiens, la bouche souriante et mélancolique à la fois, la physionomie empreinte de finesse et de bonté comme votre génie. Vous avez passé vingt ans parmi nous, presque le tiers de votre vie. Nos arts, notre littérature, nos plaisirs délicats, vous faisaient un besoin de cette villégiature parisienne. Non seulement vous aimiez la France, mais vous l’aimiez élégamment, comme elle prétend être aimée. Elle vous eût adopté avec orgueil si vous l’aviez voulu, mais vous êtes toujours resté fidèle à la Russie et vous avez bien fait, car celui qui n’aime pas sa patrie absolument, aveuglément, bêtement, ne sera jamais que la moitié d’un homme. Vous ne seriez pas si populaire au pays où l’on vous attend, si vous n’aviez été bon patriote. J’ai lu dans les journaux qu’un homme de la caste la plus nombreuse et la plus puissante en tous lieux, la caste des imbéciles, avait dit: «Je ne connais pas Tourgueneff, c’est un Européen et je suis marchand russe.» Ce simple vous logeait trop à l’étroit dans les frontières de l’Europe. C’est à l’humanité tout entière que votre cœur appartenait. Mais la Russie occupait la première place dans vos affections. C’est elle avant tout et surtout que vous avez servie. Je ne sais pas quel rang vous occupiez dans la hiérarchie sociale, si vous êtes né riche ou pauvre, si vous avez rempli quelques emplois, obtenu quelques dignités. Il importe peu, car aux yeux des contemporains, comme aux yeux de la postérité, vous n’êtes et ne serez jamais qu’un auteur de récits. Des récits, c’est bien peu de chose, et le moindre pédant des universités allemandes regarde de son haut ces élucubrations sans conséquence, dignes tout au plus d’amuser le désœuvrement des femmes. Mais lorsque le conteur agile et charmant est par surcroît un écrivain classique, un observateur sagace, un penseur profond, un cœur d’apôtre, il lui arrive quelquefois de se faire une place en dépit des pédants parmi les grands hommes du siècle et les bienfaiteurs du genre humain. Pourquoi le peuple russe vous a-t-il décerné par avance les honneurs qu’un grand politique ou un général victorieux n’oserait même pas rêver? C’est d’abord parce que les races se mirent complaisamment dans les individus qui représentent leur type le plus accompli, et que vous êtes Slave entre les Slaves, un des plus beaux échantillons de cette famille douce et fière, aventureuse et sentimentale, qui n’a pas dit son dernier mot et qui débute à peine depuis le siècle dernier sur le théâtre de l’histoire. C’est que vous avez révélé à elle-même une Russie qui s’ignorait. C’est que la vie du paysan russe, sa misère, son ignorance, sa résignation, sa bonté, ont été signalées pour la première fois à l’intérêt et à la commisération de tous par vos _Mémoires d’un chasseur_. C’est enfin parce que la grande âme d’Alexandre II s’est inspirée de ce petit livre lorsqu’elle a décrété l’abolition du servage et brisé d’un trait de plume une iniquité aussi vieille que le monde. Jamais une œuvre littéraire n’avait obtenu une si haute consécration. Jamais les puissants de ce monde n’avaient si glorieusement affirmé le règne de l’esprit sur la terre. Eh bien! vous allez le revoir, ce grand pays que nous connaissons un peu, grâce à vous. Vous allez traverser en modeste triomphateur les steppes sans limites et les forêts parfumées de résine où plane le coq de bruyère. Les paysans courront à vous comme un vieil ami. Ils feront bien des verstes à pied pour saluer votre passage. Ils se disputeront la joie amère de porter votre cercueil. Ils rentreront dans leurs maisons de bois pour se mettre à genoux devant l’iconostase et recommander à la Vierge et aux saints votre bonne âme. J’aime à penser que la première neige de l’hiver argentera la tombe où vous avez voulu dormir côte à côte avec votre ami Bielinski. Vous étiez friand de la neige et personne ne l’a dépeinte avec autant de tendresse que vous. Quel monument vont-ils vous élever là-bas dans leur reconnaissance ingénieuse? Les grands hommes d’État, vos voisins des frontières de l’Ouest, savent ce qui les attend après la mort. Ils auront des statues de fer supportées par des prisonniers de guerre, des vaincus, des annexés, des malheureux chargés de chaînes. Un petit bout de chaîne brisée sur une table de marbre blanc siérait bien mieux à votre gloire et satisferait, j’en suis sûr, vos modestes ambitions.
Ivan Sergiewich, vous qui nous avez fait connaître et apprécier vos concitoyens, couronnez l’œuvre de votre vie en leur faisant apprécier la France. Dites-leur que l’adversité nous a rendus meilleurs et plus sages, que nous ne sommes plus légers, que nous n’avons jamais été ingrats, que nous savons aimer qui nous aime, servir qui nous sert, et mêler notre sang avec profusion au sang des peuples amis.
DISCOURS PRONONCÉ
A l’inauguration de la statue d’Alexandre Dumas.
(Novembre 1883.)
Cette statue, qui serait d’or massif si tous les lecteurs de Dumas s’étaient cotisés d’un centime, cette statue, messieurs, est celle d’un grand fou qui dans sa belle humeur et son étourdissante gaieté logeait plus de bon sens et de véritable sagesse que nous n’en possédons entre nous tous. C’est l’image d’un irrégulier qui a donné tort à la règle, d’un homme de plaisir qui pourrait servir de modèle à tous les hommes de travail, d’un coureur d’aventures galantes, politiques et guerrières, qui a plus étudié à lui seul que trois abbayes de bénédictins. C’est le portrait d’un prodigue qui, après avoir gaspillé des millions en libéralités de toute sorte, a laissé sans le savoir un héritage de roi. Cette figure rayonnante est celle d’un égoïste qui s’est dévoué toute la vie à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à sa patrie; d’un père faible et débonnaire qui jeta la bride sur le cou de son fils et qui pourtant eut la rare fortune de se voir continué tout vivant par un des hommes les plus illustres et les meilleurs que la France ait jamais applaudis.
Le comité qui a pris l’initiative de cette réunion littéraire et patriotique a bien fait d’y convier la Société des gens de lettres. Je craignais encore, il y a quelques jours, qu’il ne nous eût oubliés, et je ne m’en consolais pas facilement, car Dumas, qui fut un de nos fondateurs avec Hugo, Balzac et tous les grands romanciers du siècle, nous appartient au moins autant qu’à nos honorables amis les auteurs dramatiques. Ses livres seront lus plus longtemps que ses comédies et ses drames ne seront représentés. Durant un siècle et plus, ces beaux récits où l’action ne languit jamais, où le style est limpide et brillant comme le cristal d’une source, où le dialogue pétille comme bois vert sur le feu, feront la joie des jeunes gens, la distraction des vieillards, le repos des travailleurs, la consolation des malades, les délices de tous. J’ai vu des hommes d’un certain âge et passablement occupés, moi par exemple, s’oublier une nuit entière en compagnie du _Chevalier de Maison-Rouge_ ou des _Mohicans de Paris_. J’entends encore quelquefois mes enfants se quereller amicalement parce que l’un n’a pas fini le second volume de _Monte-Cristo_ quand l’autre, qui attend son tour, est arrivé au bout du premier. Et j’en conclus que le bon Dumas n’a rien perdu de sa fraîcheur depuis le temps, hélas! un peu lointain, où il faillit causer la mort d’un de nos camarades. C’était un petit Espagnol, interne à la pension Massin; il avait perdu l’appétit et le sommeil, et se consumait lentement comme tous ceux qui ont le mal du pays. Sarcey, qui était dans sa classe et qui l’avait pris en amitié, lui dit un jour:
«C’est ta mère que tu voudrais voir?
--Non, répondit l’enfant, elle est morte.
--Ton père alors?
--Il me battait.
--Tes frères et sœurs?
--Je n’en ai pas.
--Mais pourquoi donc es-tu si pressé de retourner en Espagne?
--Pour achever un livre que j’ai commencé aux vacances.
--Et qui s’appelle?
--_Los Tres Mosqueteros_.»
Le pauvre enfant, messieurs, avait la nostalgie des _Trois Mousquetaires_. Il ne fut pas difficile à guérir.
Ce n’est pas seulement par son incomparable génie de conteur que Dumas appartient à notre vieille et fraternelle Société; c’est aussi par son caractère, par ses mœurs, ses qualités, ses défauts, ses erreurs même. Nous avons eu parmi nous d’aussi grands écrivains, jamais un type d’homme de lettres aussi parfaitement accompli. Il a fait bien des choses en dehors de son état, par exemple la révolution de 1830 et la conquête des Deux-Siciles; mais on peut dire sans exagération qu’il n’a vécu que pour écrire. Lorsqu’il se plongeait dans l’histoire, c’était, comme un pêcheur de perles, pour en rapporter un roman. Lorsqu’il voyageait en Afrique, en Syrie, au Caucase, en Suisse, en Italie, c’était pour raconter ses voyages. La rencontre la plus vulgaire, la conversation la plus insipide, lui fournissait au moins une page intéressante. Il a nourri des animaux, chiens, chats, singes, tortues, grenouilles, et même un ours, si j’ai bonne mémoire: c’était pour leur prêter de l’esprit. Les femmes ont pris beaucoup de son cœur et fort peu de son temps; je doute que la plus aimée ait eu assez d’empire sur lui pour le détourner du travail, car il n’a cessé de produire que lorsqu’il a cessé de vivre. Et que fût-il advenu, bonté du ciel! si la manne que tout un peuple attendait bouche bée avait fait défaut un seul jour? Rappelez-vous ce temps, cet heureux temps où les grands journaux politiques se disputaient la clientèle à coups de feuilleton, où le Premier-Paris n’était plus pour ainsi dire qu’un hors-d’œuvre, car la France s’intéressait plus vivement à d’Artagnan ou à Edmond Dantès qu’à MM. Duvergier de Hauranne et Guizot. C’était l’âge d’or du roman, le règne de Dumas Ier, qui fut d’ailleurs un bon roi; car il n’abusa du pouvoir que contre les libraires et les éditeurs de journaux, au grand profit de tous ses confrères. En faisant admettre l’esprit à la cote des valeurs mobilières, il servit le prochain autant et plus que lui-même et il améliora largement la condition de l’écrivain. Il la relevait en même temps aux yeux des sots, cette imposante majorité du genre humain, par la magnificence de sa vie et ses largesses sans exemple. Assez longtemps les grands seigneurs avaient humilié les grands talents: Dumas se mit en tête de venger le pauvre Colletet crotté jusqu’à l’échine et tous ceux qui depuis deux siècles ont accepté l’aumône dédaigneuse des princes, des financiers ou des gouvernements. Il fit merveille dans cette voie; peut-être même y poussa-t-il un peu trop loin, car son inexpérience des chiffres le livra quelque temps aux créanciers, aux usuriers et aux huissiers. Mais Dumas n’était pas homme à se troubler pour si peu. Lorsqu’il fut bien certain d’avoir des dettes, il travailla pour ses créanciers, comme il avait travaillé pour ses amis, ses maîtresses et ses parasites. Cela ne le changeait pas beaucoup, car il n’avait pas de besoins personnels, sauf l’encre et le papier. Je me trompe: il lui fallait encore des collaborateurs, et il en a fait une large consommation. Il ne s’en est jamais caché, et d’ailleurs le simple bon sens dit assez qu’un seul homme était incapable d’écrire plus de cent volumes par an. Les envieux et les impuissants lui ont fait un reproche de cette nécessité. Les Mirecourt du temps ont pleuré des larmes de crocodile sur les victimes de sa gloire et de son talent. Il paraît malaisé de plaindre les collaborateurs de Dumas quand on regarde ceux qui ont survécu. Le maître ne leur a pris ni leur argent, car ils sont riches, ni leur réputation, car ils sont célèbres, ni leur mérite, car ils en ont encore et beaucoup. Du reste, ils ne se sont jamais lamentés, tout au contraire. Les plus fiers s’applaudissent, je crois, d’avoir été à si bonne école, et c’est avec une véritable piété que le plus illustre de tous, M. Auguste Maquet, parle toujours de son grand ami. Je ne sais pas dans quelle proportion l’on partageait les fruits du travail commun; il est certain que le crédit de son nom et la supériorité de son style permettaient à Dumas de se faire la part du lion; mais l’empressement avec lequel on recherchait son patronage atteste que ce beau génie n’était pas un génie injuste et malfaisant. Quant à la somme de travail qu’il apportait à la masse, je puis dire avec une sorte de précision ce qu’elle était, car un heureux concours de circonstances m’a permis de surprendre ce grand producteur en flagrant bienfait de collaboration.
C’était au mois de mars 1858, à Marseille. J’allais en Italie, ou du moins je croyais y aller et prendre le bateau de Civita-Vecchia le soir même. Mais, en mettant les pieds sur le quai de la gare, je me sentis soulevé de terre par un colosse superbe et bienveillant qui m’embrassa. Il était venu au-devant d’une femme adorée qu’il n’aimait plus depuis la veille, car il venait tout justement de lui donner une rivale dans son impatience de la revoir. Il l’accueillit d’ailleurs avec la tendresse la plus vive et la plus sincère; puis revenant à moi: «Je te garde, dit-il; tu vas descendre à mon hôtel; nous dînerons ensemble, et je te ferai moi-même une bouillabaisse dont tu te lècheras les doigts; tu viendras ensuite au Gymnase applaudir la première représentation d’un drame qu’ils m’ont forcé d’écrire en trois jours; Clarisse et Jenneval y sont sublimes, et ma petite ingénue, un amour! Mais n’en dis rien devant la dame de Paris.»
Je lui obéis avec joie, comme on obéissait toujours à cet être irrésistible. Sa bouillabaisse fut délicieuse; son drame, intitulé les _Gardes forestiers_, alla aux nues; on offrit sur la scène une couronne d’or à l’auteur; l’orchestre du théâtre vint lui donner une aubade sous les fenêtres de l’hôtel, aux applaudissements du public; il parut au balcon, remercia les musiciens et harangua le peuple; on se rendit ensuite au meilleur restaurant de la ville, où les directeurs du théâtre avaient commandé le souper. La fête se prolongea jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Nous rentrons; je dormais debout. Lui, le géant, était frais et dispos comme un homme qui sort du lit. Il me fit entrer dans sa chambre, alluma devant moi deux bougies neuves sous un réflecteur et me dit:
«Repose-toi, vieillard! Moi, qui n’ai que cinquante-cinq ans, je vais écrire trois feuilletons qui partiront demain, c’est-à-dire aujourd’hui, par le courrier. Si par hasard il me restait un peu de temps, je bâclerais pour Montigny un petit acte dont le scénario me trotte par la tête.»
Je crus qu’il se moquait; mais, en m’éveillant, je trouvai dans la chambre ouverte, où il chantait en faisant sa barbe, trois grands plis destinés à la _Patrie_, au _Journal pour tous_ et à je ne sais quelle autre feuille de Paris; un rouleau de papier à l’adresse de Montigny renfermait le petit acte annoncé, qui était tout bêtement un chef-d’œuvre: l’_Invitation à la valse_.
Il est manifestement impossible à l’homme le mieux doué d’abattre une telle besogne en quelques heures si sa tâche n’a pas été sérieusement préparée soit par lui-même, soit par un autre. Dumas écrivait ses romans de sa main, d’une belle et lumineuse écriture, sur un grand papier azuré et satiné. Mais il en improvisait la broderie sur un fond qui n’était pas improvisé. Je vois encore sur notre table d’hôtel la première version des _Louves de Machecoul_. C’était un fort dossier de papier écolier, coupé en quatre et couvert d’une petite écriture fort nette; une excellente ébauche mise au point par un praticien distingué d’après la maquette originale du maître. Pour en faire un roman de Dumas, il ne restait plus qu’à l’écrire, et Dumas l’écrivait. Il copiait à sa manière, c’est-à-dire en y semant l’esprit à pleines mains, chaque petite feuille de papier blanc sur une grande feuille de papier bleu. Il faisait ainsi pour lui-même ce qu’un autre Dumas fit plus tard avec un désintéressement absolu pour sa noble amie Mme Sand lorsqu’il tira son grand feu d’artifice à travers les quinconces, les charmilles et les plates-bandes du _Marquis de Villemer_.
L’esprit du fils et l’esprit du père seront peut-être un jour le thème d’un parallèle à la Plutarque que je n’entreprendrai point, et pour cause: il y faudrait un demi-siècle de reculée et le savoir d’un lapidaire assez expert pour comparer le Régent au Sancy. J’ai vu des Parisiens qui savaient leur métier de maîtres de maison organiser un concours entre ces deux grands virtuoses; mais c’est en vain qu’on les faisait asseoir à même table; ils s’éteignaient réciproquement et cachaient leur esprit à qui mieux mieux, parce que chacun d’eux avait peur d’en montrer plus que l’autre et qu’ils s’adoraient l’un l’autre jusqu’à l’abnégation.
Dans notre précieuse et trop courte intimité de Marseille, Dumas père m’a dit un jour: «Tu as bien raison d’aimer Alexandre: c’est un être profondément humain, il a le cœur aussi grand que la tête. Laisse faire, si tout va bien, ce garçon-là sera Dieu le Fils.» L’excellent homme savait-il en parlant ainsi qu’il usurpait le trône de Dieu le Père? Peut-être; mais chez Dumas le moi n’était jamais haïssable, parce qu’il était toujours naïf et bon. La bonté entre au moins pour les trois quarts dans le composé turbulent et fumeux de son génie. Sous le brillant écrivain qui ne tardera pas à devenir classique, grâce à la limpidité de son style, on trouve toujours le bon homme et le bon Français. Il aima son pays par-dessus tout, dans le présent et dans le passé, sans rien sacrifier à l’esprit de parti, sans tomber dans les déplorables iniquités de la politique. Nul n’a parlé de Louis XIV avec plus de respect, de Marie-Antoinette avec plus de piété, de Bonaparte avec plus d’admiration que ce républicain déclaré et convaincu. Il a été, concurremment avec Michelet, avec Henri Martin, avec les plus ardents, avec les plus austères, un vulgarisateur de notre histoire. C’est ainsi qu’il a mérité l’amère faveur du destin qui l’a fait mourir à la fin de l’Année terrible, l’a retranché de la France en même temps que l’Alsace et la Lorraine, et l’a enseveli comme un héros vaincu dans le drapeau national en deuil. Sa gloire littéraire est surtout, avant tout, une gloire patriotique; aussi voyons-nous sa statue, la première qu’un simple romancier ait obtenue en France, rassembler autour d’elle l’élite de tous les partis.
Ce libre-penseur, qui était d’ailleurs un spiritualiste convaincu, respectait religieusement la foi d’autrui; ce bon vivant, ce joyeux compagnon, n’a propagé que les bons principes, il n’a prêché que la saine morale: aussi voyons-nous les fidèles de toutes les communions, les philosophes de toutes les écoles absoudre unanimement les écarts véniels de sa vie et de sa plume. Enfin, cet écrivain fougueux, puissant, irrésistible comme un torrent débordé, ne fit jamais œuvre de haine ou de vengeance; il fut clément et généreux envers ses pires ennemis; aussi n’a-t-il laissé ici-bas que des amis. Le champ de l’avenir est le patrimoine des bons. Telle est, messieurs, la moralité de cette cérémonie.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
De Pontoise à Stamboul 1 Le grain de plomb 145 Dans les ruines 169 Les œufs de Pâques 191 Le jardin de mon grand-père 201 Au petit Trianon 219 Quatre discours 239
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
Coulommiers.--Typog. PAUL BRODARD et Cie.