IL MOURUT AU CHATEAU DE CRAON
LE 10 MARS 1754.
Pendant que la vie s'écoulait paisible et douce à la cour de Lunéville, Voltaire avait éprouvé de singuliers déboires.
La dernière fois qu'il avait donné signe de vie à ses anciens amis, il se trouvait encore auprès de Frédéric et il racontait complaisamment les louanges et les honneurs insignes dont son hôte couronné l'accablait. Depuis, la situation était bien changée. Frédéric et Voltaire avaient les caractères les moins faits pour s'accorder; ils s'étaient assez vite heurtés, à l'amour avait succédé la haine, et une haine d'autant plus violente qu'on s'était davantage aimé. Puis était arrivée la séparation, le départ, ensuite les accusations basses et les procédés infâmes. Faut-il rappeler l'arrestation de Voltaire et de sa nièce à Francfort, le pillage de leurs bagages par les estafiers de Frédéric, la fureur effroyable du patriarche et ses plaintes à l'univers entier?
Après cette douloureuse mésaventure, Voltaire passa trois semaines à Mayence, à sécher ses habits mouillés par le «naufrage», puis le 28 juillet il partit pour Mannheim, chez l'électeur palatin. Le 15 août, il était à Rastadt et le lendemain à Strasbourg. Il y retrouva une de ses anciennes interprètes de Lunéville, la belle comtesse de Lutzelbourg, qui lui fit l'accueil le plus empressé.
La situation de Voltaire est des plus singulières; on sent qu'il avance à pas comptés, qu'il n'ose pas rentrer en France ou tout au moins s'éloigner de la frontière, de façon, à la moindre alerte, à pouvoir échapper à ses persécuteurs: en même temps il tâte le terrain de tous côtés, il voudrait bien trouver un asile, posséder enfin un abri où reposer sa tête; cette vie éternellement errante, exposée aux caprices des hôtes chez lesquels il réside, lui est devenue odieuse; il a assez de l'hospitalité, même royale.
Il possédait une rente viagère sur un bien du duc de Wurtemberg, à Harbourg, près de Neuf-Brisach; un instant il pensa à se faire bâtir un asile sur ce terrain: en même temps il négociait avec Mme de Lutzelbourg l'achat du château de feu son frère, à _Ober-ker-Ghein_; il lui promettait même un petit quatrain comme pot-de-vin si elle réussissait dans sa négociation; d'un autre côté, d'Argental lui proposait l'acquisition du château de Sainte-Payaie, à quatre lieues d'Auxerre.
Le 2 octobre, Voltaire quitta Strasbourg pour venir à Colmar, et se trouver ainsi plus près des domaines du duc de Wurtemberg. A ce moment le fameux libraire de la Haye, Jean Néaulme, publiait l'_Histoire universelle_ sous le nom même de Voltaire. Le philosophe a beau protester que cette histoire n'est pas de lui, qu'on a abusé de son nom, que la publication est tronquée, falsifiée, etc., personne ne croit à ses dénégations et le scandale est grand. Effrayé, Voltaire écrit une lettre attendrissante à Mme de Pompadour pour se disculper; mais la marquise lui répond séchement que le Roi ne veut pas de lui à Paris et qu'il ait à en rester éloigné.
Cette dure réplique était aussi menaçante pour le présent que pour l'avenir, mais comme il ne fallait à aucun prix passer pour un homme en disgrâce, Voltaire n'hésite pas à écrire à ses innombrables correspondants que ce sont les bontés de la Cour de Versailles qui lui ont fait quitter la Prusse, qui l'ont rappelé en France, dont sa santé seule le tient éloigné.
La réponse de Mme de Pompadour, qu'il crut dictée par les jésuites, inspira à l'exilé les plus graves inquiétudes. La Compagnie de Jésus jouissait en Alsace d'une influence considérable. Le philosophe s'imagina qu'il ne s'y trouvait pas en sûreté. Il lui vint alors une autre idée qui peut-être allait le tirer d'embarras.
Colmar était près de la Lorraine. N'était-ce pas bien tentant de voir si, par hasard, on ne l'accueillerait pas avec joie dans ce pays dont il avait fait les délices quelques années auparavant? Mais à qui s'adresser?
Il y avait un homme très influent sur l'esprit du Roi et qui avait toujours fait au philosophe une guerre acharnée, c'était le Père de Menoux. Si le jésuite avait adouci son opposition et manifestait des sentiments meilleurs, il n'y avait plus d'obstacle. Voltaire pouvait hardiment se présenter, il était sûr de trouver à Lunéville un bienveillant accueil.
Prenant prétexte de difficultés soi-disant soulevées par un jésuite de Colmar nommé Mérat, Voltaire écrit donc au Père de Menoux pour lui demander son appui, et en même temps il lui décoche les plus délicates flatteries ainsi qu'à la Société à laquelle il a l'honneur d'appartenir.
«Colmar, 17 février 1754.
«Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révérend Père, d'un homme qui se souviendra de vous toute sa vie. Cette vie est bientôt finie. J'étais venu à Colmar pour arranger un bien assez considérable que j'ai dans les environs de cette ville. Il y a trois mois que je suis dans mon lit.
«Les personnes les plus considérables de la ville m'ont averti que je n'avais pas à me louer des procédés du Père Mérat, que je crois envoyé ici par vous. S'il y avait quelqu'un au monde dont je puisse espérer de la consolation, ce serait d'un de vos Pères et de vos amis que j'aurais dû l'attendre. Je l'espérais d'autant plus que vous savez combien j'ai toujours été attaché à votre société et à votre personne..... Il aurait dû bien plutôt me venir voir dans ma maladie et exercer envers moi un zèle charitable.....
«Je suis persuadé que votre prudence et votre esprit de conciliation préviendront les suites désagréables de cette petite affaire; le Père Mérat comprendra aisément qu'une bouche chargée d'annoncer la parole de Dieu ne doit pas être la trompette de la calomnie... et que des démarches peu mesurées ne pourront inspirer ici que de l'aversion pour une société respectable, qui m'est chère, et qui ne devrait point avoir d'ennemis; je vous supplie de lui écrire.»
Si Voltaire avait eu la naïveté de croire que son long exil avait pu ramener le jésuite à de meilleurs sentiments, la réponse qu'il en reçut dut singulièrement le désabuser. Il était impossible de se moquer de lui de façon plus impertinente:
«Nancy, 23 février 1754.
«Je suis flatté, Monsieur, de l'honneur de votre souvenir.
«L'état de votre santé me touche et m'alarme.
«Ce que vous me mandez du Père Mérat me surprend d'autant plus que, pendant deux ans que je l'ai vu ici, il s'est toujours comporté en homme sage et modéré. Depuis qu'il n'est plus de ma communauté je n'ai plus aucune autorité sur lui. Je vais pourtant lui écrire..... Peut-être vous a-t-on fait des rapports peu fidèles.....
«De bonne foi, Monsieur, comment voulez-vous que des gens dévoués comme nous à la religion se taisent toujours, quand ils entendent attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la plus sacrée et la plus salutaire?..... Je me suis toujours étonné qu'un aussi grand homme que vous, qui a tant d'admirateurs, n'ait pas encore trouvé un ami; si vous m'aviez cru, vous vous seriez épargné cette foule de chagrins qui ont troublé la gloire et la douceur de vos jours.....
«Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime!...»
La réponse du Révérend Père ne laissait à Voltaire aucun doute sur l'accueil qui l'attendait en Lorraine; il comprit et n'insista pas.
Mais il lui restait à éprouver une dernière amertume. Le Père de Menoux, non content de l'avoir persiflé, eut encore la cruauté de publier leur correspondance, «ce qu'ils s'étaient écrit dans le secret d'un commerce particulier, ce qui doit être une chose sacrée entre honnêtes gens», s'écrie le philosophe, indigné d'un procédé qui le couvrait de ridicule.
Bien que cette déconvenue ait décidé Voltaire à renoncer à des projets qui un instant lui avaient paru réalisables, cependant, comme on ne sait ce qui peut arriver et que mieux vaut toujours ménager l'avenir, chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il se rappelle au souvenir de ses anciens amis et il proclame les sentiments très tendres qu'il a gardés pour eux.
En juillet, il est installé à Plombières, «cet antre pierreux» qu'il avait juré de ne jamais revoir, et c'est de là qu'il écrit à Panpan:
«Plombières, 19 juillet 1754.
«Mon cher Pan Pan, Mlle de Francinetti vient de mourir subitement pendant qu'on dansait à deux pas de chez elle, et on n'a pas cessé de danser? Qui se flatte de laisser un vide dans le monde et d'être regretté, a tort..... Elle m'avait montré une lettre de vous dont je vous dois des remerciements; j'ai vu que vous souhaitiez de revoir votre ancien ami. Vous parliez dans cette lettre des bontés que Mme de Boufflers et M. de Croix veulent bien me conserver. Je vous supplie de leur dire combien j'en suis touché, et à quel point je désirerais leur faire encore ma cour; mais ma santé désespérée et mes affaires me rappellent à Colmar, où j'ai quelque bien qu'il faut arranger.
«Adieu, mon ancien; votre belle âme et votre esprit me seront toujours bien chers, et vous devez toujours me compter parmi vos vrais amis.»
L'année suivante, le philosophe a enfin trouvé l'asile si laborieusement cherché, il s'est établi aux _Délices_ près de Genève, il y goûte un repos bien gagné. C'est là qu'il reçoit une requête de Panpan. Le lecteur du Roi n'a pas pris son parti de l'échec relatif des _Engagements indiscrets_; il veut tenter de nouveau la fortune et faire reprendre sa pièce; comme cette fois il n'a plus confiance en Mme de Graffigny, il prie Voltaire lui-même de le recommander aux Comédiens français.
Le philosophe lui répond:
«Aux Délices, 26 juillet 1755.
«Mon très cher Pan Pan, votre souvenir ajoute un nouvel agrément à la douceur de ma retraite. Je vous prie de remercier de ma part la très bonne compagnie que vous dites ne m'avoir pas oublié. Si j'étais d'une assez bonne santé pour voyager encore, je sens que je ferais bien volontiers un tour en Lorraine. Mais je prendrais trop mal mon temps lorsque vous en partez.
«Je suis bien loin actuellement de songer à des comédies, mais faites-moi savoir le titre de la vôtre; j'écrirai un petit mot à l'aréopage... trop heureux de vous procurer des plaisirs que je ne peux partager.
«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers.
«Je vous embrasse tendrement.
«V.»
Puisque Voltaire a tant de bonne volonté pour son ancien ami, pourquoi Panpan ne se montrerait-il pas indiscret; deux mois plus tard il écrit de nouveau au philosophe; cette fois il sollicite ses entrées à la Comédie, et il obtient encore gain de cause.
«Aux Délices, 18 septembre 1755.
«Je peux, mon cher Pan Pan, vous prêter quelque triste élégie, quelque épître chagrine; cela convient à un malade; mais pour des comédies, faites-en, vous qui parlez bien et qui êtes jeune et gai.
«Voyez si vous vous contenterez d'un billet aux comédiens pour vous donner votre entrée. Il se peut qu'ils aient cette complaisance pour moi, et je risquerais volontiers ma requête pour vous obliger: comme je leur ai donné quelques pièces gratis, et en dernier lieu des _Magots chinois_, j'ai quelque droit de leur demander des faveurs, surtout quand ce sera pour un homme aussi aimable que vous.
«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers, et à quiconque daigne se souvenir de moi à Lunéville.
«V.»
Panpan mit ses projets à exécution, il se rendit à Paris, eut la joie de retrouver sa vieille amie Mme de Graffigny; il se lança dans la société littéraire, se lia avec Mlle Quinault, mais, en dépit de toutes les influences, les Comédiens français se montrèrent impitoyables, et il revint en Lorraine sans avoir eu la satisfaction de voir jouer _les Engagements indiscrets_.