DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE PREMIER.
DES VOYELLES.
Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en latin?--Absence de diphthongues dans le premier âge de notre langue.--_AI_, _AU_,--_AO_,--_EI_,--_EU_.
Les Grecs n'avaient pas de diphthongues: _græcis nulla est diphthongus_, dit Th. de Bèze. (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 41)
Nous possédons trop peu de renseignements sur la prononciation des Latins pour oser décider s'ils avaient ou non des diphthongues; plusieurs indices se réunissent pour faire croire le contraire. Convenons d'abord de ce que nous entendons par diphthongue: c'est un groupe de deux voyelles écrites, que le langage confond en une seule voix.
D'après cette définition, le son _ou_ des Latins n'est point une diphthongue, car il était figuré par un seul signe _u_; de plus, ce son était bref: _Dominus_, _Deus_, _meus_.
_Au_, selon toute apparence, sonnait _av_ ou _af_; c'était la valeur du digamma éolique.
_Æ_, dans Ennius, dans Lucile, Lucrèce, etc., sonne _aï_ par diérèse:
Et micat interdum _flammaï_ fervidus ardor... Ut nunc montibus e magnis decursus _aquaï_... Sustineat corpus tenuissima vis _animaï_...
Et lors même que les deux voyelles ne comptèrent plus que pour une syllabe, elles sonnaient encore distinctement, et la diphthongue accomplie pour l'oeil n'était pas tout à fait admise par l'oreille; cela résulte invinciblement d'un passage où Varron note la mauvaise prononciation des paysans, qui, pour _mæsius_ par _æ_, prononçaient par _e_ simple _mesius_, et de même _hedus_ pour _hædus_. (_De Ling. lat._ lib. VI, ad fin.)
Festus observe également que les paysans ne prononcent pas les diphthongues, disant, par exemple, _orum_ pour _aurum_ (_aou-roum_).
Enfin Cicéron, au troisième livre de l'Orateur, reprend Cotta qui supprimait l'_i_ et ne faisait entendre que l'_e_ dans les mots autrefois écrits par _ei_, comme _leiber_, _leibertas_.
Il paraît donc bien clair que la diphthongue, chez les Romains, n'était que la réunion rapide de deux voyelles en une seule syllabe. Et c'est ainsi qu'elle existe toujours en italien:
_Chiudiam_ l'orecchie al dolce canto e rio.
(_Gerus._, XV, 57.)
Ed _impaurita_ al suon, fuggendo e ratia...
(_Ibid._, st. 49.)
Il en était de même en français, avec cette différence que les deux voyelles comptaient pour deux syllabes. En d'autres termes, toutes les voyelles sonnaient isolément; les diphthongues étaient inconnues.
D'après la définition que nous en avons donnée, nous ne compterons pas comme diphthongues les sons _au_, _eu_, _ou_, très-fréquents dans le langage, mais que l'écriture ne peignait pas comme aujourd'hui, n'y employant alors qu'une seule voyelle. _Au_, _eu_, _ou_, résultaient des notations _al_, _el_, _ol_, suivies d'une consonne; _ou_ s'écrivait encore _u_. Il n'y a pas là de diphthongue.
Le passage de Varron nous montre que nous prononçons très-mal le mot _ætas_, en disant comme les paysans latins, _étas_. La prononciation légitime est celle des Italiens et des Allemands, qui disent _aétas_. Cet _aétas_ vous donne sur-le-champ l'origine du vieux mot _Aé_, aujourd'hui modifié en _âge_.
Benoît de Sainte-More nous dit que le duc Robert demeurait à Rouen,
Pleins de vieillesce et plein d'_aé_, Dunt le cors a fraint e quassé.
(_Chron. des ducs de Normandie_, v. 8180.)
Seignors, fait il, biens est dreiz Que tuit communaument sacheiz, Pur quei ci sommes assemblé: Mult est li dux de grant _aé_.
(_Ibid._, v. 8116.)
Ains ne l'aimai nul jour de mon _aé_.
(_Garin._)
Il a dit coiement et en a mult juré Qu'il n'en demourroit ja au jor de son _aé_.
(_Chron. de Duguesclin._)
_Aé_ était par apocope d'_ætas_. Par la suite des temps, l'_é_ est devenu muet; on a intercalé un _g_ euphonique, et nous avons _âge_, dont l'accent circonflexe rappelle encore de loin la diphthongue d'_ætas_.
AI, AU.
On écrivait _trair_, _oir_, _maistre_, _veoir_, et l'on prononçait _trahir_, _ouïr_, _ma-ïstre_ (_magister_), _vé-oir_. C'est une inconséquence moderne de dire _trahir_ et _traître_; l'ancienne langue prononçait _traï-tre_ ou _trahitre_; _trahison_ a été mieux conservé.
Un écolier à qui vous présenterez le mot _laicus_, le lira naturellement en trois syllabes; les Français écrivaient aussi _laic_, et prononçaient, selon l'occurrence du mot suivant, _laï_ ou _laïque_; frère _laï_;--_laïque_ ou sacré. On dit aujourd'hui, avec une double forme écrite et parlée,--_un laïque_ et _frère lai_:
Car dans ces dîmes de rebut Les _lais_ trouvaient encore à frire.
(_La Fontaine._)
Cela est aussi peu judicieux que _haïr_ et je _hais_. Jadis la diérèse était constante: _haine_ sonnait _haïne_, sans qu'il fût besoin d'indication particulière.
Et encore au XVIe siècle, qui est l'époque où l'on se mit à bouleverser la langue, on maintenait _je haïs_. Joachim du Bellay fut un des premiers à se permettre _je hais_:
Je _hay_ les biens que l'on adore, Je hay les honneurs qui perissent.
De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs élèves de Marot, Charles Fontaine:--«La première personne du verbe _haïr_, que tu fais monosyllabe, est de deux syllabes divisées, sans diphthongue, comme il appert par le participe et l'infinitif qui sont divisés, et ainsi par tous les temps et personnes» (_Quintil. Horatian._)
· · ·
Par la même raison, _au_ sonnait _a-ü_. _Caoir_ ou _chaoir_ de _cadere_, faisait au participe _caut_, ou _chaut_; c'est-à-dire _kaüt_. C'est ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard:--«E por ce Deu creat il les hommes,... ki restorassent les murs de Jerusalem, ki _chaut_[37] estoient.» (P. 524.)
[37] Le nom bien connu d'une danse obscène signifie _la chute_.
Carles cancelet; por poi qu'il n'est _caut_; Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne _vencut_.
(_Chanson de Roland_, st. 263.)
«Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tombé, etc.»
Le tréma est, comme les accents, d'invention très-moderne. Observons que tous ces signes extérieurs imaginés pour maintenir la prononciation, en ont au contraire hâté la ruine, en poussant à l'oubli des conventions d'orthographe qui la régissaient autrefois. Ces signes inspiraient une sécurité trompeuse: où l'on ne les voyait pas, on a mal prononcé; et comme rien n'est plus vite omis ou ajouté, le mauvais usage s'est substitué facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont évité cet inconvénient: ils continuent à dire _chaü_ et je _haïs_.
Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorité privée, décida qu'il fallait dire _je hais_ et _nous haïssons_. Il devait au moins autoriser la forme usitée alors en province, _nous hayons_, _vous hayez_, _ils hayent_, cela eût été conséquent; mais il semble que ce redouté Vaugelas se soit plu à faire éclater sa toute-puissance dans l'inconséquence de sa décision; pareil à ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes à choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent aucune loi supérieure à leur volonté, non pas même le sens commun.
Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe siècle était une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'_usage_, sans distinguer le bon du mauvais par l'étude des origines. Les autorités ordinairement invoquées par Ménage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le reste: «J'ai dit dans mon _Jardinier_... J'ai écrit dans mon _Oiseleur_... dans mon éclogue de _Christine_... dans mes _Origines_, etc.» Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en réfère de temps à autre; mais pas beaucoup: cela se borne à peu près à Rabelais et au dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'île de _Chypre_; Ménage lui résiste hardiment, parce que Nicod dit l'île de _Cypre_. Il se rallie à Nicod. Mais les dames disent de la poudre de _Chypre_, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour être avec les dames sans être avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la galanterie, qui sera le vainqueur? Ménage trouve un moyen le plus simple du monde de tout concilier:--«Je dirais donc l'_île de Cypre_ et _de la poudre de Chypre_.» (_Observ._, p. 290.) Il n'a pas cédé!
Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir _Mandore_, sorte de luth, de _Pandore_, en changeant _P_ en _M_, étymologie au moins aussi plaisante que celle d'_Alfana_, dérivé d'_Equus_. La difficulté ne serait pas plus grande à tirer _Pandore_ de _Mandore_, en changeant _M_ en _P_.
Le XIIe siècle, serrant de près l'étymologie latine, avait fait de _adorare_, _aurer_;--de _adornare_, _aurner_;--de _aperire_, _auverir_;--d'_adjuvare_, _aidier_;--d'_adumbrare_, _aumbrer_, et _aumbremens_;--d'_adunare_, _auner_. Prononcez tous ces mots avec la diérèse.
--«Et ço requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient que mis sires entred al temple Remon pur _aurer_; e s'il se apuit sur mei, si je _aur_ al temple Remon quant mis sires i _aurrad_.» (IVe liv. des _Rois_, p. 364.)
C'est-à-dire: «Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce péché, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon quand mon seigneur y adorera.»
--«Et Atalie la felenesse reine et li suen ourent mult destruit le temple Nostre Signur, et de riches _aurnemenz_ del temple aveient honured la mahumerie Baalim.»
«Et des riches ornements du temple avaient honoré la mosquée de Baal.»
Elisée--«Refist ses uraisuns, que nostre sires _auverist_ lur oils.»--«Ouvrît leurs yeux.»
--«Les _aumbremenz_ des arbres ki furent el munt cuntre Jerusalem... Li reis fist detrenchier les _aumbremenz_.» (_Rois_, p. 428.)
«Les ombrages d'arbres sur la montagne... Le roi fit supprimer les ombrages...»
La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne permettent pas le doute: Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant:
... Salvez seiez de Deu Li glorius que devum _aurer_,
(_Ch. de Roland_, st. 52.)
«Le glorieux que devons _a-ourer_, adorer.»
Demain soit nostre gent armee, Et soit es cans nostre _aünee_.
(_Partonop._, v. 2883.)
«Et soit aux champs notre assemblée.»
La gent faee s'aünent environ.
(_Guillaume d'Orange._)
«Les fées s'assemblent aux environs.»
Son umbre (dont suis effreie) _Aümbrout_ tote Normandie.
(Benoît de Sainte-More, v. 31501.)
«Ombrageait toute Normandie.»
Apres, vout Deu le munt former E les elemenz diviser; E quant il out tuit _aorné_...
(_Ibid._, 23767.)
Mult quida bien certainement Que de la doloreuse perte Li fust grant honur _aoverte_.
(_Ibid._, v. 12830.)
Tous les mots de notre langue primitive sont tirés du latin, la plupart avec une syncope, ou du moins la suppression d'une consonne. _Adjuvare_, par exemple, et _adjutorium_, laissaient tomber leur _d_ dans le trajet: _aïder_, _aïe_, _aïue_, qui sont devenus _aide_ et _aider_:
Ah! dist il, tres orde _traïtre_, M'es tu ja venue ferir?... Mes si m'_aïst_ sainz esperiz, Je te ferai male nuit traire.
(_De sire Hains et dame Anieuse_, v. 180.)
Se m'_aïst_ Diex et sainte croix.
(_Les Braies au Cordelier_, v. 170.)
Armees lor sunt bien _aïes_, E tote lor granz compaignies.
(Benoît de Sainte-More, v. 21261.)
«Les armées leur font bonne aide.»
D'autres fois _aiues_, ou plutôt _ajues_:
Car il est reis de grant puissance, D'autres _ajues_ que de France.
(_Ibid._, v. 21137.)
Il n'aveient mais defense, Conseil, _ajue_, ne despense[38].
(_Ibid._, v. 2603.)
[38] _Aveient_ est ici de trois syllabes, _a-vei-ent_, probablement avec un _v_ euphonique intercalaire devant la troisième. _Avoient_, dissyllabe, qu'on rencontre de très-bonne heure, n'infirme point ce que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c'est déjà une forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin, est _avevoient_, _habebant_.
«Ils n'avaient davantage (_ma-ïs_, _magis_) défense, conseil, aide, ni de quoi dépenser.»
On voit, par cet exemple, que _mais_, originairement, retenait le sens et la mesure de _magis_, d'où il dérive. Le passage suivant, de Villon, nous montre le même emploi de _mais_ à la fin du XVe siècle:
Si tu n'as tant que Jaques Coeur, Mieux vaut vivre sous gros bureaux Pauvre, qu'avoir esté seigneur, Et pourir sous riches tombeaux. Qu'avoir esté seigneur!... Que dis? Seigneur!... helas! l'est-il _mais_?...
(_Le Grand Testament._)
_L'est-il ma-ïs_, l'est-il plus, l'est-il encore?
Le sens originel, non la mesure de _mais_, se conserve dans la locution, _n'en pouvoir mais_; c'est-à-dire, n'y pouvoir davantage: _non posse magis_. C'est une espèce d'ellipse, comme si l'on disait: Vous voyez qu'il n'en peut rien; eh bien! _il n'en peut mais_.
AO.
LAON était toujours de deux syllabes. Les quatre fils Aymon, envoyés par leur père, se présentent à la cour de Charlemagne; et Richard, le plus hardi des quatre, demande au grand empereur de les équiper et de les armer chevaliers. Charlemagne, enchanté de leur bonne mine et de leur tournure, y consent:
A un lundi matin, en bel establison, Les adouba le roy de France et de _Laon_.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 244.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et quant Renaut la vit (_sa mère_) de tel condicion, Qui li eust doné la cité de _Laon_, Ne se tenist il point en icelle saison Qu'il n'eust souspiré.
(_Ibid._, v. 513.)
On écrivait aussi _Loon_, _mont Loon_ (peut-être avec une consonne euphonique intercalaire), comme _poon_ pour _paon_:
Au manger ont maint _poon_ et maint cine.
(_Aubri le Bourg._, Bekker, p. 152.)
Asez i ont e claret et vin viez, _Poons_ pevrez et capons et dainsiez.
(_Ibid._)
«Il y eut au repas assez de vin clairet et vieux, paons poivrés (épicés), chapons et venaison.»
PAOUR, de _pavor_, aujourd'hui resserré en une seule syllabe, en faisait deux:
En tremblant de _paour_ s'aventure a contée.
(_Le Dit du Buef._)
TAON, AOUST, FAON, SAOUL, se prononçaient de même par diérèse:
Oncques vache que point _tahons_ Ne vi si galoper par chaut Comme Galestrot va le saut.
(_De Constant Duhamel._)
«Jamais je ne vis dans la chaleur vache piquée d'un taon galoper en sautant comme fait Galestrot.»
Un roncinet de povre coust Qu'il avoit tret devant l'_aoust_.
(_Des deux chevaux_, Barb., II, 63.)
Ce fut a la foire d'_aoust_ Que sire Reniers de Dissise Se partit de dame Phelise.
(_La Bourse pleine de sens_, v. 74.)
On prononçait en trois syllabes la _mi-août_:
Et lor dist qu'a la _mi aoust_ Soient apareillie quoy qu'il coust.
(_R. de Coucy_, v. 6955.)
_Mi-oût_, comme le prescrit l'Académie, n'est guère plus harmonieux que _mi-août_. Ce n'était pas la peine de changer la coutume.
Les oiseaux, aussi les poissons, Qui sont moult beaux a regarder, Savent bien mes regles garder: Tous _faonnent_ a leurs usages, Et font honneur a leurs lignages.
(_Roman de la Rose._)
Un moine de Saint-Acheul, voulant troquer un cheval maigre contre celui d'un paysan qui passait, fait l'éloge de sa bête. Il ne faut pas, dit-il, s'en rapporter aux apparences:
Encore soit il povre et maigres, S'est il plus vaillans et plus aigres Que tel que l'on vendroit cent sous. Mais il ne fu pieça _saous_.
(_Des deux chevaux_)
Au XVIe siècle, nous retrouvons tous ces mots resserrés d'une syllabe; la synérèse est consommée, la diphthongue existe. On écrit _ouvrir_, _ombreux_, _orner_, etc. Si quelquefois on veut bien encore figurer l'_a_ sur le papier, c'est pure complaisance:--«Nous l'escrivons encore en _saoler_, _aorner_, là où il n'est nulle mémoire de l'_a_ en la prononciation.» (Meygret, _de l'Escriture françoise_.)
Ou bien nous rencontrons dès cette époque les inconséquences dont fourmille notre langue actuelle.--«Nous prononçons _pan_ et _fan_, dit Théodore de Bèze; mais pour le verbe _faonner_, la diphthongue _ao_ subsiste dans la prononciation comme dans l'écriture.» (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 43.)
L'Académie, aujourd'hui, prescrit de dire _fan_ et _fanner_; quelque grammairien y trouvera l'inconvénient d'une équivoque avec _faner un pré_.
A quelle époque commença-t-on de prononcer comme nous faisons aujourd'hui les mots _paon_, _aoust_, etc.? Ce doit être vers la fin du XVe siècle. Voici ma raison: dans les _Chroniques de Normandie_, on lit que Richard sans Peur rencontra la nuit, dans une forêt, une étrange assemblée de gens établis sur un grand drap; c'était la Mesnie Hellequin. Richard saute sur le tapis, questionne le chef: Nous allons en Palestine combattre les Sarrasins et âmes damnées, pour notre pénitence faire.--Il y veut aller aussi. On part sur le tapis volant, comme dans les _Mille et une Nuits_. Au bout d'un temps, Richard entend une clochette: Qu'est cela?--C'est matines qui sonnent à Sainte-Catherine du mont Sinaï. Richard, comme dévot, veut descendre pour assister aux matines; le roi de la Mesnie lui donne à tenir un _pan_ du tapis:
«Lors le roi dist au duc Richard: Tenez ce _paon_ de drap, et ne laissez point que vous ne soyez dessus; et allez à l'esglise prier pour nous, et puis au retourner nous vous revendrons querir. Lors vint le duc Richard atout son _paon_ de drap, et entra dans l'esglise de Sainte-Katherine du mont Sinaï, etc.» (Chap. VII, feuille signée _Eiii_.)
On voit, par l'orthographe de ce texte, que dès lors la prononciation confondait le _paon_, oiseau, avec un _pan_ de drap. Or, l'impression de ces chroniques est datée de Rouen, le quatorzième jour de mai 1487.
EI.
La mesure démontre qu'il faut prononcer _ei_ par diérèse dans une foule de cas.
Le prétérit de _facio_, _feci_, était traduit par _je feis_, _fé-is_, en deux syllabes:
Mes miex l'en aime et miex l'en veut Que il ne _feist_ onques mes.
(_Le lai d'Aristote._)
«Mais il l'en aime mieux et lui en veut plus de bien qu'il ne fit jamais.»
Une femme enceinte désire savoir si elle aura un garçon ou une fille; on lui enseigne un moyen de le découvrir:
Si m'enseigna l'on a aler Entor le mostier sans parler Trois tors, dire trois patenostres En l'onor Dieu et ses apostres; Une fosse au talon _feisse_, Et par trois jors y revenisse.
(Rutebeuf, _De la Dame qui feit trois tors entor le moustier_.)
«On me conseilla de faire, sans parler, trois fois le tour de l'église, dire trois patenôtres, et creuser avec mon talon une petite fosse, où je reviendrais pendant trois jours.»
MEISME, par syncope de _medesimo_, _meme_, est toujours de trois syllabes:
Li baron montent, si ont le cri levé; Kalles _meisme_ sor un mulet monté...
(_Introd. à la ch. de Roland_, p. XXI.)
Rutebeuf décrit une noce somptueuse: j'y étais moi-même, dit-il, et depuis je n'en ai pas revu une pareille:
Je _meismes_ qui y estoie Ne vi piesa si bele faire.
(_De Charlot le Juif._)
VEIR (_videre_) est dissyllabe:
A ces paroles le porent bien _veir_; Les destriers brochent, si sont alé ferir.
(_La Desconfite de Roncevaux._)
Nous pouvons bien, dit Corsabrine, allié de Marsile, soutenir cette bataille. De ceux de France vous en verrez peu demeurer: c'est aujourd'hui qu'il leur faut mourir; Charlemagne ne pourra jamais les sauver:
Ceste bataille bien la poons soffrir. De ceuz de France i poez po _veir_: Hui est li jors qu'il les covient morir, Que jamais Charles n'es porra garantir.
(_Introd. du Roland_, p. LVI.)
Sur la tombe de Begon de Belin fut gravé ce vers: Il fut le meilleur qui onques monta destrier:
La lettre dist qu'il ont desor lui mis: Ce fust li mieuldres qui sor destrier _seist_.
(_Garin_, II, p. 272.)
EU.
Dans l'origine, on prononçait toujours avec la diérèse, _é-u_.
Le vilain du dit de _Merlin Mellot_ se vante à sa femme d'avoir à sa disposition un trésor.--Et où le prendras-tu?
Au bout de cest courtil, droit dessous un _seur_[39] (C'est un arbre qui est en septembre _meur_). --Devant que le verrai ne serai _asseur_, Lors prirent pic et houe pour querir leur _eur_.
(Jubinal, _Nouv. Recueil_, I, 131.)
[39] Un _séyu_, un _sureau_, en picard.
«Au bout du jardin, droit dessous un sureau (c'est un arbre qui mûrit en septembre.)--Jusqu'à ce que je l'aie vu, je n'en serai pas certaine. Alors ils prirent pic et houe pour chercher leur bonheur.»
Prononcez _séu_,--_méu_,--_asséu_,--_éu_. Cette forme serre de plus près le latin _securus_, _maturus_.
C'est surtout pour le participe passé passif en _u_ que cette diérèse est essentielle à observer. Je ne crains pas, vu l'importance de la remarque, de répéter ici ce que j'ai dit plus haut à l'article du _v_ euphonique. Quantité de verbes, par suite de la synérèse, c'est-à-dire, de la fusion de deux voyelles en une, ont perdu une syllabe au participe passé passif, et ainsi présentent une irrégularité; mais cette irrégularité est toute moderne. Autrefois _savoir_ faisait _sé-u_; _recevoir_, _recé-u_; _apercevoir_, _apercé-u_; _véoir_, _vé-u_; _avoir_, _é-u_; etc.:
Trop par _éüs_ le cuer hardi[40] Quand tu devant moi feru l'as... Et quand j'ai _béü_ et mangié.
(_Le Dit du Buffet_, Barb., II, 164, 165.)
[40] Réunissez _parhardi_. _Par_, comme le per des Latins, communiquait à l'adjectif au positif la force du superlatif. Voyez, dans la troisième partie, l'article de PAR.
«Tu eus le coeur par trop hardi quand tu le frappas en ma présence.»
On prononçait _évus_, _bévu_,--d'autant que la forme primitive n'était pas _boire_, mais _bevre_, de _bibere_,
Au XVIIe siècle, _éu_ ou _évu_ subsistait encore dans la bouche même des lettrés; témoin ce vieux couplet cité par Ménage à propos d'autre chose:
Comtesse de Cursol, _La, ut, ré, mi, fa, sol_, Je veux mettre en musique Que vous avez _éu_, _La, ré, mi, fa, sol, u_, Plus d'amants qu'Angélique.
Peu à peu la diphthongue a pris le dessus: on a prononcé la finale en une seule syllabe, _beu_, _receu_, _sceu_, et de la diphthongue on est descendu à la simple voyelle _u_. L'_e_ a été éliminé de l'écriture comme il l'était déjà de la prononciation, et nous écrivons aujourd'hui _bu_, _su_, _reçu_, etc., sans même y ajouter l'accent circonflexe.
OE, OI, OU.
Voici quelques exemples de la diérèse d'_oë_, _oï_, _oü_[41].
[41] J'emploie ce tréma, comme plus haut, p. 136, pour indiquer la diérèse, et non la prononciation actuelle de l'_u_.
Ganelon menace le roi Marsile de la vengeance de Charlemagne:
Pris e liez serez par _poested_; Al siege ad Ais en serez amenet...
(_Roland_, st. 32.)
«Vous serez pris et lié par force (poësté), et conduit à Aix, au siége de l'empereur.»
Que mun nevold _poïs_ venger Rollant!
(_Ibid._, st. 224.)
«Que je puisse venger mon neveu Roland!»--C'est la prière de Charlemagne à Dieu, après la défaite de Roncevaux.
Veer ala en sa gesine Li dus Gerberge la _Roïne_.
(Benoît de Sainte-More, v. 10763.)
Roland, au milieu de la bataille, dit à Olivier:
Tanz bons vassals veez gesir par tere! Pleindre _poüms_ France dulce la bele!...
(_Roland_, st. 126.)
«Nous pouvons plaindre douce France la belle.»
POÜR, POÜRUS, _peur_, _peureux_, dans Benoît de Sainte-More:
Sunt esbahi e merveillant, Plus _poürus_ e plus dotant...
(_Chronique des Ducs de Norm._, v. 325.)
LOÜN, LOÜNEIS, dans le même, c'est _Laon_, _le Laonnois_:
Li dux Guillaume Est a _Loün_ dreit repairié.
(_Ibid._, v. 10621.)
Vint a _Loün_ li dux normant.
(_Ibid._, 10742.)
Ce sont là les vestiges d'un système qui ne pouvait se conserver longtemps pur; les diphthongues s'étaient glissées dans le langage, peu nombreuses, il est vrai, mais elles ne tardèrent pas à se multiplier rapidement une fois admises dans l'écriture: elles étaient trop nécessaires. Une circonstance d'ailleurs favorisa singulièrement leur introduction: ce fut la manière dont on imagina de peindre les diverses inflexions des voyelles simples, ce que nous faisons aujourd'hui à l'aide des accents. J'ai montré comment on y employait les consonnes, et comment _e_, par exemple, prenait le son fermé devant _st_, _sp_: _estrange_, _esprit_. Ce moyen fut jugé sans doute insuffisant, et l'idée vint de modifier une voyelle par l'adjonction d'une autre voyelle. Le premier résultat fut l'abréviation ou l'éclaircissement de la voyelle longue et sombre; le second fut un son mixte auquel les deux voyelles concouraient également, c'est-à-dire une diphthongue.
Ainsi la plupart des diphthongues actuelles furent écrites avant d'être parlées.