CHAPITRE VI.
D'un système de déclinaisons en français.--Dialectes.
§ Ier.
Faute d'avoir reconnu les faits exposés précédemment, des savants d'une grande érudition sont tombés dans ce que je ne craindrai pas d'appeler une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette idée que l'orthographe du moyen âge était arrêtée, uniforme et toujours exacte; frappés ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et résolus de s'en rendre compte à toute force, ils ont imaginé de transformer ces différences en vestiges d'anciennes déclinaisons françaises.
A ce point de vue, ils ont noté, recueilli, commenté toutes ces formes nées du hasard ou d'une autre cause qui leur échappait; et, après un labeur infini, ils sont parvenus à orner la langue française d'un monument comparable aux déclinaisons du latin; c'est un château en Espagne très-vaste, très-obscur, où il est à peu près impossible de se reconnaître et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaillé sur le vieux français comme ils auraient pu faire sur le persépolitain ou le sanscrit. Grâce à M. Dietz, le vieux français possède trois déclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant fardeau qui écraserait le fragile édifice de ces trois déclinaisons. Heureusement on s'avisa des _dialectes_, c'est-à-dire des patois; toute la surcharge des déclinaisons fut distribuée dans ces dialectes; avec les dialectes et les déclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui réduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a coûté de la peine, la satisfaction est grande aussi.
Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard n'a plongé dans un chaos plus effroyable. Il est réellement affligeant de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre!
Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une prétendue langue romane[75] procurèrent quelques années de vogue aux romans de linguistique. Depuis, on a nié la langue romane, mais ceux qui la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a donné de l'extension à certaines idées de M. Raynouard, lorsqu'il aurait fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'idée d'un système de déclinaisons françaises.
[75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provençal, mais seulement l'étendue et l'importance que lui prête M. Raynouard.
Commençons par dégager le seul point de toute cette affaire compliquée qui soit d'une vérité reconnue, incontestable.
Nos pères prirent à coeur de distinguer dans une phrase le nominatif, quand ce nominatif était un nom masculin. Ils lui donnèrent alors par privilége une _s_ au singulier; au pluriel cette _s_ disparaissait du nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou régimes[76].
[76] On appelle _cas obliques_ tous les cas autres que le nominatif. M. Ampère les nomme _cas régime_, c'est-à-dire _régis_, et non _qui régissent les autres_, comme l'amphibologie de l'expression pourrait le faire croire.
M. Raynouard trouva cette règle dans une grammaire provençale; il la reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service réel à l'étude de la vieille langue.
On ne peut nier qu'il n'y ait là un souvenir de la seconde déclinaison latine: _dominus_, _domini_, _dominos_; mais la chose n'est pas, dans cet emploi de l'_s_, allée plus loin. Malheureusement on a voulu l'étendre, et tirer de cette simple donnée un système complet de terminaisons. C'était un moyen d'occuper cette multitude de consonnes finales, dont le rôle purement euphonique n'était pas soupçonné.
On regrette que cette idée ait été accueillie et développée par M. J.-J. Ampère, dans son savant livre de la _Formation de la langue française_. L'auteur est obsédé de la préoccupation des cas obliques; il en voit partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point:
--«Par une transformation singulière, l'_u_ du cas régime se changeait en _f_. _Pontieu_ est le cas régime de _Pontiex_. Au lieu de _Pontieu_, l'on trouve _Pontif_:»
En Some en _Pontif_ arrivèrent.
(_Roman de la Rose_, v. 268.)
«Ils arrivèrent dans le Ponthieu par la Somme.»
Allez avant à ma suer de _Pontif_.
(_Garin_, I, p. 154.)
«A ma soeur de Ponthieu.»
M. Ampère signale encore _Brunof_ pour _Bruno_ ou _Brunou_ de l'_Histoire des ducs de Normandie_; _antif_, dans le _livre des Rois_: «_En l'antif pople Dieu_;»--et de _Garin_:
El pinel entrent dedans ung val _antif_.
Et le mot _blé_ écrit _blef_ dans un fabliau:
Dieu done _blef_, deable l'amble.
(Barbaz., éd. Méon, IV, p. 126.)
M. Ampère trouve là une marque du cas régime:
--«Le nominatif est _antis_ pour _antics_ (_anticus_), qui fait au cas régime _antif_, comme _Pontiex_ ou _Pontis_ fait _Pontif_.»--Et il conclut:--«L'_f_ était _donc_ une forme très-rare du cas régime.»
(_Hist. de la lang. fr._, p. 62 et 63.)
M. Ampère aurait probablement conçu quelques doutes sur la justesse de cette conséquence, si dans le passage de _Garin_ il eût remarqué, onze vers avant celui dont il s'autorise:
Vostre seror la dame _de Pontis_.
Et cinq vers plus bas:
Ainc ne finerent, si vinrent en _Pontis_.
Voilà donc au cas oblique ou régime la forme réservée par M. Ampère pour le nominatif.
Nous avons reconnu qu'on ne prononçait aucune consonne finale. Ainsi, vous ne serez pas surpris de rencontrer des exemples où le scribe l'a omise: _saint Po_ pour _saint Paul_, dans le _roman de Renart_; Bernard _de Baillo_ pour _de Baillol_, dans _Jordan Fantosme_.
Vous direz simplement: Ici, le copiste a figuré la prononciation, et vous passerez.
Mais M. Ampère vous arrêtera, et vous dira que, «dans certains mots terminés en _l_, on indiquait le cas régime par le retranchement de la dernière consonne du radical.» (P. 63.)
_Alfré_, _Davi_, pour _Alfred_, _David_, vous semblent rentrer aussi dans la règle des finales muettes. Point! M. Ampère vous affirme que c'est l'effet du cas régime, lequel se marque par le retranchement du _d_ «dans certains noms propres.» (_Ibid._)
_L_ supprimée dans certains mots; _d_ retranché dans certains noms... Mais quels mots, quels noms? et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres? C'est ce que M. Ampère ne dit pas. Autant d'exemples, autant de règles. C'est de l'empirisme pur.
Ce cas régime accapare tous les moyens. Quand il ne se révèle pas par la suppression d'une finale, c'est par l'addition, ou bien c'est par la contraction du mot, ou bien par le changement de la terminaison; et ce changement s'opère d'une multitude de manières, toutes plus capricieuses les unes que les autres.
L'_n_ à la fin d'un mot, par exemple, _amin_, _Moysen_, signe du cas régime. (P. 67.)
Le _t_ final, signe du cas régime, souvenir de la déclinaison imparisyllabique. (P. 68.)
Le _d_ pareillement. (P. 71.)
Et pareillement le _c_. (P. 74.)
Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des exemples? Si M. Ampère eût voulu établir, au contraire, que ces mêmes circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui eussent pas manqué davantage.
Je ne suis embarrassé que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple distinguait, en parlant, la consonne finale: _Loherens_ par une _s_, de _Loherenc_ par un _c_, et celui-ci de _Loherent_ par un _t_; _Helisens_ par une _s_, d'_Helisent_ par un _d_ ou par un _t_ (p. 71). Certes, l'oreille devait être beaucoup plus subtile en ce temps-là qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en règle que l'on faisait fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre. C'est trop visiblement le contraire de la vérité.
Et cela même ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la présence de certaines consonnes, surtout de l'_s_ et du _t_, à la fin de mots incapables de se décliner, des adverbes, des prépositions, des particules? M. Ampère, sans se troubler, répond que c'est une mauvaise habitude:--«L'_s_ final s'ajoutait même aux particules, tant était grande l'habitude de la placer après tous les mots qui n'étaient pas régis.» (P. 83.)--«Le principe de la déclinaison romane était si profondément dans les instincts de l'ancien français, que son action s'étendait au delà du cercle des substantifs.» (P. 81.)
Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procédé pareil, M. Ampère est assuré de n'être jamais pris en défaut.
Et puis, notre organisation est donc terriblement changée, qu'un instinct si profond, si vivace, si universel chez les Français du moyen âge, n'ait pas laissé la moindre trace chez leurs enfants?
Cependant l'idée de l'_s_ euphonique s'est présentée à M. Ampère; mais il l'a tout de suite repoussée bien loin pour son compte, prenant soin même de prémunir contre elle son lecteur:--«Et qu'on ne dise point que cette _s_ était euphonique; l'ancienne langue ne craignait point l'hiatus.» (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorité s'appuie cette assertion?
Revenons au cas régime, dont nous sommes loin d'avoir épuisé les métamorphoses.
--«Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction: _Fontevrault_ pour _Fontaine-Evrard_.» (P. 64.)
A la page 61:--«Quelquefois le cas régime a laissé sa forme au vieux mot français; ainsi, _crimene_, de _crimine_.»
Voilà ce qui s'appelle une règle sûre! _Fontevrault_ est au cas régime parce qu'il est contracté, et _crimene_ y est aussi parce qu'il ne l'est pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]!
[77] Nous examinerons tout à l'heure si effectivement _Fontevrault_ et les composés analogues renferment un nominatif et un génitif, ou bien deux nominatifs juxtaposés.
La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes finales; on ne sait où se prendre. Ce n'est pas au moins faute de règles, car, dès qu'il rencontre un exemple, M. Ampère le généralise et en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le _roman de Renart_, est appelée _Pinte_ ou _Pintain_; on lit ici _Eve_, là _Evain_. C'est assez; M. Ampère écrit: «Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en _ain_:
Comme Diex ot de paradis Et Adam et _Evain_ fors mis.
(_Renart_, v. 44.)
_Pintain_ appele ou moult se croit[78].
(_Ibid._, v. 97.)
[78] _Se fie._
(_Hist. de la format. de la lang. fr._, p. 66.)
Mais M. Ampère s'est-il mis en peine de vérifier si l'on ne trouvait jamais cette forme en _ain_ donnée au sujet de la phrase? s'est-il assuré que _Pintain_ et _Evain_ sont ici des formes déterminées par les verbes actifs _appeler_, _mettre_? Non; il s'est trop hâté de céder à une illusion chérie. On disait, à l'accusatif, _Eve_ aussi bien qu'_Evain_, ou plutôt il n'y avait point d'accusatif.--«Père éternel, qui créas le monde,
Adam feis de tere et de limon, Et sa moilier, _Eve_ l'appelet on.
(_Gerars de Viane_, v. 2822.)
Le nom de la belle Aude, soeur d'Olivier et femme de Roland, est écrit tantôt _Aude_, tantôt _Audain_; c'est le hasard ou le besoin du vers qui en décide. Vous plaît-il que nous suivions le système de M. Ampère? Soit: _Aude_ est le nominatif, _Audain_ le cas régime. Preuves (remarquez que je les prends toutes dans le même ouvrage, dans _Gerars de Viane_):
Nominatif _Aude_:
Venue i fuit _la bele Aude_ au vis cler.
(_Gerars de Viane_, v. 633.)
La pucele Aude l'en at araisonné.
(v. 745.)
L'iaue demandent, s'aseient au souper, Gerard s'assist, et Oliver le ber, Et dant Lambert _et Aude o le vis cler_.
(v. 915.)
Cas régime _Audain_:
_Audain_ aurois ma seror a moillier.
(v. 2263.)
_Audain_ aurai, cui k'en doie anuier.
(v. 2267.)
Viane aurai, et _Audain_ a moillier.
(v. 2308.)
Vous plaît-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au nominatif _Audain_, et _Aude_ pour le cas régime? rien n'est plus facile. Preuves:
Nominatif _Audain_:
Evos (_voici_) _Audain_ corant parmi le prey.
(v. 757.)
Au col li pandent un escu de quartier Ke li donnoit _Audain_ o le vis fier.
(v. 1046.)
Esvoz _Audain la bele_, l'eschevie.
(v. 1771.)
Cas régime _Aude_:
Le destrier point _vers Aude_ en est alé.
(v. 651.)
Acointeiz s'est _de bele Aude_ au vis cler.
(v. 1099.)
Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au poëte une élision: il a mis _Aude_ à l'accusatif et au génitif. Ailleurs, où l'élision l'eût gêné, il a mis au nominatif _Audain o le vis fier_.
Passons au changement de terminaison.
Vous savez la valeur de cette notation _em_, _en_. _Jérusalem_, _Bethléem_, sonnaient _Jérusalan_, _Bethléan_, comme aujourd'hui encore _Caen_ et _Rouen_. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes par _e_ et par _a_ aient coexisté. M. Ampère voit un cas régime dans _Bethléan_, ou plutôt _Belléan_, par la règle de l'assimilation des consonnes. Il affirme que le nominatif était _Bethléems_ avec une _s_ (dont je crois qu'il serait un peu embarrassé de produire un exemple), et dans ce vers de _Garin_:
Par Dieu vous pri qui maint en _BelliaM_.
_Belliam_ est au cas régime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre: «Qui de la Virge en _BélianT_ naquit.»
«_Beliant_, dit M. Ampère, est le cas régime en _t_ de _Bethléem_, comme _Belliam_ en est le cas régime en _am_.» (P. 72.)
Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du système; pour ses lecteurs, c'est autre chose.
M. Ampère aurait dû s'apercevoir que l'argument tiré des noms propres traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de forme déterminée en français, on les transportait tels qu'on les rencontrait. _Deus dixit Moysi_: Dieu dit à _Moysi_.--_Deus allocutus est Moysen_: Dieu dit à _Moysen_ ou à _Moysant_.--_Reedificavit ergo Salomon... Palmiram in terra solitudinis_: «Puis reedifiad li reis Salomun... _Palmiram_ qui est al desert.» (_Rois_, p. 269.)--_Dux super Israel et super Judam_: «Maistres sur Israel e sur _Judam_» (_Formation de la lang. franç._, p. 224), etc. _En Baalim_, _de Niniven_, et autres, que cite M. Ampère, ne concluent rien du tout par rapport à la langue française. Turold avait besoin d'une rime à _tourment_, il écrit _Niniven_; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le père:
Saint _Lazaron_ de mort resurrexis Et _Daniel_ des lions guaresis.
(_Roland_, st. 173.)
_Lazaron_, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que _Lazare_, et _Danielem_ l'eût gêné dans le second.
Je ne vois nulle part le cas régime de _Roland_, _Olivier_, _Michel_, _Turpin_, etc.
«Il y a aussi des exemples de cas régime en _in_,» dit M. Ampère, qui cite pour preuve:
Dieu donnez m'a mari _Garin_, Mon doux _amin_.
(_Romancero fr._, p. 72.)
Je lui demanderai d'abord comment _Garin_ faisait au nominatif; puis, quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra de cette même forme, _Garin_, _amin_, pour le sujet de la phrase.
A qui persuadera-t-il que _Colin_, _Robin_, _Girardin_, sont le génitif ou l'accusatif de _Colas_, _Robert_, _Girard_? Que _nonnain_ est l'accusatif de _nonne_, et _Jupin_ celui de _Jupiter_? Que _Gothon_ faisait au nominatif _Gothe_? Que _Marie_ faisait à l'accusatif _Marion_? Que _Pierron_ et _Pierrot_, _Charlon_ et _Charlot_, sont des cas obliques de _Pierre_ et de _Charles_? (_Formation de la langue franç._, p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de déclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que _Perrin_ ou _Perrinet_ revient à _petit Pierre_, et _Pierron_ à _gros Pierre_. Voilà ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouillé la vue à contempler trop fixement une chimère. J'avoue que M. Ampère me paraît dans ce cas fâcheux; et comme il s'entoure de preuves érudites, il faut bien, pour empêcher son illusion de se répandre, la combattre par des preuves analogues.
«C'est, dit M. Ampère, quand on a perdu la tradition des lois grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler _Huon de Bordeaux_. Le héros du roman écrit en prose au XIVe siècle s'appelait originairement _Hues de Bordeaux_, et son nom était mis au cas régime dans le titre: _Histoire d'Huon_. Appeler _Hues_, _Huon_, c'est comme si l'on perdait le titre des déclinaisons latines, et qu'on appelât _Ciceron_, _Ciceronis_, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages: _Ciceronis opera_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)
Voilà qui est positif.
Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce début d'un acte, daté de 1266, sur lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampère: «_Je Huon_, et je Phelipe, femme _au devant dit Huon_...» (Lelong, _Hist. de Laon_, p. 609.)
M. J.-J. Ampère appelle souvent en témoignage le poëme de _Garin le Loherens_; en effet, ce monument date de la bonne époque de la littérature du moyen âge; l'auteur écrivait au plus tard vers le commencement du règne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois grammaticales était alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur. M. Ampère ne récusera donc pas l'autorité du poëme de _Garin_, dont précisément un des héros s'appelle _Huedes_, c'est-à-dire, _Eudes_, ou _Hues_, comte de Cambrésis.
Si je voulais ne montrer qu'une face de la vérité, rien ne me serait plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampère: _Hues_ au nominatif, _Huon_ aux autres cas, aux cas régimes; exemples:
Comment diables, _li quens Huedes_ a dist.
(_Garin_, I, p. 146.)
_Hues_ s'eveille, si oïst le Hustins.
(_Ibid._, p. 167.)
_Hues_ se dort en son palais marbrin.
(_Ibid._)
_Hues_ l'oïst, mie ne fu esbahis.
(_Ibid._)
Au contraire:
Fromons manda _Huon_, qui Gornai tint.
(_Garin_, p. 162.)
Vint à _Huon_, fierement li a dist.
(_Ibid._, p. 167.)
Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir là; la preuve semblerait évidente.
Mais je suis, en conscience, obligé d'ajouter qu'on trouve également _Huon_ pour le nominatif:
_Huons_ repaire dou riche poigneïs[79].
(_Garin_, I, p. 77.)
[79] Revient du terrible combat.
Et _Hues_ à l'accusatif:
Li Borguignon ont Aubri adoubé, Et l'Alemant et _Huedes_ le sené.
(_Ibid._, p. 35.)
«Les Bourguignons ont équipé Aubri, l'Allemand et Eudes le sensé.»
_Huons_ ist fort sovent comme prodons.
(_Ibid._, p. 175.)
Souvent ist fort _Hues_ de Cambresis.
(_Ibid._, p. 176.)
Il est manifeste que le poëte n'attache pas à la terminaison la valeur que lui prête M. Ampère. Il se sert au hasard de celle-ci ou de celle-là. Un second exemple confirmera ce que je dis.
_Begues_, duc de Belin, est un autre acteur du même poëme. Ce nom, fait comme celui de _Hues_, doit suivre les mêmes règles. Aussi, _Begon_, dirait M. Ampère, est le cas régime de _Begues_. Nous allons voir.
Nominatif, _Begues_:
Là est dux _Begues_ del chastel de Belin.
(_Garin_, I, p. 113.)
Et dist dux _Begues_: Nous avons gens assez.
(P. 103.)
Et respond _Begues_: Merveilles avez dist.
(P. 100.)
Nominatif, _Begons_:
_Begons_ li dux, li chevaliers membrés.
(I, p. 103.)
_Begons_ le voit, à ses compagnons dist.
(P. 100.)
Droit en Gascogne va _Begons_ de Belin.
(P. 19.)
_Begons_ les guie (guide), li dux au fier talent.
(P. 84.)
--«Il est bien reconnu aujourd'hui que de _Charles_ on faisait _Charlon_; de _Hugues_ ou _Hues_, _Hugon_ ou _Huon_; de _Pierre_, _Pierron_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 64.)
Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que ces formes fussent le résultat d'une déclinaison à l'instar de la déclinaison latine. Jusqu'à nouvelle preuve, je croirai que la terminaison en _on_ marquait ou un diminutif, ou plutôt un augmentatif, comme en italien _Carlo_, _Carlone_; _Ugo_, _Ugone_. Un _capello_ est un chapeau; un _capellone_, un grand chapeau.
· · ·
Dans le système de M. J.-J. Ampère, _garçon_ était le cas oblique de _gars_, comme _sapin_ le cas oblique de _saps_. Cela est dit formellement p. 67 et 74. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais que le mot _saps_; l'exemple invoqué par M. Ampère est celui-ci: «Et tut frai tun plaisir de cedres et de _saps_.» (_Rois_, p. 243.) Mais c'était ici précisément l'occasion du cas oblique _sapin_, s'il eût existé en cette qualité. _Sapin_ ne se rencontre jamais dans la version des _Rois_; il n'a existé que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le nom simple.
_Gars_ et _garçon_ différaient de sens. _Gars_ est tout uniment un jeune homme; _garçon_ emporte une idée de mépris: c'est un _gars_ de basse extraction et de mauvaises moeurs; tout au moins un valet. Les femmes de la fée Mélior ne l'eussent point blâmée d'avoir pris pour amant un _gars_; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un _garçon_:
Et dient qu'elle a mescoisi (_méchoisi_), Quant d'un _garçon_ fist son ami. Tant bon cevalier l'attendoient, Qui tant bel et tant rice estoient! Bien l'a ses talens sorportée, Quant a un _garçon_ s'est coplée!
(_Partonop._, v. 4825 à 4830.)
«Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait osé s'unir à un _garçon_.»
Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, défend que personne, écuyer ni _garçon_, reste auprès des morts avant qu'ils ne soient vengés:
Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt... Que [nul] n'i adeist esquier ne _garcun_...
(_Roland_, st. 174.)
_Garçon_, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons encore quand nous disons à un garçon de café: _Garçon!_ c'est le premier sens du mot.
De plus, _garçon_ est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il au cas régime? M. Ampère n'a pas pris garde à cette difficulté: à la page 74, il avance que _garçon_ est le cas régime de _gars_; et à la page 105, il cite _garçon_ au nominatif:
Et menjurent priveement Ele et _le garçon_ seulement.
(_Fabliaux_, t. I, p. 249.)
_Garsun_, dans _les Rois_, comme _garcio_ dans tous les écrivains du moyen âge, signifie un laquais, un mauvais sujet.--«Et avec ce, lui dist plusieurs injures et villenies en l'appelant _garson_.» (_Procès-verbal de 1376_, cité par du Cange.)
_Garçon_, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le féminin de _gars_ en est devenu une des plus basses. C'était autrefois la traduction exacte de _puella_, et rien davantage.
Vous voulez que _Karles_, _Aymes_, soient pour le nominatif, et _Karlon_, _Aymon_, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples à l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la renverser, et prouver que ces formes s'employaient indifféremment, selon le caprice ou le besoin du poëte.
Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est _a_:
Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karles_.
(_Roland_, st. 13.)
«Il crie _Montjoie!_ c'est la devise de Charlemagne.»
Dans un monorime en _o_:
Munjoie escriet, co est l'enseigne _Karlun_.
(_Roland_, st. 92.)
Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le poëte a fait céder la règle aux exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez:
Le roy _Karles_ parla qui fut de cuer marris...
(_Les quatre fils Aymon_, v. 323.)
_Karlon_ ot un neveu qu'il aimat et tint chier.
(_Ibid._, v. 261.)
Sire, dit le duc _Aymes_, je vous ferai devis.
(_Ibid._, v. 334.)
Duc _Aymon_ de Dordonne du roy a congie pris.
(_Ibid._, v. 339.)
Le nom seul des _quatre fils Aymon_ prouve contre le système de M. Ampère, puisque, dans cette formule, _Aymon_ est au nominatif. Deux nominatifs juxtaposés indiquaient alors le rapport de possession de l'un à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif du second substantif.
Et, relativement à cette forme, la préoccupation du cas régime a précipité M. Ampère dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampère avance que ces expressions composées, la _Fête-Dieu_, la _Ferté-Milon_, _Château-Thierry_, _rue Saint-Denis_, _Place-Maubert_, etc., renferment un nominatif et un génitif.--«Il est contre le vieux génie de notre langue de placer le _de_ avant ces dénominations de localités» (_Fête-Dieu_ n'est pas une localité), «et de dire, la rue _de_ Richelieu, l'église _de_ Notre-Dame; car notre langue, _grâce au cas régime_, permettait, dans l'origine, d'_exprimer le génitif par la terminaison_, sans le secours de la particule _de_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 76.)
Il est impossible d'accorder à M. Ampère cette proposition, qui d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai à M. Ampère où est la terminaison caractéristique du génitif dans les exemples suivants:--«Micol, _la fille Saul_, n'en out enfant jusqu'al jor de sa mort, car ele murut al enfanter.» (_Rois_, p. 142.)
--«Vien avant, vien, dame _femme Jeroboam_; pur quei te ceiles, e ne vols [fere] cunuistre que tu es _la femme Jeroboam_?» (_Rois_, p. 292.)
--«E les _fils Belial_ se asemblerent entur lui.»
(_Rois_, p. 298.)
Partonopeus est jeté en prison, sous la garde d'un geôlier appelé Armant:
La _femme Armant_ le vient veoir.
(_Partonop._, v. 7665.)
_Fille Saül_, _femme Armant_, _femme Jéroboam_, _fils Bélial_; dans toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs. C'est un emprunt à la syntaxe latine, qui prescrivait _Urbs Roma_, et non _Romæ_.
Ces façons de parler sont restées dans le peuple et dans les usages de la justice. Quand le président dit: Accusée _femme Armant_, ou _fille Saul_, ou _veuve Athalie_, levez-vous; quand un homme du peuple crie: Eh! père _un tel_! mère _une telle_! _Armand_, _Saül_, _Athalie_, ne sont pas plus au génitif que ces mots, _un tel_, _une telle_.
M. Ampère a donné trop d'importance à des hasards d'écriture. Je sais bien qu'on trouve:
C'est la mere _Partonopeu_. Hom sui _Rollant_...
Mais croire que l'absence de l'_s_ ou la présence du _t_ soit, comme il l'affirme, la marque d'un génitif, c'est transformer en une intention savante l'ignorance ou la distraction du copiste.
Nos pères savaient très-bien employer _de_ quand ils voulaient réellement marquer le génitif:
Un almacurs i ad _de_ moriane; N'ad plus felun en la tere _d'_Espaigne.
(_Roland_, st. 73.)
Dunez mon feu, ço est le colp _de_ Rollant.
(St. 67.)
«Donnez mon fief; c'est le coup de Roland.»
--«La dame vint en la citet _de_ Thersa.» (_Rois_, p. 293.)
--«Li reis Abia... prist la cited _de_ Béthel.»
(_Ibid._, p. 299.)
--«O humiliteit, vertu _de_ Crist, cum forment tu confonz l'orgoil _de_ nostre vaniteit!» (_Saint Bernard_, p. 553.)
Je conçois qu'on ait pu hésiter un moment devant les cas où la terminaison changeait: _Charles_, _Charlot_; _Gui_, _Guyot_, quoique cette illusion ne résiste pas à un examen attentif, puisqu'on rencontre le _de_ uni à ces mêmes formes, inventées, suivant M. Ampère, pour le supprimer.
Il fallait être terriblement prévenu en faveur du cas régime, pour citer _Choisy_-LE-_Roi_, _Bar_-LE-_Duc_, _Bois_-LE-_Comte_, en prenant _le Roi_, _le Duc_, _le Comte_, pour des génitifs! (_Format. de la lang. fr._, p. 76.)
· · ·
Ainsi ce principe étant faux, les conséquences que M. Ampère en fait sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il indique avec le grec, tout cela est également faux.
Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampère se retourner contre son auteur: car si _la Roche-Guyon_, _les fils Aymon_, _la Ferté-Milon_, ne contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit que _Guyon_, _Aymon_, _Milon_, ne sont pas des formes obliques de _Guy_, _Aymes_, _Miles_. Celui qui dit _Huon de Bordeaux_, ne ressemble donc pas à celui qui dirait _les oeuvres de Ciceronis_.
Je ne vois guère que l'_apocope_ que M. Ampère n'ait pas encore consacrée à marquer le cas régime. Il ne l'a pas oubliée non plus.--«_Enfès_ (_sic_) faisait au cas régime _enfant_.» (_Formation de la lang. franç._, p. 71.)
Par la même raison sans doute, _cit_ est le nominatif de _cité_; _mes_, de _messager_; _lin_, de _lignage_; _mi_ de _milieu_; etc. Dans les passages que j'ai cités à l'article de l'apocope, on trouvera des exemples de ces mots employés tantôt comme sujets, tantôt comme compléments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps à plaisir que de s'arrêter à les rassembler ici.
Le cas régime tel que nous le représente M. Ampère, s'il pouvait exister, serait de tous les protées le plus insaisissable. M. Guessard lui a trouvé de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant les mêmes données on ne manquerait pas de découvrir, et que M. Ampère n'a point recueillies. Défions-nous des systèmes trop savants ou trop ingénieux, d'autant plus à craindre qu'il est toujours facile de trouver de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un oeil ouvert et l'autre fermé.
Les mêmes auteurs ont composé pareillement une déclinaison de l'_article_, dont le tableau majestueux se déploie dans plusieurs traités ou dissertations savantes sur cette matière. Voyez-en l'appréciation dans la IIIe partie, à l'article IL, LI.
§ II.
Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le titre imposant de dialectes. L'importance en a été singulièrement exagérée, et cela se conçoit: sitôt que les philologues rencontraient une discordance d'orthographe, une forme inusitée, inexplicable pour eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqué ne manquait à personne et ne trahissait personne. C'était, au lieu d'un aveu pénible, une espèce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne pouvait se loger dans le réceptacle des déclinaisons, on le jetait au delà, dans l'abîme ténébreux des dialectes.
Avec autant de bonne foi que d'intrépidité, Fallot résolut un jour de plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les débris qu'il y verrait surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une étiquette, et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis à vis son palais des déclinaisons, qui était d'architecture latine. La mort le surprit à la tâche. Des mains pieuses et amies ont publié les matériaux considérables, mais confus, qu'il avait déjà rassemblés. Ce recueil fait regretter vivement la perte d'un homme doué à un si haut degré de patience et d'application, et qui, joignant à ces qualités beaucoup de savoir, aurait pu rendre à la science d'éminents services.
Mais quant à l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien perdu à ce qu'elle soit demeurée interrompue. Telle que Fallot l'avait conçue, c'était le treizième travail d'Hercule, et j'attribue le quatorzième à celui qui en aurait tiré quelque chose.
Il faut observer que les patois n'ont jamais existé que comme langage, et nulle part à l'état de langue littéraire écrite. Cela est si vrai qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rédigées véritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire d'avoir fourni le plus grand nombre d'écrivains au moyen âge. C'est que, même avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; dès avant Philippe-Auguste, ce centre était Paris. Il y avait un peuple français et une langue française, à laquelle le trouvère picard ou bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mépris du ramage de son pays. De toutes parts on tendait à l'unité. Venez me dire ensuite qu'il était impossible au provincial d'éviter dans son style tout provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce là ce qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prétendre, et parodier les Grecs à trop bon marché. Je le répète, qu'on me montre une composition, n'eût-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux noëls de la Monnoye, et je croirai à vos dialectes littéraires; sinon je ne croirai qu'à la langue française, pratiquée avec plus ou moins de pureté, comme il se voit de nos jours.
Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le français. Cherchons le français, c'est le principal; le reste n'est que très-accessoire. Fallot, par malheur, a commencé par chercher les dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux tourbillons philosophiques de Descartes, et prétendait résoudre à sa manière le problème d'Ésope: Détourner de la mer tous les fleuves qui s'y rendent. L'opération faite, il ne serait plus resté ni mer, ni langue française.
Fallot s'est mis à l'oeuvre sans même s'être fait une idée bien nette de ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par _dialecte_. Il s'amuse à des différences d'orthographe dans la notation de mots français, et il ne manque pas d'en conclure des différences de prononciation. S'était-il d'abord occupé de fixer les rapports de l'écriture au langage? Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais songé. Mais il applique ingénument à l'écriture du XIIe siècle toutes les conventions qui régissent l'orthographe au XIXe, et voilà le principe qui lui fournit toutes ses conséquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes, normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne à fixer un caractère. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent à moitié dans celui-là, et le reste est commun au troisième; ils rentrent tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de système, tout vacille, tout chancèle, parce que ce n'est autre chose que l'étude approfondie d'une illusion.
L'étude des patois proprement dits serait intéressante et profitable; mais elle paraît offrir de grandes difficultés, car les patois ont leurs racines situées beaucoup plus profondément que celles de la langue française. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usités dans chaque province avant la conquête latine, en commençant par replacer cette province dans l'ensemble politique dont elle était un élément. Par bonheur, on peut étudier la formation du français, à part de celle des patois. Quant à ces variations que l'usage introduisait d'une province à l'autre, cela n'est qu'à la superficie du langage. Qu'on prononçât ici _du fu_, et là _du feu_; _un lou_ et _un leu_; _mon fi_, _mon fieu_ ou _mon fiu_, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous serons assurés de la prononciation générale, les formes particulières, les provincialismes se détacheront d'eux-mêmes.
Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifiée. Ces dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spécial secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci.