‹ Destination de l’hommeChapitre 3 sur 3 · La Croyance

La Croyance

Esprit, tes paroles m’ont étrangement troublé ; mais du milieu de l’odieux isolement où tu m’as confiné, des profondeurs de l’horrible abîme où tu m’as précipité, je n’en aurai pas moins le courage de suivre ton conseil.

Et d’abord, m’interrogeant moi-même, je me demanderai d’où vient qu’il n’y a que trouble, que dégoût pour mon ame dans une doctrine dont mon intelligence est demeurée complètement satisfaite.

La réponse n’est pas douteuse. C’est que, dans cette contradiction, plein de poignantes angoisses, je réclame quelque chose que cette doctrine m’a refusée. Je veux, quoi qu’elle m’ait dit, qu’il y ait au-delà de la représentation une chose qui, ayant précédé la représentation, doive lui survivre. Je veux qu’en face de la représentation se trouve une chose qu’elle n’a pas produite et ne saurait modifier. La représentation sans objet n’est pour moi qu’une vaine, qu’une trompeuse image. S’il était donc vrai qu’aucun objet n’existât au-delà de la représentation, s’il était vrai qu’en dehors de la science ne se trouvât pas en rapport avec la science une chose qui n’est pas la science, j’aurais été toute ma vie le jouet d’une décevante illusion. — Mais cela peut-il être ? Est-il réellement possible qu’au-delà de la représentation rien ne soit ? — Au point de vue du sens commun l’assertion n’est que risible. Il n’est personne qui osât l’émettre ou seulement la réfuter sérieusement. Et pourtant ce n’en est pas moins, pour l’intelligence éclairée qui en a sondé les fondemens et les a trouvés inébranlables pour le raisonnement, une désolante, une anéantissante pensée.

D’un autre côté, que peut-il donc se trouver au-delà de la représentation ? En quoi peut consister cette chose dont l’existence m’intéresse si vivement ? Par quelle force agit-elle sur moi ? Surtout par quelle voie, pénétrant au dedans de moi, vient-elle s’appliquer pour ainsi dire si fortement à mon ame, en se mêlant à elle, qu’on ne peut plus ensuite les détacher l’une de l’autre sans déchirer mon ame elle-même par l’effort qui les séparerait ?

Si, rentrant en moi-même, je me recueille un seul instant, une voix intérieure s’élève aussitôt pour me dire : Ce n’est pas seulement savoir qu’est ta destination, c’est agir conformément à ce que tu sais. Ce n’est pas pour te contempler éternellement toi-même, pour couver stérilement pendant l’éternité tes propres impressions, que la vie de ce monde t’a été donnée, mais tout au contraire pour agir. L’action, l’action seule constitue la dignité de ton être.

C’est au-delà de la représentation, au-delà de la science, c’est dans un monde supérieur à la science, meilleur et plus élevé que le monde de la science, contenant en lui le but et la fin de toute science, que bien certainement m’appelle déjà cette voix intérieure ; car si je sais que j’agis lorsque j’agis, si je sais de plus comment j’agis, rien de tout cela n’est pourtant l’action, c’en est seulement la contemplation. Cette voix me révèle donc ce que je cherche ; elle m’enseigne une chose en dehors de la science, une chose qui par sa nature intime se trouve être indépendante de la science.

Cela est vrai, je le sais immédiatement ; mais une fois livré, comme je le suis, à la spéculation c’est à la spéculation seule qu’il appartient de dissiper les doutes qu’elle a élevés ; c’est à son tribunal que toute question doit être jugée. Je suis condamné à rechercher sans cesse le comment et le pourquoi de toutes choses. Ici donc il faut que je me demande d’où vient cette voix qui se fait entendre au dedans de moi, ce qu’elle est, de quel droit elle m’appelle au-delà de la représentation.

En moi se trouve l’instinct d’une activité libre, indépendante. Rien ne saurait m’être plus odieux que la pensée d’être par un autre ou à cause d’un autre. Je veux être par moi seul, à cause de moi seul. J’ai le sentiment d’une personnalité indépendante que je trouve au dedans de moi tout aussitôt que je me perçois ; il est indissolublement lié à ma conscience de moi-même.

Il est vrai que, d’abord obscur, confus en moi, ce n’était qu’un aveugle instinct ; mais la pensée lui donne en quelque sorte des yeux. Dès lors, devenu libre de marcher, il m’entraîne à lui, me contraignant à agir, et me forçant pour ainsi dire d’être indépendant. Je suis donc un être indépendant ? Mais qu’est-ce que moi ? quel est cet être qui, dans la conscience, l’intuition, la pensée, se trouve toujours, tout à la fois le sujet et l’objet ? qui, sous ces deux points de vue, est ce qu’il est absolument ? C’est absolument, en effet, c’est par moi-même qu’en moi se forme une notion ; c’est de même absolument, par moi-même, qu’à cette notion je fais correspondre une certaine modification de moi-même, indépendante de cette notion, en dehors de cette notion. Pourtant comment ce dernier fait est-il possible ? L’être ne peut se rattacher au néant d’aucune façon. De rien ne peut sortir quelque chose. Ma pensée objective ne saurait être immédiate. Mais un être qui se rattache nécessairement à un autre être aura nécessairement aussi sa raison dans cet autre être ; il ne peut être le premier anneau d’une chaîne, le premier terme d’une série quelconque. Je devrais donc le rattacher à un autre objet ; et cependant je ne puis le faire.

Ma pensée, d’après sa nature, est donc absolument libre ; elle crée quelque chose de rien. Or, afin que la modification de moi-même afin que l’action que j’exécute m’apparaisse libre aussi, m’apparaisse spontanément produite par moi-même, je rattache cet acte à ma pensée.

Quant à ma personnalité en tant que moi, c’est sans aucun doute comme il suit que je l’ai toujours connue. Je me suis attribué d’abord la faculté de former une notion en général, ou de former telle notion en particulier, et de faire cela absolument parce que je formais une notion en général, parce que je me formais telle notion en particulier. Tout cela se faisait, à ce qu’il m’a paru, en vertu de ma toute-puissance intellectuelle. Mais cela ne m’a pas suffi. J’ai bientôt vu qu’outre tout cela j’étais doué aussi de la faculté de tirer en quelque sorte, au moyen d’un acte réel, de la notion intellectuelle la notion réalisée ; que j’avais ainsi, outre la faculté de me former de simples notions, une autre faculté d’une efficacité plus réelle ; que je possédais enfin une sorte de force vraiment créatrice. Il est en effet bien facile de concevoir que les notions qui précèdent l’acte ne sont pas des copies, des imitations, mais tout au contraire des types, des modèles devenant visibles au moyen de leur réalisation.

Or, remarquons-le, c’est là le point d’où s’est développée en moi la conscience de toute réalité. Ce point est précisément celui où j’ai rattaché à ma notion intellectuelle une force réelle, une activité réalisante. Qu’il en soit donc tout ce qu’on voudra de la réalité du monde matériel : peu m’importe. La réalité, je l’ai, je la possède ; elle est en moi ; elle est inséparable de moi.

Je conçois, mais je n’invente point, je ne crée point la force réalisante qui se trouve en moi. La-conscience immédiate de mon instinct d’une personnalité indépendante est le fondement de la notion que j’en ai ; car cette notion n’est rien autre chose que ce sentiment de conscience immédiate revêtu des formes de la pensée.

Tout cela, même au tribunal de la spéculation, doit sans doute être jugé, pleinement fondé en droit, pleinement légitime.

Mais que dis-je ? comment suis-je tenté de m’abuser ainsi moi-même ? Le procédé que j’ai employé dans les recherches qui précèdent, les conclusions auxquelles je suis arrivé ne sauraient supporter un instant d’examen sévère et consciencieux.

Il se fait en moi un effort vers ce qui est hors de moi ; voilà ce qui est vrai ; voilà même la seule chose qui le soit dans tout ce que je viens de dire. Or, comme c’est moi qui ai le sentiment de cet effort, comme ma conscience se trouve nécessairement resserrée dans les limites du moi, je ne puis avoir d’aucune façon le sentiment de ce qui est au-delà de ces limites ; et comme ce n’est donc qu’en moi, qu’en moi seul que je perçois cet effort, il résulte de là que cet effort me semble venir de moi, qu’il me paraît être le produit d’une activité qui m’appartient en propre. Mais il pourrait bien se faire qu’à mon insu cet effort fût produit en moi par une force qui par sa nature serait invisible pour moi. Dans ce cas, l’opinion où je suis d’être une personnalité indépendante ne serait plus qu’une illusion d’optique provenant des limites trop étroites de mon horizon intellectuel. Je n’ai à la vérité aucune raison de le croire, mais je n’en ai pas davantage de le nier. Il faut que je m’avoue à moi-même que là-dessus je ne sais rien et ne puis rien savoir.

Je ne sens rien en effet de l’activité que je m’attribue, chose étrange ! sans en rien savoir. Cette activité n’a pas d’autre existence pour moi que celle des facultés de l’intelligence ou des forces de la nature. Si elle existe pour moi, c’est aussi, c’est seulement en vertu des lois de la pensée qui, à l’aspect d’une chose modifiée, me contraignent irrésistiblement à supposer une chose modifiante.

Ce passage de la notion pure à une prétendue réalisation de la notion pourrait donc n’être vraiment que le procédé ordinaire de la pensée qui, du moment où elle se fait objective, ne veut plus être simple pensée, mais chose distincte de la pensée. Or, ce procédé ne peut avoir plus de portée dans un cas que dans un autre. Pourquoi de la pensée d’une pensée concluerait-on avec plus de certitude à la réalité de cette pensée, que de la notion d’une table à l’existence réelle de cette table ? On peut donc avancer que la modification de moi-même que je perçois à l’occasion de ma réalisation extérieure de toute notion m’apparaît sous deux points de vue ; que, sous l’un, qui est subjectif, elle me semble une pensée ; que, sous l’autre, qui est objectif, elle me paraît une action. — Je n’ai rien à répondre à une assertion semblable. J’ai le sentiment qu’un effort est produit au dedans de moi. Je me le dis, le pensant pendant que je le dis. Mais ce sentiment l’ai-je réellement, ou pensé-je seulement l’avoir ? Ce que j’appelle le sentiment d’une chose ne serait-ce pas seulement une modification de moi-même produite en moi par ma pensée dans l’acte même où elle s’objective : modification qui serait le point de contact entre le moi et toute objectivité ? Puis pensé-je réellement, ou bien pensé-je seulement penser ? Puis encore, pensé-je penser réellement, ou bien pensé-je n’avoir que la pensée d’une pensée ? Rien ne s’oppose à ce que la spéculation, de question en question de ce genre, ne remonte ainsi jusqu’à l’infini, car où est le point où je me croirais en droit de l’arrêter ? Ne sais-je pas que d’une modification de la conscience il est toujours possible de remonter par la pensée à une autre sorte de conscience d’un ordre plus élevé que celle où se passe cette modification, conscience où l’on est en droit de chercher la conscience de cette première conscience ? qu’en conséquence vous ne cessez de voir fuir, reculer devant vous la conscience immédiate au moment même où vous croyez la saisir ? que vous ne pouvez enfin vous élever dans cette échelle qui n’a pas de premier échelon sans qu’à l’échelon que vous quittez tout vous paraisse se troubler, devenir confus ? Je sais de plus que tout scepticisme est fondé sur la connaissance de ce procédé de l’intelligence humaine. La doctrine qui m’a si rudement ébranlé il n’y a qu’un instant n’était elle-même que la mise en pratique de ce procédé.

Si cette doctrine était autre chose pour moi qu’un jeu d’esprit bizarre dont je voulusse m’amuser un moment, si j’en voulais faire la règle de ma vie réelle, il est évident que je devrais refuser obéissance à la voix intérieure qui m’a parlé. Pourquoi, dans quel but voudrais-je me donner la peine, le souci d’agir ? Cette doctrine ne m’enseigne-t-elle pas qu’il m’est refusé de savoir si je puis agir ? que je ne puis croire que j’agisse réellement ? que ce qui m’apparaît comme un acte réel, exécuté par moi, m’appartenant bien en propre, n’est au fond qu’une vaine illusion ? Quel droit me resterait-il alors de prendre ma vie au sérieux ? Ma vie, de même que ma pensée, serait-elle autre chose qu’un jeu frivole et puéril ?

Mais refuserais-je d’obéir à la voix intérieure ? Non ; je ne le ferai pas. Loin de là, c’est de ma pleine, de mon entière volonté que je me voue librement, tout entier à l’accomplissement de la destination que cette voix m’a révélée. J’emploierai toutes mes facultés je mettrai toute l’énergie de mon intelligence à saisir la pensée dans sa vérité, dans sa réalité ; je saisirai de même dans leur vérité, dans leur réalité les choses que la pensée suppose. Et pour cela je demeurerai constamment au point de vue où me placent mes instincts intimes, à celui du sens commun dont je me garderai bien de m’éloigner dorénavant d’un pas, de peur de m’égarer de nouveau dans de vains sophismes, dans de bizarres subtilités.

De ce moment, Esprit je crois avoir pénétré le sens de tes paroles. Il me semble avoir trouvé l’organe au moyen duquel tu m’as promis la possession de la réalité. Cet organe n’est pas la science. La raison de chaque science se trouve toujours dans une autre science d’un ordre plus élevé que cette science, ce qui fait de la science entière une chaîne dont les extrémités nous échappent, ce qui rend la science inhabile à se fonder elle-même. Mais la croyance, c’est-à-dire cet assentiment spontané que je donne aux convictions qui se présentent le plus naturellement à moi, comme celles au moyen desquelles il m’est donné d’accomplir ma destination, la croyance, dis-je, est cet organe. C’est la croyance qui, donnant aux choses la réalité, les empêche de n’être que de vaines illusions ; elle est la sanction de la science. Peut-être pourrait-on même dire qu’à proprement parler il n’y a réellement pas de science, mais seulement certaines déterminations de la volonté qui se donnent pour la science, parce que la croyance les constitue telles.

Cette distinction que j’établis entre la science et la croyance est loin de n’être qu’extérieure, qu’apparente, seulement dans les mots. Essentielle, radicale, elle tient à l’essence même des choses. Elle est de nature à exercer une grande influence sur l’ensemble de mes recherches, sur toute ma conduite. Il est donc à propos que je ne cesse pas un instant de l’avoir présente à l’esprit. Je ne puis admettre en effet que mes convictions sont croyance, non science, sans admettre en même temps qu’elles naissent du sentiment intime, non de l’entendement. Dès lors on ne me verra plus me laisser aller, sur aucun sujet, à des disputés d’école, à de bruyantes arguties philosophiques. Car pourquoi le ferais-je ? Je sais que mes convictions se forment dans une sphère inaccessible au raisonnement ; je sais qu’elles ont de trop profondes racines en moi pour m’être arrachées par le raisonnement, pour en être seulement ébranlées. Je sais en outre qu’il ne m’est donné de les imposer à qui que ce soit au moyen du raisonnement. Ma façon de penser, ma manière de voir me sont toutes personnelles : en elles je n’ai à m’occuper que de moi seul. Celui dont le sentiment intime est le même que le mien les aura de lui-même. Dans le cas contraire, je n’ai aucun moyen de les lui faire partager. — Dès lors je sais donc que le germe d’où se sont développées mon intelligence et l’intelligence des autres hommes est la volonté, non l’entendement ; si ma volonté est droite, si elle tend constamment vers le bien, la vérité se révèlera sans aucun doute à mon intelligence. Si je néglige au contraire de faire bon usage de ma volonté, si c’est par la volonté seule que je prétends vivre, il est certain que tout ce que je gagnerai par-là ne sera qu’une frivole adresse à agiter quelques subtilités dans le vide des abstractions. — Dès lors, donc, il m’est devenu facile d’écarter toute fausse science qui voudrait prévaloir contre ma croyance. Je sais qu’il n’appartient pas à la pensée d’engendrer à elle seule la vérité. Je sais que toute vérité qui ne se réclame pas de la croyance, qui ne s’appuie que sur la science, est par cela même, de toute nécessité, incomplète ou trompeuse ; car la science ne nous apprend que cette seule chose, c’est que nous ne savons rien. Je sais qu’il n’est pas de science qui, après nous avoir fait errer un certain laps de temps dans un labyrinthe plus ou moins compliqué de déductions intermédiaires, puisse nous faire rencontrer dans ses conclusions les plus éloignées autre chose que ce que la croyance a d’abord déposé dans ses prémisses. Or, savoir cela, n’est-ce pas avoir un moyen infaillible de discerner la vérité dans toutes choses ? Car, puisque c’est de la conscience morale (et nous n’en doutons pas) que découle toute vérité, n’est-il pas évident que toute assertion qui se trouverait en opposition avec les inspirations de la conscience ou qui tendrait à infirmer ses décisions ne peut être une vérité ? Ne dois-je pas être convaincu qu’elle contient une erreur, quand bien même il me serait impossible de démêler exactement en quoi consiste cette erreur, ou bien sur quoi elle est fondée ?

Aussi est-ce bien là ce que font tous les hommes qu’éclaire la lumière du soleil. Tous se mettent en possession de la réalité à l’aide d’une croyance née avec eux, grandie avec eux. Et comment en serait-il autrement ? La science, l’induction ou la réflexion ne nous apportent aucun motif de voir dans nos représentations autre chose que de simples images se succédant en nous dans tel ou tel ordre, en vertu de je ne sais quelle loi de nécessité. Nous tenons néanmoins ces images pour autre chose que de simples images ; nous leur donnons à toutes un support, un substract qui n’étaient point dans nos représentations. Si cependant, avec la faculté que nous avons tous de sortir de notre point de vue naturel, avec l’instinct qui nous excite à en sortir, il arrive pourtant que nous ne le fassions que rarement, que ce ne soit de plus qu’à l’aide de sollicitations étrangères, que ce ne soit jamais enfin sans en ressentir un malaise véritable, d’où cela peut-il provenir ? quelle est la main cachée qui nous emprisonne, nous enchaîne dans ce point de vue ? N’est-ce pas, sans aucun doute, l’impérieux besoin que nous avons tous de croire réel ce que nous faisons, de croire à une réalité que nous créons tous, l’homme de bien en accomplissant ses devoirs, l’homme sensuel en recherchant la jouissance ? Nul n’échappe à ce besoin. Il n’est donné à personne de vivre hors de la croyance. La croyance est le joug universel, inévitable, que porte sans le voir celui à qui le don de la vue a été refusé, que porte en le voyant celui dont les yeux sont ouverts, mais dont ni l’un ni l’autre ne sauraient s’affranchir. Nous naissons tous dans la croyance.

Ainsi, dans la nature de l’homme partout l’unité, partout l’achèvement, partout la dignité ? L’homme n’est pas formé de pièces de rapport plus ou moins adroitement rapprochées, plus ou moins étroitement soudées. L’homme est coulé d’un seul jet, un, absolument un. Ainsi, loin qu’elle soit indépendante de l’instinct, comme nous l’avons supposé, c’est dans l’instinct même que la pensée a sa racine. Ainsi c’est encore au même titre que nos penchans intimes, c’est par la raison qu’ainsi que nos penchans c’est venant aussi de l’instinct, qu’en nous se trouvent certaines opinions, certaines façons de penser. Il est à remarquer toutefois que l’instinct ne nous en impose aucune en quelque sorte d’autorité, ou que du moins, si cela a été, cela n’a nécessairement duré qu’aussi long-temps que nous l’avons ignoré ; car aussitôt que nous en avons eu conscience, par cela même que nous en avions conscience, la réflexion s’est éveillée, et nous avons agi dès lors au moyen de la réflexion sur ce qui se trouvait dans notre esprit. Quant à l’instinct, il n’a d’autre fonction que de nous donner une sorte de tendance intérieure vers l’opinion, la façon de penser que nous devons adopter ensuite par réflexion. Là s’arrête son rôle.

Ouvrant donc enfin les yeux, j’ose regarder en face la prétendue nécessité à laquelle j’ai obéi jusqu’à présent. Je brise son joug. Je sais que ma destination est de faire moi-même ma pensée, d’être indépendant de toute influence extérieure. Je cesserai donc de voir, dans l’esprit qui fait ma pensée, qui anime ma vie, par qui se fait ce qui est en moi, pour moi ou par moi ; dans cet esprit de mon esprit, pour ainsi dire, je cesserai donc de voir une chose qui me soit étrangère. Je veux au contraire que dans toute la rigueur du mot cet esprit soit mon ouvrage. Bien plus, puisque je me suis refusé à devenir aveuglément ce que ma nature intellectuelle voulait que je devinsse, puisque je me suis refusé à n’être que l’œuvre de la nature, il faut que moi aussi je devienne à l’avenir l’œuvre de mes mains, que moi aussi je sois à l’avenir ma propre création. Or, pour que cela soit, il me suffit de le vouloir. Il me suffit de renoncer à toutes les subtilités au moyen desquelles j’étais parvenu à jeter des doutes et de l’obscurité sur le témoignage spontané de ma conscience ; et c’est ce que je fais. Je reviens avec liberté, sachant ce que je fais, n’adoptant ce parti qu’après mûres délibérations, qu’après avoir hésité entre plusieurs autres partis ; je reviens, dis-je, à mon point de départ primitif, à celui où ma nature intellectuelle m’avait tout d’abord placé. J’y reviens, décidé à prêter l’oreille, à donner croyance entière à tout ce que ma conscience intime me révélera. Mais ce que je croirai je ne le croirai pas parce que je devrai le croire, parce qu’il faudra que je le croie ; je le croirai parce que je voudrai le croire.

Àla pensée de cette noble destination intellectuelle qui m’est réservée, je me sens pénétré d’une sorte d’émotion respectueuse. Mon intelligence ne m’apparaît plus, comme naguère, n’ayant rien autre chose à faire qu’à évoquer devant moi de fugitives ombres, un instant sorties du néant pour y rentrer l’instant d’après. Je conçois toute l’importance, tout le sérieux de sa mission dans ma vie. Je conçois de plus que c’est à moi qu’il appartient de la rendre propre à l’accomplissement de cette mission. C’est pour ce motif qu’elle est sous ma main : chose que je sais immédiatement, sans qu’il me soit besoin de longs raisonnemens, car c’est la conscience qui me la dit. Je sais de même que je ne suis pas tenu de laisser ma pensée errer au hasard, qu’il m’appartient au contraire d’en surveiller, d’en diriger les mouvemens. Je sais que mes facultés intellectuelles se mettent en mouvement ou demeurent en repos à ma seule volonté. Je sais que ma volonté les meut dans telle ou telle direction, les fixe sur un objet ou les en détache pour les porter sur un autre. Je sais qu’au moyen d’elles je puis embrasser un objet par tous ses côtés, pénétrer dans son intérieur par toutes ses faces pour y faire en quelque sorte main-basse sur toutes les connaissances à mon usage qu’il peut contenir, ne lâchant prise qu’autant que je le veux bien. Ce n’est donc pas un aveugle hasard, ce n’est donc pas une nécessité inflexible qui font que mes idées naissent ou se succèdent en moi. Ces idées sont bien réellement à moi. Je ne pense que ce que je veux penser. Mieux encore. Si je descends, à l’aide de la réflexion, jusque dans les profondeurs cachées de ma nature intime, je ne tarde pas à me convaincre que ce ne sont pas seulement mes pensées successives variables qui sont de ma création, mais, sous quelques rapports, ma faculté même de penser. Le sens par lequel il m’est donné de connaître la vérité se trouve en effet tout-à-fait à ma merci. Il dépend de moi, de moi seul, ou bien de le contrarier sans cesse, à l’aide de subtilités philosophiques, dans les témoignages qu’il rend spontanément, de l’annuler, de l’anéantir pour ainsi dire ; ou bien de croire en ses témoignages, d’avoir foi en ses décisions, et par-là de lui donner une vie réelle. Mon organisme intellectuel, l’objet qui le met en jeu est ma pensée ; tout cela est donc en ma puissance. Si l’usage que je fais de cette puissance est bon, j’accomplis ma destination ; s’il est mauvais, la connaissance et la pensée se corrompent au dedans de moi, et je manque à cette destination. Je ne fais plus un pas dans la vie sans rencontrer l’obscurité, l’erreur, l’incrédulité. Il est donc un but vers lequel, d’après ce qui précède, mes facultés intellectuelles ne doivent jamais cesser d’être tendues ; c’est de savoir ce que veut de moi la voix intérieure, puis comment l’exécuter. Si mes pensées diverses n’étaient pas seulement pour moi autant de moyens d’atteindre ce but, elles ne seraient vraiment qu’un emploi mal entendu de mes forces et de mon temps. Ce serait un tort à moi de ne savoir tirer d’autre parti des facultés dont j’étais doué pour un usage sérieux, que de les prostituer ainsi à un jeu frivole et puéril.

Ce tort serait d’autant plus grand que j’ai mieux que l’espérance, que j’ai la certitude que mes efforts vers le but qui m’est désigné ne demeureront point inutiles. La voix intérieure ne me prescrit rien qui ne doive être réalisé. La preuve en est que c’est toujours dans le domaine de la nature, jamais ailleurs, jamais au-delà qu’elle m’ordonne d’agir. Or, la nature n’est point chose qui me soit étrangère, qui n’ait aucun rapport avec moi, qui pour moi doive être impénétrable. La nature n’a pas au contraire de mystère si obscur, de replis si caché qu’il ne me soit donné d’y pénétrer ; ses lois lui sont imposées par ma pensée ; elle n’exprime qu’un ensemble de rapports de moi-même à moi-même ; il m’est donc possible de l’explorer avec le même succès que je me suis exploré moi-même. Il y a pour moi certitude de rencontrer au sein de son immensité ce que j’y dois chercher ; il n’est question que je doive m’abstenir de lui adresser. La réponse ne se fera pas inutilement attendre.

La voix intérieure en laquelle je crois, sur l’autorité de laquelle je crois en tout ce que je crois, ne m’ordonne pas l’action en général. Ordonnée de cette façon, l’action serait même de toute impossibilité ; car toute notion générale n’est jamais la notion d’une chose réellement existante. Un fait général ne représente pas non plus un fait réellement arrivé, bien que cette notion ou ce fait général soient tous les deux abstraits par la réflexion de notions de choses réellement existantes, de faits réellement arrivés. Mais ce que m’ordonne la voix intérieure, c’est toujours une action déterminée qu’il s’agit d’exécuter dans telle circonstance donnée. Or, jamais, dans aucune circonstance de ma vie, pourvu que j’aie voulu l’écouter, elle ne s’est refusée à m’enseigner ce que j’avais à faire, à m’approuver dans ce que j’ai fait ; elle détermine ma conviction, elle entraîne impétueusement mon assentiment ; je ne saurais lui résister.

Lui prêter une oreille attentive, lui obéir en toutes choses, sans réserve, sans restriction, voilà quelle est ma vraie destination.

Par-là ma vie reprend de la vérité, recouvre pour moi une signification ; car je sais qu’elle ne contient aucun événement qui ne doive s’y trouver, qui ne s’y trouve à cause de moi, qui ne s’y trouve afin de me fournir l’occasion de manifester extérieurement les déterminations qui me sont prescrites par la voix intérieure. Connaître ces déterminations est le rôle de mon intelligence ; les réaliser doit être le but de tout emploi de la force qui m’a été donnée. La réalité et la vérité de toutes choses sortent donc ainsi du néant à la voix de ma conscience. Ainsi encore ce serait faillir à ma destination que de refuser obéissance à cette voix.

Mais cette destination je ne puis l’accomplir qu’à la seule condition de croire réelles les choses dont la conscience suppose la réalité dans ce qu’elle me prescrit. Je veux dire que s’il est vrai, que si c’est une vérité primitive, absolue, que si c’est le fondement de toute vérité secondaire et relative, qu’obéir à ma conscience soit ma destination, il doit être vrai en outre, il doit être vrai de toute nécessité, qu’il faut que j’aie foi entière en la réalité des choses que je me trouve dans l’obligation de supposer réelles afin de pratiquer cette obéissance.

Ce sera donc vainement qu’une spéculation qui se sera égarée en s’exaltant aura prétendu m’enseigner que la foule des apparitions qui dans l’espace se montrent semblables à moi n’ont pas d’existence réelle. Quand la spéculation me dira que si je conçois ces apparitions comme des êtres semblables à moi, que si je me fais de ces êtres les mêmes notions que je me fais de moi, c’est en vertu d’une loi de ma pensée qui m’oblige à transporter au dehors ce qui est au dedans de moi ; qu’en vertu de cette loi je les ai moi-même enfantés ; je ne la croirai pas. Je ne pourrais pas le croire ; car en même temps la conscience intérieure, élevant la voix pour faire retentir d’autres paroles, me dira de son côté : « Ce que sont en elles-mêmes ces apparitions est chose ignorée de nous. Mais une chose ne l’est pas, une autre chose est certaine, c’est que tu dois les considérer, toi, quelles qu’elles puissent être d’ailleurs, comme des créatures libres, indépendantes de toi, existantes par elles-mêmes. Commence donc par supposer qu’elles le sont ; admets ensuite que chacune d’elles, dans le légitime usage de la liberté, s’étant choisi un but, tu ne dois apporter aucun obstacle aux efforts qu’elle fera pour l’atteindre. Favorise au contraire ces efforts de tout ton pouvoir ; respecte la liberté dans autrui ; embrasse la destination des autres avec autant d’amour que ta propre destination. » — Or, la voix de ma conscience n’aura pas vainement retenti à mon oreille, car ce qu’elle me dit de faire, je le ferai. Les êtres au milieu desquels je vis deviendront pour moi ce qu’elle m’assure qu’ils sont, des êtres réels, indépendans de moi, marchant à leur but en pleine liberté ; et de ce point de vue, auquel je me tiendrai constamment, je verrai les idées bizarres qu’avait fait naître en moi la spéculation s’effacer de mon esprit comme un songe bizarre. Ce ne sera pas toutefois par la puissance de ma pensée, il est important de le remarquer, que je me représenterai ces êtres comme semblables à moi : ce sera en vertu de l’autorité de ma conscience, parce que ma conscience me dit : « Dans l’usage de ta liberté, arrête-toi ici. Arrivé ici, crains de gêner la liberté d’autrui en allant au-delà. » — Ce n’est qu’alors en effet que je me suis fait, à l’aide de la pensée, la notion d’êtres semblables à moi, indépendans de moi, existant par eux-mêmes, et que bien certainement je ne pourrais croire autres que cela, à moins que je ne méconnusse entièrement, soit dans la spéculation, soit dans la vie pratique, l’autorité de ma conscience.

Dans l’espace se montrent aussi des apparitions d’une autre sorte, que je ne prends pas cette fois pour des êtres semblables à moi, dans lesquelles je vois au contraire des choses inanimées, dépourvues de raison. Pour celles-ci ce n’est qu’un jeu à la spéculation de démontrer qu’elles sont nées de ma faculté d’avoir des représentations et des actes auxquels m’entraîne cette faculté. Mais j’ai néanmoins, de toute nécessité, le besoin, le désir de ces choses. Or, de la notion subjective d’une chose ne s’ensuit pas la réalité objective de cette chose. De la faim ou de la soif, par exemple, ne se crée rien que je puisse boire ou manger : force est donc pour moi de croire à la réalité extérieure des choses qui se trouvent être en rapport avec moi, soit qu’elles menacent ma vie, soit qu’elles doivent en être les soutiens, les alimens. Mais si je fais un pas, si j’étends la main sur celles de la seconde espèce, par exemple (car il nous suffira de parler de ces dernières), se mettant entre elles et moi, intervient la conscience pour régler l’usage que je dois en faire, pour imposer un frein à mes appétits sensuels. — « Tu te trouves, dit-elle, dans l’obligation d’entretenir, de renouveler tes forces physiques, auxquelles sont liées tes facultés morales, ce que tu ne peux faire qu’au moyen de l’usage de certaines choses extérieures : use donc de ces choses. Mais comme en dehors de toi sont d’autres êtres, tes semblables, qui ne peuvent aussi entretenir et renouveler leurs forces qu’au moyen des mêmes choses que toi, il est nécessaire de t’astreindre à certaines règles dans l’usage que tu en fais ; car il convient d’admettre ces autres êtres, tes semblables, à faire de ces choses l’usage que tu en fais toi-même. Si tu considères comme à toi, comme t’appartenant, celles qui te sont tombées en partage, considère aussi comme leur appartenant, comme étant à eux, celles qui leur sont échues. » — Ainsi donc, si je veux agir, si je veux penser, sous l’empire de cette révélation de ma conscience, je me trouverais contraint de considérer ces choses comme indépendantes de moi, comme existantes par des lois qui leur sont propres. Il me faudra croire à ces lois ; il me faudra faire un effort pour les connaître. Et, dès lors, à ce contact continuel avec la réalité se dissiperont les doutes de la spéculation, comme au soleil

levant se dissipent les brouillards du matin.

En un mot, le rôle de la réalité extérieure n’est pas seulement de fournir matière à mes intuitions ; ce n’est pas seulement pour me servir d’un vain spectacle, c’est pour me fournir des occasions d’agir et des moyens d’action qu’elle a été placée devant moi. Or, je n’ai qu’une seule chose à faire dans ce monde ; il en est une du moins qui embrasse toutes les autres, et cette chose c’est accomplir ma destination, remplir mes devoirs. Le monde est pour moi l’objet du devoir, la sphère où s’accomplit le devoir. Il n’est rien d’autre, rien de plus pour moi ou pour tout être fini ; il serait même de toute impossibilité qu’il fût autre ou qu’il fût quelque chose en sus de cela ; en d’autres termes, qu’un autre monde existât pour nous ; car, pour un être fini, il n’est de monde possible qu’en vertu, qu’au moyen du rapport que je viens de signaler entre ce monde et lui. La réalité se présenterait d’elle-même à nous sous quelque autre point de vue que nous manquerions d’organes pour la saisir.

Àcette question que je me suis faite souvent : Le monde dont j’ai la représentation a-t-il une existence réelle ? je ne saurais par conséquent trouver une réponse plus inaccessible à toute objection que ce qui suit : En moi se trouve la conscience de certains devoirs auxquels je ne pourrais concevoir d’objet, que je ne saurais mettre en pratique ailleurs que dans un monde identique à celui dont j’ai la représentation. Ce monde existe donc. Bien plus, celui qui n’aurait jamais songé qu’il y a des devoirs à remplir dans le monde, en admettant qu’il pût se rencontrer un seul homme dans ce cas, ou celui qui n’aurait songé que vaguement à ces devoirs sans jamais se mettre en peine du moyen de les remplir, celui-là, dis-je, n’aurait encore foi à la réalité extérieure, n’entrerait pour ainsi dire dans le monde matériel qu’à l’occasion, que par le moyen d’une notion qu’il se serait faite d’un monde moral ; car il ne manquera pas d’aller réclamer un droit dans ce monde matériel où ne l’aura pas conduit la pratique du devoir ; il prétendra que les autres soient en toutes circonstances, pour lui, ce qu’il ne songe nullement à être pour les autres ; il exigera qu’on en agisse vis-à-vis de lui avec égard, avec réflexion, qu’on le traite en être libre, raisonnable, existant par soi-même, nullement en chose inerte, dépourvue de raison. Or, vouloir tout cela, c’est se supposer en rapport avec d’autres êtres capables d’agir avec égard et réflexion ; avec des êtres libres, raisonnables, existant par eux-mêmes ; avec des êtres enfin qui eux-mêmes ne soient pas choses inertes, dépourvues de raison, aveugles instrumens aux mains d’une force étrangère. Cet homme dont nous parlons ne se proposât-il d’autre but dans la vie que celui de jouir des objets matériels dont il pourra s’emparer, encore ne voudrait-il être troublé, empêché par personne dans cette jouissance. Dès lors il se trouvera contraint d’avoir recours à la loi morale, car parmi ces objets il n’en est aucun d’assez misérable, d’assez vulgaire pour lequel il ne faille toute l’autorité de la loi morale pour l’en mettre en possession. Or, comme il n’est donné à aucun être doué de conscience de se dépouiller de cette volonté de faire respecter d’autrui sa propre indépendance, tous les hommes penseront comme cet homme, et celui qui n’aurait pas trouvé dans le sentiment du devoir sa croyance au monde extérieur le trouvera nécessairement dans cette façon de penser. Un homme se rencontrerait-il en effet qui sérieusement, non plus seulement pour en faire un jeu d’esprit, voulût nier sa destination morale, la réalité du monde extérieur, de son existence et de la vôtre ! Faites sur lui l’application de son propre système. Pendant quelques instans traitez-le comme s’il disait vrai, comme s’il était bien certain qu’aucune chose n’existe, que lui-même n’est pas, ou qu’il n’est du moins qu’une matière inerte. La plaisanterie ne sera pas long-temps de son goût ; il ne tardera pas à s’écrier que vous avez tort d’agir comme vous faites, que cela ne peut vous être permis, que vous ne le devez pas. Que vous ne le devez pas ? ce qui sera tout à la fois confesser votre existence et la sienne, et, mieux encore, prétendre qu’à son égard certains devoirs vous ont été imposés.

Les choses extérieures n’ont d’existence pour nous qu’autant que nous les savons. Nous-mêmes n’existons pour elles qu’à cette condition. Les impressions que font sur nous ces choses ne sont pourtant pas le germe d’où est sortie notre conscience de la réalité extérieure ; de vains simulacres nés en nous de l’imagination ou de la pensée, et d’où ne peuvent naître que d’autres simulacres aussi vides qu’eux-mêmes ne le renferment pas davantage ; mais c’est de notre croyance en notre liberté, en nos facultés, en nos actes, qu’est vraiment sortie, que s’est développée en nous notre conscience du monde réel. Cette conscience qui vient d’une croyance n’est donc elle-même qu’une croyance. Nous avons d’abord en effet la croyance que nous agissons, puis que nous agissons de telle et telle façon, puis enfin que les actes que nous exécutons s’accomplissent dans une sphère donnée que nous appelons le monde. De la nécessité d’agir où nous nous sommes trouvés est donc née en nous la conscience du monde réel. Mais la réciproque n’a pas lieu ; car nous n’agissons pas parce que nous savons, et tout au contraire nous savons parce que nous agissons. La raison spéculative a ainsi ses racines dans la raison pratique. Or, comme ce sont les lois qui régissent nos actes, dont nous avons la certitude immédiate, qui nous donnent en même temps la certitude du monde extérieur, il en résulte que nous soustraire à ces lois serait anéantir du même coup et le monde et nous-mêmes. C’est donc la loi morale qui nous a tirés du néant ; c’est donc la loi morale qui nous empêche seule d’y retomber.

En agissant je produis un effet qui ne se produit pas ou cesse de se produire si je m’abstiens ou me suis abstenu d’agir. Or, la condition nécessaire de tout acte produit en moi, c’est que pour agir je me sois proposé un but distinct de l’acte. Mon attention doit se trouver dirigée sur une chose qui non-seulement ne soit possible qu’au moyen de l’acte que j’exécuterai, mais qui de plus ne le soit qu’au moyen de cet acte. Je ne puis vouloir sans vouloir quelque chose. Toute autre supposition serait en contradiction avec ma nature intime. À tout acte se rattache donc immédiatement, en vertu des lois de la pensée, une chose encore à venir, à laquelle l’acte se rapporte comme l’effet à la cause, Mais il est important de remarquer que ce n’est pas de lui-même que le but de l’acte se pose immédiatement devant moi ; qu’au lieu de cela il m’est donné par ma nature intime. De plus, quoique ce soit le but qui détermine la façon dont il convient que j’agisse, je ne commence pas par l’apercevoir, devant chercher ensuite la façon dont il convient que j’agisse pour l’atteindre. Au contraire, agissant de telle ou telle façon, selon qu’il est nécessaire que j’agisse, j’agis d’abord. C’est là le fait primitif, et c’est alors seulement que la voix intérieure me dit : un résultat a nécessairement été produit, puisque tu as agi. Ce résultat est nécessaire, parce que j’ai agi nécessairement de la façon que j’ai agi, et que tout acte n’est qu’un moyen. En d’autres termes, je veux avoir produit un résultat, parce que j’ai agi de manière à le produire ; ce n’est pas parce que devant moi se trouve tel but que j’agis comme je le fais ; mais il arrive que ce but s’est trouvé devant moi parce que j’ai agi ainsi que j’ai agi. Je n’ai pas faim, par exemple, par la raison qu’en face de moi se trouve quelque chose à manger ; mais je ferai en sorte de me procurer quelque chose à manger, parce que j’ai faim. Pour m’exprimer, en un mot, de la manière la plus générale, je dirai : Le point par lequel passera la ligne quelconque que je décrirai ne se montre pas d’abord à moi, déterminant par sa position dans l’espace la direction de la ligne que je dois tirer, l’angle qu’elle fera avec une autre ligne précédemment tirée ; mais je tirerai cette ligne spontanément, de moi-même, à angle droit, par exemple, avec une autre ligne ; et par cette dernière circonstance se trouveront déterminés la direction que suivra la ligne nouvelle, ainsi que les points par où elle passera ; c’est enfin le commandement de la conscience qui détermine le but, non le but qui détermine le commandement.

La croyance intime que mes actes sont nécessairement suivis d’un résultat accompagne donc chacun d’eux, et c’est le point d’où pour la première fois vient briller à mes yeux la perspective d’un autre monde. De là j’aperçois pour la première fois un monde autre et meilleur que notre monde actuel, un monde non d’action comme celui-ci, mais d’intuition ; un monde vraiment intellectuel auquel j’aspire, vers lequel je tends par toutes les facultés de mon ame. Je sens que c’est là que doit s’accomplir ma destination. La conscience me le dit. Puis, en même temps qu’elle me le révèle, elle m’en ouvre le chemin, m’enseignant que c’est en pratiquant ce qu’elle m’ordonne de faire que j’y parviendrai. Or, la conscience ne saurait m’avoir leurré d’une fausse espérance. Je voudrais le croire que je ne le pourrais pas. Je puis donc contempler ce noble but en même temps que pratiquer ce qui doit m’y conduire. Je peux donc vivre déjà dans le monde qui m’a été promis pour l’avenir.

Ce n’est pas d’aujourd’hui d’ailleurs qu’existe en moi cette conviction. Long-temps avant que la conscience n’eût parlé avec son irrésistible autorité, je ne pouvais contempler un seul instant le monde actuel sans que je ne sentisse surgir en moi, dirai-je l’espérance ? dirai-je le désir ? non, mieux que cela, plus que cela, l’irréfragable certitude d’un autre monde. À chaque coup d’œil que je laissais tomber sur les hommes ou sur la nature, à toute réflexion que faisait naître dans mon esprit le contraste bizarre de l’immensité des désirs de l’homme et de sa misère actuelle, une voix intérieure s’élevait en moi pour dire : Oh ! rien de tout cela n’est, ne peut être éternel. Sois-en bien convaincu, un autre monde existe, un monde autre et meilleur.

S’il n’en était pas ainsi, si cette terre, au lieu de n’être pour l’homme qu’un lieu de passage, devait renfermer toute sa destinée ; si la condition actuelle de l’humanité, au lieu de n’être qu’un échelon dans l’enchaînement progressif des destinées humaines, devait être éternelle, le monde au milieu duquel je vis ne semblerait plus qu’une bizarre illusion dont je serais condamné à être la dupe et la victime ; mon existence terrestre ne serait plus pour moi qu’une sorte de jeu tout à la fois douloureux et puéril auquel m’aurait voué une main inconnue. Et où trouverais-je alors, grand Dieu ! assez de courage pour en supporter le fardeau ? Dans quelle pensée puiserais-je la résignation d’en traîner long-temps les fatigues et la misère ? Dans quel lieu pourrais-je reposer un instant ma tête à l’abri du mécompte et de la douleur ? Ma vie entière serait-elle autre chose qu’un long effort, plein d’amertume et d’angoisses, vers un avenir mystérieux et terrible ?

Je mange et je bois afin d’avoir encore faim et soif pour boire et manger de nouveau. La tombe sans cesse entr’ouverte saisit enfin sa proie : j’y descends pour devenir la pâture des vers, et je laisse derrière moi des êtres semblables à moi, afin qu’ils boivent, mangent aussi, jusqu’à ce qu’ils meurent remplacés eux-mêmes par d’autres êtres semblables à eux, qui à leur tour viendront aux mêmes lieux faire les mêmes choses : voilà ma vie ! voilà le monde ! c’est une courbe qui revient éternellement sur elle-même. C’est un fantastique spectacle où tout naît pour mourir et meurt pour renaître. C’est une hydre aux innombrables têtes, ne se lassant jamais de se dévorer pour se reproduire, et de se reproduire pour se dévorer encore.

Croirais-je donc que c’est dans le cercle de ces éternelles et monstrueuses vicissitudes que doivent se consumer en efforts inutiles toutes les forces de l’humanité ? Ne croirais-je pas plutôt que si l’humanité les subit, c’est momentanément, dans le but d’arriver à un état qui demeurera définitif, pour parvenir enfin à un lieu de repos où, se remettant de tant de fatigues, elle demeurera immobile, pendant l’éternité, au-dessus des flots agités de l’océan des âges ?

Sur notre terre il n’est pas un instant où je ne la voie aux prises avec une nature ennemie. La grande majorité des hommes passe sa vie dans les plus rudes travaux pour se procurer à elle-même et à un petit nombre d’oisifs une subsistance précaire ; et ce sont pourtant des esprits immortels que ces hommes dont toutes les facultés se consomment ainsi en pénibles efforts sur la terre qui les nourrit ! Souvent, au moment où le cultivateur croit toucher au moment de l’abondance et du repos, un ouragan vient détruire en un instant le fruit de ses sueurs de l’année. La misère et la faim deviennent alors le partage de l’honnête homme, de l’homme laborieux. Des inondations, des tempêtes, des volcans, promènent la dévastation sur la terre, ensevelissant dans un même chaos de mort et de destruction les œuvres savantes de l’intelligence, et l’intelligence même qui les a conçues. La maladie ne se lasse pas de creuser d’une main impitoyable mille tombes prématurées, où s’engloutissent à la fois l’homme dans la fleur de l’âge et l’enfant dont la vie s’efface sans laisser de traces. La peste se plaît à visiter les cités opulentes et peuplées ; puis derrière elle, dans ces mêmes lieux où se montraient tous les prodiges de l’industrie, demeurent un petit nombre de veuves et d’orphelins incapables dorénavant de disputer le terrain au désert, à la stérilité. Eh bien ! encore une fois, si c’est là le monde, ce monde ne saurait être éternel. Il en existe un autre ; car j’ai au dedans de moi une conviction qui demeure inébranlable en face d’un tel spectacle, c’est qu’aucune des choses qui ont manifesté à mes yeux la puissance de l’homme ou brillé de l’éclat de son intelligence ne peut s’effacer de la terre sans avoir été de quelque utilité à l’homme. L’homme est, il est vrai, condamné, je ne le sais que trop, à voir quelques-unes de ses œuvres brisées avant le temps. Toutefois celles-là même ne sont pas perdues pour lui : c’est un tribut qu’il doit payer, un holocauste qu’il est tenu d’offrir à l’activité des forces désordonnées de la nature, mais au moyen duquel il occupe, endort, assouvit pour un moment cette énergie dévastatrice qu’elles font éclater dans les tempêtes de l’Océan, les tremblemens de terre, les éruptions volcaniques. Ce sont là en effet de subites explosions d’une immense puissance de dévastation devant laquelle s’anéantit encore aujourd’hui la puissance créatrice de l’homme. Mais ce sont aussi les dernières résistances de la nature indomptée au mouvement régulier, progressif, harmonique qui lui est imprimé. Ce sont les dernières convulsions du chaos à l’enfantement du globe. Après cela, après que ces résistances seront devenues insensibles, que ces convulsions seront calmées pour toujours, la terre sera vraiment digne d’être considérée comme l’habitation de l’homme. La nature n’aura plus que des mouvemens harmoniques faciles à prévoir, à calculer ; elle n’opposera plus à l’homme que le degré de résistance dont il est donné à l’homme de triompher. Lui-même, par chacun de ses efforts, par chacun de ses actes, indépendamment d’ailleurs de l’intention qu’il s’est proposée, ne cesse de la pousser au but vers lequel sa marche n’est jamais suspendue ; car aucune œuvre humaine ne peut se produire dans le domaine de la nature qu’il ne s’en développe nécessairement quelque principe d’une activité salutaire et vivifiante. La culture, par exemple, la culture affaiblit, dissipe peu à peu les vapeurs malfaisantes des forêts et des marais. Des terrains défrichés s’étendent çà et là. Ils se couvrent de riches moissons. Des émanations salubres s’en répandent dans une atmosphère doucement échauffée des rayons du soleil ; et là nous ne tardons pas à voir vivre, travailler, s’agiter une population riche, animée, bien portante. Puis ce n’est pas non plus dans les seules limites de ces travaux matériels que s’arrête l’activité intellectuelle de l’homme. Éveillée d’abord par l’aiguillon de la nécessité, la science pénètre ensuite à loisir, pas à pas, dans le sein de la nature. Elle en contemple la puissance infinie dans son germe, la suit dans ses rayonnemens, s’efforce de l’embrasser dans l’ensemble des lois du monde. Alors il se forme dans l’intelligence de l’homme une seconde nature, nature idéale, image fidèle de la nature réelle, reproduisant celle-ci trait pour trait. Or, comme il n’est aucune vérité conquise sur le présent par la raison de l’homme qui ne soit en même temps un germe déposé dans le temps, d’où le temps fera éclore une vérité nouvelle ; comme il n’est pour ainsi dire parcelles de lumière dont il ne s’empare qui, à l’aide des siècles, ne doivent devenir dans ses mains autant de flambeaux éclatans, à leur clarté il verra se dissiper un jour les dernières ténèbres qui lui déroberaient les mystères les plus cachés de la nature. Les derniers voiles du sanctuaire seront levés, et alors, d’un pas hardi, l’homme pénétrera dans l’intimité même de la nature pour s’en emparer, pour s’en rendre le maître absolu. Alors aussi de nouveaux labeurs ne lui seront sans doute point nécessaires pour jouir du fruit de ses travaux passés. Il lui sera donné de gouverner en maître sa nouvelle conquête, de régner sur elle en souverain absolu, en employant moins de forces matérielles qu’il ne lui en faut peut-être aujourd’hui pour entretenir et conserver sa seule organisation physique. Il le faut bien, car ce noble prix de tant d’efforts ne saurait être payé de travaux sans cesse renaissans ; la couronne de l’humanité ne saurait être un fardeau pour l’homme. La destinée d’un être intelligent ne peut être de ramper éternellement sous un poids qui accablerait ses forces.

Mais ce n’est pas la nature seule, c’est aussi sa propre liberté qui pour l’homme est une source de maux cruels. Dans le monde entier l’homme n’a pas d’ennemi plus terrible, plus implacable que l’homme. Dans les déserts, dans les forêts où errent les sauvages en hordes éparses, s’ils se rencontrent c’est pour se combattre, c’est pour que le vaincu serve au festin du vainqueur. La civilisation en fait-elle des peuples, ils s’attaquent aussitôt avec toutes les armes nouvelles que cette civilisation leur a mises aux mains. Regardez sur l’Océan ces immenses, ces magnifiques vaisseaux qui le sillonnent en sens opposés ; il n’en est aucun dont la construction et l’armement n’aient épuisé les plus sublimes inventions de l’intelligence humaine. Eh bien ! ce qu’ils recèlent dans leurs flancs ce sont des hommes qui sur les flots mugissans, à travers les vents impétueux, courent se précipiter vers d’autres hommes ; et à peine se seront-ils aperçus qu’on les verra, d’une ardeur égale, braver de concert les fureurs des élémens pour s’entre-détruire de leurs propres mains. Dans l’État, sous les apparences extérieures de la justice et des lois, c’est encore la guerre ; c’est même pire encore ; car cette fois c’est une guerre de ruse, de perfidie, où les coups se portent dans l’ombre, où, pour la victime d’une injuste agression, il n’est aucun moyen de s’en défendre. Là tout peuple est inévitablement divisé en deux portions. D’un côté se trouve la multitude plongée dans l’ignorance, la misère, l’abrutissement ; puis de l’autre un petit nombre qui, dans cette ignorance, dans cette misère, dans cet abrutissement, verra des sujets de se féliciter, de se réjouir hautement. Ce sont les moyens par lesquels il règne, il domine. Au besoin il les accroîtrait encore. Là, malheur à l’homme de bien qui propose une réforme, réclame une amélioration ; d’innombrables intérêts se soulèvent aussitôt prêts à engager une lutte qui ne peut manquer de lui être fatale. Interprète fidèle de la vérité, peu prodigue par conséquent de promesses magnifiques, il n’éblouit, ne séduit, n’entraîne personne ; il demeure seul ; et cependant il a suffi de son aspect pour qu’une subite alliance se trouvât tout à coup formée entre les méchans, à moins de cela toujours en guerre. Une multitude se réunit contre un seul homme : pourtant à peine serait-il besoin du moindre effort pour accabler ce dernier. Au train ordinaire des choses, il a pour ennemis naturels l’ignorance, les préjugés, les défiances de tous, les vanités de quelques-uns. Il a contre lui jusqu’aux bonnes intentions des gens de bien eux-mêmes. Car parmi ces derniers aucun lien n’est solide, aucune union durable. Chacun veut exécuter seul ce qui serait à peine faisable par les efforts réunis de tous. L’un se voit accusé d’une fougueuse impatience, d’une ardeur intempestive qui compromet tout pour ne savoir pas attendre ; l’autre d’une lenteur par trop circonspecte, pour qui n’arrive jamais le moment d’agir. Ils se renvoient de la sorte mille et mille autres accusations, parmi lesquelles celui qui sait tout peut seul savoir celles qui sont fondées. La chose la plus importante à réaliser pour chacun est celle pour laquelle il se seul le plus de capacité : c’est pour lui la pierre fondamentale sur laquelle il suppose que, doit s’élever tout l’édifice des perfectionnemens de l’avenir. Il sommera tous les autres de s’unir à lui pour cette œuvre. S’ils refusent, il les accusera de trahison à la bonne cause ; ils ne manqueront pas de lui renvoyer aussitôt le reproche ; et c’est ainsi que s’effacent de la terre, sans laisser de traces, les intentions les plus pures et les plus nobles efforts ! le monde n’en allant ni mieux ni pis que s’il était livré à un aveugle mécanisme pour l’éternité.

Pour l’éternité ? Le monde ne serait plus alors qu’une odieuse énigme dont le mot nous serait refusé. Mais cela est-il ? examinons.

Dans ce monde j’aperçois des hommes à l’état sauvage. Mais comme les hommes ont en eux toutes les conditions d’un développement intellectuel et social, cela me suffit pour m’empêcher d’admettre que ce développement leur sera refusé. Je me sens révolté de la seule pensée que des hommes pourraient bien n’être que des animaux ; le fussent-ils d’une espèce supérieure aux autres. Que seraient en effet les sauvages, si cela était, sinon un contresens bizarre, une choquante anomalie dans l’ordre du monde ? Aussi cela n’est pas, j’en trouve une preuve sans réplique dans ce fait : c’est que les peuples du Nouveau-Monde les plus civilisés à l’époque de sa découverte avaient incontestablement des sauvages pour ancêtres. — Ici plusieurs questions se présentent. — La civilisation se développe-t-elle spontanément ? S’élance-t-elle d’elle-même du sein des premières agrégations d’hommes que le hasard a formées ? Doit-elle au contraire, par la nature même des choses, être toujours enseignée à l’homme, de sorte que, lorsqu’on en veut trouver la source première, on arrive nécessairement, remontant d’enseignemens en enseignemens, jusqu’à une révélation primitive ? C’est ce que nous ignorons ; c’est même ce que nous ignorerons probablement toujours. Mais ce que nous savons dès à présent, car pour le savoir il nous suffit de jeter un seul coup d’œil sur le spectacle que nous offre le monde, ce que nous savons, dis-je, c’est que les peuplades qui jusqu’à présent sont demeurées les plus éloignées de la civilisation, à leur tour y parviendront. Suivant, comme elles, le font, les chemins battus jusqu’à présent par les nations civilisées, elles arriveront sans doute au même degré de civilisation que celles-ci, c’est-à-dire à cette sorte de civilisation matérielle d’où ne sont point encore dégagées celles de ces nations qui sont les plus avancées de notre époque. Devenues alors parties intégrantes de l’association générale, elles participeront à tous les progrès de l’avenir.

Remarquez en effet qu’il est tellement dans la destination de notre espèce de tendre à se constituer en un seul corps homogène dans son ensemble que depuis l’origine du monde nos passions, nos vices, nos vertus, les événemens qui en ont été les résultats n’ont pas cessé de nous pousser à ce but. Le chemin que nous avons fait nous est un sûr garant que nous ferons de même, lorsque les temps seront venus, celui qui nous reste à faire.

Il est vrai que si l’on veut se convaincre de ces progrès immenses et continus de l’humanité, il ne faut pas, essayant de pénétrer dans l’intimité même de la nature humaine, aller demander à l’homme s’il est maintenant meilleur qu’il n’a été. Il ne faut pas non plus comparer, sur certains points isolés d’organisation sociale et de culture intellectuelle, nos temps modernes et l’antiquité : il pourrait même se faire qu’à ce point de vue l’humanité parût quelquefois avoir reculé, non pas avancé. Ce qu’il faut faire, c’est d’examiner si, antérieurement à l’époque actuelle, une autre époque a existé où la civilisation ait régné sur un plus grand nombre, ait tenu sur la terre une plus grande place. Or, du premier coup d’œil on ne manquera pas de se convaincre qu’à l’origine des âges, partant de quelques points isolés comme d’autant de sources diverses d’où elle n’a cessé de se répandre, de découler pour ainsi dire en tous sens, la civilisation n’a jamais couvert un aussi grand terrain qu’aujourd’hui ; puis, comme cette diffusion ne laisse pourtant pas que de continuer sous nos yeux, il faudra bien admettre en outre que cela n’arrive que parce qu’il lui est donné d’atteindre aux extrémités de la terre habitable. Un jour donc, la civilisation régnera sur l’universalité des peuples. C’est à cause de cela, sans doute, que ceux qui les premiers en ont atteint l’apogée nous paraissent dès lors stationnaires, immobiles. Arrivés les premiers à un point de repos ménagé à l’humanité dans la continuité de son développement, ils doivent attendre que les autres peuples s’y soient ralliés. Mais alors tous ensemble se remettront probablement en marche encore une fois vers de nouvelles destinées, vers une civilisation plus élevée, dont, quant à présent, nous ne pouvons peut-être nous faire la moindre notion.

C’est là le mouvement général de l’humanité ; mais en même temps qu’il s’accomplit, il s’en passe un autre dans l’intérieur même de chaque nation. À l’origine de tout état, une certaine quantité de résistances se sont nécessairement manifestées contre son institution. Ces résistances le temps commence par les dompter ; il va même jusqu’à donner ensuite une sorte de sanction à certains abus, à certains priviléges qui ne manquent jamais de s’établir dans les sociétés dès leur origine. Mais cela ne peut pourtant suffire à ceux à qui ces abus sont favorables, qui jouissent de ces priviléges. À peine cessent-ils d’être inquiétés dans leurs usurpations primitives que, poussés par une insatiable ambition, ils ne cessent de courir à des usurpations toujours nouvelles, jusqu’au moment où l’oppression n’ait épargné personne, ait atteint son plus haut degré, soit devenue intolérable pour tous. Mais alors ceux qui long-temps ont gémi courbés sous ce joug de fer se relèvent enfin et le brisent pour toujours. Ils se posent fièrement en face de leurs dominateurs. Or, ceux-ci, dont le nombre est faible, dont la puissance a perdu le prestige qui en était la force, n’ont plus qu’à choisir entre deux partis : s’exiler pour toujours du sein de leur patrie, ou bien s’aller confondre dans les rangs de ceux qui naguère encore étaient leurs sujets. Car le premier devoir des citoyens devenus libres a été de s’assurer les avantages de cette liberté au moyen de conventions dont les engagemens doivent être fondés sur une réciprocité complète, puisque, en tant que tous apportaient des droits égaux, c’était pour soi que chacun contractait. Il n’y a plus là de maîtres contractant pour des esclaves dont il ne partageront jamais le sort, dont les souffrances ne seront jamais les leurs : ce temps est passé pour toujours. Aussi ces nouvelles conventions, bien différentes de ces lois superbes où d’antiques dominations se sont écrites en face de hordes tremblantes, effrayées, ces conventions qui mettent chacun à même de repousser l’usurpation, l’injustice, et ne laissent à aucun l’espoir d’en profiter, ces conventions méritent seules le beau nom d’institutions sociales. Seules elles sont les bases légitimes des associations humaines. À elles seules il appartient de constituer des sociétés où l’individu se trouve forcé dans son propre intérêt de respecter les intérêts de tous ; où, par la nature même de l’institution, il ne pourrait faire souffrir un dommage à quelque autre sans en souffrir lui-même. La paix intérieure, la tranquillité publique, seront donc assises sur les plus fermes fondemens.

Mais ce n’est pas tout. On conçoit qu’un état ainsi organisé devra s’appliquer à ne laisser aux citoyens aucune habitude d’injustice, de violence, de pillage. Il voudra leur enlever jusqu’à la pensée pour ainsi dire d’un avantage quelconque qui serait obtenu autrement que par le travail et l’industrie, ailleurs que dans le cercle tracé par la loi. Pour atteindre ce but il ne saurait manquer de prévenir avec vigilance, de réprimer avec sévérité tout, attentat dont se rendrait coupable un de ses sujets à l’égard de quelque autre sujet d’un état étranger. Et par-là il aura presque entièrement tari la source des griefs d’état à état. Ce n’est pas en effet à l’occasion des relations de deux états comme états que peut naître entre eux la mésintelligence : à parler à la rigueur, ce genre de relations n’existe même pas : il y a seulement certains rapports entre leurs sujets ; de sorte que s’il arrive que l’un d’eux ait un motif de plaintes contre l’autre, ce ne peut être qu’en raison de quelque dommage éprouvé par l’un de ses sujets ; donc enfin, le dommage réparé, il n’aura plus rien à exiger. Il est en effet bien inutile de dire que dans de semblables états il ne saurait être question de prérogatives violées, ou de vanités blessées. Quant à devenir conquérans par cupidité, on ne peut supposer qu’ils y voulussent songer ; car le butin, au lieu d’être la proie d’un petit nombre, y serait nécessairement, par la nature même de l’institution, également partagé entre tous. Aucun citoyen n’y trouverait par conséquent une compensation suffisante des fatigues et des dangers qu’il aurait eu à braver. Là seulement la guerre peut avoir des partisans, où ses travaux pénibles sont le sort de tous, où ses avantages sont recueillis par quelques-uns. Les états dont nous parlons ne pourraient donc être en guerre, si jamais ils l’étaient, qu’avec des peuplades encore étrangères à la civilisation, ou bien qu’avec des peuples restés esclaves, que leurs maîtres conduiraient à la conquête dans l’espoir d’en profiter ; mais heureusement que dans ces deux cas l’avantage ne peut manquer de leur demeurer dans le premier, en raison de toutes les ressources que créent pour eux les arts de la civilisation ; dans le second, en raison de l’intime union qui ne manque pas de régner entre des citoyens dont tous les intérêts sont identiques. Malheureusement un peuple libre ne peut guère vivre entouré des peuples qui ne le sont pas. Les chefs de ces derniers ont un tel intérêt à étendre leur domination que leur existence même est une menace continue contre leurs voisins. Tout peuple libre devra donc vouloir que les autres peuples soient libres aussi. Il ira porter la civilisation aux barbares, la liberté aux esclaves. Puis, comme les peuples qu’il aura éclairés et affranchis, à leur tour éclaireront, affranchiront d’autres peuples, il en résulte qu’il suffit de quelques peuples libres et civilisés pour que bientôt la civilisation et la liberté règnent sur toute la terre avec la paix universelle.

Ce moment où le joug de l’oppression devient pour la première fois intolérable à un peuple ne manque pas d’arriver pour tous. On peut s’en rapporter pour cela à l’orgueilleux aveuglement des dominateurs de tous les temps, à qui le passé n’a jamais offert que d’inutiles enseignemens.

Cependant le mal disparaîtra du milieu des sociétés humaines à l’époque même où sera consommé leur affranchissement. La pensée même du mal s’effacera pour ainsi dire de l’intelligence des hommes. Aucune perturbation nouvelle ne les empêchera plus, dans la suite des temps, de graviter vers le bien par toutes les puissances de leur ame, par toutes leurs facultés intellectuelles. Aucun homme, Dieu merci, ne fait le mal pour le mal ; il le fait à cause des avantages qu’il s’en promet. Cet avantage, il ne l’en retire, hélas ! que trop souvent dans l’état actuel de nos sociétés, où ne se trouve ni vice, ni passion qui n’ait en quelque sorte sa proie assurée tant que durera cet état social. Il est donc impossible de se flatter de voir jamais, même dans l’avenir, une grande amélioration morale dans l’espèce humaine. Mais une fois la société constituée telle que la raison veut qu’elle le soit, telle qu’elle le sera sans doute chez les peuples qui les premiers se seront affranchis, il arrivera qu’une mauvaise action ne procurera à son auteur qu’un préjudice assuré au lieu d’un avantage quelconque. Dans cette société, non-seulement ce serait peine perdue que de vouloir s’approprier un avantage injuste, mais toute tentative de le faire reviendra de plus en quelque sorte à son auteur lui-même pour lui rapporter inévitablement le mal qu’il aurait eu l’intention de faire à autrui. De la sorte le moment arrivera où, dans sa patrie, à l’étranger, sur toute la surface de la terre, le méchant ne trouvera pas à qui nuire impunément ; où par conséquent il se trouvera dépouillé de la liberté et de la volonté même de faire le mal ; car nous ne pouvons supposer qu’il pût continuer à aimer le mal, si le mal avait pour lui des suites funestes. Mais en même temps il faudra que de son côté l’homme de bien renonce aussi aux nobles prérogatives de la liberté et de la volonté personnelle. Chaque homme ne devra plus se considérer que comme un rouage qu’il est chargé d’engréner pour le mieux dans un mécanisme universel. Alors aussi l’intérêt ne divisera plus les hommes. Au lieu d’user leurs forces à se combattre, ils les emploieront à achever de se soumettre la nature. Le préjudice survenu à l’un ne pouvant profiter à aucun sera considéré par tous comme un préjudice pour la société entière ; et il en sera de même de ce qui pourrait être avantageux à l’individu. Là où, par la constitution même de l’état, la personnalité a été brisée, n’est-il pas facile à chacun de concevoir qu’il ne peut perdre ou gagner qu’en même temps que tous les autres ? C’est alors aussi, et seulement alors, qu’on pourra dire de chacun qu’il aime son prochain comme lui-même ; car il l’aime comme une partie d’un tout dont lui-même est une autre partie. L’anéantissement du mal mettra fin à la lutte entre le bien et le mal, à laquelle ne survivra que peu d’instans celle entre les bons à l’occasion du bien à faire. Il ne tardera pas en effet à devenir évident pour tous que, s’il est nécessaire que le bien soit fait, la vérité trouvée, l’utile exécuté, peu importe par qui. Nul homme ne trouvera donc de difficulté à se subordonner aux autres. Celui-là commandera qui, au jugement de tous, sera considéré comme le plus capable de diriger telle ou telle entreprise.

Voilà la société qui nous attend au bout de notre pélerinage terrestre. La raison nous l’enseigne, nous enseignant en même temps qu’il nous sera donné d’y parvenir. Nous devons en avoir la certitude, de même que nous avons la certitude du monde réel ; de même que nous avons celle de l’existence, dans le monde réel, d’êtres doués de raison, dont la vie, si elle ne tendait à cela, n’aurait ni sens ni sérieux. Pour nous, en un mot, entre ces deux croyances pas de termes moyens ; il nous faut croire non-seulement cette société possible, mais même réalisable dans un temps donné, ou bien croire que notre apparition sur cette terre n’est en définitive qu’une sorte de drame bizarre, fantastique. Il nous faut croire qu’un mauvais génie, après avoir déposé dans l’intimité de notre nature l’instinct de l’impossible, s’amuse de nos vains efforts pour l’atteindre, de nos élans mille fois redoublés vers un but hors de notre portée, de nos courses à perte d’haleine dans un cercle où nous revenons éternellement au même point, et doit se rire surtout de notre sérieux dans cette ridicule parade. Et certes, si cela était, le sage n’aurait rien de mieux à faire que d’y refuser son rôle, que de rejeter loin de lui le misérable don de l’existence, que de saluer comme l’aurore d’une vie plus d’accord avec sa raison l’instant de sa mort terrestre. Mais cela n’est pas. Nous avons sur la terre un but que nous atteindrons. Il le faut, car la raison m’ordonne de vivre. Il le faut, car j’existe.

Àla vérité une autre question se présente aussitôt. La réalisation de cette société étant supposée achevée, que restera-t-il à faire sur la terre à l’humanité ? Cette borne touchée, l’humanité se trouvera-t-elle frappée d’immobilité ? La génération la première arrivée à ce lieu de repos n’aura-t-elle plus autre chose à faire qu’à s’y maintenir, pour en léguer l’héritage à la génération qui la suivra ? Celle-ci imiterait-elle cet exemple ? Et dans cette carrière de progrès que nous avons supposée sans limites, l’humanité finirait-elle donc par se trouver arrêtée ? Car enfin ce but définitif, quelque éloigné que nous voulions admettre qu’il soit de nous, n’est pourtant séparé de nous que par un intervalle fini, mesurable, franchissable. Or, si nous pouvons concevoir que les générations écoulées jusqu’à ce que l’humanité ait touché ce but soient comme autant de pas dans sa marche vers lui, pour l’atteindre enfin par un dernier pas, par une dernière génération : cela fait, vers quel autre but se remettrait-elle en marche ? Pourquoi de nouvelles générations succéderaient-elles à la génération où cela aurait été fait ? Si toutes celles qui ont précédé cette dernière n’ont été mises sur la terre qu’afin d’arriver à ce but, ou du moins de s’en rapprocher ; ce but touché, que viendraient-elles faire au monde ? Pourquoi seraient-elles tirées des profondeurs du néant ? Remarquons en effet que notre mission terrestre ne nous a pas été confiée comme un moyen d’accomplir notre pélerinage terrestre ; qu’au contraire c’est notre vie qui nous a été donnée comme un moyen d’accomplir cette mission. Remarquons en outre que toute existence est insuffisante, incomplète, dès qu’elle n’a pas en soi son but et sa raison.

Si je m’en rapporte à la voix de la conscience, à laquelle je me suis promis d’obéir aveuglément en tout, avec laquelle je ne veux entrer en contestation sur rien, je dois croire que c’est au moyen des actions qu’elle m’ordonne, et seulement au moyen de ces actions que je puis accomplir la destination de l’humanité. C’est donc à exécuter ce qu’en toutes circonstances elle me révèle comme devant être le bien, le mieux, que je dois tendre dans tout ce que je fais ; je ne puis vouloir autre chose. Toutefois que je suis loin de pouvoir me flatter d’atteindre ce but ! Quel abîme ne se trouve-t-il pas entre vouloir et faire le bien ! Le plus grand nombre de mes meilleures, de mes plus nobles déterminations sont perdues pour le monde ; elles se dissipent comme une vaine fumée. Souvent celles que je réalise ont un résultat tout différent de celui que j’en attendais. En même temps des passions méprisables, des vices odieux produisent parfois pour la communauté de meilleurs résultats que n’auraient pu le faire les efforts réunis de tous les bons, de tous les gens qui pour l’avantage le plus considérable ne se permettaient pas seulement une mauvaise pensée. Ne semblerait-t-il pas, à ce point de vue, que le bien qui se fait sur cette terre n’est autre chose que la manifestation extérieure d’une force invisible, inconnue, obéissant à ses propres lois ; manifestation sur laquelle les vices et les vertus des hommes ne sauraient avoir plus d’influence que les mouvemens qu’ils se donnent à la surface de la terre n’en peuvent avoir sur le mouvement que la terre accomplit autour du soleil ? Ne semblerait-il pas que cette force extérieure, engloutissant dans le tourbillon de son activité l’activité que les hommes déploient en bien et en mal, la fait indistinctement concourir à son propre but, quel que soit d’ailleurs celui qu’eux-mêmes s’étaient proposé quand ils ont agi ?

Mais si cela est, si en même temps il n’y a rien pour nous au-delà de la terre, si la terre suffit à notre destination, comme le but que nous devons atteindre se trouve être alors bien moins le nôtre que celui de la force générale qui nous régit à notre insu, comme nous sommes même dans une ignorance continuelle sur ce que nous devons exécuter pour arriver à ce but, ce que nous avons de mieux à faire c’est de remettre pour ainsi dire nos actions et nous-mêmes aux mains de cette force mystérieuse, de même qu’une matière inerte qu’il lui appartient d’employer, de façonner à sa guise, sans que nous ayons à nous en mêler. Le sublime de la sagesse doit consister pour nous à ne pas nous mettre en peine de choses qui au fond nous sont étrangères, à vivre sans nous donner de soins superflus, comme chaque instant nous y convie. Mais alors aussi la loi morale nous devient inutile ; ce n’est même qu’un contre-sens qui se trouve en nous ; c’est une dissonance dans l’harmonie de notre nature qu’il s’agit d’étouffer au plus tôt. Nous ne pouvons refuser de lui obéir d’une manière trop absolue ; nous ne pouvons trop nous hâter de chasser loin de nous le fantôme imposteur de la conscience.

Mais cela je ne le veux pas, je ne le voudrai jamais. Loin de là. Aussi vrai que j’existe, je veux obéir à ma conscience dans tout ce qu’elle me prescrira. Que cette détermination soit désormais inébranlable dans mon esprit ; que d’elle dépende toute autre détermination, et qu’elle-même ne dépende d’aucune autre ; qu’elle soit le principe, le mobile de toutes mes actions ! Je sais, il est vrai, en ma qualité d’être doué de raison, que je ne puis agir qu’à la condition de met proposer un but, d’attendre un résultat ; je sais aussi, car cela m’a été démontré, que cette obéissance à ma conscience demeure stérile sur la terre. Mais qu’à cela ne tienne. Plutôt que de renoncer à la pratiquer, j’aime mieux supposer qu’au-delà de cette terre se trouve un lieu où cette obéissance portera nécessairement ses fruits.

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Le brouillard se dissipe : un monde (car il faut bien que j’essaie de donner un nom à ce qui n’en a pourtant dans aucune langue humaine), un monde nouveau, disais-je, se manifeste à moi en même temps que je me découvre un nouvel organe pour le saisir. Ce monde se révèle par toutes les inspirations de ma conscience. À cette voix divine il sort perpétuellement du néant. Ce monde c’est le but qui se trouve au bout de chacun des commandemens que me fait la raison.

Et comment ai-je donc pu admettre que le monde matériel fût le domaine de la loi morale, qu’il renfermât le but que cette loi m’ordonnait d’atteindre ? Que pouvait avoir à faire la loi morale ou l’obéissance que je lui ai vouée au milieu d’un immense enchaînement de causes et d’effets purement matériels, où tout ce qui est dépend de ce qui a été, mais en dépend en tant que cela a été réellement ; où le sentiment, l’intention, le fait moral ne sont comptés pour rien ?

Si la destination de l’humanité était seulement de se créer sur la terre une condition meilleure, il suffirait sans doute que les actions humaines fussent dirigées par un simple mécanisme. La liberté serait non-seulement inutile, mais funeste à l’homme, l’intention serait de trop. Le monde tel que nous le voyons, loin d’aller directement à son but, ne l’atteindrait qu’avec mille détours. Pourquoi, dans ce cas, le souverain créateur des mondes nous aurait-il doués d’une liberté souvent en contradiction avec ses éternels desseins ? Pourquoi ne nous aurait-il pas prédéterminés à agir comme il faut que nous agissions afin que ses desseins s’accomplissent ? Il pouvait certes aller à son but par mille chemins plus courts ; il n’est pas de misérable habitant de notre chétive planète qui ne pût le lui démontrer. Mais je suis libre, et par conséquent il est impossible que ma destinée s’écoule tout entière dans le cercle d’une existence où tout s’enchaîne de telle sorte, causes et effets, que ma liberté me demeure inutile. Mais je suis libre, car ce n’est pas l’acte réel, mécaniquement exécuté, ne dépendant, sous ce rapport, qu’à demi de moi ; ce n’est pas lui qui fait le prix et la valeur d’une action, c’est l’acte moral, c’est-à-dire la libre détermination de ma volonté, qui toujours dépend de moi. La voix de la conscience ne cesse de me le répéter. Or, par-là, ne m’enseigne-t-elle pas aussi que la loi morale, dédaignant de commander à un mécanisme aveugle et matériel, ne prétend régner que sur des volontés intelligentes et libres ?

Et ainsi le monde intelligible s’éclaire à mes yeux d’une lumière de plus en plus vive. J’entrevois le système de ses lois merveilleuses. Je conçois que la volonté doive être pour ce monde chose tout-à-fait semblable dans ses effets à ce qu’est le mouvement dans le monde matériel. Je conçois qu’il doit suffire qu’une volonté quelconque existe en tant que volonté, lors même qu’encore enfouie dans le mystère de mon intelligence elle ne s’est manifestée d’aucune façon extérieure, pour qu’elle devienne dans ce monde la cause et le centre commun d’une multitude de modifications intellectuelles, qui, partant de ce point, se répandent en ondulations variées jusqu’aux dernières limites des espaces intelligibles : absolument de la même façon que, dans notre monde visible, au moindre mouvement de la plus petite portion de matière, se rattachent diverses séries d’autres mouvemens, qui vont rayonner aussi dans toute l’immensité de l’univers matériel. Je suis ainsi, moi, au centre commun de deux mondes, dont l’un est matériel et visible, l’autre purement intelligible. Bien plus ! au moyen de ma volonté, point de contact par lequel se touchent ces deux mondes ; je puis agir simultanément dans l’un et dans l’autre, quelque différens, quelque opposés qu’ils soient en essence. Quand je veux en effet, c’est-à-dire quand ma volonté subit une modification, il arrive ce qui suit : quelque chose, une chose quelconque se passe dans le monde intelligible, car les modifications de ma volonté, par la raison que ma volonté est partie intégrante du monde intelligible, ne peuvent demeurer resserrées dans les limites mêmes de ma volonté : puis, comme ma volonté se manifeste en outre, qu’elle éclate pour ainsi dire sous la forme d’un acte dans le monde matériel, il arrive que cet acte produit dans le monde matériel tous les résultats matériels qu’il lui est donné de produire.

Il n’est donc nullement besoin que je sois affranchi des liens du monde matériel pour devenir citoyen de ce monde intelligible. Ce monde je puis l’habiter dès aujourd’hui ; c’est même parce que je vis déjà de la vie éternelle que je trouve le courage de supporter ma misérable existence de la terre. Car pour naître à cette vie il n’est pas nécessaire que je traverse la tombe. Ce n’est pas au-delà que se trouve ce que certaines gens appellent le ciel. Le ciel est sur cette terre : il éclaire de sa divine lumière le cœur de tout homme de bien. Pas un instant ne se passe où, de la misérable poussière dans laquelle je rampe, je ne puisse m’élever jusqu’à lui ; où je ne puisse en prendre possession, au nom de l’intelligence et de la liberté. Il me suffit pour cela de prêter l’oreille à la voix de la conscience, m’enseignant toujours, dans toute circonstance, ce qu’il est à propos que je veuille, ce que je dois vouloir ; en même temps ce que toujours je puis vouloir ; car ma volonté est très certainement mon bien, m’appartient bien en propre ; je puis la modifier comme il me convient. Or, d’après ce que je viens de dire, modifier ma volonté, c’est modifier la volonté d’un habitant du monde invisible, c’est agir, c’est travailler dans ce monde ; c’est m’avancer dans ce monde vers le but que je me suis proposé, sans retard, sans hésitation, sans obstacle quelconque à redouter. Car, dans ce monde, il n’en est pas comme dans le monde matériel, où c’est une immuable loi que l’acte et la volonté soient choses essentiellement distinctes ; où, après avoir voulu, il me faut passer à l’acte qui réalisera ce que j’aurai voulu ; mais où je n’ai de vraie puissance que sur ma volonté ; où c’est seulement dans la volonté que je suis bien réellement moi, moi sans aucun mélange. Dans ce monde intelligible, au contraire, il me suffit de vouloir ; je n’ai point à m’occuper de l’acte. De la volonté l’acte s’ensuit naturellement, sans que j’aie à m’en mêler. En vertu des lois de ce monde il vient de lui-même se rattacher immédiatement à la volonté. Ne connaissant point le système général des lois du monde, il ne m’est pas possible de me rendre complexe la manière dont il se fait que la mission terrestre de l’humanité se trouve être accomplie par l’emploi qu’elle est appelée à faire de sa volonté dans le monde réel. Par là-aussi je ne puis voir, dans chacune des déterminations de ma volonté, dans chacun des actes que j’exécute sous l’inspiration de la conscience, rien autre, rien de plus qu’une chose propre à telle ou telle circonstance, convenable dans tel ou tel moment donné ; qu’une chose, en un mot, d’une utilité relative et bornée. Mais ce point de vue, tout rétréci qu’il est, suffit du moins à me rendre complètement indifférent aux résultats de ce que j’aurai fait quand j’aurai agi comme j’aurais dû agir. Il ôte au repentir toute prise sur moi. Dès que j’ai la certitude d’avoir obéi à la voix de la conscience, n’ai-je pas aussi celle que je ne puis m’être égaré ? Dès lors donc, même après un mauvais succès, je ne me laisserai point aller au découragement, je ne me laisserai point rebuter par les obstacles, je ne me refuserai point à écouter la voix de la conscience ; tout au contraire, lui prêtant une oreille plus attentive encore que par le passé, embrassant avec une ardeur redoublée le nouveau parti qu’elle m’aura suggéré, je me remettrai immédiatement à l’œuvre ; et s’il arrivait que cette fois encore je dusse être trahi par le sort, que cette fois encore je ne dusse recueillir ici-bas de ma persévérance que des fruits amers pour moi, je n’en resterais pas découragé pour toujours au fond du cœur ; je n’en conserverais pas moins inébranlablement en moi la croyance que, loin d’avoir été perdus pour moi, ces efforts auront produit dans le monde invisible un résultat nécessaire, touché un but qu’il était essentiel que je touchasse. Sans jamais me lasser je continuerai donc d’agir dans le même sens : je continuerais de le faire, quand bien même il me serait clairement démontré que, dans le cours entier de ma vie terrestre, il ne m’est pas donné de faire le bien gros de l’épaisseur d’un cheveu, si l’on veut bien me passer cette expression. À chaque instant qui s’écoulerait je me flatterais de devenir plus heureux à l’instant qui suivrait. Dans tous les cas je puiserais au moins du courage dans la pensée que rien de ce que je fais n’est perdu pour le monde invisible, que là je ne fais pas un pas qui ne m’approche du but. Autrement, si je veux atteindre le but qui m’a été marqué sur la terre, ce n’est pas à cause de ce but en lui-même ; mais je le veux, parce que c’est là tout ce que me prescrit dans le monde actuel la loi morale à laquelle je ne dois pas cesser d’obéir, pour arriver dans un autre monde à certains résultats auxquels je dois toujours viser. Si j’abjurais mon obéissance à la loi morale, je renoncerais en même temps, sans le moindre regret, au but terrestre qu’elle me désigne. Je le ferais encore si c’en était un autre qu’elle me montrât. Je cesserai de même sans aucun doute de le vouloir dans une autre vie, s’il arrive que la loi morale m’en indique alors un autre dont je ne saurais à présent me faire la moindre notion. Mais dans mon existence actuelle, dans mon pélerinage terrestre, c’est à l’aller toucher que doivent être employées toutes mes forces, consacrés tous mes efforts. Toutefois, que j’aie ou que je n’aie pas réussi, c’est ce qui pour ainsi dire ne me regarde pas, ce qui n’est nullement mon affaire. Je n’ai moi autre chose à faire qu’à vouloir. Ma volonté est la seule chose dont je sois responsable. Par la loi constitutive de ma nature, j’agis donc, je vis donc déjà dans un autre monde. Ce qu’il y a de meilleur et de plus noble en moi est précisément ce qui se trouve en rapport avec cet autre monde. D’ici-bas je ne cesse de le contempler. Si je marche sur cette terre, ce n’est même que par cette raison : c’est que je ne puis marcher dans le monde invisible qu’à la condition d’avoir voulu marcher dans le monde matériel.

Je ne saurais embrasser trop fortement ma destination par ce nouveau côté que je viens d’apercevoir ; je ne saurais m’y tenir trop étroitement. Je me répète donc.

Aucun raisonnement ne peut me faire admettre que toute ma destinée, que toute la destinée de l’humanité se trouve renfermée dans le cercle de mon existence terrestre. En moi se trouvent certains instincts qui n’ont aucun rapport avec les choses de la terre, même les plus nobles ou les meilleures que la terre puisse contenir. Comme malgré moi je lève les yeux au-dessus de la terre, la vie terrestre ne peut être uniquement pour l’homme un moyen, ou bien une occasion qu’une main inconnue aurait mise à sa portée, afin qu’il s’en servît pour le développement de son intelligence. À peine l’homme a-t-il besoin d’intelligence pour apercevoir le but où il doit tendre ici-bas, pour avoir la conviction que c’est à marcher sans cesse vers ce but qu’il doit employer toute l’énergie dont il a été doué. Il nous faut donc faire nécessairement un choix entre les deux hypothèses suivantes : notre vie terrestre n’est qu’un espace vide, une solution dans la continuité de nos destinées ; ou bien elle tient à une autre vie, à laquelle elle aboutit, dont elle est une sorte d’apprentissage. Or, comme d’un autre côté nous n’apercevons qu’une seule chose parmi toutes celles qui nous constituent hommes, à laquelle nous puissions rattacher dans notre pensée certaines autres choses au-delà de cette terre ; que cette chose est notre volonté bien dirigée que nous voyons pourtant demeurer souvent stérile dans ce monde ; il faut bien admettre aussi que c’est au moyen de notre volonté qu’il doit nous être permis de travailler dès à présent pour la vie éternelle. Nos bonnes intentions, nos déterminations vertueuses produisent donc nécessairement dans l’autre monde des résultats réels, bien qu’invisibles pour nous, qui sont comme autant de pierres d’attente que dès à présent nous posons dans ce monde. Ce seront un jour les fondemens de notre vie éternelle.

Ces résultats, comme je viens de le dire, sont invisibles pour nous, et probablement le seront toujours. Ils le seront du moins aussi long-temps que ma vue se trouvera renfermée dans les limites du monde matériel. Je ne peux m’expliquer non plus comment mes bonnes intentions suffisent à les produire ; peut-être même que, connaissant d’avance l’inutilité de toutes recherches sur ce sujet, il serait sage à moi de m’en abstenir, au moins dans ma vie actuelle ; mais en revanche, comme dans une autre vie il me faudra agir, travailler, pour ainsi dire, sur ces résultats que produisent dès celle-ci mes bonnes intentions, il faudra bien qu’alors ils se montrent à moi, deviennent visibles pour moi. Dans cette vie nouvelle l’activité que je serai appelé à deployer aura sans doute un but, comme cela aura été dans celle-ci. Et là aussi nous devrons marcher sans relâche au but assigné. Les bonnes intentions que nous aurons eues, les déterminations vertueuses que nous aurons prises dans notre vie terrestre, nous aideront dans cette tâche, comme nous aident ici-bas les efforts des générations qui nous ont précédés sur la terre, la culture qu’elles nous ont léguée. Dès à présent commence donc pour nous la vie éternelle. La vie éternelle, c’est la vie du temps continuée au-delà du temps. La terre est le point de départ d’où nous devons nous élancer vers un monde inconnu, où nous ne pouvons toutefois débarquer avant de nous être assurés d’une plage où prendre pied.

Ce n’est donc pas une déception que notre vie terrestre. Elle nous a été donnée pour nous mettre à même de jeter les fondemens de notre vie à venir ; ce qu’il nous est toujours possible de faire.

Dans cette vie de l’avenir, il est possible que le but qui nous sera assigné nous paraisse encore hors de notre portée, en disproportion avec nos forces, semblable sous ce rapport à notre but terrestre. Peut-être que là aussi nos bonnes intentions nous sembleront parfois perdues pour nous ; mais si cela est, ayons-en dès à présent la certitude, si cela est, la raison ne manquera pas de nous révéler tout aussitôt une troisième vie, où ces bonnes intentions devront porter leurs fruits ; et cette troisième période de notre destinée, en laquelle nous aurons une foi d’autant plus inébranlable, qui sera pour nous, pendant notre seconde vie, une croyance d’autant plus consolante que l’expérience nous aura déjà appris que nous n’avons pas de mécompte à en redouter, que nous aurons déjà éprouvé par nous-mêmes que les enseignemens de la raison ne sauraient être trompeurs. Déjà, en effet, nous aurons recueilli une fois les avantages d’une vie passée dans de nobles pensées, sous l’inspiration d’un cœur vertueux.

Dans mon existence actuelle, lorsque j’ai reçu pour la première fois de ma conscience l’injonction d’agir de telle ou telle façon, j’en ai conclu que c’était pour atteindre tel ou tel résultat que je me suis immédiatement représenté. C’est ainsi que l’univers entier m’est successivement apparu. Or, dans la vie qui succédera pour moi à la vie actuelle, je recevrai sans doute de ma conscience quelque autre injonction, par suite de laquelle m’apparaîtra de même le monde où j’aurai à vivre au-delà de cette autre vie ; monde dont on a vu que je jetais dès à présent les fondemens. C’est seulement de la sorte en effet qu’un monde quelconque peut exister pour une créature douée de raison. Le monde de l’homme c’est l’expression extérieure de la loi du devoir gravée dans le cœur de l’homme. À cette loi substituez-en une autre, et du même coup vous aurez fait sortir du néant un monde nouveau.

J’appartiens ainsi, et c’est là ce qui fait vraiment la dignité de ma nature, j’appartiens ainsi à deux ordres de choses, l’un intellectuel et moral, l’autre sensible et matériel. Par ma volonté je règne en souverain dans le premier. Je me manifeste dans le second par mes actes. La fin dernière de ma raison est d’être une activité pure, d’agir par elle-même, dans l’indépendance absolue de ce qui n’est pas elle, sans qu’il lui soit besoin pour se manifester d’instrumens étrangers. En même temps ma volonté est ma raison en action ; elle est pour moi ma raison au moins dans ce qu’il m’est possible d’en saisir dégagé d’alliage étranger. Lorsque je dis que la raison a pour fin suprême d’être une activité pure, c’est par conséquent comme si je disais que la fin suprême de ma volonté est qu’elle puisse se manifester sans le secours d’instrumens étrangers, qu’elle puisse agir dans l’indépendance absolue de ce qui n’est pas elle. La volonté, c’est donc la raison se manifestant. La volonté dans sa pureté, dégagée de tout alliage étranger, n’est donc rien autre chose que la raison même. Dire que la raison doit être une activité pure, c’est par conséquent dire aussi que la volonté en tant que volonté doit pouvoir agir, se manifester au dehors sans rencontrer d’obstacles. Mais si d’un côté la raison infinie appartient nécessairement à l’ordre des choses infinies, ne vit point ailleurs ; de l’autre côté l’être fini, doué de raison, ne constitue point à lui seul le monde même de la raison : il n’en est qu’une partie ; ce qui fait qu’il habite un ordre de choses finies ; ce qui fait aussi qu’il est obligé de se proposer un autre but que ne le ferait la raison infinie. Or il a besoin, pour atteindre ce but, de forces, d’instrumens qu’il dépend bien à la vérité de sa seule volonté de mettre en jeu, mais dont les effets tombent nécessairement sous l’empire des lois de la nature. Encore une fois cependant, la raison par cela même qu’elle est raison, la volonté, par cela même qu’elle est volonté, doivent pouvoir agir avec indépendance des lois de la nature. Donc aussi l’existence finie ou matérielle d’un être quelconque, doué de raison, nous enseigne aussitôt une autre existence plus noble, d’ordre plus élevé que celle-là, existence dont sa propre volonté le met immédiatement en possession.

Deux ordres de choses, l’un intelligible et l’autre sensible, se trouvent de la sorte pour ainsi dire en germe dans la première manifestation de ma volonté. De ce point tous deux se développent ensuite parallèlement l’un à l’autre. L’ordre sensible, comme tel, n’est pour moi, de même que pour les autres êtres organisés comme moi, qu’une simple apparition vide en elle-même de signification et de réalité, ne trouvant l’une et l’autre que dans l’ordre intellectuel. Et quant à moi, à peine ai-je pris la résolution d’obéir à ma raison que je suis dès lors impérissable, immortel. Je le suis, dis-je, je ne le deviens pas ; car le monde intellectuel ne se cache pas de moi dans un lointain et mystérieux avenir. À peine suis-je entré sur cette terre qu’au même instant ce monde m’a entouré, m’a pressé de toutes parts. Pour aller jusqu’à lui, il n’est nullement besoin que je subisse de nouveaux modes d’existence. Après en avoir traversé des myriades, je n’en serais pas d’un pas plus près que je puis l’être en ce moment ; car dès aujourd’hui il ne dépend que de moi de m’en emparer pour y vivre de la vie éternelle. À chaque minute de mon existence, foulant aux pieds ma vie passagère ou tout autre mode d’existence passagère, je peux m’élancer dans l’éternité. Je peux m’aller asseoir à la source même, au foyer même de toute existence, de toute réalité.

Pour tout cela ma volonté suffit : à vrai dire, ma volonté est elle-même ce monde. Toutefois ma volonté n’a une telle puissance qu’à cette seule condition ; c’est que, la considérant elle-même comme le domaine, le siége, le trône de tout bien moral, je fasse en sorte qu’elle le soit réellement. Il m’appartient de vouloir sous l’unique inspiration de la loi morale et en demeurant dans l’indifférence la plus complète sur les suites qu’aura ma volonté. Je n’ai même point à m’occuper si de ma volonté quelque chose se fera. L’indépendance la plus absolue de tout ce qui n’est pas elle est ou du moins doit être son caractère essentiel. Il faut que ma volonté soit comme un monde ; mais pour cela deux conditions sont nécessaires : la première, c’est que ma volonté ne tienne en rien, ne dépende en quoi que ce soit de ce qui l’a précédée ; la seconde, qu’elle ne tienne pas davantage, qu’elle ne dépende de même en quoi que ce soit de ce qui la suit. Or, cette seconde condition n’est possible que dans la supposition où les résultats qu’elle doit avoir, les effets qu’elle aura produits se manifestent dans une autre sphère que la sphère où elle-même agit ; obéissant à d’autres lois que celles qui la régissent elle-même. Si nous admettions en effet qu’à l’aide d’un seul, ou de deux, ou de trois, ou d’un nombre quelconque de termes intermédiaires, la volonté pût descendre de la sphère intellectuelle où elle se forme jusque dans le monde matériel où elle se manifeste visiblement, il est évident qu’elle aurait épuisé sa force ou du moins une partie de sa force en chemin. La pensée que la volonté aurait eue à manifester ne le serait que d’une manière incomplète. La volonté ne serait donc plus complètement libre. Elle n’aurait donc plus cette indépendance absolue de tout ce qui n’est pas elle, où nous avons reconnu son caractère distinctif. Elle serait emprisonnée dans les conditions du monde où elle aurait agi. La moindre observation de ce qui se passe dans le monde matériel suffit d’ailleurs pour confirmer complètement ce que nous venons de dire. Dans le monde ne me trouvé-je pas contraint de croire que ma langue, ma main ou mon pied sont mis en mouvement par ma volonté ? Ne suis-je même pas contraint d’agir comme si je le croyais ? Et cependant je ne puis, à coup sûr, me rendre compte de la manière dont il se fait qu’un je ne sais quoi, moindre qu’un souffle, qu’une modification opérée par l’intelligence sur elle-même, qu’une volonté, en un mot, meuve en tous sens une matière pesante. C’est tout au plus s’il ne semble pas absurde au premier abord de seulement le supposer, s’il ne paraît pas bien plus simple de croire que tous les mouvemens de matière et ceux même de mon organisation matérielle sont déterminés par des forces qui elles-mêmes sont purement matérielles.

La connaissance et le sentiment que j’ai de ma volonté sont identiques. Il m’importe peu de savoir si elle est ou n’est pas une cause d’activité réelle dans le monde matériel. Je sais seulement qu’en admettant qu’elle n’existe pas, le monde matériel, au moyen d’un système de forces semblables à la force d’organisation de la nature, pourrait bien exister encore tel qu’il est en ce moment. Je n’ai donc point à m’occuper de ma volonté sous ce rapport. Ma volonté dédaigne au contraire tout ce qui est matériel. C’est en soi seulement qu’elle cherche et qu’elle trouve sa fin dernière. Aussi, loin de s’emprisonner dans les limites du monde matériel, elle s’élance au sein d’un monde d’essence analogue à la sienne, où elle peut se mouvoir en tous sens sans obstacles, se manifester de toutes façons sans le secours d’instrumens étrangers. Cette indépendance absolue que je lui attribue spontanément a été la première et la plus forte conviction que j’aie trouvée en moi. Ç’a été pour ainsi dire mon premier pas dans ce monde. Puis, concevant bientôt que de cette notion dérivaient toutes les autres notions qui naissaient en moi, que toutes empruntaient de cette première notion leurs formes et leur certitude, j’ai pris de ce nouveau point de vue mon vol vers l’éternité, vers le monde intellectuel. Cette manière de voir est par conséquent tout-à-fait opposée à celle de beaucoup de gens qui prétendent que dans la pratique de la vertu il est nécessaire que l’homme se propose un but ; que la certitude d’atteindre ce but existe pour la vertu avant qu’elle se soit manifestée par un acte quelconque, en quelque sorte avant qu’elle soit vertu ; car s’il était ainsi ce ne serait pas en soi-même que la raison trouverait la cause de son activité : cette cause se trouverait au contraire dans le monde extérieur ; mais alors aussi ce monde extérieur pourrait bien contenir en soi la fin dernière de notre existence. Notre existence terrestre suffirait à notre destination : la pensée n’aurait rien à chercher au-delà de notre vie actuelle.

Tout homme ayant trouvé par hasard l’un des raisonnemens que je viens de faire en aurait pu parcourir la chaîne entière de la même manière que je l’ai fait moi-même. Il aurait pu dire tout ce que j’ai dit ; il aurait pu même l’enseigner à d’autres. Toutefois c’eût été la pensée d’un autre qu’il eût racontée en le faisant, non la sienne propre.

Cette pensée, dénué qu’il se serait trouvé d’organe propre à en saisir la réalité, n’aurait été pour lui qu’une sorte de vision. Il aurait été en cela dans le même cas qu’un aveugle qui sur ce qu’il entendrait dire des couleurs en établirait une théorie très bien raisonnée, peut-être même très vraie, pour qui cependant les couleurs n’existeraient pas. Cet homme pourrait bien dire : cela doit être de telle ou telle façon, mais il ne saurait jamais dire : cela est, car il lui manque la condition qui fait que cela est. C’est en nous-mêmes, en effet, c’est de plus uniquement pour chacun de nous que peut exister l’organe au moyen duquel nous entrons en rapport avec le monde intelligible, avec la vie éternelle. Cet organe se développe en nous quand en nous s’anéantit la vie matérielle, ainsi que tout ce qui a rapport à elle, quand nous ne vivons plus par nos actes, mais seulement par notre volonté, quand nous avons la certitude qu’en agissant de la sorte, mais dans ce cas seulement, notre conduite sera conforme aux inspirations de notre raison. Alors, à mesure que se rompent et se relâchent les liens qui nous attachent aux choses de la terre, s’introduit dans notre sein la foi en l’immuable, en l’éternel. Elle nous soutient au milieu des ruines du monde croulant autour de nous ; elle devient notre seule force, toute notre vie. C’est aussi là sans doute ce qu’entend l’Écriture quand elle nous dit qu’avant d’entrer dans le royaume du ciel il faut mourir au monde pour être enfanté de nouveau.

Àprésent donc il m’est facile de comprendre comment j’ai vécu jusqu’à présent dans l’ignorance des choses divines. Les choses de la terre étaient les seules qui me préoccupassent. Les soins qu’elles réclamaient de moi formaient mon unique étude. Insensible et sourd aux apparitions de la raison, je n’étais mu que par le désir physique, les jouissances matérielles. Chargée de tant de liens, garrottée de tant de chaînes, Psyché l’immortelle ne pouvait donc déployer ses ailes ; car notre philosophie c’est l’histoire de notre propre cœur, car notre philosophie c’est ce qui se passe au-dedans de nous, que nous allons écrire au-dehors. Or, si nous vivons uniquement par nos instincts grossiers, si les objets matériels sont les seuls à fixer nos désirs, il arrive d’abord que nous ne tardons pas à nous trouver dépouillés de la vraie liberté dont le caractère distinctif est de ne trouver qu’en elle seule la cause déterminante de son activité. Celle qui nous reste ne diffère plus essentiellement de la liberté que pourrait avoir la plante ; plus ingénieuse seulement, plus féconde dans ses résultats, et produisant au lieu de racines, de feuilles et de fruits, des désirs, des pensées, des actes. Mais il arrive aussi que nous ne pouvons avoir perdu la vraie liberté sans perdre presque au même instant la faculté même de la concevoir, sans en perdre jusqu’à l’idée. Les mots qui l’expriment, elle ou ses attributs, deviennent pour nous une langue inconnue. Les choses du monde intelligible ne sont plus que de vaines et fugitives ombres que nous pouvons à peine entrevoir pendant qu’elles glissent devant nous. Nous devenons tout naturellement indifférens à leur apparition. Si toutefois, aiguillonnés par un désir curieux, nous faisons quelque tentative pour nous en saisir en quelque sorte, afin de les voir de plus près, nous ne trouvons en elles qu’une sorte de fantasmagorie vide de réalité dont nous nous étonnons qu’un homme sensé puisse être la dupe ; et en cela, au point de vue où nous sommes, c’est-à-dire à celui de notre expérience personnelle, nous avons complètement raison. En se plaçant à ce point de vue, nul ne saurait nous réfuter. Mais là, que d’amertume, hélas ! que d’angoisses nous attendent ! Les plus nobles enseignemens sur le devoir, la liberté, la vie éternelle, ne sont plus pour nous qu’autant de fables grossières ou ridicules, que nous mettrions volontiers sur une même ligne avec le Tartare et l’Élysée. Nous n’osons le dire cependant, car, ces fables, tout absurdes qu’elles nous paraissent en elles-mêmes, nous semblent pourtant avoir cela de bon qu’elles sont utiles au peuple, ce qui nous livre pour notre vie entière aux tourmens de cacher perpétuellement notre pensée, aux poignantes inquiétudes de l’avoir trahie. Ou bien encore, si, par respect pour d’antiques traditions, nous admettons encore ces enseignemens contemporains des premiers temps du monde, nous tombons à leur sujet aussi bas, plus bas que le peuple. Les acceptant dans leur sens apparent, n’osant aller jusqu’à leur sens intime et caché, les considérant comme autant de promesses qui nous seraient faites d’aller traîner dans l’éternité une existence semblable à notre existence terrestre, peut-être même cette existence elle-même, nous en faisons réellement autant de contes à peine bons pour les enfans.

Je conclus. — Il n’appartient qu’à ma volonté bien dirigée de jeter quelque lumière sur ma nature ou ma destination. En l’absence de cette condition, les plus magnifiques facultés de l’esprit seraient insuffisantes à dissiper les ténèbres qui m’environnent. Le chemin de la vraie sagesse c’est le perfectionnement moral ; que cette pensée ne cesse jamais d’être présente à mon esprit !

Toute détermination de ma volonté, lorsqu’elle est conforme au devoir, doit inévitablement, nécessairement, par cela seul qu’elle existe, engendrer des effets quelconques. Il peut arriver, il est vrai, qu’à sa suite n’apparaisse aucun acte apparent, aucun fait visible dans le monde matériel ; mais, dans ce cas, c’est que les effets produits se manifesteront dans le monde qui demeure invisible à mes faibles yeux. Leur existence n’en sera pas pour cela moins assurée, moins réelle. Voilà ce que j’ai dit souvent. Toutefois examinons de nouveau avec quelque attention ce qu’en le disant j’ai bien réellement voulu dire.

J’ai voulu dire sans aucun doute que s’il en est ainsi, cela est en vertu d’une loi, d’une règle invariable, d’une règle qui ne souffre point d’exception. Lorsque dans le monde matériel je lance une bille avec la main, dans telle direction, avec telle ou telle force, je sais suivant quelle ligue devra se mouvoir cette bille, et avec quelle vitesse ; je sais que si cette bille en rencontre une seconde, toutes deux, après s’être partagé la quantité de mouvement que recelait la première, devront continuer à se mouvoir suivant une nouvelle ligne que je puis encore déterminer, avec une autre vitesse que je puis encore calculer ; je sais enfin ce qui arriverait si ces deux billes en rencontraient une troisième ; et ainsi à l’infini. Il me suffit de connaître la direction dans laquelle je lance la première bille, la force à laquelle je la lance, pour être à même d’apprécier toutes les circonstances qui accompagneront le mouvement de cette bille, soit qu’elle se meuve isolément, soit qu’elle rencontre d’autres billes. Ces circonstances, je puis même savoir ce qu’elles seront avant qu’elles aient existé, tout aussi bien que si je les avais vues de mes yeux, touché pour ainsi dire de mes mains. Or, c’est précisément de la même façon que je conçois que ma volonté produise nécessairement dans le monde invisible certains effets. Je crois de même à ces effets, avant qu’ils aient été, avec une foi aussi entière que si je les avais perçus par moi-même.

Entre eux et ceux qui se montrent à moi il n’est qu’une seule différence, c’est que, sachant qu’ils sont, je ne puis cependant savoir comment ils sont, ce qui m’est toujours possible à l’occasion des effets du monde matériel.

Mais agir de la sorte, c’est évidemment supposer qu’il existe dans le monde intelligible une loi en vertu de laquelle ma volonté se trouve être dans ce monde une force motrice, de même que l’est ma main dans le monde matériel. La croyance que j’ai aux effets invisibles que je produis dans ce monde lorsque je veux est une et identique avec la croyance que j’ai de la loi en vertu de laquelle ces effets se trouvent être produits. Ces deux sortes de croyances ne dérivent point l’une de l’autre. Il en est de même dans le monde matériel. Dans ce monde, la croyance que j’ai aux effets que je produirai en exécutant certains mouvemens est aussi une et identique avec la croyance en la loi mécanique en vertu de laquelle ces effets se trouveront produits. La notion, loi, n’est rien autre chose que la foi inébranlable qu’a la raison en un principe moteur, créateur, qu’il lui est impossible de ne pas admettre.

Cette loi du monde intelligible je ne la conçois pas promulguée sous le bon plaisir de ma volonté, sous le bon plaisir de celle de quelque autre être fini, ou bien enfin sous le bon plaisir des volontés réunies de tous les êtres finis. Il me semble au contraire que ma volonté, de même que celle de tout être fini, se trouve nécessairement soumise à son autorité. Cependant comme aucun être fini, que ce soit moi ou tout autre, comme aucun être sensible ne peut concevoir, comment il se fait qu’une simple et pure détermination de ma volonté puisse engendrer des effets ; comme cette même impossibilité où ils sont de le concevoir est précisément ce qui les constitue êtres finis ; comme enfin la volonté, simple, pure, à l’état de volonté, est la seule chose qui soit au pouvoir d’un être sensible ; qu’en sa qualité d’être sensible il ne peut concevoir autrement que sous formes sensibles les effets produits par cette volonté ; comment, de quelle façon peut-il donc se faire que nous puissions, moi ou tout autre être fini, prendre pour dernière fin de notre vie une chose qu’il ne nous est pas donné d’imaginer ou de concevoir ? Dans le monde matériel, le mouvement de ma main, ou les mouvemens de tout autre corps que je touche avec elle, s’accomplissent sous la loi de la pesanteur. Je n’en conclus pas que c’est moi qui crée la loi de la pesanteur. Je sais au contraire que les corps n’existent en tant que corps qu’à la condition de subir cette loi. S’ils se meuvent, s’ils communiquent leurs mouvemens à d’autres corps, c’est parce que, en vertu de cette loi de la pesanteur, ils se trouvent participer à la force motrice générale répandue dans la matière entière. Le monde intelligible, que l’intelligence d’aucun être fini ne saurait embrasser, ne reçoit pas davantage de lois de la volonté d’un être fini. Ce sont au contraire les volontés des êtres finis qui se trouvent soumises aux lois de ce monde. Elles ne peuvent s’y manifester qu’à la seule condition que ces lois auront préexisté aux résultats que leurs manifestations doivent faire naître ; qu’autant qu’elles agiront sous l’empire, sous l’inspiration de la loi fondamentale, de la loi obligatoire pour les volontés finies, de la loi du devoir. La loi du devoir, ai-je dit ? Et en effet la loi du devoir est le point par où se touchent le monde invisible et le monde visible. C’est le lien de tous deux ; c’est le sens, l’organe au moyen duquel l’homme peut agir dans la sphère qui demeure voilée pour ses yeux terrestres. Il existe dans la nature une force d’attraction qui attache, lie entre eux tous les corps de l’univers ; il existe de même dans le monde invisible une loi morale qui de son côté attache et lie de même entre elles les intelligences de tous les êtres finis. On peut considérer sous deux points de vue différens la volonté de tout être fini : d’un côté à l’état de simple vouloir, à l’état d’un acte qu’elle accomplit sur elle-même, et alors la volonté se trouve être complète dans cet acte ; cet acte la renferme et l’exprime tout entière ; ou bien on peut la considérer encore comme s’étant produite au dehors, comme ayant engendré un fait, une chose. Sous ce second point de vue, la volonté n’existe pas seulement pour moi dans l’acte de vouloir, mais elle se montre aussi au dehors de moi. Que je mette en mouvement ma main ; ce mouvement engendrera dans le monde matériel une série d’autres mouvemens apparens ; mais en même temps il deviendra dans le monde intelligible le principe générateur d’une série d’autres mouvemens invisibles. Dans tout cela l’acte de vouloir est la seule chose qui dépende de moi. Mais si ce que j’ai voulu devient le principe d’une série de mouvemens apparens ou de modifications invisibles, cela ne dépend de moi d’aucune façon ; je n’y puis rien : c’est le résultat nécessaire d’une loi dont moi-même j’ai subi l’empire ; loi qui dans le monde sensible est une loi de la nature, qui dans le monde intelligible doit être une loi intellectuelle.

Cette loi est profondément gravée dans mon esprit ; je ne la déduis d’aucune autre ; je n’y ajoute rien. Mais quelle notion m’en fais-je bien précisément ? Qu’est-elle par elle-même ? Il me semble d’abord de toute évidence qu’elle ne saurait avoir aucune analogie avec toutes celles que j’ai été à même d’observer dans le monde sensible où je vis. Elle n’en aurait pas davantage avec toutes celles que je pourrais supposer existantes dans tout autre monde matériel qui différerait de celui-ci. Dans aucun monde matériel, en effet, il ne suffit pas de la simple volonté pour qu’un résultat quelconque soit produit ; il faut qu’avec cette volonté se trouve en contact une chose inerte et passive d’où jaillisse, au choc de cette volonté, une sorte de force intérieure, cachée. Or (notez ce point, car sur lui repose toute ma croyance), or, si je conçois au contraire que ma volonté doive agir dans l’autre monde, je suppose que c’est par elle-même, que c’est au moyen d’elle-même. Je la suppose ayant puissance de se manifester sans l’intermédiaire d’aucun instrument étranger qui ne la transmette qu’à la condition de l’affaiblir. Je la suppose se manifestant dans une sphère d’essence identique avec sa propre essence, agissant dans cette sphère à la façon dont la volonté peut agir sur la volonté, ce qui est intellectuel sur ce qui est intellectuel, n’imposant point à cette sphère les lois de la vie, de l’activité, de la continuité, mais les trouvant tout établies. Je la suppose enfin agissant sur cette sphère comme sur une intelligence existant par soi-même. Mais comme une intelligence semblable n’est rien autre chose que la volonté, il en résulte que l’essence du monde invisible c’est la volonté. Il en résulte encore que la loi qui régit ce monde est aussi la loi qui régit la volonté.

Cette volonté agit par cela seul qu’elle existe sans qu’il lui soit besoin d’instrumens étrangers pour agir, ou de matière extérieure sur laquelle agir. Elle est à la fois cause et effet. En elle se confondent le faire et le vouloir. Elle n’oppose jamais aucun obstacle à la réalisation de ce que réclame la raison, et, loin de là, la laisse, dans toute l’étendue du mot, parfaitement libre, parfaitement indépendante. Elle contient en elle-même sa propre loi. Aucunes sortes de délibérations, de réflexions, d’hésitations n’accompagnent les décisions qu’elle prend : encore moins toutefois les prend-elle au hasard. Le caractère distinctif de ces décisions est au contraire d’être immuables, invariables ; c’est que l’homme puisse croire à leur durée comme il croit à la durée des lois du monde matériel. Dans son sein se passent les suites incalculables qu’ont les volontés des êtres finis lorsqu’elles sont conformes au devoir, mais qu’elles n’ont que dans ce cas seulement. C’est en effet à cette seule condition qu’elles ont prise sur la volonté infinie. En dehors de cette condition elles sont pour cette dernière comme n’ayant jamais été.

Cette volonté sublime n’habite point au-delà du lieu où vivent les intelligences finies. Elle est au contraire liée à celles-ci ; elle se trouve, en contact avec chacune d’elles ; elle fait que, lorsque j’ai voulu conformément à la loi du devoir, ce que j’ai voulu me réussit, sinon dans le monde matériel, au moins dans le monde invisible. Ce monde demeure en effet toujours ouvert aux déterminations vertueuses. Il ne s’en forme pas une seule dans les replis les plus cachés de ma nature intime qu’elle ne franchisse aussitôt les limites de ce monde pour aller y produire, nullement au hasard, mais suivant des lois éternelles, une série de modifications de diverses sortes. Et, à ce point de vue, il devient évident comment il se fait que ma volonté ait des effets, nécessairement et par cela seul qu’elle existe. Cette idée, jusqu’à présent plus ou moins obscure, se montre enfin toute radieuse de clarté. Je conçois que ma volonté produise des effets nécessaires, parce qu’elle se trouve intimement mêlée, étroitement liée à une autre volonté de même nature qu’elle ; mais où, cependant, le faire et le vouloir se trouvent confondus : volonté qui se trouve être l’ame, le fondement, le pivot du monde intelligible ; volonté sur laquelle j’agis d’abord, puis au moyen de laquelle j’agis ensuite sur le monde intelligible lui-même ; car ce monde n’est rien autre chose que le produit de cette infinie volonté.

Àchaque instant de ma vie il m’arrive donc de sortir des étroites limites de ma personnalité, pour aller agir par ma volonté finie au sein de l’infinie volonté qui à son tour réagit sur moi. Le moyen, l’organe de cette réaction est ma conscience. Il ne se passe pas une minute, en effet, où la voix de ma conscience ne m’enseigne la place que je dois occuper dans l’ordre général du monde intelligible, ou bien la façon dont je dois en quelque sorte m’engréner au mécanisme de la volonté générale. L’ordre général des choses m’échappe dans son ensemble. Je ne suis qu’un anneau dans une chaîne, dont les extrémités ne sont point visibles pour mes faibles yeux. Je ne suis au milieu d’un magnifique concert qu’une simple note, à qui est refusé de goûter l’harmonie de l’ensemble ; mais il me suffit de savoir ce que je dois être moi-même dans cette harmonie des intelligences. C’est là seulement ce que j’ai à savoir, ce qu’en revanche il est essentiel que je sache ; car à moi seul appartient de me faire tel que pour cela il est nécessaire que je sois. Aussi du sein du monde invisible s’élève une voix secrète qui ne cesse de retentir au-dedans de moi pour me le révéler. À chaque instant de ma vie, je me trouve donc pour ainsi dire créé de nouveau pour ce monde. Je ne cesse jamais d’en être une partie intégrante.

Cette volonté générale me lie à elle ; elle me lie à tous mes semblables ; elle est en un mot le lien commun de tout ce qui existe. En elle se trouve la loi fondamentale du monde invisible, en tant que ce monde est un système de volontés individuelles, qu’il est leur lien général, le théâtre de leur action et réaction réciproques ; loi mystérieuse qui déjà se montre à nous bien qu’elle ne soit vue de personne, ou que personne du moins ne témoigne de la voir. Ma conscience individuelle est la force qui, me projetant hors du sein de l’infini, a fait de moi un être fini, un individu. Elle a tracé les limites de ma personnalité ; après m’avoir engendré, elle me constitue pour ainsi dire. Mais en même temps ma volonté, au moyen de laquelle j’entre dans le temps, est comme le principe actif qui me fait vivre, l’ame qui m’anime. — Admettons que j’agisse ; admettons aussi que je possède l’intuition sensible au moyen de laquelle, et seulement au moyen de laquelle, je puisse avoir une personnalité intelligente ; et dès lors rien de plus facile que de comprendre comment, d’un côté, l’acte intellectuel au moyen de l’intuition sensible, m’apparaît dans le monde sensible comme un fait, un acte réel ; puis comment il arrive, d’un autre côté, qu’en raison même de cette sorte de matérialisation qu’a subie ma volonté, le commandement que m’a fait ma conscience d’un acte purement intellectuel m’apparaisse pourtant comme le commandement d’un acte sensible, d’un acte réel. Dès lors aussi rien de plus facile que de concevoir comment le monde réel se montre à moi comme la condition nécessaire de cet acte. Dans tout cela je ne sors jamais de moi-même, du domaine de ma personnalité. Tout ce qui existe pour moi n’a été fait que par moi, que par moi seul. C’est seulement de moi que j’ai intuition. Mais ici une remarque se présente. Dans le monde où je vis, je perçois les actes d’une multitude d’autres êtres qui sont indépendans de moi, qui doivent exister par eux-mêmes, dont l’existence en un mot doit être identique à la mienne. Ces êtres savent sans doute ce qu’ils font, précisément de la même façon dont moi-même je sais ce que je fais. Mais la façon dont je sais leur existence, et les manifestations de leur existence, de même que la façon dont ils savent, eux, mon existence à moi et ses modifications, il m’est de toute impossibilité de le concevoir. Je ne sais par où j’entre dans le monde qu’ils habitent. Je ne sais par quelles voies non plus ils arrivent dans le mien. Le principe que toute intelligence, en tant qu’intelligence, doit incontestablement savoir ce qu’elle fait ; ce principe au moyen duquel nous nous sommes expliqué comment nous avions la conscience de nous-mêmes et de nos actes dans le monde sensible ; ce principe, dis-je, n’est ici d’aucune application. Car la question actuelle, la voici. Comment, par quels moyens, des intelligences libres peuvent-elles savoir d’autres intelligences, libres aussi ? Nous savons en effet, actuellement, que des intelligences libres sont les seules réalités existantes. Et pour nous il ne peut plus être question d’un monde sensible au moyen duquel ces intelligences agiraient les unes sur les autres. Me direz-vous : Je sais les autres êtres intelligens semblables à moi au moyen des modifications qu’ils produisent dans le monde matériel et que je perçois ? Je vous demanderai tout aussitôt comment, par quels moyens, vous percevez ces modifications elles-mêmes ? Or, je conçois fort bien comment vous percevez les modifications produites dans le monde en vertu des lois mécaniques de la nature ; car ces lois de la nature ne sont autres que les lois de votre pensée, imposées par vous au monde extérieur. Mais les modifications dont en ce moment il est question ne sont nullement le résultat de lois mécaniques ; tout au contraire, elles sont celui d’une volonté libre, indépendante, supérieure à toute loi mécanique. Et comme ce n’est pourtant qu’autant qu’il vous serait donné de percevoir ces modifications que vous pourriez en conclure l’existence d’êtres intelligens autres que vous, quoique semblables à vous, je me trouverais en droit de finir par vous demander quelle est la loi de votre esprit d’après laquelle vous pouvez vous expliquer la succession et le développement des modifications produites extérieurement par une intelligence tout-à-fait indépendante de vous, ce qui implique que vous vous expliquez aussi la succession et le développement de ses modifications intérieures. Autrement, la connaissance qu’ont les uns des autres, dans le monde sensible, les êtres intelligens, demeure un fait inexplicable pour les lois de la nature et de la pensée. Il en est de même de leur réciprocité d’action, Nous ne pouvons nous rendre compte de l’un et de l’autre de ces deux faits qu’en ayant recours à la suppositions d’une intelligence ou d’une volonté infinie, au sein de laquelle ces êtres intelligens entrent en rapport les uns avec les autres. La connaissance que j’ai de toi ne me vient donc pas immédiatement de toi. Ce n’est pas de moi non plus que t’est venue celle que tu as de moi. Mais ce que nous savons l’un et l’autre nous l’apprenons ensemble, en le puisant à une source située hors de tous deux. Nous nous savons au sein de l’intelligence infinie. En elle aussi nous agissons l’un sur l’autre. « Honore l’image de la liberté sur la terre. Respecte toute œuvre où son empreinte s’est déposée ! » C’est là ce que ne cesse de me répéter la voix de ma conscience, à chacune des choses qu’elle m’ordonne au nom de la loi du devoir ; et c’est ainsi que j’apprends à te connaître, toi ou tes œuvres.

D’où viennent donc notre sentiment, notre intuition sensible ? D’où viennent surtout les lois de la pensée, fondemens sur lesquels repose l’édifice tout entier du monde sensible au milieu duquel nous croyons vivre, au milieu duquel nous croyons agir les uns sur les autres ? Dirons-nous de l’intuition et de la pensée qu’elles existent en vertu des lois de notre raison ? ce serait là une réponse peu satisfaisante. Car, pour nous, emprisonnés que nous sommes pour ainsi dire dans les limites de notre raison, il est évident que nous ne pouvons penser que sous l’autorité de notre raison, d’après les lois qu’elle nous impose. Mais la loi fondamentale de la raison elle-même, sa loi essentielle, c’est qu’elle obéisse à la volonté infinie. C’est ce qui fait aussi que tous nous sommes immédiatement d’accord sur nos sensations, qu’il y a harmonie dans notre manière de voir, de penser, de raisonner, qu’en un mot c’est le même monde que nous habitons.

Or, cette harmonie qui se trouve entre les sensations de plusieurs êtres, la science nous enseigne bien que c’est ce qui les constitue de même espèce, ou bien encore que cette identité de sensations se renfermant dans certaines limites est ce qui constitue une espèce ; mais c’est à ce point de vue que s’arrête la science ; elle ne va point au-delà : elle ne nous apprend point que c’est à la raison seule qu’il appartient de limiter la raison ; qu’ainsi les raisons finies ne sauraient être limitées que par la seule raison infinie. Cela est vrai pourtant. La science ne nous enseigne pas davantage que si les êtres intelligens s’accordent à considérer le monde extérieur comme la sphère où doit s’accomplir le devoir, cet accord résulte de ce qu’en eux tous c’est une même volonté qui réside ; volonté une, éternelle, infinie. Mais de toutes ces vérités sur lesquelles se tait la science, il résulte que s’il y a quelque chose de réellement vrai au monde, de vraiment vrai pour ainsi dire, c’est notre conviction que de l’accomplissement du devoir sur cette terre s’engendrera pour nous une vie nouvelle ; et cette vérité recèle en elle-même toutes les autres. Car, si elle existe, il en résulte que le monde est vrai lui-même, qu’il est vrai de toute la vérité qui peut être pour des êtres finis ; ce qui doit être en effet, puisque ce monde est la création de l’infinie volonté agissant en nous, volonté qui, d’après les lois qui lui sont propres, n’a pu vouloir autre chose que ce qu’elle a exécuté, se manifestant comme elle le faisait par le moyen d’êtres finis. Cette volonté éternelle a ainsi créé le monde de la seule façon dont il était besoin que le monde fût créé ; c’est-à-dire qu’elle l’a créé dans la raison finie. Ce serait par conséquent méconnaître ce monde, méconnaître en même temps la volonté qui l’a créé, que de penser que ce monde ait pu avoir été bâti d’une matière inerte ; ou bien qu’il soit lui-même matière inerte et sans vie, semblable à une œuvre de main d’homme. Ce serait encore étrangement méconnaître la vérité que de supposer que ce monde se soit fait de lui-même, ou bien qu’il ait été fait de rien. Rien ne serait si la matière était la seule chose qui pût être. En tout et partout il n’y aurait que le néant. Mais c’est au contraire la raison seule qui est ; ce qui rend de toute nécessité que ce soit dans la raison que le monde ait été créé ; Aussi, au moyen du sentiment du devoir qu’a placé en nous la volonté suprême, nous créons-nous tous un monde, chacun dans la limite de notre raison ; ou pour mieux dire, la volonté suprême crée ce monde par nos mains. Elle donne à ce monde autant de durée qu’il en faut pour satisfaire aux conditions de notre existence actuelle. Puis, lorsque cette existence s’est suffisamment prolongée, lorsqu’elle nous a préparés par une épreuve suffisante aux nouvelles destinées que nous réserve la volonté suprême, le monde s’anéantit ; comme on dit d’ordinaire, nous mourons. Mais nous ne mourons que pour entrer dans un monde nouveau qui se sera fait, qui aura été créé, comme déjà nous l’avons dit, des résultats qu’auront eus les bonnes actions que nous aurons faites ou les déterminations vertueuses que nous aurons eues dans le monde que nous aurons quitté. Nous vivons ainsi au sein de la volonté éternelle. Nous sommes sous sa main. Il n’est au pouvoir de qui que ce soit de nous en arracher. Nous sommes immortels, parce qu’elle-même est immortelle.

Volonté éternelle ! volonté sublime ! tu n’as de nom digne de toi dans aucun langage humain. Aucune intelligence d’homme ne saurait te concevoir dans ton immensité. Mais aucune barrière n’est entre nous, aucun abîme ne nous sépare. Ma voix va se perdre en toi, et la tienne ne cesse de résonner au fond de mon cœur. C’est toi qui m’inspires quand ma pensée est conforme à la justice, à la vérité. C’est toi, toute mystérieuse, tout incompréhensible que tu demeures à ma faible intelligence, c’est toi qui m’expliques pourtant le grand mystère de ce monde, qui me donnes le mot de mon existence énigmatique. À ta voix les ténèbres du doute s’écartent de mon esprit qui s’éclaire des rayons de la vérité divine.

Tu te plais avec l’homme de bien simple d’esprit, mais pur de cœur. Aucune de ses pensées ne demeure cachée pour toi. Tu sais lui tenir compte de toutes celles qui sont conformes à la justice, à la vérité, lors même qu’elles seraient perdues pour le reste de l’univers. Tu aimes à l’élever jusqu’à toi. Tu le portes, tu le berces en quelque sorte dans ton sein. C’est de lui dont il nous est permis d’affirmer qu’il a été engendré par toi ; c’est de lui dont nous pouvons croire qu’il se donne à toi corps et ame, car c’est lui qui s’adressant à toi peut vraiment dire : « Fais de moi ce que tu voudras, puisque tu ne fais rien qui ne soit pour le mieux. » Celui-là, parmi tant d’hommes qui foulent la surface de notre globe, celui-là seul est apte à te connaître, à te comprendre. Mais tu ne parles jamais, au contraire, tu dédaignes de te manifester aux esprits superbes, orgueilleux de leur science. Ceux-ci ne te connaissent nullement ; ils sont incapables de pénétrer dans l’intimité de ta nature ; et si parfois, croyant cependant l’avoir fait, ils veulent enseigner aux autres ce que tu es, ils ne réussissent à tracer de toi que de fantastiques images qui provoquent tout à la fois le rire et l’indignation du sage véritable.

Devant toi je me voile la face de mes deux mains. Loin de moi, bien loin de moi la téméraire pensée qu’il m’ait été donné de te concevoir tel que tu es pour toi-même, tel que toi-même tu te conçois ! Il faudrait pour cela que je devinsse moi-même semblable à toi ; ce qui sans doute ne serait pas, quand après ma vie terrestre je devrais vivre encore pendant des millions d’années, et quand cette vie nouvelle devrait être celle des intelligences pures. Il est de la nature, il est de l’essence même de mon intelligence qu’elle ne puisse concevoir que ce qui est jeté dans le monde du fini. Or, il n’est aucun progrès, aucun développement au terme duquel je puisse imaginer que le fini se transforme en infini ; car ce n’est pas en quantité, c’est en essence que l’infini diffère du fini. Il est par conséquent de toute impossibilité que nous puissions parvenir à nous faire une idée de ce que tu es en toi-même par l’agrandissement successif de l’idée que nous avons de notre propre nature, de la nature humaine. On ne peut arriver par cette voie qu’à se faire de toi l’idée d’un homme de plus en plus grand, d’un homme plus grand que tous les autres ; mais celle d’un être infini, d’un Dieu, jamais. C’est là cependant tout ce qu’il m’est donné de faire, C’est là le seul procédé au moyen duquel je puisse essayer de parvenir à me faire une notion de ton existence ; mais cette notion ne saurait être complète, puisqu’elle renferme celle de personnalité et par suite celle de limitation qu’il serait absurde à moi de t’appliquer. Je ne ferai donc point de vains efforts pour me saisir d’une prérogative refusée à l’infirmité de ma nature. Je n’essaierai point de te contempler en toi-même. Mais les rapports qu’il t’a plu d’établir entre toi et moi, entre toi et tous les autres êtres finis, sont visibles pour mes yeux : ceux-là je puis les étudier. Il ne dépend que de moi de les contempler. Ils brillent pour moi d’une lumière plus évidente que la conscience même de ma propre existence. Ainsi, bien que j’ignore comment tu le fasses, je sais pourtant que c’est toi qui graves dans mon cœur la notion de mes devoirs, que c’est toi qui m’enseigne la destination à laquelle je suis appelé, la place que j’occupe dans le système des êtres doués de raison. Je sais que tu sais et que tu connais ce que je veux et ce que je pense. Je sais que tu as voulu que mon obéissance à la voix de ma conscience eût des résultats dans l’éternité. J’ignore à la vérité l’acte de conscience au moyen duquel tu sais et tu connais ; j’ignore même si la science et la connaissance sont en toi le résultat d’un acte de conscience ; car il me semble que la notion d’un acte, surtout d’un acte déterminé, n’est applicable qu’à moi être fini, nullement à toi, être infini ; j’ignore encore ce qu’est ta volonté, en quoi elle consiste, en quoi elle ressemble à la mienne ou bien en diffère ; mais cela ne m’importe en rien. Je sais que tu agis, je sais qu’en toi l’acte et la volonté ne sont qu’un. Je sais enfin que tu es et que tu vis, puisque je sais que tu veux, que tu agis, que tu sais. Mais je sais aussi que l’éternité me serait donnée qu’il ne me serait pas possible d’arriver à concevoir l’être que tu es.

Il me suffit d’ailleurs, pour marcher hardiment dans le sentier de ma vie terrestre, d’avoir l’intuition des rapports que tu as établis entre toi et moi. Au moyen de cette intuition les choses qu’il est essentiel que je sache me sont immédiatement révélées ; j’en ai l’entière conviction. Or, que me reste-t-il à faire alors ? qu’à me livrer, sans crainte, sans hésitation, à la tâche que tu m’as imposée, c’est-à-dire qu’à concourir, autant qu’il est en moi, à l’exécution de tes plans éternels, en accomplissant le devoir que tu m’enseignes ; qu’à employer pour ce but la portion de ta propre force que tu as déposée en moi, et, cela fait, qu’à avoir l’esprit en repos sur les choses de ce monde ; car le monde, à ce point de vue, ne m’offre plus rien qui puisse m’étonner ou me troubler. La certitude où je suis de ton existence l’éclaire d’un jour tout nouveau, dont la clarté dissipe les vains fantômes que j’ai appelés jusqu’ici des noms de nature et de destinée. Je n’ai rien à en redouter ; ils n’ont aucune réalité. L’établissement de la paix universelle parmi les hommes ne me semble plus la fin dernière du monde actuel ; pas davantage la fusion de tous les peuples en une seule, en une immense association ; ou bien encore la domination de l’espèce humaine sur la nature inanimée devenue illimitée, ne rencontrant plus d’obstacles. Le monde moral, au milieu duquel s’écoule ma vie intellectuelle, m’apparaît régi par une loi fondamentale qu’on peut formuler ainsi : Il n’est d’amélioration possible pour l’individu qu’au moyen du bon usage que l’individu fait de sa volonté ; et de même il n’est encore d’amélioration possible pour une association quelconque qu’au moyen du bon usage que cette association fait de sa volonté à elle, c’est-à-dire des volontés de ceux qui la composent. Il est vrai que les bonnes intentions de l’individu paraissent souvent inutiles et perdues, parce qu’elles sont isolées, parce qu’elles ne sont point secondées par les volontés de plusieurs autres. Mais alors c’est dans le monde invisible que leurs résultats se trouvent être produits. Quant aux vices des hommes, à leurs mauvaises passions, s’ils obtiennent parfois d’heureux résultats, il est à noter que ce n’est jamais en tant que vices, en tant que mauvaises passions. Le mal est par lui-même impuissant à engendrer le bien. Mais les vices et les passions des hommes se trouvent en opposition, se combattent et s’anéantissent par leurs excès réciproques. La peur et la servilité, par exemple, engendrent la violence et l’oppression, qui ne tardent pas, tant leurs excès sont promptement odieux, à étouffer dans tous les cœurs la peur et la servilité : le courage, l’énergie, le sentiment de la dignité humaine se raniment dans chacun ; et c’est alors qu’à la suite de ce conflit entre vices contraires, passions ennemies on voit apparaître, sur les débris de la chaîne de l’esclave et du joug du maître, la plus noble et la plus belle chose qu’il ait été donné aux hommes de concevoir, la liberté.

Si le monde existe, il existe seulement, comme nous l’avons vu, dans l’intelligence des êtres libres, et seulement pour eux ; ce qui fait sans doute que tous sont d’accord sur l’idée qu’ils s’en font. Or, cela convenu, il est évident que, si nous tenions à nous exprimer avec une rigoureuse exactitude, peut-être ne devrions-nous pas dire que les êtres libres agissent dans le monde, mais seulement qu’ils agissent les uns sur les autres. Cette sorte d’activité leur est possible, comme nous savons, au moyen de la volonté infinie qui leur sert à tous de lien commun, se manifestant dans l’individu pour réclamer de lui l’accomplissement de tel ou tel devoir déterminé. Cette sorte d’activité est en même temps la seule qui existe, la seule qui puisse produire un résultat, Donc aussi, les résultats funestes que parfois peut avoir cette activité, c’est-à-dire, ce que nous appelons le mal, n’existent de même qu’en conséquence de la loi du devoir. Abrogez cette loi, vous anéantissez le mal. Mais, d’un autre côté, si le mal existe, c’est qu’il est nécessaire : car c’est la loi fondamentale du monde que tout y soit pour le mieux. Aucune chose ne s’y trouve, aucun événement ne s’y manifeste, qui ne serve au perfectionnement intellectuel de l’homme, ou bien à l’accomplissement de sa destinée. C’est ce sublime ordre du monde que nous appelons la nature, quand nous disons : Par le besoin la nature conduit l’homme au travail ; à la vie sociale, par le dénuement de la vie sauvage ; à la paix perpétuelle, par les souffrances et les périls de longues guerres. Ta volonté, être infini et tout puissant, ta volonté, voilà donc la nature. La simplicité ingénue, qui appelle notre vie terrestre une vie d’épreuve et de passage, une école de la vie éternelle, s’élève donc jusqu’à te comprendre : elle a donc une sorte d’intuition de tes desseins éternels, lorsqu’elle voit, dans les événemens dont se trouve tissue une existence d’homme, les moindres comme les plus importans, autant de moyens que tu emploies pour la conduire au bien ; lorsqu’elle croit enfin que tout doit finir par être pour le mieux pour ceux qui connaissent leurs devoirs et savent te comprendre.

Mais alors ma vie passée ne s’est-elle pas écoulée tout entière dans les ténèbres ? Je n’ai vécu que d’erreurs, croyant me nourrir du pain de la sagesse. En revanche, à présent, esprit merveilleux, je comprends la doctrine qui dans ta bouche m’avait d’abord si étrangement troublé. Je pénètre dans son essence, je l’embrasse dans son immensité, je la suis dans la multitude de ses conséquences.

L’homme n’est pas né de la terre qu’il foule aux pieds. Pas davantage cette terre ne renferme toute la doctrine de l’homme, les destinées de l’homme. L’homme, par sa destinée, déborde de partout le temps, l’espace, la matière. Il en est de même de la pensée ; car il faut bien que la pensée de l’homme soit en rapport avec la sublimité de sa destinée, puisqu’il est nécessaire qu’il sache ce qu’il est dans le présent, de même que ce qu’il deviendra dans l’avenir. Aussi voyez comme de toutes parts, comme en tous sens, en face de sa pensée, s’abattent les bornes de l’univers matériel ! Par la pensée il habite déjà les régions merveilleuses où il a été en essence, où doivent s’accomplir ses destinées définitives. Sa pensée hante tout naturellement dès à présent une hauteur sublime d’où l’univers matériel perdant toute réalité ne lui apparaît plus qu’une sorte de reflet, d’image confuse du monde intelligible.

Beaucoup, sous la seule inspiration d’un cœur vertueux, d’un instinct moral demeuré pur, se trouvent tout naturellement portés dans cette sphère élevée. Il ne leur est besoin pour cela d’aucun effort de la pensée. N’a-t-on pas vu des hommes anéantir bien complètement pour eux la réalité du monde extérieur à force de ne vivre qu’avec leurs propres idées, leurs propres sentimens, à force de ne laisser à ce monde extérieur aucune prise, aucune influence sur ce qu’ils voulaient faire ou penser ? Ceux-là, par exemple, étaient bien certainement de ce nombre qui disaient : « Notre patrie est au ciel, non sur la terre où nous ne sommes que des étrangers, que des voyageurs ; » ou bien encore ceux dont la maxime principale était, que pour vivre de la vie divine il fallait commencer par mourir au monde, afin d’être engendré de nouveau. Les uns et les autres mettaient bien certainement en pratique ce que nous nommons dans l’école un idéalisme transcendantal.

D’autres hommes se fortifient au contraire par la réflexion dans leur croyance au monde matériel. Cette croyance se mêle si bien par tous les points à leur entendement qu’un moment arrive ou croyance et entendement se trouvent confondus de manière à ne plus faire qu’un. C’est en vain que sous l’impulsion d’instincts naturels ils s’efforcent parfois de s’élever au-dessus du monde de la matière ; au lieu de favoriser leur essor, l’intelligence les retient, les ramène à terre. Ce perpétuel effort en sens inverse est toute leur vie. Mais espérons que la doctrine nouvelle fera tomber enfin les chaînes qui retiennent en ceux-là Psyché prisonnière ; et, devenue libre alors, l’immortelle, après avoir plané un moment au-dessus de sa demeure terrestre, ne tardera pas sans doute à s’aller perdre à nos yeux au sein du monde sublime qu’il lui est donné d’habiter.

Bénie soit donc entre toutes les heures de ma vie celle où pour la première fois je me pris à réfléchir sur moi, sur ma destination. Les questions que je me suis faites alors sont maintenant répondues, mes doutes sont éclaircis. Je sais tout ce qu’il m’est donné de savoir ; et de ce qu’il ne m’est pas donné de savoir, je n’ai nulle donnée. Au dedans de moi je ne sens aucun trouble. Une délicieuse harmonie règne dans mon esprit. Une nouvelle existence a commencé pour moi. Je n’embrasse pas, il est vrai, ma destination tout entière. L’ensemble de mes destinées accable par son immensité la faiblesse de mon intelligence ; une portion m’en demeure voilée, que celui-là seul, qui m’ayant créé doit accomplir, peut connaître. Je ne puis, moi, qu’en pressentir toute la magnificence. Quant à celle qu’il m’est donné d’accomplir par moi-même, celle-là je puis si bien la connaître, qu’elle est comme une connaissance fondamentale d’où dérive toute connaissance secondaire. À tout instant de ma vie ne sais-je pas, en effet, bien précisément ce que je dois faire ? Or, ce que je dois faire, n’est-ce pas la chose dont je doive uniquement m’occuper ? N’est-ce pas la seule portion de ma destinée à laquelle il me soit permis de mettre la main ? Vouloir aller au-delà serait tout à la fois inutile et imprudent. Le devoir, c’est là le centre et le fondement de ma vie ; je dois m’attacher au devoir avec toutes les forces qui m’ont été données ; c’est pour ainsi dire le lien où ma vie terrestre doit pousser toutes ses racines.

Mais si je dois vouloir agrandir sans cesse au moyen de la science ma sphère intellectuelle, il faut que je le fasse dans l’intention d’agrandir aussi, par les mêmes efforts, la sphère du devoir. Je dois vouloir beaucoup acquérir afin qu’il puisse m’être beaucoup demandé. Il faut que j’exerce sans cesse ma force et mon habileté, car l’usage les perfectionne, et ce sont des instrumens que je suis tenu de mettre à la disposition de ma conscience, aussi bien préparés que possible pour l’exécution des choses qu’elle m’ordonne de faire. Je dois vouloir qu’en moi l’humanité atteigne toute sa grandeur, non sans doute à cause de l’humanité par elle-même, chose vile et sans prix, mais je dois le vouloir afin que la vertu, qui seule a de la valeur et du prix, puisse se montrer dans l’humanité sous de grandes proportions, briller de tout son éclat. Mon corps, mon ame, toute mon individualité ne doivent être pour moi qu’autant de moyens qui m’ont été donnés d’accomplir le devoir. Il faut, de plus, que je puisse me rendre à moi-même le témoignage qu’avec ces moyens j’accomplis réellement le devoir autant qu’il m’est possible de le faire ; mais en revanche, à peine le commandement que m’a fait ma conscience est-il sorti des bornes de ma personnalité, à peine s’est-il manifesté extérieurement sous une force quelconque, que je n’ai plus à m’en occuper. Il est tombé dans les mains de l’éternelle volonté.

En prendre alors le moindre souci serait m’infliger un tourment inutile en même temps que montrer de la défiance et de l’incrédulité à l’égard de cette éternelle volonté. Or, ce n’est sûrement pas à moi qu’il appartient de vouloir régir le monde à sa place. Le plan isolé d’un individu à courte vue ne saurait être substitué à des desseins immuables. La voix de ma sagesse faible et bornée ne saurait prévaloir contre la voix de celui en qui se trouve toute sagesse, toute puissance. Tenter de le faire serait vouloir me transporter au-delà de l’ordre actuel du monde, au-delà de tout ordre possible.

Ce n’est pas tout d’ailleurs que d’honorer l’ordre du monde par la foi et la résignation. Il faut de plus que je sache respecter dans chacun de mes actes la liberté des autres êtres mes semblables. Ce que font les autres ne me regarde en rien, en tant qu’ils le font. Je n’ai point à m’occuper de savoir s’ils ont bien réellement agi dans telle circonstance donnée comme il m’aurait paru convenable qu’ils le fissent. La seule chose dont j’aie à m’occuper, la seule tâche qui me soit imposée, c’est de les déterminer à agir comme j’ai la conscience qu’il est bien, qu’il est bon qu’ils agissent. Toutefois notons bien que pour cela, le seul, l’unique moyen qui me soit donné, c’est la persuasion. Dans aucun cas il ne saurait m’appartenir de disposer des autres sans leur consentement. À eux à faire, sous leur propre responsabilité, ce qu’ils veulent faire, ce que je ne puis ni ne dois les empêcher de faire. L’éternelle volonté saura bien ensuite tout essayer pour le mieux ; mais quant à moi, c’est toujours en respectant leur liberté, jamais en l’entravant d’aucune façon, bien qu’elle ait parfois de fâcheux résultats ; c’est ainsi, dis-je, que je puis obéir.

Mes rapports précédens avec le monde extérieur se trouvent de la sorte entièrement changés. Les liens qui, m’attachant à lui, enchaînaient mes mouvemens, sont tous rompus. Je suis libre. Je suis une créature nouvelle ; je suis comme un monde ; je suis en même temps comme un monde immuable et paisible ; car les objets extérieurs, n’existant de ce moment que pour mes yeux, ne peuvent exciter aucun trouble dans mon cœur. En revanche, à travers les erreurs passagères de l’humanité, je saurai contempler les idées éternelles du beau et du bon, comme je sais discerner à travers une onde troublée l’image brillante qu’elle réfléchit.

Les tourmens du doute et de l’incertitude n’auront plus de prise sur mon esprit. Le repentir, la tristesse, le désir ne m’approcheront plus. Je ne m’inquiéterai plus que d’une seule chose, savoir ce que je dois faire, chose que je puis toujours savoir, mais qui est aussi la seule que je puisse savoir. Dorénavant, loin de m’en tourmenter, je me complairai dans cette ignorance. Aucun événement heureux ou malheureux n’aura plus la puissance de m’émouvoir. Au milieu de l’agitation du monde extérieur, je demeurerai immobile, imperturbable, ne me mettant nullement en peine de savoir ce qui se passe autour de moi, de quoi il s’agit ; car je sais qu’il ne m’est pas donné de concevoir les rapports que tout cela peut avoir avec moi. Ne sais-je pas d’ailleurs que rien n’arrive qui ne soit ordonné par rapport au plan général du monde ? Or, c’est là la seule chose qui m’importe. Car ce qu’est en lui-même ce plan, ce que sont en elles-mêmes toutes les choses qu’il embrasse, ou but ou moyen, c’est ce qui ne me regarde en rien. Dans le monde, il n’est aucune chose qui, pour ainsi dire, ne pousse, ne grandisse pour porter les fruits qu’elle a été prédestinée à porter par la sagesse éternelle ; mais ce qui dans tout cela est semence, ce qui est fleurs, ce qui est fruit, c’est ce qu’il m’est impossible de discerner.

La culture de la raison, l’observance de la loi morale dans le domaine des êtres intelligens, voilà, quant à moi, la seule chose dont j’aie à m’occuper. Qu’en cela, du reste, je ne sois qu’un instrument, que d’autres au contraire le soient, peu m’importe. Peu importe de même que ce soit par moi ou par tout autre que la chose se fasse. Les événemens extérieurs ne m’apparaîtront plus que sous ce dernier point de vue. Que ce qui arrive soit de mon fait ou du fait de tout autre, que cela concerne moi ou autrui, c’est ce dont je n’ai point à m’enquérir, c’est à quoi je dois demeurer complètement indifférent. Mon sein est pour toujours fermé à tout sentiment personnel. Ma personnalité s’est éteinte, s’est brisée depuis long-temps dans la contemplation de l’ordre général du monde.

La vérité me paraît souvent réduite au silence, souvent la vertu bannie du monde. Souvent il me semble voir en tous lieux le mal triomphant. Les honnêtes gens sont même d’autant plus enclins à voir le monde ainsi qu’ils font des vœux plus ardens pour le bonheur et l’amélioration des hommes ; qu’ils tremblent plus fortement de voir renverser de fond en comble l’œuvre à laquelle ils travaillent de toutes leurs forces. Mais rien de tout cela ne doit m’empêcher de poursuivre ma tâche avec ardeur. En présence d’un tel spectacle je saurai conserver en moi la conviction de l’ordre et des harmonies du monde ; de même qu’en des circonstances contraires je me garderai de me laisser aller à de trop magnifiques espérances qui ne manqueraient pas d’être trompées. S’il arrive donc que dans certaines occasions il me semble voir les lumières, la vertu, la civilisation, la liberté s’étendre rapidement sur le globe, menacer de le couvrir bientôt tout entier, je ne me hâterai pas pour cela de m’affranchir de mes labeurs de tous les jours, pour m’endormir dans les délices d’un repos précoce.

Les événemens en apparence les plus malheureux ne m’apporteront aucun découragement. Je me plairai à voir en eux autant de moyens employés par la sagesse éternelle pour amener un heureux résultat. Je supposerai que ce combat du mal contre le bien sera le dernier qui devra contrister mon cœur ; que s’il a été donné au mal d’y paraître entouré de grandes forces, c’est afin que ces forces soient anéanties d’un seul coup ; c’est afin que l’impuissance du mal en soit mieux constatée, soit éclairée d’un plus grand jour. Je supposerai d’un autre côté qu’il ne serait nullement impossible que des événemens, qu’au premier aspect je serais porté à juger heureux, favorables, ne recélassent pourtant de funestes conséquences. Je craindrai de ne rencontrer sous l’écorce de la science que de vaines subtilités. Les apparences de la douceur, de l’amour de la paix, me feront redouter de rencontrer derrière, la faiblesse, la mollesse de caractère, le manque d’énergie. Donc enfin, si je ne me réjouis pas dans un cas, je ne m’affligerai pas dans un autre ; car dans tous les deux je n’en croirai pas moins que le monde où je me trouve est celui de la sagesse suprême dont les desseins ne sauraient être à la portée de ma faible intelligence.

Cette croyance ne sera même point ébranlée à l’aspect d’êtres doués de raison, doués de moralité, et pourtant journellement en guerre contre toute raison, toute loi morale ; employant à faire triompher le mal et la déraison les forces qui leur ont été données pour un autre usage. Une seule chose pourrait porter atteinte à cette croyance, en même temps qu’exciter mon courroux : ce serait de voir ces êtres dont nous parlons haïr le bien parce qu’il serait le bien, aimer le mal parce qu’il serait le mal. Or, c’est là une sorte de dépravation que je ne saurais attribuer à aucun être ayant visage humain ; elle n’appartient pas à la nature humaine. Ce n’est pas, ce ne peut jamais être le bien et le mal en eux-mêmes qui sont les motifs déterminans des actions de ces hommes ; c’est l’agréable ou le désagréable. Ces hommes cèdent à certains instincts de la nature. À proprement parler, ce n’est même pas eux qui agissent ainsi, c’est la nature. Je sais qu’étant ce qu’ils sont ils ne sauraient, dans aucun cas, agir en quoi que ce soit différemment qu’ils n’agissent. À quel propos irais-je donc m’irriter contre une inflexible nécessité, engendrée par une nature purement physique ? Comment ferais-je à certains hommes un crime irrémissible de ne pas savoir résister à ces impulsions qui leur sont naturelles ? Je ne peux leur imputer à crime de n’être pas libres qu’à la condition de supposer qu’ils ont été libres, d’être libres. Je ne saurais donc trouver, quoi que je fasse, aucun motif d’irritation contre eux. Il ne leur suffit pas d’être ce qu’ils sont pour mériter ma colère ; et ce qu’il faudrait qu’ils fussent pour cela, il est certain qu’ils ne le seront jamais. Mon courroux se heurte ainsi de tous côtés au néant. Je dois, à la vérité, me comporter toujours, en toutes circonstances, vis-à-vis eux, comme s’ils étaient dans la réalité, ce que je sais fort bien qu’ils ne sont pas ; car le devoir m’ordonne de diriger ma conduite sur de tout autres principes que ma réflexion ; peut-être pourra-t-il donc m’arriver de leur montrer parfois, à propos de ce qu’ils auraient dit ou fait, une noble colère, qui n’aurait de sens, de fondement que dans la supposition où ils seraient libres. Mon but en cela sera de les enflammer de ma propre colère contre eux-mêmes. Mais cette colère, en ma qualité d’être doué de raison, je ne saurais l’éprouver moi-même ; ou du moins ce serait seulement en moi l’être social qui, à l’aspect des passions et des vices des hommes, ressentirait cette colère ; l’être intelligent, l’être de réflexion et de méditation, ne saurait jamais la partager.

La souffrance, la douleur, la maladie m’atteindront sans doute dans ma nature extérieure ; mais ils ne sauraient franchir les limites de ma personnalité intellectuelle. Là je suis au-dessus d’elles. Là je puis braver leurs courps les plus cruels. Pour mieux dire, c’est seulement la nature qu’ils atteignent en moi, non pas moi, qui suis un être supérieur à la nature. Au bout de toute douleur, comme la fin de toute douleur, est la mort ; et à coup sûr, parmi tous les événemens que les hommes ont appellé malheur, c’est celui qui en est le moins un pour moi. Il est même vrai de dire que je ne meurs pas. Car si je meurs c’est seulement pour ceux qui me survivent, avec qui mes liens terrestres se trouvent tout à coup brisés, mais non pour moi qui dans cette mort trouve une naissance à une vie nouvelle.

Mais déjà, à peine ai-je extirpé de mon cœur tout désir terrestre, à peine ai-je pour ainsi dire cessé d’avoir un cœur pour tout ce qui est périssable et passager, que l’univers commence à se montrer à moi ; qu’il est réellement. La mort ou la matière qui remplissait l’espace s’en retire pour faire place aux flots d’intelligence et de vie qui accourent s’y précipiter, c’est-à-dire aux flots de ta vie et de ton intelligence, être infini ; car il n’est de vie que ta vie, il n’est d’intelligence que ton intelligence.

L’univers est animé. Il s’en élève une merveilleuse harmonie qui retentit délicieusement jusqu’au fond de mon cœur. Je vis dans tout ce qui m’entoure. Je me retrouve sous les formes variées des êtres qui s’agitent autour de moi, à la façon d’un rayon du soleil qui étincelle dans les milliards de gouttes de rosée où il se brise.

Ton existence, autant du moins qu’il peut être donné à un être fini de la concevoir, ton existence doit être celle d’une volonté éternellement créatrice. Ta vie ne cesse de couler en moi. Ta vie, s’échappant de ton sein comme un torrent, va se reproduire sous des multitudes de formes jusqu’aux confins de l’espace. En moi elle est chair, nerf, muscles ; hors de moi, gazon, plante, animaux. Que sais-je ? la vie m’apparaît en tous les points de l’univers, semblable à la force créatrice qui, m’ayant tiré du néant, dirige encore tous les mouvemens que j’exécute. Tous les êtres qui se meuvent dans l’immensité de l’univers, obéissant à son impulsion, cèdent à ses ébranlemens harmoniques.

Ta vie attache les unes aux autres les intelligences individuelles. Elle est leur lien, comme le milieu au moyen duquel elles agissent les unes sur les autres. Elle est dans le monde invisible, comme l’atmosphère où vivent les esprits. Par elle, la pensée avec son activité infinie ne cesse d’aller d’une ame à l’autre ; demeurant toujours semblable à elle-même, elle fait que chacun se retrouve et s’aime en tous. Elle fait que ce n’est pas un certain nombre d’hommes qui existe sur la terre, mais l’humanité ; elle confond en une même pensée, en un même sentiment d’amour ou de haine, la pensée, l’amour ou la haine de chacun ; elle consacre dans le monde invisible, entre les esprits, une alliance qui se manifeste extérieurement ici-bas par l’attrait qui unit les sexes, par les liens qui font les familles. Ne semble-t-il pas en effet, à voir la tendresse mutuelle qui unissent au père et à la mère les enfans, ou bien entre eux les frères, les sœurs, que les ames aussi bien que les corps sont sortis d’un même germe ; qu’elles aussi ne sont que des rameaux et les branches d’un même arbre. Or, c’est ainsi qu’au moyen de groupes plus ou moins nombreux, mais se touchant les uns les autres, l’humanité ne fait en définitive qu’un seul tout. Quant à la haine, elle ne saurait exister autrement que née du besoin d’aimer. La haine est un amour trahi.

Cette vie éternelle je la vois circuler pour ainsi dire dans toutes les veines de la nature matérielle ou intellectuelle. Je la vois qui fait des efforts continus pour parvenir à se manifester extérieurement, sous une expression de plus en plus vraie, de moins en moins matérielle. L’univers n’est plus pour moi, comme pour tant d’autres, une masse inerte, une matière morte. Ce n’est pas davantage ce cercle que je voyais venant toujours se fermer au même point ; ce jeu inutile, insignifiant, toujours recommencé ; ou bien cette hydre aux mille têtes, qui ne cessait de se reproduire et de se dévorer tour à tour. En tout et partout je retrouve dans l’univers la noble empreinte de l’intelligence. Dépouillé de ses enveloppes matérielles, il brille à mes yeux complètement intellectualisé. Je le vois de plus marchant au perfectionnement en ligne droite à travers l’éternité.

Lorsque nous voyons le soleil et les étoiles s’approcher de l’horizon et disparaître à nos yeux, nous savons que la journée du lendemain nous ramènera le soleil et les étoiles. Depuis la création les sphères célestes n’ont point interrompu leurs mouvemens harmoniques. Toutefois, le soleil et les étoiles ne reparaissent jamais absolument tels qu’ils étaient la veille. Chaque journée, chaque heure de la journée, ne s’écoulent qu’avec l’accomplissement d’un progrès nouveau pour le monde. D’heure en heure se répandent sur la terre, semblables aux rosées du matin, des effusions toujours nouvelles d’amour et d’intelligence.

C’est au moment de la mort, c’est dans l’acte même de mourir, que la vie se montre dans ce qu’elle a de plus élevé, de plus sublime. Toute mort est un enfantement. À proprement parler, nul être saurait mourir dans la nature, puisque la nature entière est vivante. La mort ne tue donc pas. La mort n’est autre chose que le développement instantané d’une vie nouvelle, jusque-là cachée dans la vie qui a précédé. La mort ainsi que la naissance sont des progrès de la vie, de nouveaux degrés qu’elle franchit, à chacun desquels elle s’épure de plus en plus, tendant de la sorte à une manifestation d’elle-même qui doit devenir de plus en plus complète. Et comment ma mort serait-elle autre chose ? Je ne suis pas seulement une forme passagère d’une vie éphémère ; en moi se trouve la vie primitive, réelle, essentielle. Or, la pensée ne saurait admettre que la nature puisse anéantir une vie qui ne vient pas d’elle, que la nature puisse m’anéantir, moi qui ne suis point fait pour elle, tandis que c’est elle, au contraire, qui est faite pour moi. La nature ne saurait même anéantir ma vie terrestre elle-même, cette simple manifestation par où la vie universelle se montre aux regards de l’être fini ; elle ne le peut pas, car ce serait s’anéantir elle-même, faite qu’elle est pour moi seul, n’existant, comme elle le fait, qu’à cause de moi. Comment pourrait-elle me faire mourir, elle qui ne saurait me faire vivre ? Encore une fois, la mort n’est donc que la manifestation d’une autre vie, jusque-là invisible à nos yeux. Puis, enfin, si depuis la création du monde il n’était mort sur la surface de la terre aucun des êtres doués de raison dont les yeux se sont ouverts à la lumière du soleil, sur quels fondemens reposeraient nos espérances du ciel, notre croyance en la vie éternelle ? Le seul but pour lequel on puisse supposer que la nature existe, c’est-à-dire le développement de notre raison et de notre intelligence, serait atteint ici-bas. Le cercle qu’elle doit parcourir serait fermé sur la terre ; mais l’acte par lequel la nature anéantit un être libre et intelligent est comme un cachet qu’elle appose sur la période de vie que cet être a déjà parcourue, pour emporter témoignage, pour en accepter la responsabilité, avant de l’introduire dans une vie nouvelle, où elle doit se montrer à lui sous d’autres formes, éclairée d’une tout autre lumière.

Tandis qu’ici-bas nous pleurons un homme, comme nous n’aurions qu’un sujet trop réel de le pleurer s’il était privé pour toujours de la lumière du soleil, s’il allait s’égarant pour l’éternité dans ces immenses solitudes où n’existe pas la conscience de soi-même, s’il s’était enfoncé, pour n’en plus sortir, dans les sombres royaumes du néant, au-dessus de nous d’autres créatures se réjouissent sans doute de la naissance de cet homme à leur monde nouveau pour lui, comme dans celui-ci nous nous réjouissons à la naissance de l’un de nos enfans. Que le jour où je devrai rejoindre cet homme arrive donc bientôt, je laisserai le deuil et la tristesse à la terre que je quitterai, et ce jour, entre tous mes jours, sera le bienvenu de moi.

Et ainsi diminue, s’amoindrit, s’anéantit, pour ainsi dire, à mes yeux le monde extérieur dont je m’étais d’abord émerveillé. L’ordre qu’il revêt pour mes yeux, la vie qui le remplit, la perfectibilité qu’il en laisse entrevoir, ne sont en définitive qu’une sorte de rideau qui me cache un autre monde plus grand, plus magnifique, plus parfait. Mais la croyance saura bien écarter ce rideau : car la croyance veut voir et sait voir des choses qui ne sont contenues ni dans l’espace, ni dans le temps.

FIN.

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