II.
C’est pour moi un bien grand honneur de présider une assemblée où l’on compte tant d’hommes distingués et de femmes charmantes. J’en suis tout confus et même un peu troublé. Étant placé si haut, moi qui n’en ai pas l’habitude, je ressemble à quelqu’un qui, escaladant pour la première fois une montagne, éprouve, quand il est arrivé au sommet, un commencement de vertige. En cette situation critique, et qui me montre l’inconvénient des grandeurs, je réclame votre plus gracieuse indulgence. Si vous daignez par vos sympathies m’encourager et me fortifier, ma joie ne sera plus mêlée d’inquiétude, et, de même que M. Prud’homme, dans son enthousiasme de garde national, s’écriait : Ce sabre est le plus beau jour de ma vie, je m’écrierai, dans ma vive reconnaissance pour le plus aimable des auditoires : Ce fauteuil est le plus beau jour de ma vie.
Moi qui aime déjà tant Peiresc, soit pour lui-même, soit pour les précieuses amitiés que je lui dois, je vais l’aimer plus encore puisqu’il me procure la bonne fortune de causer aujourd’hui — car ceci n’a rien d’oratoire, comme vous le voyez, et n’est qu’une simple et cordiale causerie avec l’élite de la ville si intelligente, si littéraire, qui a été justement surnommée l’Athènes du midi. Ô Athéniennes et Athéniens, permettez-moi de vous adresser tout d’abord un respectueux reproche : vous n’êtes pas assez fiers de ce grand homme qui s’appelle Fabri de Peiresc. Je sais bien que vous êtes très riches en gloires régionales et que l’on peut comparer la Provence à une de ces anciennes reines de Golconde qui voyaient — comme d’étincelantes rivières — ruisseler autour d’elles des milliers de diamants et qui avaient le droit de dire avec insouciance : un de plus un de moins, qu’importe ? Mais Peiresc est un diamant de si belle eau que l’on ne saurait trop l’apprécier et l’admirer. Vous donc, Provençaux, que l’on accuse parfois de mêler à des qualités aussi brillantes que votre magnifique soleil, un léger défaut, vous que l’on accuse..... comment dirai-je ?..... d’être un peu gascons par la vanité, vous faites preuve d’infiniment trop de modestie en ne mettant pas Peiresc à sa véritable place, parmi les plus illustres du XVII siècle. J’ose déclarer, moi qui, depuis près de vingt ana, vis sans cesse dans l’intimité de votre compatriote, que je n’ai jamais connu un cœur plus noble et un esprit plus élevé. Par ses travaux personnels, qui touchent à tout, et par les travaux de ceux qui reçurent de lui ce que j’appellerai le coup d’aiguillon et le coup de main, c’est-à-dire l’excitation la plus électrique et la protection la plus généreuse, il a exercé sur son époque une influence des plus considérables et des plus fécondes. Il faut vénérer en lui un de ces hommes qui, à force de lumières, de zèle et de dévouement, font avancer non seulement la science, mais encore la civilisation, et devant lesquels on s’incline comme devant un bienfaiteur de l’humanité.
Mais un éditeur est toujours suspect de faiblesse et de partialité, et on le compare sans hésiter au poète qui fatalement porte aux nues son incomparable héroïne. Je ne louerai donc plus Peiresc moi-même et je me contenterai de vous parler d’une manifestation en son honneur qui le loue plus que toute parole. Vous avez deviné qu’il s’agit de la réponse faite en France et à l’étranger à l’appel publié sous ce titre : Pour Peiresc, S. V. P. Vous ne sauriez croire combien de témoignages d’admiration pour le grand Provençal j’ai eu le bonheur de récolter, venus de tous les points de l’horizon et accompagnés de mandats postaux qui représentaient les sommes les plus diverses, depuis la modeste pièce de vingt sous jusqu’aux séduisants billets de cent francs. Pendant plusieurs semaines, c’était pour moi, presque chaque jour, double fête, d’encaisser des offrandes et de savourer les exquis compliments adressés à mon héros et, par ricochet, à moi même.
Les hommages ainsi rendus à Peiresc, signés parfois des plus grands noms de la science, formeraient, s’ils étaient rapprochés les uns des autres, le plus éloquent et le plus glorieux des recueils qui lui aient jamais été consacrés. La beauté de son talent n’y resplendirait pas moins que la beauté de son caractère. Il semble qu’une noble rivalité, pour le bien dire comme pour le bien faire, ait régné entre Peiresciens et Peiresciennes. Parmi ces dernières ma reconnaissance distingue une de vos concitoyennes dont la générosité pour la ville d’Aix a été admirable et que je n’ai pas besoin de nommer, car son nom, qui est gravé dans tous les cœurs, est sur toutes les lèvres.
Vous apprendrez avec plaisir, vous qui êtes à l’unanimité des amis de Peiresc, que mon cher et très zélé auxiliaire, M. Paul Mariéton, à Paris, et votre dévoué serviteur, en province, nous avons déjà recueilli près de deux mille francs qui, dans l’intention des donateurs seront exclusivement appliqués à la restauration de la chapelle funéraire de la Madeleine, tout le produit des futures offrandes devant être consacré au monument qui se dressera sur une de vos places publiques. Les deux mille francs déjà recueillis constituent, dans les temps déjà si durs où nous vivons, et où chacun, selon le pittoresque mot de nos pères, es paure coumo un rat de glèiso, constituent, dis-je, un magnifique résultat. Sans doute nous avons eu à déplorer, au milieu de nos joies triomphales, de fâcheuses abstentions. Mais peut être ne sont-elles pas définitives et ne doit-on pas confondre des retardataires, des traînards, avec des déserteurs !
Je disais, dans mon appel de l’an dernier, qu’un de mes amis, trop confiant, m’avait surtout fait espérer le concours des douairières, à cause de leur culte pour le chat angora dont Peiresc fut le père, je veux dire l’importateur et le propagateur. Il y a eu là pour moi une cruelle déception, et, si vous me permettiez d’employer une expression familière, je vous avouerais que la douairière n’a pas donné et que cet article a été le plus stérile et le plus ingrat de tous. Mais que de consolations nous sont venues et nous viendront d’ailleurs ! et combien nos regrets ont été adoucis et vont l’être encore par de généreux élans ! Combien nos blessures ont été pansées et le seront encore par des mains bienfaisantes, avec application, en guise de baume, de ces petits morceaux de papier multicolores que la Banque et la Poste mettent à la disposition des âmes charitables !
Àce propos, mes chers auditeurs, laissez-moi, en vertu du pouvoir discrétionnaire — et parfois indiscret — que possède tout président, aborder ici une question délicate, imprévue, oui imprévue, car les amis qui m’entourent et qui sont pourtant les meilleurs des amis, ne connaissaient pas mes intentions et seront étonnés de voir surgir cet article secret de mon programme, d’autant plus étonnés que plusieurs d’entre eux m’ont écrit : « Ne venez pas ici en frère quêteur. Apportez, si vous le voulez, votre lyre, mais non pas votre tire-lire. » De lyre, je n’en ai jamais eu, même en mes Printanières années, et je ne suis hélas ! qu’un vil prosateur. Comment, d’ailleurs, même poëte, aurais-je jamais osé faire caracoler mon Pégase sur la terre classique des troubadours, sur ce sol privilégié de la Provence où, comme la fleur d’un arbre immortel et sacré, s’épanouit toujours la poésie, où, de notre temps, ont retenti les chants inoubliables des Aubanel, des Berluc, des Félix Gras, des Roumanille et de tant d’autres harmonieux et célèbres oiseaux parmi lesquels — je le place le dernier coumo lou curat à la couè de la proucessien — je salue avec une admiration particulière le cygne de Maillane, pour moi l’égal du cygne de Mantoue ?
Donc, Mesdames et Messieurs, pour revenir aux deux mots de tout à l’heure, vous n’avez pas à redouter ma lyre, mais bien ma tire-lire. Donnez-moi peu ou beaucoup, comme vous le voudrez, mais, je vous en conjure, donnez-moi quelque chose pour le monument de Peiresc, ce monument qui, dans votre ville si belle déjà, sera une nouvelle décoration, le mot étant pris dans ses deux sens, car, œuvre d’un habile artiste, il ornera dignement une de vos places publiques, et, produit de vos patriotiques libéralités, il sera pour les Aixois un impérissable titre d’honneur.