Chapitre 67 La peinture
« Mon dernier article sur la sculpture m’a valu un nombre considérable de lettres, quelques-unes pour me traiter de vieux fourneau, mais la plupart pour me féliciter et me remercier des renseignements que je donne sur cet art si vraiment français.
» Beaucoup de mes lecteurs ignoraient le premier mot de la sculpture, et l’auraient peut-être ignoré jusqu’à leur trépas, si je n’étais pas venu leur révéler ces secrets si intéressants.
» Ah ! c’est une de nos joies, à nous autres, chroniqueurs en vogue, de jeter la lumière dans les masses, comme le semeur jette le grain !
» Pour ma part, c’est effrayant ce que j’ai appris de choses aux gens, ce que j’ai ouvert d’horizons aux âmes bornées, ce que j’ai fait faire de progrès à la bourgeoisie française.
» Car, et je m’en fais gloire, c’est dans la bourgeoisie, de préférence dans la bourgeoisie aisée, que je recrute ma clientèle.
» Bien entendu, j’ai des lecteurs dans d’autres milieux : dans le professorat, dans la gendarmerie, par exemple, mais la plus grande partie appartient à la bourgeoisie aisée.
» Qu’est-ce que je disais, donc ? Ah ! oui, je disais que mon article sur la sculpture m’avait valu une avalanche de lettres : beaucoup me demandent de faire pour la peinture ce que j’ai fait pour la sculpture.
» Je me rends aux sollicitations de mes aimables correspondants, d’autant plus volontiers que telle était mon intention première.
» Je vous expliquais, dans ma dernière chronique, que la sculpture est un art facile et à la portée du premier imbécile venu : vous-même, moi-même.
» La peinture, c’est une autre paire de manches !
» Songez donc : il faut que l’artiste vous donne, avec cette chose plate qu’est un tableau, l’illusion, d’objets plus ou moins près, plus ou moins loin.
» L’illusion du lointain se donne grâce à la perspective.
» Vous n’êtes pas sans avoir remarqué qu’un objet paraît plus petit s’il est loin, que s’il est près ; et plus il est loin, plus il est petit. Cette illusion d’optique est due à ce qu’on appelle la perspective.
» Quand vous vous placez à l’entrée d’une rue droite et longue, pour peu que vous soyez observateur, vous remarquerez que les lignes, parallèles dans la réalité, semblent se rejoindre au bout de la rue. Eh bien ! c’est encore de la perspective.
» La perspective est une science très délicate qu’il n’est pas permis à un peintre d’ignorer, alors que le sculpteur n’a même pas à s’en préoccuper.
» Quand un peintre a un tableau à faire, paysage, portrait, scène historique ou mythologique, etc., etc., il commence par se procurer une toile ad hoc, c’est-à-dire une toile tendue très fortement sur un châssis en bois.
» Avant de placer les couleurs sur la toile, il détermine la place qu’elles devront occuper, grâce à des contours qu’il marque avec du fusain (lequel n’est autre qu’un petit morceau de bois carbonisé).
» C’est cette opération qu’on appelle le dessin.
» Quand le sujet est dessiné, il ne reste plus qu’à le peindre.
» Le peintre prend alors sa palette et ses pinceaux. (Ces messieurs ne disent pas des pinceaux, ils disent des brosses : je n’ai jamais su pourquoi. Fantaisie d’artiste, sans doute.)
» La palette est une planchette de bois arrondie et munie, à son extrémité, d’un trou pour passer le pouce. On y place, les unes à côté des autres, les différentes couleurs : bleu, jaune, brun, etc., etc.
» Il ne faut pas croire que toutes les nuances soient représentées sur cette palette. Ce serait impossible ; car s’il n’y a que sept couleurs, il existe des milliers de nuances intermédiaires.
» Ces nuances, l’artiste les obtient par un mélange habile d’une couleur avec une autre, et là n’est pas son moindre mérite.
» Une supposition, par exemple, qu’un peintre veuille représenter un paysage à la fin de l’été, au moment où les feuilles commencent à jaunir.
» Il n’emploiera pas, bien entendu, le vert qui lui aurait servi au fort de la saison. Il y ajoutera du jaune, la quantité raisonnable, ni trop ni trop peu.
» Le métier de peintre exige beaucoup d’études préalables et, surtout, énormément de patience.
» Comme rapport, il a beaucoup perdu et ne vaut pas ce qu’il valait il y a dix ou quinze ans. La concurrence sans doute, ou un revirement dans le goût du public.
» Les deux grandes expositions de peinture sont le Salon des Champs-Élysées et celui du Champ de Mars.
» Celui des Champs-Élysées est très supérieur à l’autre, et, pour s’en convaincre, il n’y a qu’à consulter le chiffre des recettes.
» Car, quoi qu’en dise l’ami Bauër, en matière de beaux-arts, comme pour le théâtre, la recette, voilà le criterium.
» Vous ne me ferez jamais croire qu’une pièce qui fait trois ou quatre mille francs ne soit vingt fois supérieure à celle qui fait cinq ou six cents francs.
» Ça tombe sous le bon sens.
» Francisque Sarcey. »
Au nom de tous mes lecteurs, merci, robuste vieillard de la rue de Douai ; et puis, pas adieu, au revoir !
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