‹ Deux farces inédites attribuées à la reine Marguerite de NavarreChapitre 1 sur 1 · II LA VIERGE REPENTIE

II LA VIERGE REPENTIE

CLÉMENT.

Catherine, à ce que j'entends, N'a pas esté nonnain longtemps: Je m'en vais frapper à sa porte Pour sçavoir comme tout se porte. Hola! hau!

CATHERINE.

Entrez!

CLÉMENT.

Je vouldrois Rencontrer en beaucoup d'endroictz De telz portiers que cestuy cy!

CATHERINE.

Et moy de telz heurteurs aussi.

CLÉMENT.

Adieu Catherine!

CATHERINE.

Comment! Dict on adieu premièrement Que saluer[10]?

CLÉMENT.

Je ne suis pas En ce lieu couru le grant pas, Pour vous veoir ainsi lermoyant, D'où vient cela que, me voiant, Voz yeulx ont esté explourez?

CATHERINE.

Mais enfuyez!... Vous demourez, Je prendray ung austre visage.

CLÉMENT.

Quel oiseau et mauvais présage Voy-je là, qui jaze en cueur De vieulx drappeaulx[11]?

CATHERINE.

C'est le prieur De ce couvent que vous sçavez. Je vous pry, si haste n'avez, Ne bougez, et m'en vuellez croire, Ils s'en vont achever de boyre: Séez vous ung peu icy près, Il s'en va tantost, et après Nous en deviserons tous deux, À notre mode.

CLÉMENT.

Je le veulx, Et vous obeyray de faict: Ce qu'à moi vous n'avez pas faict. Or nous voicy seulletz. Là doncq, Comptez la fable tout du long: Elle me semblera meilleure De vostre main.

CATHERINE.

Je vous asseure Qu'entre tant d'amys que congnoys, Et que bien prudents je tenoys, Je n'ai point eu conseil plus saige Que de vous, le plus jeune d'aage De toute la trouppe.

CLÉMENT.

Or me dictes Comment fut-ce que vous vainquistes De vos parens l'affection?

CATHERINE.

Tout premier l'exhortation Des moynes et religieuses, Et mes requestes gracieuses Rengèrent ma mère à se rendre; Mon père n'y vouloit entendre En sorte du monde; à la fin Fort contre fort, fin contre fin, Bien assailly, bien debattu, Le bon homme fut abbatu, Et dist oy, en se sentant Plus tost forcé que consentant; Car en demenant ces propos Entre les verres et les pots, Ils menassoient ce pauvre père De malle mort et vitupère, S'il reffusoit à Jésus-Christ Son espouse[12].

CLÉMENT.

Est-il Antéchrist Plus malin que ces badins là! Ainsi m'amye?...

CATHERINE.

On me cela En la maison, durant trois jours: Ce temps pendant, j'avoys toujours Auprès de moy quatre converses, Qui, par flateries diverses, Me venoient encore inciter De tousjours au voeu persister; Fort sengneuses et dilligentes Que mes compaignes ou parentes Ne vinsent mon propos changer. Elles craignoient fort ce danger. Tandis, tout mon cas s'apprestoit, Et ordre au bancquet on metoit, Ce jour solempnel attendant.

CLÉMENT.

Et que faisiez-vous cependant? Cueur, de lyesse banny[13], Ne vacilloit-il point?

CATHERINE.

Nenny. Mais j'enduray ung si horrible Je ne sçay quoy, qu'il n'est possible Qu'encor ce mal je sceusse avoir Sans mourir!

CLÉMENT.

Sçauroit-on sçavoir Quelle chose c'est?

CATHERINE.

Je n'oy goute.

CLÉMENT.

Ce que vous me direz, sans doubte, C'est autant que sur l'eaue escripre!

CATHERINE.

N'yra-t-il pas plus loing?

CLÉMENT.

Tant dire! Avant que l'eussiez demandé, Cela estoit tout accordé: Voyez lieu et heure opportune Pour dire tout!

CATHERINE.

Il m'advint une Vision horrible et estrange!

CLÉMENT.

Bref, c'estoit vostre mauvais ange. Qui en la teste vous metoit D'estre moynesse?

CATHERINE.

Non estoit. Et croy par ma foy, mon amy, Que c'estoit plustôt l'ennemy D'enfer!

CLÉMENT.

Deschiffrez-moy sa forme: Estoit-il point aussi difforme Comme on les paint? muffle de beste, Deux grandes cornes sur la teste, Piedz de griffon, yeulx, orreillez, Longue queue?...

CATHERINE.

Vous vous raillez. Si est-ce que j'aimeroys mieulx, En bonne foy, n'avoir point d'yeux Que veoir encor telle vision!

CLÉMENT.

Aviez-vous pour provision, À l'heure, vos admonesteuzes?

CATHERINE.

Nenny! Et jamais ces flateuzes N'en sceurent rien sçavoir, combien Qu'elles me pressèrent très bien, Quant me trouvèrent, de leur dire Pourquoy j'estoys en tel martire, Et si troublée.

CLÉMENT.

Voulez vous Que je vous déclare, à deux coups, Que c'estoit?

CATHERINE.

Ouy, si voyez Que le puissiez fere!

CLÉMENT.

Croyez Que ces femmes qui vous tentèrent, Tout le cerveau vous enchantèrent De leur propos; mais cependant Vous vous alliez toujours rendant Et persistiez?

CATHERINE.

Par ma foy voire; Car elles me faisoient accroyre Que telles choses advenoient À plusieurs, quant ils se donnoient À Jésus-Christ; mais si mon cueur Estoit de l'ennemy vaincueur En ce premier assault, qu'après Tout yroit bien.

CLÉMENT.

En quelz appretz Et pompes fustes vous menée?

CATHERINE.

De mes joyaulx je fuz ornée, Et me feist on escheveller, Comme si je m'en deusse aller En tel estat propre et ydoyne Marier.

CLÉMENT.

À quelque gros moyne? Hen! Que maudict soit la toux!

CATHERINE.

À beau plain mydy, devant tous, Depuis la maison de ma mère, On me mena au monastère, En cest ordre.

CLÉMENT.

Sainte Marye! L'excellente bastellerye! Et comment,--à les bien louer,-- Ces bouffons savent bien jouer Leurs sottes farces, pour complaire Aux yeulx du simple populaire? Combien de jours, bon gré, mal gré, Fustes vous en ce saint sacré Couvent de vierges?

CATHERINE.

Quasi quinze.

CLÉMENT.

Vous cuydastes bien estre prinse Au trébuchet; mais venez çà. Quelle ocasion renversa Vostre voulloir si endurcy?

CATHERINE.

Cela ne se dict pas ainsi; Mais c'estoit bien quelque grant chose. Six jours après que fuz enclose, Ma mère j'envoyay quérir, Et la sceu très bien requérir Et plus que prier, si envye Elle avoit de m'avoir en vye, Que hors de là me feist retraire. Et elle d'aller au contraire, M'admonnestant d'avoir constance. Mon père vint après qui tanse, Et en tansant, très bien sçavoit Me dire, que par force avoit Vaincu les affections siennes, Et que je vainquisse les miennes, Sans luy acquerir ce mespris De laisser l'ordre que j'ay prins. Oyant cela, je leur denonce, Que s'ils ne font autre reponse Et ma langueur ne les remord, Qu'ils seront cause de ma mort; Et qu'ainsi pour vray en yroit, Si bref on ne m'en retiroit. Cela oy, ils s'estonnèrent, Et au logis me remmenèrent Tout droict.

CLÉMENT.

Ô le bien que vous feistes Quant de si bonne heure en sortistes, Ains qu'avoir faict profession D'éternelle subgection! Mais je ne sçay point vouérement Quelle cause si promptement Changea votre cueur?

CATHERINE.

Jusqu'à ores Personne ne l'a sceu encores; De moy point ne le sçaurez.

CLÉMENT.

Bien estonné vous serez, Si je devine et viens au point.

CATHERINE.

Vous ne la devinerez point; Et quant vous l'aurez devinée, Rien n'en diray.

CLÉMENT.

Quelle obstinée! Si m'en doubté-je... Et la dispence?

CATHERINE.

Il a cousté, comme je pense, À mon père plus de cent livres En superfluité de vivres, Laquelle compter me pourroye.

CLÉMENT.

De cuyr d'aultruy large courroye[14]. Quelz bousfeurs! Or, pour la pécune, Je ne m'en soucy d'une prune, Puis qu'estes sayne et sauve ici. À tout le moins, après cecy, Quant bon conseil escouterez, S'il vous plaist, mieux le gousterez Que n'avez faict?...

CATHERINE.

Je le feray, Et, comme on dit, sage seray... Au retour des platz on m'appelle: Adieu vous dy!

CLÉMENT.

Adieu la belle[15]!

FIN.

Notes

[1] Nous avons, à notre grand étonnement, retrouvé cette opinion dans Gérard de Nerval: _Bohême galante_ (1 vol. in-12, 1856). Voyez le chapitre intitulé: _Les poètes au seizième siècle_, p. 17.

[2] Consultez le catalogue de la _Bibliothèque elzevirienne_, dont l'éditeur, M. Jannet, a si bien mérité des lettres; et encore l'ouvrage suivant: _Théâtre français au moyen âge, publié par Monmerqué et Francisque Michel_.--Paris, Didot, 1839, 1 vol. in-4º

[3] Quoique ces deux farces soient foncièrement religieuses et morales; elles contiennent plus d'une pointe contre l'état monastique, dont les abus se faisaient alors vivement sentir; elles se trouvent au milieu d'un certain nombre de poésies huguenotes du bon Marot, dans un recueil commencé en 1536 par un nommé Julyot, que je soupçonne fort d'avoir partagé les croyances nouvelles.

[4] Voyez page 35, note 15.

[5] _Que propre_, qu'honnête: toutefois l'enjambement me paraît joli.

[6] Cette phrase et le _je croy que non_ ci-dessus peignent mieux que tout au monde la naïveté de l'enfant.

[7] La fin de ce vers manque dans le manuscrit.

[8] C'était l'usage en France de s'embrasser au lieu de se saluer, surtout dans les hautes classes. On lit dans H. Estienne: «En France, le baiser entre gentilshommes et gentefemmes, et ceux et celles qui en portent le nom, est permis et est trouvé honneste, soit qu'il y ait parenté, soit qu'il n'y en ait point.» (_Apologie pour Hérodote._ Discours préliminaire, p. XXXI.) Cet usage persista longtemps et ne disparut que lorsque le peuple l'eut adopté: on le retrouve en province au fond des campagnes.

[9] Voilà bien l'amoureux timide que nous vous avons annoncé.

[10] Catherine aurait été bien mal reçue à faire cette question à un Périgourdin: encore aujourd'hui, ces provinciaux aimables ne vous saluent jamais qu'en vous disant: Adieu.

[11] _En cueur_, etc., au milieu de vieux habits, de vilains personnages.

[12] L'immortel auteur de _Tartufe_ ne désavouerait pas cette tirade. C'est Dorine qui parle, ou tout autre _forte en gueule_, comme son génie les savait créer.

[13] _De lyesse banny_, cette expression était recherchée: on sait que François Habert, poète de ce temps, prenait habituellement le surnom de _Banny de lyesse_.

[14] Ce proverbe en rappelle d'autres du même genre; mais, tel qu'il est, je ne l'avais pas encore rencontré.

[15] Les deux jolies farces de Marguerite d'Angoulême, publiées pour la première fois par M. Le Roux de Lincy, dans son édition de l'_Heptameron_, et les nôtres, ont entre elles mille points de rapprochement. Nos lecteurs peuvent juger si nous nous sommes trop avancé, en attribuant la _Fille abhorrant mariaige_ et la _Vierge repentie_ à l'illustre princesse. Il est certain que la plupart de ses oeuvres ont été égarées; on n'en connaît que huit, et Branthome a écrit: «Elle composoit souvent des comédies et des moralités, qu'on appelloit dans ce temps là des pastoralles, qu'elle faisoit jouer et représenter par les filles de la cour.» Nous publierons très prochainement une _Étude sur Marguerite d'Angoulême, auteur dramatique_; on y trouvera des détails plus étendus à ce sujet, ainsi que dans les notes de l'édition de Branthome, que va publier M. Prosper Mérimée en collaboration avec nous. (_Bibliothèque elzevirienne_, de P. Jannet.)

[Notes sur cette version électronique:

L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original, mais l'accentuation a été légèrement homogénéisée suivant les principes d'édition adoptés apparemment par l'éditeur du dix-neuvième siècle: par exemple, on a harmonisé Jesus et Jésus, tres et très, etc.]