XV
Trois jours après l’arrivée de René, Poldi revint seule, à la nuit tombante, de chez Ruppert. La jeune femme marchait allègrement, dans l’ombre.
Son amant, par un détour, lui avait fait escorte jusqu’à ce casino mauresque, dont la plate-forme termine la ville d’Hiver; elle le quitta sur un baiser, et redescendit vers la ville basse; elle comptait y retrouver Emma, à côté du Grand-Hôtel, au coin d’une petite place, trop exposée en hiver aux vents du bassin pour qu’on y risque une rencontre. La créole, en voiture fermée, devait attendre là son amie, vers six heures. Quand arriva Poldi, elle n’y était pas: Poldi pensa qu’elle n’y était plus et rit toute seule de son retard. Sans s’inquiéter, elle continua son chemin:
--Cette sotte aurait pu m’attendre. Je la houspillerai en rentrant.
· · ·
Le temps était sec et froid. De magnifiques étoiles espacées embellissaient le ciel. La ravissante adultère, dans son vison, avançait, le corps fouetté par cette promenade qui l’assainissait, après trois heures de lassitude moins sportives, derrière des rideaux indulgents. Son pas volontaire et hardi, voire garçonnier, résonnait sur le long boulevard. Elle y était seule avec son ombre... Tout à fait rassurée, convaincue que madame Baïta aurait trouvé à dire que sa camarade la suivait, Poldi jouissait d’une âme sans tourment dans un petit corps apaisé: elle se plaisait à elle-même comme elle plaisait à la vie.
Elle atteignit une grille surmontée d’un mot lumineux: Etchéa. Il indique, dans une villa que rien ne distingue des autres, l’existence d’un traiteur à la mode. Avant le dîner ou après, on s’y retrouve autour d’un bar, dont les cocktails sont péremptoires. La comtesse avec ennui se cogna au comte, qui sortait de cette maison.
Pour s’éviter une question de mari, elle lui demanda promptement ce qu’il faisait là et d’un ton presque soupçonneux. On sait cette méthode des femmes.
--Évidemment, je ne préparais pas un sermon sur l’abstinence, répondit Malouin, en se dandinant comme un grèbe.
Il étirait son long cou à la façon de ces oiseaux et contemplait Léopoldine d’une prunelle charbonneuse. Elle le trouva ridicule et se réjouit, _in petto_, de lui avoir joué, dans l’après-midi même, plusieurs tours de bonne façon.
--Je vous paye un glass, déclara le grèbe d’une voix déférente. Vous me raconterez votre journée.
Alertée par cette curiosité, Poldi l’inventoria d’un œil rapide. Son air gobe-mouches la rassura... Elle n’osa pourtant passer outre. Ils entrèrent dans le bar. Il n’y avait personne qu’un gramophone criard qui s’égosillait dans le vide. Le patron au téléphone prenait commande d’un pâté.
--Vite, un rose! La comtesse a besoin d’un remontant, chuinta Malouin ne sachant pas aussi bien dire.
Perché sur un tabouret, cependant qu’elle restait debout, désireuse d’en finir vite, il ricana:
--Endroit discret, propre à l’amour... C’est tout à fait ce qu’il nous faut...
Il se pencha bizarrement et, dans un murmure égrillard, proposa à sa femme de rentrer ensemble, et presto, à la villa: Il précisa qu’on n’y dînait jamais avant neuf heures et que, donc, ils auraient le temps de se mignoter tous les deux. Écœurée, elle lui souhaita un cocktail cyanhydrique; en même temps, dressée à l’endormir,--captive aimable,--elle lui sourit affablement. Ils burent les roses et s’en allèrent à petits pas.
Malouin avait pris le bras de Poldi; dans l’air calme de la nuit, il débitait d’une voix mécanique des paroles maniaques et désireuses. En arrivant à la villa, l’épouse comprit le péril urgent: elle bondit dans l’escalier.
--A tout à l’heure, cria-t-elle, je vais chez Emma. J’ai à lui parler. Nous nous reverrons au potage.
Malouin, lâché, sourit comme on mâche un citron:
--N’avez-vous pas eu le temps cet après-midi?
Elle lui jeta, du premier, en disparaissant:
--Non, nous étions chez le coiffeur.
Le mari demeura pantois et furieux au milieu du vestibule, embarrassé de ses projets. Sonnerait-il une camériste? Ses ancêtres, les Grégange et les grands-parents poissonniers de la douairière, assistaient de leurs cadres à sa déconvenue. Derrière lui, la porte du billard claqua, sous le poing rude d’Albéric; le jeune garçon passa, bourru, sans prendre garde de s’excuser.
--Bouscule-moi pendant que tu y es! glapit Malouin exaspéré. Qu’est-ce qui te prend?
--Il me prend, hoqueta le puceau, que la vie me dégoûte. Madame Baïta est partie.
--Comment, partie?
--Oui, partie. Depuis trois heures qu’elle roule, elle doit être déjà en Espagne...
Albéric disparut vers le jardin. Son aîné, ahuri, sur place, roulait maintenant des petits yeux en escarbille, avec des airs soudains de cocu: comment! la créole était partie et Poldi ne le savait pas! Grégange commençait d’y voir clair. Son visage méchant s’éclairait à fur et mesure. Enfin, et bien qu’il fût seul, il s’en alla traîtreusement sur la pointe des pieds, en sifflant entre ses dents comme une vipère attaquée qui se prépare à se défendre.
· · ·
Bien qu’absente, madame Baïta fut du dîner.
· · ·
--Qu’est-ce que c’est que cette femme? s’écria la douairière en dévorant des huîtres plates. On n’a pas l’idée d’être chez quelqu’un depuis quatre mois et de filer un jour sans crier gare comme une chatte qui déloge avec ses petits. Qu’est-ce que vous dites?... Elle me met dans de beaux draps. Je donne demain un dîner de seize couverts, mon Emma et son fils aux champs, s’il me manque quelqu’un, par ce temps de grippe, nous voilà treize... C’est inouï! J’inviterai Ruppert, mais c’est bien tard...
--Laissez Ruppert, dit Lafourcade d’un air acerbe. Albéric mangera devant nous.
Antoinette, émue du départ de son fiancé, prit la parole:
--Moi, je dînerai dans ma chambre.
--Nous sommes en plein drame, continua la vieille comtesse à tue-tête. Ma fille, vous le voyez, donne des signes de neurasthénie. Elle fuit la société, parce que cette extravagante a emmené son fils avec elle! Vous admettrez cependant que ce garçon n’a pas quitté Paris pour passer la Noël à Gavarnie! Mais oui, à Gavarnie: je ne vous l’ai pas dit, c’est là que sa mère l’a entraîné! Je faisais une réussite, elle se plante devant moi et m’apprend qu’elle se sentait souffrante. J’allais lui offrir de l’eau de noix, favorable aux vapeurs et autres migraines, mais point; Emma me déclare qu’elle veut essayer de la solitude. Une demi-heure après, ils étaient partis pour la montagne... Ce sont des fous.
--René n’y est pour rien, dit Antoinette. Il a suivi sa mère, désolé...
--Je l’espère, mon enfant, barrit madame de Grégange. Mais tu t’exposes, tu auras là une belle-mère bien excentrique! C’est une jongleuse, je le savais. Je la découvre vagabonde... Frédéric, est-ce qu’elle est sujette à des fugues?
Lafourcade haussa les épaules.
--Quand reviennent-ils? demanda Poldi.
Elle s’efforçait de sembler en appétit et cachait son inquiétude sous des apparences tranquilles. Malouin parla d’une voix aimable. Profitant de ce qu’il se servait un blanc de dindon, il ne regardait point sa femme:
--Qu’est-ce qu’elle vous a dit, chez le coiffeur?
La menteuse se raidit pour ne pas hésiter:
--Elle devait, comme moi, y rester à peu près deux heures. Elle a ressenti une fatigue et brusquement s’en est allée. Vous avez bien vu qu’en rentrant je courais prendre de ses nouvelles? Je m’étais attardée, mes cheveux coupés, à choisir deux ou trois sweaters.
--Les truffes, cette année, ne valent pas grand’chose, répondit Malouin, d’un air absurde et distrait, en piquant le nez dans son assiette.
Sa mère agacée lui cria qu’elle les trouvait, elle, excellentes:
--Laissons les truffes, il ne s’agit pas de balivernes! Ce que vous me dites, Léopoldine, me confirme que madame Baïta est insensée. Vous étiez en effet sortie avec votre amie. Une heure après, elle est revenue seule et m’a annoncé son projet. Je crois vraiment qu’elle était souffrante, comme vous l’avez vue chez le coiffeur.
Poldi respira: la douairière, sans le savoir, confirmait son jeu. S’il restait un battement dans l’horaire des alibis, Malouin ne paraissait point y prendre garde. A tout dire, la disparition de la créole semblait lui être indifférente. La petite coupable le jugea berné. Quant à la fuite d’Emma, elle crut en savoir la raison: Ruppert n’avait point manqué de lui raconter la tentative de Lafourcade, son désir soudain de mariage. Ensemble, ils s’en étaient divertis, avec la féroce narquoiserie de la jeunesse quand elle parle des aînés. A la dérobée, Léopoldine maintenant étudiait l’oncle Frédéric. Elle remarqua ses silences fermés, son attitude correcte d’homme chagrin, qui s’observe. Persuadée qu’elle tenait la clef de la fugue, rassurée sur les suites amadouées de l’incident, la frivole jeune femme ne pensa plus qu’aux moyens de rapatrier au plus vite la lâcheuse qui lui manquait. Lafourcade l’ayant fait fuir ne saurait la faire rentrer. Poldi, pour y réussir, se retourna vers Antoinette.
--Ne te préoccupe pas. René sera là dans deux jours; je t’en parlerai, dit-elle à mi-voix, lui tendant une tasse de café.
La jeune fille sourit sans répondre. Elle était triste et étonnée. La douairière continuait de s’exclamer parmi la respectueuse indifférence des siens. Chacun d’eux suivait ses pensées; Malouin, secret, parmi les images qu’il se créait en silence, se penchait sur les épaules parfumées de sa femme comme s’il y trouvait un charme nouveau...