‹ Deux fois vingt ansChapitre 20 sur 29 · XIX

XIX

Cinq jours plus tard, Georges Ruppert invita ses amis à la chasse aux oiseaux de mer. Ils déferlent du Nord par vastes invasions. Plus pullulantes qu’aux étangs landais, leurs cohortes triangulaires, géométriques, traversent le ciel jusqu’en mars. Elles hivernent sur le bassin. Aux canards, se mêle le grèbe qui a des mœurs de sous-marin et dont la tête, à chaque plongée, fait périscope. Sauvages, ils ne sont point farouches au début de la saison froide et croient les barques débonnaires... Sitôt la première hécatombe, leur sagacité se réveille; apprenant à ne plus confondre les longs sardiniers, ennemis des poissons, avec les bateaux porteurs de fusils, on doit les approcher avec des ruses, parce qu’ils ont perdu l’innocence. Comment le faire, lorsqu’à bord mugit madame de Grégange? Le plus sage est d’y renoncer, mais tous les prétextes sont bons à retrouver une maîtresse.

Poldi était enveloppée de sa famille: tous avaient accepté, pour tuer le temps. Seuls, Emma Baïta et Malouin cachaient des raisons plus obscures. Le vingt chevaux, en bois de teck, portait dans son ventre un drame en gestation. On ne l’eût point cru. La conversation restait quotidienne; de temps en temps, on essayait un coup de feu.

--Manqué, clamait invariablement la douairière.

Elle faisait de même quand un oiseau était touché, comme s’il l’eût été par maladresse, parce qu’il avait changé de place. On eût dit d’une mécanique: presser une gâchette obligeait la comtesse à jeter son cri. A la fin, on n’y prit plus garde. Vers quatre heures, Lafourcade, lassé des canards, annonça qu’il avait reçu l’invitation, sollicitée par lui, à mener en chasse l’équipage Decazes. Il dit:

--Je le sortirai demain.

--Je m’excuse d’avance, mon oncle, répondit Poldi hardiment. Madame Baïta et moi nous devons aller à Bordeaux.

Elle fournit une raison plausible, cependant qu’Emma, coincée, opinait affirmativement du chef sous l’œil solliciteur de Ruppert. Lafourcade sans broncher se tourna vers lui:

--Nous nous passerons donc de ces dames, cher ami, lui dit-il d’une voix candide.

Ruppert, prit de court, s’inclina. Poldi sourit; elle le savait ingénieux. Malouin regardait la mer. Albéric, empli de rancune dissimulée, imagina que les deux femmes étaient de mèche, sans qu’aucun tiers y fût pour rien. On passait devant l’île aux Oiseaux. Il cria:

--Lesbos! Lesbos!

Il rougissait maintenant jusqu’à l’extrémité des oreilles, épouvanté de sa hardiesse, croyant avoir déchaîné un scandale. Mais point, il n’y eut qu’un silence indifférent. La barque dansait sur les lames courtes et rageuses.

--Pour moi, j’ai assez de vos chasses, éclata soudain la douairière. Parlez-moi de courre un chevreuil, c’est une fine bête, ou un cerf. Il est gêné par ses bois, dans les taillis, mais à la fin, il en découd! Et puis d’autres cerfs de rencontre viennent mêler les sentiments et ainsi on juge des chiens. Je ne déteste pas non plus le lièvre, bien qu’il oblige la meute à piquer le nez vers la terre, ce qui l’empêche de haut crier! Mais vos renards?... Ils ne sont pas plus des animaux de vénerie que les Anglais ne sont veneurs. J’ai vu ces messieurs à Pau! Pourvu qu’ils soient assis sur un cheval et s’élancent vers des barrières, on les contente de renards!

Elle rit largement:

--... Pourquoi pas, aussi bien, de poules?

--Eh! eh! dit soudain Malouin d’un air absurde. Chasser la poule, ma mère! On pourrait s’offrir un bel hallali.

--Garde tes gaillardises, mon garçon, cria la vieille dame scandalisée.

Elle se dressa:

--Manqué!

Ruppert, sans les écouter, venait d’abattre un goéland. La conversation se dispersa, cependant qu’on repêchait le voilier et qu’on touchait à l’estacade.

· · ·

Le surlendemain, à l’heure dite, Lafourcade--habit rouge, culotte blanche, bottes à revers,--accompagné de Malouin de Grégange dans la même tenue, et d’Albéric,--dispensé, vu son jeune âge, du protocole vestimentaire,--arriva en automobile au rendez-vous de chasse. C’était sur la route de Cazeaux, au kilomètre quatre. Dès la Teste, ils entendirent la fanfare de l’équipage, annonçant l’arrivée des piqueurs. En d’autres voitures, se hâtaient quelques invités, dont plusieurs dames. Sous le chapeau haut de forme et cravache en main, Malouin, silencieusement admira ces belles déesses énergiques. De convenables chevaux de louage attendaient, mêlés à d’autres de meilleur choix, montés par leurs propriétaires. Ruppert, présent sur son éclatant syrien, salua Frédéric et ses neveux. L’aîné sourit. Trente chiens blancs tachés de noir dansaient sur place. Avec leurs longues oreilles pendantes, leurs faces neurasthéniques, leur découpure svelte mais en force, ils ressemblaient à une escouade de soldats anglais.

--On devrait leur jouer Tipperary en fanfare, dit Malouin en plissant le nez, ou encore leur promettre qu’ils seront revenus pour le thé. Trouvez pas, Ruppert, qu’ils ont l’air de vieux gentlemen? Comment pensez-vous qu’ils se conduiraient s’ils assistaient à un scandale?

Ruppert, éberlué, le regarda: on n’était pas extravagant à ce point-là. M. de Grégange continua, l’œil agité:

--Si nous les lancions sur une biche? Imaginez qu’ils la trouvent amoureuse, en train d’accueillir son chevreuil! Quel tableau, croyez-vous, quel tableau!

Il riait en sautant convulsivement sur sa selle, comme un singe devenu fou. Ruppert eut envie de prévenir son oncle et de quérir un infirmier. Soudain, l’accès se calma et Malouin parla posément:

--Après tout, je me trompe. Ces chiens sont peut-être égrillards. Ils n’ont point que du sang britannique et l’un d’eux s’appelle d’Artagnan.

Il se tourna vers une amazone et la salua avec grâce:

--Bonjour, madame Ralourdin.

Elle était une Bordelaise de vieille souche, connue pour son anglomanie. Énorme et tassée, elle ressemblait à une brioche. Malouin l’entreprit, d’un air docte:

--J’expliquais à Ruppert les origines de cette meute, fabriquée à la perfection. Ses animaux descendent de fox hounds et de bleus de Gascogne. Heureux mélange. Il existe dans les meilleures familles bordelaises des coupages de ce genre-là, depuis qu’en 1142, Éléonore de Guyenne épousa Henri d’Angleterre. Trois cents ans et plus de domination étrangère, voilà qui mêle les vertus. Bordeaux, en 1928, ne peut qu’approuver les sangs mêlés des chiens de l’équipage Decazes. Voilà des bêtes réussies!

Il se tut en hochant la tête avec gravité à la façon d’un poulet qui cherche du grain et poussa son cheval de quelques mètres. La grosse amazone, effrayée, regarda Ruppert.

--Il n’est pas dangereux, chère amie, dit l’écrivain, sur un ton gai de confidence. Cependant, on ne peut le nier, son détraquement fait des progrès.

Ils riaient. Lafourcade s’approcha d’eux.

Il ne comprenait pas--et pour cause--la présence à son rendez-vous d’inconnus, et patibulaires. D’où sortaient cette dizaine de cavaliers, coiffés de casquettes d’entraîneurs? Ils portaient des chandails comme autrefois les hommes d’armes des cottes de maille; leurs jambes s’adornaient de leggins. Ce groupe, à quelques pas des invités dans leur belle tenue rigoureuse, jurait comme eût fait un haricot de mouton refroidi sur une table lourde d’argenterie plate. Frédéric haussa les épaules de mécontentement:

--Qu’est-ce que c’est que ces voyeurs et d’où sortent-ils?

--Ils sortent de chez eux, mon oncle, répondit Malouin susurrant. La lande et la forêt de la belle France sont à tout le monde...

Le colonial, habitué aux hiérarchies, tourna le dos avec humeur. Il héla le piqueur qui jetait les derniers appels.

--Qui appelez-vous? dit-il. Partons. Tous mes amis sont arrivés.

Il questionna sur les importuns. Le piqueur lui apprit qu’ils étaient, probablement, des gens du prochain champ de courses.

--Ont-ils accoutumé de venir?

--Non, monsieur le comte.

--Je ne suis pas comte, moi, grogna Frédéric. Je suis un bourgeois démodé. Ce rendez-vous, avec une escorte de chienlits, m’insupporte... Pourquoi les avoir prévenus?...

Il haussa les épaules:

--Dites-moi la longueur du drag?

--Environ six kilomètres, monsieur, dit respectueusement le piqueur. J’ai traîné le bouchon vers midi sur un parcours semé d’obstacles. La litière était bonne et sentait fortement le gibier. A huit kilomètres, dès qu’il entendra le bien-aller et que nous serons en vue, mon second lâchera le renard. Il a été pris à Biscarosse. Il nous entraînera dans cette direction, et d’autant plus sûrement qu’il aura le vent derrière.

Ruppert et Malouin entendaient. Ils sourirent. Ruppert, cela se conçoit: le drag,--la chasse feinte sur le relent d’un bouchon de paille humecté par l’animal et relevé d’anis,--s’annonçait déjà de deux lieues; l’animal, ensuite, lâché, courant vers les lointains de la lande, tiendrait encore un long parcours. On le prendrait aux environs de Sanguinet, et, en tout cas, à quinze ou seize kilomètres d’Arcachon. Ruppert, enchanté, se proposa de s’esbigner au premier carrefour et de galoper vers Poldi. Il expliquerait le lendemain que son cheval avait boité. Il souriait avec raison... Mais Malouin?

· · ·

L’escadron de chasse s’élança derrière les chiens. Ils criaient déjà vers les pins aux sons de la marche de vénerie. Les invités disparurent suivis des cavaliers dont la présence avait agacé Lafourcade. Il n’y eut plus sur la longue route que la lisière de la forêt.