XXII
Elle entendait leurs voix, leurs silences, elle les devinait. Une souffrance nouvelle, plus aiguë que toutes les autres la prostrait, incapable d’un mouvement, d’une volonté, d’un geste pour ouvrir un livre, pour allumer la cigarette que ses lèvres serrées écrasaient: honte triste, remords sans noblesse, comme d’un crime envers elle-même et, par-dessus tout, lassitude de mercenaire; cela pesait sur ses pensées, les étouffait, accablait son corps inerte. Elle mourait de jalousie, mais d’une jalousie paralysée, inapte au sursaut, au désir de nuire, d’une jalousie inutile, déchue. Elle la discernait mal, comme ces durs malades ignorants qui disent:--C’est la fatigue!--quand ils suintent de paludisme ou qu’un ulcère les dévore. Il semblait qu’elle était née pour en arriver à s’échouer là, sur ce divan inconnu, sous ces estampes abominables et, en même temps, dans une prescience, elle attendait, sans savoir quoi, pareille à une bête enfermée dans un wagon et qui sent qu’immobile le wagon se meut et l’emporte, et qui a peur. Elle avait si peur maintenant, qu’elle se leva. Peur de quoi? Peur de l’avertissement qui sonnait tout d’un coup dans son esprit:
--Quelque chose va t’advenir. Inutile de t’en défendre. Cela existe déjà dans ton destin, mais tu ne le sais pas encore et tout à l’heure seulement, tu le sauras!
· · ·
Pour calmer sa panique, elle écouta vers la cloison. Elle perçut qu’ils vivaient tranquilles et s’ingéniaient à être heureux. Sans discerner les mots, elle sût que Ruppert était gai: Poldi riait. Elle devina qu’ils parlaient bas à cause d’elle et que leur joie, en son absence, aurait piaffé dans les deux pièces. Le soleil encore haut avait écarté les nuages; il commençait à décliner derrière les pins et les dorait d’un reflet rouge. Brusquement, elle ouvrit la fenêtre, elle étouffait!
Elle vit un homme, derrière les arbres, à quelques pas de la maison. Dans une acuité transcendante, son ouïe perçut au lointain une fanfare de chasseurs, son odorat, soudain plus averti, discerna une odeur bizarre, un fauve relent au-dessous d’elle, dans le cellier. L’homme feignit de s’éloigner. La créole referma la fenêtre et resta immobile.
Derechef, elle entendit l’appel de chasse. Puisqu’il pouvait traverser la vitre, c’est donc qu’il s’était rapproché. L’homme, revenu le long du garde-feu, semblait, lui aussi, le comprendre. Il se cachait. Emma, préparée à tout craindre, fut traversée d’un tremblement.
· · ·
Elle se plaqua contre la porte qui donnait accès à la pièce voisine. Maintenant, on ne parlait plus, aucun rire... Frissonnante et blêmie--mais fût-ce seulement de peur?--elle écouta encore et puis, cependant, elle frappa... Après quelques secondes, elle le fit de nouveau: elle appela:
--Poldi!
Sûre d’avoir été entendue, sinon comprise, elle retourna vers la fenêtre et la rouvrit: la fanfare, sans cesse agrandie, entra comme un vol de guêpes géantes et se cogna aux quatre murs.
· · ·
--C’est un piège et certain, dit Ruppert.
Aux premiers mots de la créole, il avait bondi jusqu’au cellier, dans son désordre. En le voyant surgir, l’homme du garde-feu s’était enfoncé sous les pins. Ruppert ne s’y trompa point: du fond du cellier--qu’il ne pouvait ouvrir, la clef disparue--venait bien l’odeur du renard; on distinguait derrière le bois amoncelé le corps onduleux de la bête. Quelqu’un l’avait enfermé là. Poldi, désaveuglée, jeta, d’un cri, l’histoire racontée par Albéric, la rencontre de Malouin et d’un ancien piqueur, dans un caboulot de la Teste. Toute l’intrigue se déclencha dans leur esprit, cependant qu’Emma et Georges se rappelaient, ensemble, avec brusquerie, les plaisanteries sinistres du mari, celle de l’avant-veille, sur le bassin, celle plus récente faite directement à Ruppert, qui l’avait prise pour une folie: les chiens gentlemen, le scandale, la chasse à la biche, forcée auprès de son chevreuil... La petite comtesse, atterrée, et soudain en larmes, en oubliait qu’elle était nue. Maintenant, on entendait les chiens, on voyait là-bas les chevaux.
· · ·
Madame Baïta s’était jetée sur Poldi et commençait de la revêtir. Ruppert se hâtait lui-même. De la petite salle de bains, il reconstituait en même temps le mécanisme qui les prenait:
--La canaille: il a tout prévu. Après le premier drag, on n’a pas lâché le renard: on l’avait apporté ici, ce matin! Un complice a fait croire que, selon les ordres de Lafourcade, on l’avait lâché au lieu dit. Mais non. On a refait d’avance une seconde traînée avec un bouchon et, par des méandres, cette traînée aboutit où nous sommes. Les chiens vont sentir l’animal vivant. Nous serons encerclés dans trois minutes.
Ils l’étaient déjà. Les bleus de Gascogne, avec des abois féroces de victoire, dansaient autour de la maison. On ne pouvait plus en sortir. La chasse, au galop sur le garde-feu, n’était pas à cinq cents mètres...
· · ·
Dans la chambre où tout décelait le flagrant délit, Léopoldine, traquée par le temps et terrorisée, n’aidait même plus son amie qui la rhabillait de son mieux. Emma lui mit ses bas, ragrafa sa jupe. Ruppert reparut. Il tenait encore à la main les tire-bottes dont il venait de se servir. Il n’avait pas eu le temps d’enlever sa veste de pyjama et l’avait entrée, comme une chemise, dans sa culotte de cheval. Tel quel, dans ce tohu-bohu vestimentaire, il avait un air soudain, mais luxueux, de cow-boy. Tout indiquait pourtant qu’il venait de sortir d’un lit. Il courut à Léopoldine désemparée et prête à tomber en faiblesse, cependant que, cette fois, au dehors, toute la meute, toute la chasse, toute l’escorte supplémentaire des bizarres suiveurs que l’on sait, encerclaient les murs à vingt pas.
· · ·
--Ça y est! Je suis perdue, murmura Poldi dans un souffle.
Enfantine et déplorable, au lieu de réagir elle suppliait déjà. On entendait, entre ses lèvres, des: sauvez-moi, à peine articulés, qui s’adressaient à deux personnes. Sa pâleur, le cerne de ses pauvres yeux faisaient peine. Elle chancelait comme une pigeonne qu’un chat méchant vient de blesser. Son amant l’emporta dans l’arrière-pièce, il l’y coucha sur le divan:
--Ne bouge plus de là, mon petit.
Il l’enferma et se dirigea vers l’entrée.
--N’ouvrez pas! fit Emma haletante, toujours au milieu de la chambre.
Il la regarda. Il était pâle, très ennuyé et fort mécontent de ses dieux. Pourtant, il affectait, par discipline, des manières calmes de salon:
--Croyez-vous, madame, que celui qui a médité ce scandale va s’en aller? Les vrais chasseurs peut-être, quand ils comprendront. Mais la bande payée qui les suit?
Il entra dans le petit vestibule et ferma la porte de la chambre. Dehors, c’était un piétinement. Les limiers, rendus furieux par le sentiment du renard, bondissaient et griffaient le sol en jetant ces aboiements durs qui font l’orgueil d’un équipage; les chevaux, quelques-uns énervés, écumaient dans le bruit mâché de leurs mors. On entendit Lafourcade étonné:
--Ah! çà, cet animal bizarre n’est tout de même pas dans la maison?
Malouin glapit de la plus belle voix des Grégange:
--Mais si, mon bon oncle, il y est. Attendez qu’il mette sa culotte.
· · ·
Le piqueur sonnait l’hallali.