‹ Deux fois vingt ansChapitre 29 sur 29 · XXVIII

XXVIII

--Qu’est-ce que ces messieurs-dames prennent le matin? demanda affreusement la femme de chambre.

Elle n’était point celle de l’étage, mais celle de garde qui commence son service à onze heures de nuit; Ruppert avait remarqué la demie, quelques minutes auparavant, à l’horloge de la gare Saint-Jean, comme ils entraient au Terminus... La question de la domestique l’étonna:

--C’est vrai, se demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle prend?...

Il regarda Emma dans l’espoir vain qu’elle répondrait. Devant son silence, et l’air de somnambule qu’il lui voyait tout à coup, il dit:

--Nous sonnerons le sommelier.

La femme de chambre acheva de faire la couverture, de tirer les rideaux; elle apporta deux peignoirs pour la salle de bains et fit la remarque qu’on n’avait pas encore monté les bagages.

--Nous n’en avons pas, dit Ruppert...

La gardienne de nuit s’apprêtait à sortir. Sans discerner pourquoi, elle pensa:

--Ceux-là, il n’y a pas longtemps qu’ils sont ensemble!

Elle leur souhaita la bonne nuit et s’en alla. Ils restèrent seuls, emplis d’espérance et de gêne, devant le lit de tout le monde. Leur liaison neuve était d’un caractère si particulier que l’homme, malgré tant d’expériences, cherchait une attitude. Cette fois, il ne s’agissait point d’une aimable fantaisie commençante; Ruppert savait qu’un destin, pour le moins, était en jeu. Mais l’effluve venue du cœur de la créole l’enchantait par une telle magie, qu’il s’enfonçait allégrement vers l’inconnu. Il était sincère, étonné et, dans sa crainte que l’enchanteresse se reprît, il se hâtait, impatient d’embraser sa vie. Il pensait:

--Une femme comme celle-là, où trouver jamais sa pareille? Ce sont mes dieux qui me l’envoient...

Ruppert, cette fois, se trompait: habitué aux jeunes maîtresses, à leurs façons passives de se laisser aimer, il ne discernait pas que si madame Baïta brûlait d’ardeurs plus agissantes, c’est qu’elle avait deux fois vingt ans.

· · ·

Quand ils étaient sortis de chez Lagaillarde et remontés dans la voiture, il l’avait sentie si proche de lui, ils avaient si bien mélangé leur hâte qu’il avait dit, comme on décide:

--Le Terminus est à deux pas, nous ne rentrerons que demain.

Mais maintenant, Ruppert devait redescendre et conduire la Buick au garage. Il s’excusa d’abandonner «sa belle créole» pour un quart d’heure.

· · ·

Elle alla dans la salle de bains illuminée; sa clarté brutale lui fit peur d’où surgissaient tant de détails qui semblaient des rappels à l’ordre. Emma retourna dans la chambre. La pièce était vaste et bien meublée, chaude, silencieuse, éclairée d’une lumière douce, rosie par des abat-jour. C’était une bonne chambre de relais pour un amour en exercice. Mais pour les débuts d’un amour... Emma, en présence de Ruppert, n’avait point pensé à le remarquer, dans une angoisse délicieuse: la solitude passagère lui souligna l’amertume d’être restée si longtemps sage pour échouer dans un Terminus. Elle en eut un frisson glacé et, déjà sans chapeau, elle cacha son visage derrière ses mains:

--Ah! pensa-t-elle, j’en veux à la vie qui m’a dénoncée. J’ai cru jouer avec la flamme, l’attiser, et rester inconnue, invisible comme le vent... et maintenant me voilà prise!

Emma désirait Ruppert, elle espérait tout de lui, et cependant, du fond de soi-même, elle eût voulu que cette journée funeste n’eût pas eu lieu. Elle fut assaillie de tant de tristesse qu’elle se recoiffa, sortit de la chambre où il lui semblait insupportable de demeurer sans le réconfort d’une présence. La créole descendit l’escalier pour attendre, sur la porte même de l’hôtel, celui à qui bientôt elle serait: sur cette porte, elle se heurta au vieux Frédéric Lafourcade. Ils restèrent l’un en face de l’autre également stupéfaits et tristes, car ce n’est pas elle qu’il cherchait.

· · ·

Lafourcade, on se le rappelle, avait appris d’un serviteur, au retour de la chasse, une communication de Paris: René Baïta annonçait son arrivée à l’improviste, par l’express de cinq heures au quai d’Orsay. Ce train atteint Bordeaux vers minuit. Frédéric, désemparé, n’avait su que faire. Comment apprendre à ce fils la disparition de sa mère? Sans un mot à personne, l’honnête homme, après le dîner, s’était dirigé pédestrement jusqu’au grand garage d’Arcachon; il s’était fait conduire à la gare de Bordeaux... Emma, qu’il trouvait sans la chercher, se trompa sur sa vraie raison d’être là: elle crut qu’il l’avait poursuivie. Brusquement, sa défaillance cessa et elle n’eut que l’envie de faire admettre son bonheur.

--Mon vieil ami, murmura-t-elle oppressée, je dois vous dire adieu. Je pars.

--Avec qui? interrogea Lafourcade sans broncher.

--Avec un homme que j’aime et qui m’aime, dit Emma. Avec M. Ruppert.

--Avec l’amant de Léopoldine? précisa Frédéric d’une voix calme.

Elle demeura saisie, honteuse, et balbutia:

--Ce n’est point ma faute... La vie...! Ne soyez pas sévère... Je vous confie René...

Lafourcade se taisait.

--Qu’est-ce que vous dites? demanda Emma.

--Je ne dis rien, articula le vieil homme sans intonation. Ruppert est un parfait galant homme. Vous et lui, vous êtes libres.

Elle fut étonnée.

--Croyez-vous que je puisse être heureuse?

Frédéric la regarda. Il la vit pauvre et tremblante.

--Je le crois, répondit-il par charité.

Alors elle se grisa et elle répéta, sur cette porte, tout ce que le jeune homme lui avait dit chez Lagaillarde:

--Nous allons voyager. Je suis belle, j’ai une âme, des sens... Je suis une femme depuis trop longtemps inutile... Je vais vivre... Nous avons des projets. Il travaillera auprès de moi. Je le servirai. J’organiserai son bonheur et je tâcherai de faire le mien. J’ai beaucoup d’espoir, de certitudes. Déjà, je me sens transformée... Adieu.

Sa voix se brisa et, gauchement, elle tendit sa main brûlante au seul témoin de sa jeunesse. Il ne la prit pas, mais il s’inclina poliment. Il dit:

--Où est M. Ruppert?

--Au garage, là, à deux pas. J’allais l’y chercher.

--Eh bien, allez-y, dit encore Lafourcade.

Elle le regarda lentement, empli d’un désespoir qui avait des années...

--Au revoir... conclut-elle, en remuant machinalement sa pauvre tête... au revoir. Prenez bien soin de mon petit...

· · ·

Il la vit chanceler en descendant les quelques marches et commencer de s’éloigner dans la misérable nuit d’hiver, au milieu de cette place hostile et étrangère. Il tombait par instants des gouttes d’une pluie, abîmée par les suies prochaines; madame Baïta, maintenant de dos, marchait à moitié titubante le long du trottoir glissant et morne sous des réverbères affreux, elle, qu’il se rappelait dans les jardins de Jalassy. Il serrait les dents de chagrin. Soudain, il entendit qu’elle l’appelait. Il la vit, retournée vers lui, battre la nuit de ses bras étendus comme quelqu’un qui s’enlise et qui appelle au secours. Il s’élança d’un pas courant et la rejoignit à cent mètres. Elle s’accrocha à lui, désespérément. Elle semblait hagarde et vieillie et parlait d’une voix cassée de douleur, cependant que des grosses larmes tombaient de son pauvre visage. Elle haletait:

--Lafourcade,... Lafourcade,... sauvez-moi... Lafourcade, ne me laissez pas... Je suis perdue... C’est un suicide... Sauvez-moi!... Sauvez-moi!

Elle tremblait de la tête aux pieds.

--Qu’est-ce qu’il faut faire? demanda simplement Lafourcade, bouleversé.

Elle recommença, suppliante:

--Sauvez-moi! Retenez-moi! Je vois le gouffre, là, ouvert! Vous m’avez connue toute petite, toute jeune... et maintenant je suis vieille... oui, vieille... pas pour vous, mais pour lui!... Vieille!... J’ai dix ans de plus que celui qui m’appelle!... Je serai heureuse, très heureuse, quelques mois... un an... deux ans peut-être... et puis ce sera le commencement de la déchéance, de l’agonie! La vieille maîtresse... Sauvez-moi!

Elle sanglotait dans ses bras, dans une misère infinie. Alors, il l’étreignit, tendre et brutal, empli de joie et de pitié.

--Vous êtes honnête, dit-il, et je vous aime! Je vous sauverai avec mon nom et ma raison. Allons, venez!

Ils virent Ruppert devant eux. Lafourcade le regarda, d’un œil sans méchanceté mais si droit, que Ruppert, à la seconde même, se comprit battu. Il contempla le vieil homme et cette femme emplie de douleur qui se cachait sur son épaule.

--Tiens! vous êtes là? fit-il simplement.

--Oui, répondit Lafourcade. Nous sommes venus chercher René qui arrive de Paris. Excusez-nous: le train, vous l’entendez, est annoncé.

Madame Baïta, par cette parole, apprit que son fils arrivait...

· · ·

L’ample voiture louée filait maintenant vers Arcachon. René remerciait cette mère si tendre, qui s’était dérangée pour l’embrasser plus vite, malgré la méchante migraine dont les traces s’effaçaient mal de son visage.--... Demain, il n’y paraîtra plus, cria-t-il dans sa belle jeunesse. Lafourcade, assis auprès d’elle, serra doucement la main de la pauvre Emma pour l’encourager à le croire.--Demain, murmura-t-il, ma sœur sera heureuse de savoir que vous m’épousez... nous partirons ensemble pour Paris.--Elle le regarda avec une reconnaissance triste, sans lui répondre. Alors, toujours à voix basse, il l’encouragea par des paroles emplies de tact et de bonté. Il la rassurait aussi et il lui coulait sa certitude d’avoir clos le bec de Malouin... La voiture, sans forcer l’allure, traversait les longs bois de pins et roulait sur la route plate. Soudain, Ruppert la dépassa. Il fonçait dans la nuit profonde. La créole l’aperçut comme un mirage: il disparut à un tournant. Alors, assurée de ne plus jamais le revoir, elle pleura silencieusement dans l’ombre, environnée de sa fourrure, en ayant soin de s’y cacher...

Elle pleura tout ce qu’elle n’avait pas eu dans la vie, cette vie si brève, que pourtant les humains doivent peupler de mensonges, d’illusions, de projets infinis, pour qu’elle ne leur soit pas--insupportablement--trop longue... Elle pleura l’espérance perdue de s’endormir lasse de caresses, de se réveiller entre des bras doux et forts, de rire ou de pleurer sans raison... Elle pleura de consentir à n’avoir rien pour ne rien risquer, parce qu’elle n’était pas seule en jeu, parce qu’elle avait un fils, parce qu’il était trop tard... Elle pleura... Et puis, soudain, vers Arcachon, elle ne pleura plus: elle commença de sourire, d’un sourire triste, du sourire sans couleur et sans fin de ceux qui n’attendent plus rien... Elle sourit...

· · ·

C’est ainsi que madame Baïta retrouva la sagesse, mais mourut à la joie d’aimer dans la quarantième année de sa vie.

FIN

Château du Lac, par Sijean, janvier 1928. Les Sablines, Arcachon, mai 1928.

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--7816-6-28.--(Encre Lorilleux).

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