II
Depuis un mois, Antoinette, la fille dernière de la douairière, ne quittait plus René Baïta. On les vit ensemble monter à cheval, manger des gâteaux chez le pâtissier Foulon, courir aux régates où le jeune homme fit merveille, accoutumé aux jeux plus difficiles de l’océan Indien. Ils furent se promener dans l’île aux Oiseaux. Cela ne ressemblait plus à un flirt de vacances, mais à quelque chose de plus grave et de plus sain.
--Avais-tu prévu ce qui se présente, en amenant chez moi tes deux amis? demanda madame de Grégange à son frère.
--Si je l’avais prévu, je te l’aurais dit, répondit Frédéric.
Il ajouta sereinement:
--René Baïta est d’une bonne espèce. Il fera bien tes petits-enfants.
La vieille dame crut étouffer. Elle était emplie d’indulgence, mais empoisonnée par le snobisme. De la morue aux vins et des vins au Gotha, elle se tenait sur sa plate-forme et le prenait pour un pavois. L’idée d’y mettre un marchepied, et que des coloniaux s’y guindent, lui paraissait extravagante. Elle le dit.
--Les ...--ici, le nom d’une noble famille de leurs amis--n’ont pas eu à se plaindre de la Martinique, répliqua son frère pour la rassurer.
Elle cria, car elle était sourde:
--Passe le fils, mais la mère!... Madame Baïta, c’est une jongleuse.
Elle s’expliqua:
--Hier, sur la plage, je l’ai vue debout, les pieds écartés, la tête en arrière, entourée d’un ovale magique. Cela montait, descendait, tournait: une auréole verticale! C’étaient des œufs, mon ami, des œufs... cinq ou six; elle jonglait! Croirais-tu qu’elle les à tranquillement laissé tomber sur le sable, sans en casser un! C’était monstrueux! Des enfants riaient, elle avait le visage échauffé: on eût dit une bacchante!...
Il voulut l’interrompre, elle cria plus fort:
--Ce n’est pas tout, laisse-moi parler: elle a saisi l’un des enfants, un moucheron d’un an, et s’est mise à le faire sauter...
--Elle avait donc une poêle? bouffonna l’incorrigible Frédéric.
--Non, elle n’avait pas une poêle, glapit la comtesse. Je ne dis pas qu’elle soit une sorcière. Elle le faisait sauter vivant, comme un ballonnet. A la fin, prise de délire, elle commença de l’embrasser un peu partout, à le couvrir de gros baisers sonores qui ont fini sur son derrière!
Elle avala sa camomille et, pour que Lafourcade se tût, elle battait l’air de sa main gauche, dans le geste connu d’imposer le silence. Désaltérée, elle recommença:
--C’est extravagant. Je suis tout à fait effrayée. Imagine-la dans l’une de mes réceptions, se mettre à jongler avec mes saxes ou saisir la petite de Ségur qui a justement un an, la faire sauter, et l’embrasser sur son derrière! Ce sont des mœurs pour négrillons...
Elle étouffait, son frère, enfin, put lui parler:
--La petite de Ségur n’a pas l’âge de vous faire visite. Tout cela n’est pas grave. A la Réunion, on à beaucoup de temps. Emma apprenait des tours pour la joie de son fils. Comme elle est adroite...
La douairière respira.
--Elle est adroite, tant mieux! Au moins, elle ne cassera pas mes saxes! Tu as eu une idée bien extraordinaire: si ce mariage se fait, ma fille aura une belle-mère jongleuse!
--Son aïeul était morutier, répondit placidement Lafourcade.
Elle allait, derechef, s’égosiller, il lui prit les mains avec gentillesse:
--Ma sœur, dit-il, les colonies ont du bon. Elles enseignent comme les voyages. Si tu m’avais suivi, tu saurais que ni le Faubourg ni les Chartrons ne sont le centre de l’univers. J’aime mieux, pour ma nièce, un mari comme le fils de ma créole, que...
--Que comme le mien, dit-elle d’un ton subitement radouci. D’accord. Mon fils, le comte, est un crétin.
Elle se tut quelques secondes et puis:
--Ma pauvre bru est charmante. Mais qu’y faire?
Par ce «mais qu’y faire?», la bonne dame exprimait la solidité de ses principes, sa conviction des mariages indissolubles, l’idée formelle qu’une épouse, en aucun cas, ne peut se permettre une diversion. Pour être comtesse, mademoiselle Léopoldine Demolin, fille d’un notaire de Bordeaux, avait joint ses millions à ceux de Malouin de Grégange: mais qu’y faire? Sa belle-mère gardait le mérite de l’avoir prévenue à l’époque des fiançailles:
--Mon fils vous plaît? La drôle d’idée: c’est un crétin!
Obstinée et frivole, elle tenait à cette appellation imprécise. Elle y mettait ses déceptions maternelles, amoindries par un égoïsme charmant et s’évitait de geindre par la désinvolture.
· · ·
Malouin n’était pas un crétin mais l’un de ces demi-fous non dépistés comme il en circule à foison. Cela lui donnait une sécheresse insupportable. Rompu aux usages du monde, comme un spadassin aux perfides roueries de l’escrime, il parlait avec une dureté polie, sinueuse, en fixant sur l’adversaire des yeux noirs, reluisants, pareils à des parcelles d’anthracite. Une voix flûtée sortait de sa bouche, en paroles soudain insensées. Une cousine ayant eu le malheur de perdre une mère chérie, il lui proposa, le jour même, la consolation d’aller manger une bécasse au Chapon fin. Sur son refus de l’accompagner, il colporta qu’elle se complaisait dans la douleur; un garde-chasse tué par les braconniers, il expédia mille francs à la veuve et, pour l’égayer, une robe vert-pomme. On n’en finirait pas de citer de ses traits; parfois il décidait de ne se nourrir que deux fois dans la semaine pour se donner la joie d’être affamé, ou bien de se faire arracher une dent sans cocaïne dans l’espoir d’une douleur exquise, ou encore--mais ce fut au lycée--de mordre un camarade à l’oreille. L’année suivante, le proviseur rapporta, en termes sybillins, qu’il lisait en cachette _Justine ou les Malheurs de la vertu_. Madame de Grégange, ingénue, confondit ce titre du marquis de Sade avec les _Malheurs de Sophie_; elle fut honteuse qu’un garçon de seize ans s’attardât encore aux livres de la bibliothèque rose. Elle le lui dit, cependant qu’il ricanait, en sautillant avec grâce, sur ses longs pieds. Exaspérée, elle l’appela crétin et, pour toute la vie, s’en tint là. Elle n’en démordait point depuis vingt ans, étonnée seulement qu’il se fût lancé dans les affaires et qu’il y gagnât de l’argent.
Sa cruauté apparaissait dans les contrats. Il exigea de prévoir, en sa faveur, une indemnité au cas de maladie d’un ingénieur qu’il commanditait.
--C’est juste, affirma-t-il, je le paie pour être bien portant.
Les expériences étant périlleuses, il spécifia que, l’homme disparu par accident, sa veuve n’aurait droit à aucune rente et même devrait des reliquats.
--Pourquoi, lui dit celui qu’il exploitait, pourquoi prévoir ma disparition et non la vôtre?
Malouin répondit:
--Je ne serai jamais mort, puisque mon argent sera là!
Il insista avec la sécheresse de l’idée fixe et démontra que les commanditaires sont immortels.
--Mon neveu, professait Lafourcade, finira dans une malle, coupé en morceaux par un pauvre diable désespéré.
Aussi, se gardait-il de protester quand sa mère criait: «C’est un crétin.» Il rétorquait tout bas: «C’est un salaud!».
· · ·
Il le vit venir avec sa femme. Elle était joyeuse et riait en montrant des petites dents d’animal.
--Les femelles sont extravagantes, se dit l’oncle. Celle-ci semble satisfaite et elle appartient à Malouin... Fichtre!
Il devinait avec dégoût les tares de ce fou distingué. La belle humeur de la petite comtesse l’ébaubissait.
Elle offrait aux yeux ses jambes longues, musclées, libres au-dessus des genoux, son corps de jeune garçon et, sous le sweater, les oranges de sa poitrine agréable.
Elle sourit à une arrivée... Frédéric se retourna. Vers la porte, Emma Baïta apparut, sculptée dans un châle multicolore des Indes.
Elle avançait sans hâte, avec la majesté un peu lourde, mais toujours ailée, d’une frégate. L’ambre de ses beaux bras portait la dorure des tropiques et, dans les bracelets criards, ils semblaient des serpents apprivoisés. Des roses s’épanouissaient à sa ceinture comme à la chaleur des climats.
· · ·
On ne vit plus dans le salon que cette reine charmante et barbare.