VIII
Depuis un mois, elle les «aidait». Depuis un mois, elle s’interrogeait, se cherchait, ne savait plus qui elle était. Titubante, à la fois honteuse et magnifiée, incapable de dire si elle courait au supplice ou s’attardait à la volupté, elle assistait à elle-même. Elle se mentait:
--Ce n’est pas à Ruppert que j’ai cédé, mais à Poldi. Est-ce que l’épouse de Malouin n’est pas seule, veuve du mari qu’elle eût rêvé? Je sais la solitude; je me dois d’être leur complice pour l’épargner à cette enfant. Mon abstention ressemblerait à une vengeance... Certes, ces deux amants ignorent ma folie, mais, moi? Dans quelques jours, je partirai, les abandonnant à leur jeunesse; pour moi seule, il est trop tard...
Elle se leurrait. Ce qui la retenait, ce qui la faisait agir, c’était sa fringale de l’amour, c’était sa soif soudaine, peut-être plus âpre maintenant, d’aimer Ruppert; même sans espérance, elle ne voulait pas le quitter; elle devint plus belle et, cependant, elle vieillit.
La caresse seule donne l’éclat, la joie intérieure, qui lustre l’argile féminine comme l’avoine le poil des bêtes. Depuis vingt ans, l’immobile beauté d’Emma Baïta, sans disparaître, semblait s’être mise sous le voile; elle se cendrait; le heurt lui rendit ses rayons. Mais cette reprise directe avec la vie fut une fatigue pour la créole. En même temps que sa splendeur, on vit son âge, et plus encore elle le sentit. Elle remâchait les mots si simples, mais sinistres:
--Vous serez, pour nous, une providence!...
--Une mère!
· · ·
Étrange mère qui coule des conseils dans l’oreille de sa fille, la conduit à l’amant et, quand elle en revient, se jette soudain sur elle, la palpe et l’étreint avec des frénésies réfrénées!
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Maintenant, Emma et Poldi se tutoyaient.
--Tu sais, ma Baïta... (Léopoldine avait trouvé ce diminutif)... tu sais que j’ai eu une idée épatante de m’adresser à toi. Non seulement tu nous sors, mais encore que de bons conseils! Je fais des progrès en amour...
Elle rit, montrant ses dents de jeune loup. La créole demanda pourquoi.
--Je pense à tes grands airs d’autrefois. Tu as joliment évolué!
--Ne me le reproche pas, répondit l’aînée.
Elle fit quelques pas dans la chambre en désordre de son amie.
La petite comtesse était visible sous la chemise de voile rose. Madame Baïta pouvait détailler le corps radieux et jeune; elle pensa qu’elle l’avait adopté, ce corps étranger, pour se donner elle-même, par son truchement, à l’homme qu’elle n’aurait jamais. Elle ne sentait pas la jalousie mais un sentiment mélangé d’envie triste et de tendresse pour ce joujou, cet objet vivant promis au plaisir de Ruppert. Léopoldine se rapprocha:
--Tiens, sens, dit-elle, offrant à la créole son épaule comme un sachet. Tu vois, je me suis servie du mélange que tu as préparé toi-même.
--Tu as bien fait, répondit madame Baïta. Il est amer et doux.
--Tu en as du vice!
--Moi?
Elle semblait étonnée, cependant que Poldi, assise en tailleur sur un pouf de lamé gris, la regardait avec malice. Elle parla d’une voix unie:
--La volupté n’est pas le vice; c’est même tout à fait le contraire.
Mais l’élève se rappelait les effets heureux du mélange; elle savait, elle, comme Ruppert avec délice, l’avait aimée! Sa gaieté redoubla:
--Oh! oh! fit-elle, entre le vice et la volupté...? Il me semble que la question des parfums...
--Les parfums ont une grande importance, murmura la créole regardant devant soi avec l’air de poursuivre un rêve.
Elle précisa:
--Entouré d’essences violentes, le corps n’est plus qu’un déguisé. On ne le connaît plus. Il est différent de lui-même comme un visage sous les fards.
Elle se tut deux secondes et continua comme on enseigne:
--Comprends, Poldi: il ne faut pas que le parfum vienne à vous, il faut qu’on aille le chercher et qu’on découvre, sous le piège léger de l’arôme ajouté, très discret, la véritable victorieuse de l’instinct amoureux: l’odeur du corps aimé!
La jeune femme bondit comme un danseur russe et, sur les pointes, emplie de joie et de rires, elle s’avança vers sa complice toujours assise. Elle prit sa tête pathétique entre ses mains:
--O raffinée! Subtile! Gâcheuse.
--Pourquoi gâcheuse? demanda l’immobile Emma.
--Pourquoi? cria Poldi... Mais parce que ma Baïta, si tu voulais, tu serais une maîtresse incomparable!
--J’en suis une, répondit gravement l’amie. Je n’ai pas besoin de me donner pour cela.
Elle alluma une cigarette. Il y eut un silence. La comtesse changea de chemise. Elle mit ses bas et sembla narquoise:
--Écoute, Emma: dis-moi la vérité. Jamais? Vraiment jamais?
L’autre se leva:
--Jamais.
D’un geste inconscient, elle poivrait le tapis d’une cendre de cigarette...
--J’aurais dû, peut-être... J’ai mené ma vie autrement.
--Il n’est pas trop tard, jeta frivolement Léopoldine.
Comme elle était baissée, elle entendit la créole répondre:
--Flatteuse!
Elle ne vit pas dans ses larges yeux tout ce qu’y mettait le regret.
· · ·
Poldi finit de s’habiller. Maintenant, assise devant sa coiffeuse, elle faisait sa raie jusqu’à l’occiput, comme autrefois les vieux messieurs. Mais quelle grâce sans une ride dans ce cou de jeune Aphrodite!
Elle suivit une idée nouvelle:
--Dis-moi, ma Baïta, ton fils? Il me semble que cela marche, hein, avec ma petite belle-sœur! Pour moi, c’est fait: c’est un mariage.
Madame Baïta souffrit. Il lui semblait affreux maintenant qu’on lui parlât de son fils. L’idée qu’il aurait pu savoir la torturait. Elle pensait aussi qu’elle était imprudente et risquait d’être mêlée à un scandale.
--Un mariage? murmura-t-elle. Ce n’est pas encore décidé.
--Pourquoi? demanda madame de Grégange. Va, sois tranquille. Tout le monde est pour vous ici, ma belle-mère, mon oncle, même Albéric. Ce gamin, ma chère, te fait des yeux doux! Reste Malouin. Mais tu connais ce que sa mère en pense: c’est un crétin!...
De joie, elle se couvrit de poudre et il lui fallut se frotter. Elle continua, toute pouffante:
--Ce mariage est fait. Hier, sur la terrasse, tu les as vus, comme moi: heureusement que nous sommes les seules!--Ils s’embrassaient, voilà le certain... Seulement un reproche: ils n’étaient pas gais...
La créole s’était levée. Elle regardait sa jeune amie bizarrement, avec une ombre de mépris caché, de la façon peut-être dont Ingres, dans son atelier, eût regardé un apprenti; elle dit avec une douceur lente, en secouant la tête:
--Tu ne sais pas donner un baiser, Léopoldine... Non, non, tu ne sais pas... Tiens, hier...
· · ·
Elle s’arrêta. Il y avait sur ses narines gourmandes une pâleur, un pincement et, dans sa gorge, une main qui arrêtait les mots. Elle brima ce trouble immédiatement, avant que l’autre ne l’ait vu et continua d’un ton tranquille:
--Oui, hier, dans la forêt, Ruppert et toi, vous vous êtes pris la bouche. Je vous ai bien regardés.
--Voyeuse! cria Poldi.
Emma ne sembla pas entendre:
--Tu riais! Tu avais l’air de manger un bonbon. Le baiser est toujours un peu triste; il n’admet pas le sourire entre la lèvre et lui.
--Hou là là! fit la jeune femme, comme un clown.
Madame Baïta poursuivit, presque narquoise:
--Je crois qu’à un moment tu as été jusqu’à troubler votre caresse avec ce qui n’est fait que pour parler, pour dire:--Tu m’aimes?--ou--Je t’aime,--ce qui est mieux... Il ne faut pas... A peine si, quelquefois, pas trop souvent, les dents peuvent se frôler pour laisser passer le souffle... Mais c’est tout: pas plus!
Elle changea de ton:
--Essaye. Embrasse comme on prie. Tu verras que c’est cela, le baiser.
Léopoldine salua d’un air bouffon.
--Bravo, ma Baïta.
Elle rit de nouveau, gentiment.
--Professeur de baisers, alors? Toi qui n’a pas l’expérience!
--Je l’ai eue d’un seul coup, quand j’ai aimé, il y a plus de vingt ans, répondit gravement la créole. Depuis, je n’ai pas oublié.
Elle était debout, plus belle qu’une amphore.
--Emma, tu es toujours jeune, jeta Poldi.
--... Comme le désir, fit-elle tout bas.
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Elle ferma les yeux pour se cacher.