‹ Dialogues sur la religion naturelleChapitre 2 sur 13 · I

I

Après avoir joint la compagnie que je trouvais rassemblée dans la Bibliothéque de Cleanthes ; Demeas fit quelques complimens à Cleanthes du soin qu’il prenait de mon éducation, & de la constance inébranlable avec laquelle il perséverait dans ses amitiés. Le père de Pamphile, dit-il, était votre intime ami : le fils est votre éleve ; on peut même le regarder comme votre fils adoptif, à n’en juger que par les peines que vous prenez pour l’instruire dans toutes les branches de la littérature & des Sciences. Je ne doute pas que votre prudence n’égale vos talens : en conséquence je vous ferai part d’une maxime que j’ai suivie dans l’éducation de mes enfans : je voudrais savoir à quel point elle peut quadrer avec ce que vous avez pratiqué. La méthode que j’observe pour leur éducation, est fondée sur ces paroles d’un ancien : Pour acquérir la Philosophie, il faut commencer par la dialectique, passer ensuite à la morale, puis à la physique & finir par la science qui nous instruit de la nature des Dieux. Cette derniere Science étant, selon lui, la plus profonde & la plus abstraite de toutes, il fallait avoir le jugement le plus mûr pour l’étudier : On ne pouvait en confier les mysteres qu’aux esprits déjà pourvus des trésors de toutes les autres Sciences.

Attendez vous si longtems, dit Philas, pour enseigner à vos enfans les élémens de la Religion ? N’est-il pas à craindre qu’ils négligent ou rejettent absolument des opinions dont ils auront si peu ouï parler pendant le cours de leur éducation ? Ce n’est seulement, repliqua Demeas, que quant à la partie sujette à la discussion & susceptible de disputes, que je réserve pour la fin l’étude de la Théologie naturelle. Mon premier soin est que leur esprit soit imbu de bonne heure des principes de la piété. Ce n’est pas seulement par des maximes & des instructions continuelles, c’est aussi par mon exemple que ces esprits encore tendres & flexibles s’accoutument à respecter les principes vénérables de la Religion. Quand ils parcourent la carriere des autres Sciences, je leur fais remarquer combien il y a de l’incertitude dans chaque partie de ces Sciences, les disputes éternelles qu’elles ont causées, l’obscurité de toutes les especes de philosophie, & les systêmes non moins étranges que ridicules auxquels les principes de la raison humaine, abandonnée à elle-même, ont conduit les plus grands génies. Après avoir ainsi préparé leur esprit à se défier de ses forces & à fléchir quand il le faut, je ne crains plus de les initier dans les plus augustes mysteres de la Religion : je n’appréhende plus les dangers de cette philosophie orgueilleuse & arrogante qui pourrait les égarer au point de rejetter les opinions & les dogmes les mieux établis.

La précaution que vous prenez, dit Philon, de façonner de bonne heure l’esprit de vos enfans à la piété, est sans doute louable ; vous ne faites rien là qui ne soit très nécessaire dans le siecle profane & pervers où nous vivons. Mais une chose que je me plais sur-tout à admirer dans votre plan d’éducation, est votre maniere de tirer avantage de ces principes de philosophie & d’éducation, qui, en inspirant l’orgueil & l’égoïsme, ont dans tous les tems, été les plus grands fléaux de la Religion. Il est vrai que le vulgaire, étranger aux Sciences & aux recherches profondes, témoin des interminables & scandaleuses disputes des Savans, voue ordinairement le mépris le plus sincere à la philosophie, & n’en est que plus étroitement attaché aux grands principes de Religion qu’il a sucés dès, l’enfance. Ceux qui pénétrent tant soit peu dans les sciences & dans les études abstraites, n’ont pas plûtôt apperçu quelque nuance de vrai dans les systêmes les plus nouveaux & les plus extraordinaires, qu’ils ne pensent plus qu’il puisse y avoir quelque chose de trop abstrait pour la raison humaine : ils rompent tous les freins, ils portent des pas téméraires & sacrileges dans l’intérieur le plus reculé du sanctuaire. Mais j’espère que Cleanthes conviendra avec moi que, sans nous replonger dans l’ignorance qui serait le meilleur remede à ces maux, il est encore un expédient pour arrêter cette liberté profane. Il n’y a qu’à favoriser l’étude & la propagation des principes exposés par Demeas : reconnaissons sincerement la faiblesse, l’aveuglement & les bornes étroites de la raison humaine : refléchissons mûrement sur ses incertitudes, sur ses contradictions éternelles, même dans les affaires & dans les actions de la vie commune : représentons nous les erreurs & les illusions de nos propres sens, les difficultés insurmontables qui se rencontrent dans les premiers principes de tous les systêmes, les contradictions inséparables des simples idées de matiere, de cause & d’effet, d’étendue, d’espace, de tems & de mouvement ; en un mot de quantité de choses de toute espece qui sont l’objet de l’unique Science qui a droit de prétendre à quelque certitude & évidence. Quand ces matieres sont exposées dans tout leur jour, comme l’ont fait quelques Philosophes & presque tous les Théologiens, quel homme ôserait placer une confiance assez grande dans la raison, cette faculté si fragile de l’ame, pour avoir la moindre déférence pour ses décisions dans des matieres si relevées, si abstraites, si éloignées de l’expérience & de la conduite ordinaire de la vie ? Quand la cohérence des parties d’une pierre, quand la composition seule des parties qui la rendent étendue, quand des objets, dis-je, qui nous sont si familiers, ne laissent pas d’être tellement inexplicables & de renfermer des circonstances si révoltantes & si contradictoires ; quelle hardiesse de vouloir décider les matieres relatives à l’origine des mondes ou tracer leur histoire de l’éternité à l’éternité !

Pendant que Philon prononçait ces paroles, j’apperçus un sourire sur les levres de Demeas & de Cleanthes. Je crus voir dans le sourire de Demeas une extrême satisfaction d’avoir entendu exposer de pareils principes : je démelai dans celui de Cleanthes, je ne sçais quoi de malin, qui paraissait indiquer qu’il avait découvert une espèce de persifflage dans le discours de Philon.

Vous avez donc, dit Cleanthes à Philon, formé le projet d’élever l’édifice de la foi religieuse sur le fondement du scepticisme philosophique : & vous pensez que l’évidence & la certitude abandonneront tous les autres objets d’étude pour aller se concentrer dans ces dogmes théologiques qui, par ce moyen, acquerront une force supérieure, une autorité exclusive. Nous saurons bientôt si votre scepticisme est aussi général, aussi sincere que vous voudriez nous le faire croire : la compagnie va se séparer ; nous verrons alors si vous sortirez par la porte ou par la fenêtre : nous verrons si vous doutez de bonne foi que votre corps suive les loix de la gravitation ou puisse être lésé par une chûte, d’après l’opinion vulgaire, produite par nos sens qui sont trompeurs & par l’expérience qui l’est encore plus. Cette observation, Demeas, servira, je pense, à faire évanouir vos préjugés contre la secte bizarre des sceptiques. S’ils sont de bonne foi, le monde ne sera pas longtems fatigué de leurs doutes, de leurs sophismes, de leurs disputes : s’ils ne cherchent qu’à rire, ce sont, peut-être de mauvais plaisans : mais ils ne sauroient être des hommes dangereux ni pour l’État, ni pour la Philosophie, ni pour la Religion.

En vérité, Philon, ajouta Cleanthes, quoiqu’un homme, après avoir profondément refléchi sur les contradictions & les imperfections innombrables, qui sont l’apanage de la raison humaine, puisse, dans un accès de mauvaise humeur, abjurer toutes les croyances & toutes les opinions ; il est certain qu’il ne pourra, ni persister dans un scepticisme absolu, ni joindre pendant quelques heures la pratique à la théorie. Les objets extérieurs l’assiégent, les passions l’entraînent, sa mélancolie philosophique se dissipe : il a beau se faire violence, jamais son humeur ne pourra se plier au miserable rôle de Sceptique. Eh ! quel motif le porterait à se faire une pareille violence ? Il ne saurait trouver des raisons qui le contenteroient d’une maniere analogue à ses principes : en un mot rien ne serait plus ridicule que le systême des anciens Pyrrhoniens : s’il est vrai, comme on le prétend, qu’ils aient fait des efforts pour répandre par-tout le même scepticisme qu’ils avaient sucé dans les déclamations publiques de leurs maîtres & qu’ils auroient dû garder pour eux seuls.

Sous ce rapport, il semble qu’il y a beaucoup de ressemblance entre la secte des Stoïciens & celle des Pyrrhoniens, quoiqu’ils eussent des querelles éternelles ensemble. Ces deux sectes paraissent fondées sur cette maxime commune à l’une & à l’autre, que les choses possibles quelquefois & dans certaines dispositions sont possibles toujours & dans toutes les dispositions. Quand l’ame imbue des idées Stoïques, est exaltée par l’enthousiasme sublime de la vertu & fortement remuée par quelque apparence de gloire ou de patriotisme, les peines & les tortures les plus cruelles ne sauraient l’emporter sur la satisfaction intérieure de remplir son devoir : il est même possible qu’avec un secours pareil, elle fasse éclater de la joie au milieu des supplices les plus affreux. Si les exemples d’un si grand courage peuvent se rencontrer, à plus forte raison un philosophe dans son école & même dans son cabinet, pourra-t-il élever son esprit à ce même enthousiasme & souffrir en idée les peines les plus aigües & les calamités les plus désolantes que son imagination peut se retracer. Mais pourra-t-il soutenir cet enthousiasme même ? Son esprit tendu se relâche & ne se remonte pas facilement. Les distractions égarent son ame ; l’infortune l’accable à l’improviste : Et le Philosophe dégénere peu-à-peu jusqu’à n’être qu’un homme vulgaire.

Je vous accorde, repliqua Philon, la comparaison que vous faites entre les Stoïciens & les Sceptiques : mais vous observerez en même tems que, quoique dans le Ștoïcisme, l’esprit ne saurait soutenir longtems un enthousiasme philosophique ; cependant, quand il retombe & conserve encore un peu de ses premières impressions, l’effet des principes des Stoïciens percera même dans la vie commune & dans toute l’économie des actions. Les anciennes écoles, sur-tout celle de Zenon, se sont illustrées par des traits de constance & de vertu qui paraissent faire l’étonnement des tems modernes.

Leur sagesse était vaine & leur philosophie fausse : elles avaient cependant l’admirable magie de charmer les soucis, d’exciter l’espoir, de suspendre la douleur ou d’armer le cœur d’un triple airain que rien ne pouvait entamer.

Il en est ainsi du scepticisme. Dès qu’un homme s’est accoutumé à faire des reflexions sceptiques sur l’incertitude & les bornes étroites de la raison humaine, il ne pourra jamais y renoncer entierement, quand son esprit est occupé d’autres objets : mais dans toutes ses observations & ses principes philosophiques, dirai-je aussi dans sa vie privée, il conservera une teinte de ses premiers sentimens qui le distinguera de ceux qui ne formerent jamais d’opinion sur cet article ou qui sont restés attachés à des principes plus favorables à la raison humaine.

Àquelque degré qu’un homme puisse porter ses principes de Scepticisme, il n’en doit pas moins, je l’avoue, agir, vivre & parler comme les autres hommes ; il n’est pas même obligé de rendre raison de cette conduite autrement qu’en s’excusant sur la nécessité où il est d’en agir de la sorte. Si jamais il pousse ses spéculations plus loin que cette nécessité ne l’oblige & qu’il veuille philosopher sur des sujets de morale ou de physique ; il se sent entraîné par un plaisir & une satisfaction particuliere qu’il goûte en se conduisant de cette maniere. Il considere d’ailleurs, que chacun, même dans la vie privée, est contraint d’avoir plus ou moins de cette philosophie, que depuis notre plus tendre enfance, nous nous accoutumons de plus en plus à regler notre conduite & nos opinions sur des principes plus généraux, que, plus la Sphere de notre expérience s’aggrandit & plus notre raison se perfectionne, plus alors nos idées se généralisent & s’étendent, & que ce que nous appellons Philosophie n’est qu’une opération plus réguliere & plus méthodique de la même sorte. Philosopher sur de pareils sujets, ce n’est pas différer essentiellement de ceux qui raisonnent sur la vie commune : & nous pouvons espérer de notre philosophie, si-non la vérité dans une plus grande évidence, du moins plus de solidité, à raison de la méthode plus exacte & plus détaillée avec laquelle elle procéde.

Mais quand nous jetons les yeux au-delà des choses humaines & des propriétés des corps qui nous environnent, quand nous portons nos idées sur l’une & l’autre éternité, avant & après l’état actuel des choses, sur la création & la formation de l’Univers, sur l’existence & les attributs des esprits, sur la puissance & les opérations d’un esprit universel, existant sans commencement & sans fin, sachant tout & pouvant tout, immuable, infini, incompréhensible ; il faut alors que nous ayons bien peu de penchant au scepticisme, pour ne pas craindre d’être entré dans une Sphere trop relevée pour notre faible intelligence. Tant que nos spéculations se bornent à des objets de commerce, de morale, de politique ou de littérature, nous en appellons à chaque instant au sens commun & à l’expérience qui donnent une nouvelle force à nos décisions philosophiques & font disparaître, du moins en partie, le soupçon que nous devons naturellement conserver, relativement à tous les raisonnemens qui sont très subtils & très ingénieux. Mais, dans les matieres théologiques, nous n’avons pas le même avantage ; quoiqu’elles offrent des objets que nous devons regarder comme au-dessus de notre portée & avec lesquels notre faible intelligence a le plus besoin de se familiariser. Nous sommes comme de nouveaux debarqués dans un Païs étranger : chaque objet doit leur paraître suspect : ils sont à chaque instant en danger de pécher contre les loix & les usages du peuple avec lequel ils vivent & conversent. Nous ignorons à quel point nous pouvons nous en rapporter à nos méthodes ordinaires de raisonner sur un tel sujet ; attendu que, même dans les fonctions de la vie commune & dans le département qui leur est particulièrement assigné, nous ne saurions rendre raison de ces méthodes & n’avons pour les employer d’autre guide qu’une espèce d’instinct ou de nécessité.

Tous les Sceptiques prétendent que la raison envisagée d’une maniere abstraite fournit des argumens insolubles contre elle même & que nous ne pourrions jamais asseoir quelque conviction ou certitude sur aucun sujet, si les raisonnemens des Sceptiques n’étaient pas, par leur trop grande finesse & subtilité, incapables de contrebalancer les argumens plus solides & plus naturels que nous tirons des sens & de l’expérience. Mais, il est évident que, dès que nos argumens perdent cet avantage & s’écartent des routes de l’expérience ordinaire ; alors les principes subtils du Scepticisme peuvent les égaler, les arrêter & les contre-balancer. Les uns ne peuvent l’emporter sur les autres : L’esprit reste en suspens entre deux : & voilà le véritable équilibre ou la balance qui fait le triomphe des Sceptiques.

Mais j’observe, dit Cleanthes à Philon, dans vous ainsi que dans tous les autres Sceptiques de spéculation, que vos principes & votre conduite sont autant en contradiction dans les points de théorie les plus abstraits que dans la maniere d’agir de la vie commune. Toutes les fois que l’évidence s’offre elle même à nos yeux ; vous vous rendez à elle nonobstant votre prétendu Scepticisme : je puis même observer qu’il y a dans votre secte des hommes aussi décisifs & aussi tranchants que ceux qui sont profession de douter le moins. En vérité, ne serait-il pas ridicule de prétendre rejeter l’explication du Phénomene étonnant de l’arc-en-ciel, parce que, dans cette explication, les rayons du soleil sont décomposés, & pour ainsi dire, disséqués d’après une exacte analyse ; objet certainement trop abstrait pour l’intelligence humaine ? Que diriez-vous à un homme qui, n’ayant rien de particulier à objecter aux argumens de Copernic & de Galilée sur le mouvement de la terre, refuserait de les adopter, d’après le principe général que de pareils objets sont trop sublimes & trop éloignés de la Sphere humaine, pour pouvoir être expliqués par les lumieres bornées & trompeuses de la raison ?

Je sais qu’il y a, comme vous l’avez très bien observé, une espece de Scepticisme ignorant & grossier, qui inspire au vulgaire un préjugé général contre ce qu’il a de la peine à comprendre, & l’engage à rejetter toute doctrine qui demande à être prouvée & établie par des raisonnemens profonds. Cette espece de Scepticisme est funeste aux Sciences & non pas à la Religion ; puisqu’il est avéré que ceux qui se piquent le plus de ce Scepticisme, admettent souvent, non seulement les grandes vérités du Théïsme & de la Théologie naturelle ; mais encore les opinions les plus absurdes qu’une superstition orale a pu leur transmettre. Ils croyent fermement aux Sorciers ; & refusent de prêter l’oreille & d’ajouter foi à la plus simple proposition d’Euclide. Mais les Sceptiques éclairés & philosophes tombent dans des inconséquences & des excès opposés. Ils poussent leurs recherches dans les secrets les plus profonds des Sciences : &, ne procédant que pas à pas, leur consentement va toujours à proportion de l’évidence qu’ils rencontrent. Ils sont même obligés d’avouer que les objets les plus abstraits & les plus éloignés, sont ceux que les philosophes ont le mieux expliqués. On a réellement fait l’anatomie de la lumiere : on a découvert, on a démontré le vrai systême des corps célestes. Mais la maniere dont s’opère la nutrition du corps animal par les alimens, est encore un mystère inexplicable. La cohérence des parties de la matiere est encore une chose incompréhensible. Ces Sceptiques sont donc obligés, à chaque question, de considérer à part chaque évidence particuliere & de n’accorder leur consentement qu’à proportion du dégré précis d’évidence qui se présente. Telle est leur maniere de procéder dans tous les objets de physique, de mathématique, de morale ou de politique. Eh pourquoi ne procéderoient-ils pas de même dans les matieres de Théologie & de Religion ? Pourquoi rejeter de pareilles conséquences, uniquement d’après la présomption générale de l’insuffisance de la raison humaine, sans discuter en particulier ce que c’est que l’évidence.

Vous dites que nos sens sont trompeurs, que notre intelligence est erronée, & que nos idées même sur les objets les plus familiers, tels que l’étendue, la durée, le mouvement, fourmillent d’absurdités & de contradictions. Vous me défiez de résoudre les difficultés ou de concilier les contradictions que vous y découvrez. Je n’ai pas assez de talens pour remplir une pareille tâche : je n’ai pas le loisir de l’entreprendre : je pense même que ce serait une chose superflue. Votre propre conduite réfute vos principes dans toutes les circonstances, & prouve dans vous l’attachement le plus ferme à toutes les maximes reçues de science, de morale, de prudence & de conduite.

Je n’adopterai jamais une opinion aussi dure que l’est celle d’un Auteur célebre, qui avance que le scepticisme n’est pas une secte de gens qui soient persuadés de ce qu’ils disent ; mais une secte de menteurs. Je crois cependant pouvoir affirmer (soit dit sans offenser personne) que les Sceptiques forment une secte de plaisans & de railleurs. Mais, quant à moi, si je me trouvais disposé à la gaîté & au badinage, je vous assure que je chercherais un amusement d’une espèce moins compliquée & moins abstraite. Une comédie, un Roman, ou tout au plus une histoire, me semble un amusement plus naturel que toutes ces subtilités & ces abstractions métaphysiques.

Envain le Sceptique chercherait à faire une distinction entre la théorie des Sciences & la pratique de la vie commune, ou entre Science & Science. Les argumens employés par-tout, portent, s’ils sont justes, le même caractère de ressemblance, & contiennent la même force & la même évidence. Ou s’il s’y rencontre quelque différence, l’avantage se trouve entierement du côté de la Théologie & de la Religion naturelle. Que de principes dans la Méchanique sont fondés sur des raisonnemens abstraits ! Cependant il n’est pas un homme qui se pique des Sciences, il n’est pas même un Sceptique de spéculation qui ôse conserver encore des doutes sur cet article. Le système de Copernic renferme les paradoxes les plus surprenans, & les plus contraires à ce que nous concevons naturellement, aux apparences, & même à nos sens : cependant il n’est plus ni Moines ni Inquisiteurs qui ne soient obligés actuellement de lever l’interdiction qu’ils avaient jetée sur ce système & de permettre que la terre tourne. Et Philon, avec un génie si libre, des connaissances si étendues, pourra-t-il conserver indistinctement des soupçons généraux sur une Hypothese religieuse qui est fondée sur les argumens les plus simples & les plus sensibles, & qui trouve un accès si facile dans le cœur de l’homme, à moins qu’elle n’y rencontre des obstacles imaginés à plaisir.

Et c’est ici, continua-t-il, en se tournant du côté de Demeas que nous pouvons observer une circonstance très curieuse dans l’histoire des Sciences. Quand la philosophie se fut unie à la Religion nationale, dans les premiers tems du Christianisme, rien n’était plus ordinaire parmi les Prédicateurs de la Religion, que de s’élever avec véhémence contre la raison, contre les sens & contre tous les principes qui ne tiraient leur origine que des études & des recherches purement humaines. Tous les systêmes de l’ancienne Académie furent adoptés par les peres de l’Église & delà répandus d’âge en âge dans toutes les écoles & les chaires de la chrétienté. Les Réformateurs embrasserent cette méthode de raisonner ou plutôt de déclamer : & jamais on ne prodiguait à l’excellence de la foi les éloges ordinaires, sans les parsemer de traits extrêmement caustiques contre la raison humaine.

Il y a eu même un illustre Prélat (Mr. Huet) de la communion de Rome, des hommes les plus érudits de son siècle, qui, après avoir publié sa démonstration Évangelique en faveur de la Religion, composa un traité, où se trouvent rassemblés les sophismes des plus hardis & des plus déterminés Pyrrhoniens. Locke semble avoir été le premier Chrétien, qui ait ôsé affirmer ouvertement que la Foi n’était qu’une espece de raison, que la Religion n’était qu’une branche de la Philosophie, & qu’un enchaînement de preuves semblables à celles employées pour établir une vérité, de morale, de politique ou de physique, était également employé, pour exposer tous les principes de la Religion naturelle & revelée. Le mauvais usage que Bayle & les autres esprits forts ont fait du Scepticisme philosophique des Peres & des premiers reformateurs, servit encore à propager le sentiment judicieux de Locke ; & c’est en façon une chose convenue parmi tous ceux qui se piquent de dialectique & de philosophie, que les noms d’Athées & de Sceptiques sont synonimes. Et comme il est certain qu’on ne saurait soutenir de bonne foi le systême des premiers, je souhaiterais que le nombre de ceux qui soutiennent sérieusement le systême des seconds ne fût pas plus grand.

Vous rappellez-vous, dit Philon, ces belles paroles de Lord Bacon à ce sujet ? Il disait, réprit Cleanthes, qu’un peu de philosophie faisait un Athée & que beaucoup de philosophie le ramenait à la Religion. Cette remarque est bien judicieuse, dit Philon. Mais j’avais en vue un autre passage où, parlant des insensés mentionnés par David, qui disent dans leur cœur, il n’y a point de Dieu ; ce grand philosophe observe, que les Athées ont actuellement une double portion de folie : car ils ne se contentent pas de dire dans leurs cœurs, il n’y a point de Dieu : ils ôsent encore prononcer cette impiété de leur bouche, & sont par conséquent coupables d’une double imprudence & indiscrétion. Si de pareil gens sont de bonne foi, je ne crois pas qu’ils soient bien redoutables.

Mais, quand vous devriez me mettre au nombre de ces insensés, je ne puis m’empêcher de vous communiquer une remarque qui se présente à mon esprit, d’après l’histoire du Scepticisme religieux & irréligieux, dont vous venez de nous entretenir. Il me semble qu’il y a dans toute la suite de ce récit, des traits, marqués de fourberie monacale. Pendant les siecles d’ignorance, tels que ceux qui suivirent la décadence des anciennes écoles, les Prêtres s’apperçurent que l’Athéisme, le Déisme ou l’Héresie de quelque espece que ce fût, ne pouvait procéder que de questions présomptueuses faites d’après les opinions reçues, & de l’idée que la raison humaine pouvait tout pénétrer. L’éducation avait alors la plus grande influence sur l’esprit humain & pouvait presque égaler en force ces suggestions des sens & de l’intelligence commune par lesquelles le Sceptique le plus déterminé, doit se laisser gouverner. Mais actuellement que l’influence de l’éducation a perdu beaucoup de sa force, & que les hommes, en communiquant avec plus de liberté avec l’univers entier, ont appris à comparer les opinions populaires des diverses nations & des différens siecles ; nos théologiens ont habilement changé tout leur systême de philosophie ; ils ont quitté le langage des Pyrrhoniens & des Académiciens, pour celui des Stoïciens, des Platoniciens & des Peripatéticiens. Si nous rejettions la raison humaine, nous n’aurions plus de principes pour nous conduire à la Religion. Ainsi, Pyrrhoniens dans un siecle, & Dogmatiques dans un autre ; tout systême qui paraît à ces vénérables Messieurs le plus adapté à leur but qui est de dominer sur le genre humain, vous les voyez se l’approprier, en faire un de leurs principes favoris & un de leurs principaux dogmes.

Il est bien naturel, dit Cleanthes, que les hommes épousent les principes qu’ils savent devoir être les plus propres à défendre leurs opinions : je ne vois pas que, dans une conduite si raisonnable, il y ait rien qui ressente la supercherie monacale. Et certainement, il n’y a rien qui donne une présomption plus forte en faveur de la vérité d’une doctrine & de la nécessité de l’embrasser, que de voir qu’elle tend à affermir l’édifice de la vraie Religion & sert à confondre les Sophismes des Athées, des libertins & des esprits-forts de toutes les dénominations.

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