‹ Dialogues sur la religion naturelleChapitre 7 sur 13 · VI

VI

Il n’y a qu’un édifice bien léger, dit alors Demeas, qui puisse être élevé sur un fondement aussi fragile, aussi chancelant. Quand nous ne sommes pas certains, s’il y a un seul ou plusieurs Dieux ; si Dieu ou les Dieux à qui nous devons notre existence sont des êtres parfaits ou imparfaits, subordonnés ou suprêmes, morts ou vivans ; quelle assurance, quelle confiance pouvons-nous avoir en eux ? Quel culte, quel hommage devons nous leur rendre ? Quelle espece de respect ou d’obéissance devons-nous leur témoigner ? La partie dogmatique de la Religion devient donc absolument inutile dans toutes les systêmes religieux : & même, quant aux conséquences spéculatives, son incertitude doit la rendre, selon vous, entierement insuffisante & précaire.

Ce qui la rend encore plus insuffisante, dit Philon, c’est une autre hypothése qui, d’après la méthode de raisonner sur laquelle Cleanthes insiste si fort, doit acquérir une espece de probabilité. Il suppose que ce principe, des causes semblables produisent des effets semblables, est le fondement de toute Religion. Mais il est un autre principe de la même espece, non moins certain, également dérivé du canal de l’expérience, savoir que toutes les fois que diverses circonstances connues sont trouvées semblables, celles qui sont inconnues se trouveront aussi semblables. Ainsi, quand nous nous voyons les membres d’un corps humain, nous en concluons qu’il est accompagné d’une tête humaine, quand même nous ne la verrions pas. De même, quand nous découvrons à travers la fente d’un mur, une petite portion du soleil, nous en concluons que, si le mur était enlevé, nous verrions le disque entier de ce bel astre. En un mot, cette méthode de raisonner paraît si évidente & nous est si familiere que l’on ne saurait en contester la solidité.

Jettons maintenant les yeux sur l’Univers, autant qu’il est à notre portée. N’a-t-il pas la plus forte ressemblance avec un Animal ou un corps organisé ? Ne paraît-il pas mû par un principe semblable de vie & de mouvement ? La matiere s’y trouve dans une circulation perpétuelle, sans causer aucun désordre : il regne dans toutes les parties un dépérissement continuel qui se répare sans cesse : on apperçoit la plus étroite sympathie dans tout le systême, & chaque partie ou membre, en remplissant la fonction à laquelle il est destiné, contribue également à sa propre conservation & à celle du tout. J’ai donc droit d’inférer que le monde est un animal & que la Divinité est l’ame qui meut le monde & qui est müe par lui.

Vous êtes trop éclairé, Cleanthes, pour être étonné de cette opinion que vous savez avoir été celle de presque tous les Théistes de l’antiquité qui l’ont développée dans tous leurs discours & dans tous leurs traités philosophiques. Il est vrai que les anciens Philosophes raisonnent quelquefois d’après des causes finales ; comme s’ils eussent pensé que le monde était l’ouvrage de la Divinité : mais il paraît que leur opinion favorite était de le regarder comme son corps qui, par son organisation, lui devait être subordonné. Il faut avouer en effet que, comme l’Univers ressemble plus au corps humain qu’aux ouvrages produits par le génie & l’industrie de l’homme ; si la Sphere limitée de nos observations analogiques pouvait, d’une maniere convenable, s’étendre sur le grand tout de la nature ; la conclusion en serait vraisemblablement plus favorable au systême ancien qu’au systême moderne.

On trouve encore dans le systême ancien, bien d’autres avantages qui l’ont fait adopter par les Théologiens de l’Église primitive. Rien ne répugnait davantage à leurs notions, parce que rien ne répugnait davantage à l’expérience commune, qu’un esprit sans corps, qu’une substance purement spirituelle qui échappait également à leurs sens, & à leur entendement, & dont ils n’avaient pas vu de modele dans toute l’étendue de la nature. Ils connaissaient l’esprit & le corps, parce-qu’ils sentaient l’un & l’autre : ils connaissaient également & de la même maniere, l’ordre, les proportions, l’organisation & le méchanisme intérieur de ces deux substances ; il ne pouvait donc leur paraître que très raisonnable d’appliquer la même analogie à l’Univers & de supposer que l’Ame divine & son corps avaient toujours été coexistens & qu’il se trouvait dans l’un & l’autre, un ordre, un arrangement & des rapports inhérens à leur nature & inséparables l’un de l’autre.

Voilà donc, Cleanthes, une nouvelle espèce d’Antropomorphisme que vous pouvez discuter, & un systême qui ne paraît pas renfermer de grandes difficultés. Vous êtes sûrement trop au-dessus des préjugés de l’esprit de systême, pour trouver plus de difficulté à supposer un corps animé qui originairement, ou de lui-même, ou par des causes inconnues, aurait acquis l’ordre & l’organisation qu’à supposer un ordre semblable qui serait particulier à l’esprit. Mais on imaginerait que ce préjugé vulgaire, l’esprit & le corps doivent toujours s’accompagner l’un & l’autre, ne doit pas toujours être méprisé ; puisqu’il est fondé sur l’expérience vulgaire, le seul guide que vous affectez de suivre dans toutes ces recherches théologiques. Et si vous assurez que notre expérience limitée est une regle insuffisante pour juger de l’étendue illimitée de la nature ; vous devez donc renoncer à votre propre hypothése, adopter dorénavant l’opinion de ceux que vous appellez mystiques, & admettre l’incompréhensibilité absolue de la nature divine.

J’avoue, répliqua Cleanthes, que ce systême, quoiqu’assez naturel, ne s’était pas encore offert à mon esprit : mais, sans avoir passé quelque tems à l’examiner & l’approfondir, je ne saurais dire ce que j’en pense. En vérité, vous êtes bien scrupuleux, dit Philon : s’il m’avait fallu examiner ainsi quelqu’un de vos systêmes, je n’aurais pas fait paraître la moitié de cette discrétion & de cette réserve pour l’attaquer par des objections & des difficultés. S’il vous vient, cependant, quelque idée ; vous nous obligerez de vouloir bien nous en faire part.

Pourquoi donc, répliqua Cleanthes, quand, à plusieurs égards, le monde ressemble à un corps animé, me paraît-il que l’analogie ne laisse pas d’être en défaut dans plusieurs circonstances qui sont les plus essentielles ? Pour quoi n’y voit-on pas les organes des sens ? Pourquoi point d’origine précise de mouvement & d’action ? En un mot, l’Univers paraît avoir plus de ressemblance avec une substance végétale qu’avec une substance animale ; & cela seul arrêterait toutes les conséquences de vos inductions en faveur de l’ame du monde.

Mais, en premier lieu, votre systême paraît supposer l’éternité du monde ; & cette hypothese, selon moi, peut être réfutée par les raisons & les probabilités les plus fortes. Je vais vous exposer à ce sujet un argument sur lequel je pense qu’aucun Auteur n’a pas encore insisté. Quoique les syllogismes de ceux qui raisonnent d’après la nouvelle origine des arts & des sciences, ne manquent pas de force ; on peut cependant les réfuter par des considérations déduites de la nature de la société humaine qui éprouve des révolutions continuelles entre l’ignorance & la science, l’esclavage & la liberté, les richesses & la pauvreté ; de sorte que les bornes de notre expérience ne nous permettent pas de présager avec certitude les événemens qu’il faut ou qu’il ne faut pas attendre. Les études & l’histoire ancienne paraissent avoir couru grand risque d’être ensevelies dans l’inondation des barbares ; & si les révolutions qu’ils occasionnerent avaient duré un peu plus long-tems ou été un peu plus violentes, il y a grande apparence que nous n’aurions jamais sçu ce qui s’était passé dans le monde, quelques siecles avant nous. Il y a plus : sans la superstition des Papes qui sauverent de ce déluge un peu de mauvais latin, pour conserver à leur Église le titre d’ancienne & d’universelle ; cette langue se serait tout-à-fait perdue : & dans ce cas, nous autres peuples occidentaux, plongés dans la plus épaisse barbarie, n’aurions pas été en état de recevoir les sciences & la langue des Grecs qui nous furent apportées, après la prise de Constantinople. Dès que les sciences & les livres auroient été anéantis, le contrecoup aurait frappé sur les arts méchaniques qui auroient déchu considérablement : il est donc facile d’imaginer que la fable ou la tradition pourroient leur donner une origine plus récente que celle qui leur est due. Ainsi cet argument vulgaire contre l’éternité du monde ne paraît pas bien solide.

Mais, voici des observations qui fournissent des argumens plus forts. Lucullus fut le premier qui transporta le Cerisier d’Asie en Europe ; il est cependant plusieurs Climats en Europe où cet arbre prospere si bien qu’il croît dans les bois sans culture. Serait-il possible qu’une éternité se fût écoulée toute entiere, sans qu’un Européen ait passé en Asie & en ait apporté dans son Pays un arbre qui produit un fruit si délicieux ? Ou si cet arbre a été transplanté & multiplié, comment l’espece aurait-elle été détruite ? Des empires peuvent s’élever & être renversés ; la liberté & l’esclavage se succédent tour-à-tour ; l’ignorance & la science se suivent l’une après l’autre : mais le cerisier une fois transplanté dans les bois de la Grece, de l’Espagne & de l’Italie, y subsistera toujours & n’éprouvera point les révolutions qui bouleversent la société humaine.

Il n’y a pas deux mille ans que la vigne a été portée en France ; il n’est cependant pas de climat dans le monde où elle réussisse aussi bien. Il n’y a pas trois siecles que les chevaux, les bœufs, les brebis, les porcs, les chiens, & le bled, n’étaient pas connus en Amérique. Serait-il possible qu’une éternité entiere se fût écoulée, sans qu’il ait parû un Christophe Colomb pour ouvrir la communication entre les deux hémispheres ? Autant vaudrait imaginer que tous les hommes ont porté des bas pendant dix mille ans, sans avoir jamais imaginé de les attacher avec des jarretieres. Ces observations paraissent des preuves incontestables de la jeunesse ou plutôt de l’enfance du monde ; parce-qu’elles sont fondées sur des principes plus constans & plus fermes que ceux d’après lesquels la société humaine se régle & se conduit. Il n’y aurait qu’un bouleversement total des élémens qui pût détruire tous les animaux & les végétaux de l’Europe que l’on trouve maintenant dans le monde occidental.

Et que pouvez-vous objecter contre ces sortes de bouleversemens, répliqua Philon ? On voit sur notre globe des traits marqués, des signes évidens qui prouvent de la maniere la plus forte & la plus incontestable que l’eau en a couvert pendant plusieurs siecles toutes les parties. Et quand on supposerait que l’ordre est inséparable de la matiere, & lui est inhérent ; la matiere ne laisse pas d’être susceptible de grandes & nombreuses révolutions dans l’espace infini de l’éternelle durée. Les changemens continuels auxquels chaque partie est sujette, paraissent indiquer de ces sortes de bouleversemens généraux ; quoiqu’en même tems, il ne faille pas perdre de vue que tous ces changemens & ces dépérissemens que nous pouvons découvrir, ne sont que des passages d’un état à un autre : car la matiere ne pourrait pas demeurer toujours dans la confusion & le chäos. Ce que nous voyons dans les parties peut être appliqué au tout : c’est-là du moins la méthode de raisonner sur laquelle vous appuyez tout votre systême. Et s’il me fallait défendre un systême particulier de cette espece, (ce que je ne ferais jamais volontiers ;) aucun ne me paraît plus plausible que celui qui attribue à l’Univers un principe d’ordre, éternel & inhérent ; quoiqu’accompagné de grandes & continuelles révolutions & altérations. Cette observation éclaircit toutes les difficultés : & si la solution, pour être trop générale, n’est pas absolument complete & suffisante ; elle forme du moins une hypothese à laquelle nous devons recourir tôt ou tard, quelque systême que nous embrassions. Comment les choses auroient-elles été ce qu’elles sont ; s’il n’y avait quelque part dans la pensée ou dans la matiere, un principe inhérent & primitif d’ordre ? N’importe à laquelle des deux nous donnions la préférence. Le hazard ne saurait avoir lieu dans aucune hypothese de Scepticisme ou de Religion. Toutes les choses sont sûrement gouvernées par des loix fermes & inébranlables. Et si nous pouvions déchirer le rideau qui cache l’essence intérieure des choses, nous versions une scene dont nous n’avons actuellement aucune idée. Au lieu d’admirer l’ordre des substances naturelles, nous verrions clairement qu’il ne leur est aucunement possible d’être dans une position différente.

Si l’on avait quelque penchant à ressusciter l’ancienne mythologie, suivant laquelle, comme nous l’apprend Hésiode, ce globe était gouverné par 30,000 Divinités émanées des puissances inconnues de la nature ; vous seriez tenté d’objecter, Cleanthes, qu’il n’y a rien à gagner dans cette hypothése ; & qu’il est également aisé de supposer que tous les hommes & les animaux, substances plus nombreuses, mais moins parfaites, ont été produits immédiatement par une origine semblable. Portez cette induction un peu plus loin ; & vous verrez qu’il est aussi facile de donner l’explication d’une société nombreuse de Dieux, que d’une Divinité universelle qui réunirait en elle seule les différens pouvoirs & les perfections de toute la société. Vous devez donc avouer que tous ces systêmes de scepticisme, de polythéisme & de théisme, résultent également de vos principes & qu’aucun d’eux n’a l’avantage sur les autres. Apprenez de là combien vos principes sont erronés.

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