II
Le voyageur fut interrompu dans ses réflexions par une voix fraîche et mâle, une voix d’adolescent, qui chantait au loin, sous les bruyères, ce couplet d’une fanfare de chasse célèbre autrefois parmi les veneurs du centre de la France:
Holà! sus! Fanfare et Bellone, L’aube luit, Et ma bonne trompe résonne, Avec bruit. Je vais vous découpler, mes belles; Il le faut! Le cerf en verra de cruelles, Tayaut! Tayaut! Bellone la vaillante; Tayaut! Fanfare, au poil brûlé, De ma meute la plus ardente, Tayaut!--Le soleil est levé.
«Oh! oh! dit Gaston de Vieux-Loup en riant, voici le second épisode de mon voyage; le troubadour vient au secours du chevalier errant.»
Et comme il savait parfaitement la fanfare dont lui arrivait le premier couplet, il sortit à demi de la grotte et continua à pleins poumons:
A l’horizon court un nuage, Au flanc noir, Mes belles, nous aurons l’orage, Avant ce soir. Mais qu’importent grêle et tempête, Noir ouragan, Qui des sapins courbe la tête, Au veneur franc; Au franc veneur dont la fanfare Éveille les échos des bois Et qui poursuit sans crier _gare_! La bête de chasse aux abois!
«Parbleu! se dit Gaston, ce beau chasseur qui chante si lestement la _Fanfare de la reine_ ne peut ignorer le troisième couplet, et s’il est vrai que tous les veneurs sont frères en saint Hubert, il me répondra et viendra à mon aide.»
Le voyageur ne se trompait pas, la voix des bruyères, qui semblait se rapprocher, reprit aussitôt:
Tayaut! tayaut! Fanfare la vaillante, Bien lancé! Ce n’est point, morbleu, chevrette tremblante Ni daim blessé! Ce n’est pas un cerf à son troisième âge, Pas plus qu’un dix-cors, C’est un solitaire au rude pelage, Un vieux retors! Hallali! Fanfare! Hallali! Bellone! Trois fois hallali! Le vieux saint Hubert de joie en frissonne! Dans son paradis.
«Ce garçon-là, murmura Gaston, a la voix flûtée comme une jolie fille et il arrive comme marée en carême. Je meurs de faim: voyons le quatrième et dernier couplet, afin qu’il ne s’égare pas dans le brouillard. Je tiens essentiellement à souper et à ne point coucher ici.»
Et Gaston chanta gaillardement:
Le vieux saint Hubert va trouver saint Pierre, Et lui dit: «Laisse-moi sortir une heure entière. --Ah! veneur maudit, Lui répond le saint, veneur sans entrailles, Veneur inhumain, Si je te lâchais par les jeunes tailles, Ce soir ni demain, Demain ni jamais, à ma porte close, On ne te verrait revenir. Les veneurs sont gens qui de toute chose, Promesse ou serment, perdent souvenir.»
Gaston s’arrêta, bien que le quatrième couplet eût encore une stance; il voulut permettre ainsi à la voix des bruyères de l’achever, et il avait calculé juste, car ces quatre derniers vers retentirent à quelques pas dans le brouillard:
«N’as-tu point assez couru cerf et lièvre, Loup, renard et daim? Laisse là ta trompe et calme ta fièvre...» Saint Hubert murmura: «C’est fâcheux d’être saint.»
Au moment où la voix s’éteignait, deux chiens de chasse de la race vendéenne sortirent des bruyères et vinrent bondir auprès de Gaston, en même temps qu’un jeune homme de taille moyenne se dégageait du brouillard et apparaissait au voyageur, un fusil de chasse à la main et une carnassière au dos.
C’était un tout jeune homme, autant que l’obscurité pouvait permettre d’en juger, un joli garçon, de bonne mine et d’excellente maison, dont le justaucorps de chasse enfermait une taille fine et cambrée, et dont la petite main était soigneusement gantée de peau de daim.
--Ma foi, mon jeune chasseur, lui dit Gaston qui continuait à fumer son cigare, avant tout, laissez-moi vous complimenter sur votre talent; vous chantez à ravir.
--Vous êtes bien bon, monsieur, et je trouve, moi, que vous avez une voix superbe.
Le jeune homme prononça ces mots avec une timidité pleine de grâce.
--Pardonnez-moi, reprit Gaston, de vous avoir, selon toute apparence, dérangé de votre chemin, mais je me trouve en un embarras extrême.
--Que je devine, monsieur, car je le vois, vous êtes étranger à ce pays.
--J’y viens pour la première fois.
--Et vous vous êtes égaré au milieu de nos ravins et de nos bruyères.
--Précisément, en véritable Parisien qui ne doute de rien absolument.
--Ah! vous êtes de Paris?
--Oui, monsieur.
--Et puis-je vous demander où vous allez?
Gaston allait décliner son nom et le but de son voyage; une réflexion l’arrêta: Si je parle de mes oncles, se dit-il, je n’apprendrai absolument rien sur eux, et je ne serais cependant point fâché de savoir de quelle réputation ils jouissent: mon père m’en avait toujours parlé comme de vrais sauvages; en outre, je tiendrais fort à avoir quelques détails sur la beauté si vantée de ma cousine Mignonne. Gardons l’incognito.
Et il répondit:
--Je voyage en touriste, je vais à l’aventure, et je comptais aller coucher ce soir à Saint-Landry.
--Vous comptiez mal, monsieur, il y a cinq bonnes lieues encore d’ici à Saint-Landry.
--Diable! En ce cas, vous m’indiquerez, j’imagine, un village plus rapproché?
--Pourquoi faire?
--Mais pour y souper d’abord et y coucher ensuite.
--Monsieur, répondit le jeune chasseur, j’aime beaucoup les Parisiens; j’ai passé un hiver à Paris, et je m’y suis tant amusé, que je voudrais pouvoir prouver ma reconnaissance à tous ses habitants.
--C’est fort aimable à vous.
--Aussi, je compte bien vous offrir l’hospitalité ce soir.
--En vérité?
--Et demain, si la maison de mon père vous est agréable, et tout aussi longtemps que cela pourra vous plaire.
--Vous êtes charmant, monsieur. Est-ce bien loin? ajouta Gaston, dont l’estomac jetait les hauts cris, est-ce bien loin encore, la maison de monsieur votre père?
--Un quart de lieue. Sans ce maudit brouillard, nous la verrions d’ici. Par exemple, le chemin est mauvais, et si vous n’êtes chasseur...
--Je le suis.
--Alors tout est pour le mieux.
Et le jeune chasseur prit la bride du cheval de Gaston.
--Vous n’avez qu’à me suivre, dit-il.
--Voilà un enfant charmant, murmurait Gaston, et qui a une voix de duchesse. A cet âge, on est candide, je vais le faire jaser un peu sur mes oncles.
--Vous ne connaissez donc personne en Morvan? demanda l’enfant.
--J’y viens pour la première fois. On dit qu’il y reste encore quelques vieilles familles...
--Oui et non. Trois ou quatre qui sont riches, sept ou huit qui sont pauvres ou qui vivent ainsi que des paysans.
--Ah!
--Les Vieux-Loup, par exemple.
--Qu’est-ce que cela?
--Des espèces de gentilshommes fermiers, répondit l’enfant avec dédain, deux vieux bandits qui jouaient à mon père les plus vilains tours quand j’étais enfant.
--En vérité?
--Mais à présent, reprit le jeune chasseur avec une fière assurance, ils ne se risquent plus à la portée de mon fusil.
--Oh! oh!
--Ah! c’est que, voyez-vous, il y a une vieille haine entre nos deux familles, et les deux bandits feront bien de toujours passer à droite quand je tiendrai la gauche du chemin.
--Mais vous m’effrayez, sur l’honneur, mon jeune ami.
--Ma foi! dit le chasseur avec orgueil, je me nomme Lancy, monsieur.
--Bon! pensa Gaston, où suis-je allé me fourrer? Me voici l’hôte de mes ennemis acharnés: c’est le fils du marquis qui me sert de guide. J’ai bien fait de taire mon nom; ce charmant enfant était capable de m’assassiner.»
Le jeune chasseur avait fait prendre à Gaston un chemin tortueux qui grimpait au flanc des collines et s’élevait peu à peu au-dessus de la vallée.
--Dans dix minutes, lui dit-il, nous serons hors des brouillards, et, comme il fait clair de lune, nous apercevrons la Fauconnière.
--Qu’est-ce que la Fauconnière? demanda Gaston avec une naïveté parfaitement jouée.
--C’est le château, de mon père.
--Ah! fit Gaston.
Puis il ajouta:
--Est-ce qu’ils n’ont pas d’enfants, ces... comment les appelez-vous?
--Les Vieux-Loup.
--Singulier nom.
--Nom de bandits! ils ne sont mariés ni l’un ni l’autre, mais ils ont une nièce.
--Jeune?
--Seize ans.
--Jolie?
En adressant cette dernière question, Gaston se disait:
--Mes oncles prétendent, dans leur lettre, que le fils du marquis fait les doux yeux à Mignonne; je vais bien voir tout de suite ce qu’il en est...
--Peuh! répondit l’enfant, jolie si l’on veut.
--Oh! oh! il dissimule, pensa Gaston.
--Mais, après tout, c’est une petite fille sans éducation et fort mal élevée...
Gaston tressaillit, et il lui revint en mémoire ce passage de la lettre de ses oncles: «La fille du marquis est un vrai démon, et son nom de Dragonne lui va à ravir.»
--Pardieu! se dit-il, en voici bien d’une autre! Le jeune chasseur à la voix si fraîche et si douce, c’est bien certainement mademoiselle Dragonne de Lancy! Décidément, me voici en pleine aventure de roman...
En ce moment, ils atteignaient le sommet de la colline, si bien qu’ils avaient le brouillard sous leurs pieds et qu’un rayon de lune glissant entre les nuages vint éclairer en plein le visage du jeune chasseur et arracher une exclamation de surprise et d’admiration à Gaston de Vieux-Loup.
Les peintres qui ont essayé de rendre la mâle beauté des Amazones de l’antiquité, n’ont, à coup sûr, rien créé de plus correct, de plus expressif que le visage charmant de mademoiselle Dragonne de Lancy.
Des cheveux d’un noir de jais, enroulés autour de son cou en une torsade épaisse, de façon à lui permettre la casquette de chasse, un front large, blanc et veiné de petits réseaux bleus au coin des tempes, un œil bleu foncé, profond, brillant, bordé de longs cils, une bouche charmante garnie de lèvres rouges et de dents éblouissantes, tout cela animé par la jeunesse, la force, les passions nobles et généreuses.
Sous ses habits d’homme, Dragonne était de taille moyenne et paraissait avoir quinze ou seize ans; sous les vêtements de son sexe, elle devait être grande et svelte, et porter vingt-trois ans environ.
La surprise et l’admiration de Gaston ne lui échappèrent point, et, comme elle était femme avant tout, elle accueillit l’une et l’autre par un sourire.
Gaston avait mis le chapeau à la main et paraissait, d’un geste éloquemment muet, s’excuser de la hardiesse familière avec laquelle il la traitait depuis quelques instants.
Dragonne se prit à rire.
--Remettez-vous donc, monsieur, lui dit-elle, et veuillez vous couvrir.
--Madame..., balbutia Gaston, que la beauté de la jeune fille impressionnait de plus en plus.
--Je ne suis que mademoiselle, répondit-elle, et, à mon tour, vous me voyez un peu embarrassée et presque confuse, monsieur.
--Mademoiselle...
--Mon Dieu! reprit Dragonne en rougissant, les habitants du pays me connaissent depuis mon enfance, et ils savent tous qui je suis; mais vous, monsieur, qui êtes étranger, vous avez le droit de concevoir une singulière opinion d’une jeune fille qui court les bois, un fusil sur l’épaule, avec une veste et un pantalon.
--Ah! mademoiselle, ce soupçon m’est cruel...
--Aussi, me voilà forcée, monsieur, pour me conserver votre estime, de vous faire des confidences, en vous narrant mon histoire.
Et Dragonne, redevenant tout à fait femme, et pensant que le devoir de l’homme, en toute occurrence, est de servir sa compagne, ne fût-ce qu’une compagne de voyage, ôta sa carnassière et la tendit à Gaston.
--Vous seriez bien aimable, lui dit-elle, si vous vouliez me porter mon gibier. J’ai là deux lièvres et six perdreaux qui m’écrasent.
--Avec bonheur, répondit galamment Gaston.
--Ou plutôt, tenez, accrochez ma carnassière à l’arçon de votre selle et donnez-moi le bras. Le sentier s’élargit et nous pouvons, à présent, cheminer tous deux de front.
Dragonne s’appuya nonchalamment sur le bras de Gaston et reprit:
--Figurez-vous que mon frère et moi nous sommes jumeaux, mais cependant je suis l’aînée, étant venue au monde la première. Nous nous ressemblons trait pour trait, avec cette différence qu’Albert est blond, tandis que je suis brune, ce qui lui donne l’apparence d’une fille, tandis que j’ai l’air d’un garçon. Or, Albert et moi nous nous aimons beaucoup, mais par suite même de cette affection nous représentons assez bien le monde renversé. Je suis un peu plus grande, certainement je suis plus forte; il est timide, on dit que je suis trop hardie; au bout d’une heure de marche il est las, je cours à la chasse des journées entières.
«Quand nous étions enfants, Albert était toujours malade, je n’ai jamais ressenti une seule migraine; il était cousu sans cesse aux jupons de ma mère, je n’avais, moi, de sympathie que pour Jean, le garde-chasse du château. Lorsqu’on nous envoyait des jouets de Paris, je donnais à Albert mes poupées et je m’emparais d’un sabre, d’un fusil et d’un tambour. Si bien qu’un jour mon père dit à maman: «Il faut décidément donner une culotte à ce petit diable et une jupe à cet imbécile d’Albert. La nature avait la berlue le jour de leur naissance: c’est Diane qui était le garçon, aussi je la débaptise et je l’appelle désormais Dragonne.» Le nom me plut fort, je l’adoptai. On ne me connaît que sous celui-là dans le pays.
«Un jour, nous avions dix ans, Albert et moi, nous trottions dans les allées du parc, et j’étais déjà vêtue en homme; nous rencontrâmes un grand vieillard laid à faire peur, qui avait un fusil et un chien avec lequel il causait, et, ce qui est singulier, le chien paraissait le comprendre.
--Ah! interrompit Gaston en souriant.
--Or, savez-vous ce qu’il disait à son chien?
--Non, dit Gaston.
--Il lui disait, reprit Dragonne: «Finot, mon ami, autrefois les Lancy, que le diable emporte! nous auraient drôlement reçus si nous étions entrés dans leur parc; mais à présent, mon bel ami, c’est différent, nous pouvons ne pas nous gêner, le dernier marquis a la goutte, et il est dans son fauteuil à lire les gazettes, car il sait lire, paraît-il, ce beau monsieur. Donc, Finot, mon chéri, sus aux lapins de la garenne... J’ai une envie de lapereau sauté aux câpres, aujourd’hui, et mon frère Antoine pareillement...» Au moment où le vieux bandit achevait, nous nous trouvâmes face à face avec lui. Albert avait peur et voulait s’enfuir; mais moi, j’allai me placer sous le menton du vieillard, et je lui dis:
«--Vous êtes un misérable lâche, monsieur de Vieux-Loup, puisque vous insultez la vieillesse de mon père, et moi qui ne suis qu’une petite fille...
«--Ah! oui, fit-il en ricanant, mademoiselle Dragonne...
«--Précisément, et je vous ordonne de sortir de chez moi.
«--Petite, me dit-il en riant, je t’achèterai une poupée à la foire de Saint-Landry, car tu es vraiment bien gentille.
«--Je ne veux pas de votre poupée, et vous allez sortir.
«--Oh! oh! et si je ne veux pas?
«--Ah! vous ne voulez pas, m’écriai-je avec colère, attendez alors...
«Et, ramassant une pierre, je reculai d’un pas et la lançai à la tête du vieillard qui esquiva le coup.
«Il laissa échapper un juron et me menaça du fouet.
«Pour toute réponse, je pris une seconde pierre, et cette fois je l’atteignis en pleine figure. Je crois qu’il eut peur, car il s’enfuit, et son chien ne se jeta point sur moi.
«Alors, ce commencement de victoire m’enhardissant, je poursuivis monsieur de Vieux-Loup à coups de pierres, l’atteignant plusieurs fois, et je ne revins sur mes pas que lorsqu’il eut franchi la clôture du parc.
«Je trouvai Albert. Il pleurait de frayeur; je me moquai de lui et j’allai conter mes exploits à mon père, qui en fut tout rayonnant et m’appela monsieur le marquis le plus sérieusement du monde.
--Ah ça, interrompit Gaston, vous avez donc une haine bien vivace pour tout ce qui porte le nom de Vieux-Loup?
--Oh! fit Dragonne avec une expression de colère.
--Pourtant, une femme...
--C’est dans le sang, répondit-elle.
Puis elle ajouta:
--Figurez-vous que, pendant longtemps, j’avais formé un singulier projet, un projet bien extravagant, je vous jure, et il m’a fallu toute la raison d’une femme pour y renoncer.
--Et... ce projet...?
--Attendez donc. Il faut vous dire que les deux bandits de la Châtaigneraie avaient un frère aîné qui avait servi l’Empereur. Ce frère se trouvait à Paris quand mon oncle le chevalier de Lancy revint de Paris: ils se rencontrèrent.
--Ah! fit Gaston, qui tressaillit aussitôt.
--Et, poursuivit Dragonne, ils se battirent. Mon oncle fut tué. Mon père était trop vieux pour le venger. De précoces rhumatismes le clouaient déjà sur une chaise longue. On m’avait raconté cette sombre histoire durant mon enfance, et voici ce que j’avais résolu. Le baron de Vieux-Loup, celui de Paris, a laissé un fils qui doit être de mon âge.
--Vraiment! murmura Gaston.
--J’avais songé à aller à Paris sous mes habits d’homme, à couper mes cheveux, pour qu’on ne pût soupçonner mon sexe, et...
Dragonne s’arrêta rougissante.
--Et...? fit Gaston dont l’émotion croissait.
--Et, acheva dragonne, comme je suis très-forte à l’épée et au pistolet, je l’aurais provoqué et tué pour venger mon oncle.
La jeune fille disait tout cela froidement, et Gaston, qui cependant était très-brave, ne put s’empêcher de frissonner.
--Quelle folie! murmura-t-il.
--Je le sais, mais que voulez-vous? je hais si profondément toute cette race...
--Mais, interrompit Gaston, ne pensez-vous pas, mademoiselle, que toutes ces vieilles haines qui se perdent dans la nuit du passé doivent finir par s’éteindre?
--Non, dit résolument Dragonne.
--Ainsi, vous haïssez ce jeune homme?
--De toute mon âme.
--Sans l’avoir jamais vu?
--Oui.
--Ceci est de la folie.
--Peut-être...
--Et si le hasard faisait que ce jeune homme vous rencontrât... qu’il vînt à vous aimer?...
La voix de Gaston trahissait une émotion qui eût à coup sûr étonné Dragonne, si elle n’eût été tout entière à sa haine.
--Tant pis pour lui!
--S’il vous sauvait la vie?
--Je serais capable de me tuer pour rendre ce sacrifice inutile. Mais tenez, fit-elle, ne parlons plus de tout cela, et arrêtons-nous un moment; je veux vous faire admirer, au clair de lune, les splendides horreurs et la sauvage beauté de mon pays.
Du lieu où ils se trouvaient, l’œil embrassait un panorama d’un étrange et saisissant aspect. Deux chaînes de collines boisées encaissaient une petite vallée que le brouillard faisait ressembler à un lac immense. Çà et là, la flèche noire d’un clocher rustique perçait la brume et indiquait vaguement un village. A droite, et comme le point culminant de l’une des chaînes de collines, se dressait le manoir de la Fauconnière, le berceau de Dragonne; à gauche, de l’autre côté de la vallée, ayant un rocher pour base et adossé à un bois de châtaigniers, s’élevait le château de la Châtaigneraie, la demeure des barons de Vieux-Loup.
L’étrangeté du paysage concentra l’attention de Gaston assez pour lui faire oublier un instant la haine dont la belle amazone l’enveloppait à son propre insu.
--Dans un quart d’heure, reprit Dragonne, nous serons arrivés. Mais comme vous devez avoir faim et que le dîner n’est pas toujours servi très-ponctuellement, car on attend mon retour, je crois qu’il est bon d’avertir Marianne, qui est la cuisinière... Ici, Fanfare!»
La chienne de Dragonne accourut et posa ses grandes pattes marquées de feu sur les épaules de la jeune chasseresse.
Dragonne prit son mouchoir et le noua deux fois.
«Figurez-vous, dit-elle en le plaçant dans la gueule de l’intelligent animal, qui partit comme un trait et atteignit le fossé du château en quelques bonds, figurez-vous qu’il m’arrive très-souvent d’amener un convive. Alors, je fais deux nœuds au lieu d’un.
--Il paraît, observa Gaston, que je ne suis pas le premier voyageur égaré...
--Pardon, les convives que j’amène sont de pauvres braconniers que les gendarmes ont, en les poursuivant, éloignés outre mesure de leur domicile; or, comme en Morvan tout le monde est braconnier, tous les braconniers sont frères. On les héberge au château comme des altesses ou des ambassadeurs.
Gaston ne put s’empêcher de sourire, et ils se remirent en route.
--Pardon, mademoiselle, dit le jeune homme après un moment de silence, oserais-je vous faire une question?
--Deux, si vous voulez.
--Vous m’avez parlé de Paris?
--Oui.
--Et... vous l’aimez?
--Avec passion.
--Pourquoi donc ne l’habitez-vous pas?
--Ah! permettez; nous y avons passé l’hiver dernier, mon père, maman, moi et Albert.
--Et... vous y retournerez?
--Je l’espère bien.
--Vous avez bien fait de me permettre deux questions au lieu d’une, car j’en ai une seconde à vous adresser à présent.
--Voyons!
--Est-ce que... à Paris... vous portiez?...
Gaston s’arrêta assez embarrassé.
--Mes habits d’homme? Oh! non, je vous prie de le croire; mes goûts masculins ne vont point jusque-là, et je vous avouerai même qu’ici, lorsque je ne chasse point, je reprends parfaitement mes jupons.
--Ah! pensa Gaston qui respira à cette réponse, c’est donc vraiment une femme?
Ils atteignaient en ce moment la porte du vieux manoir de la Fauconnière.
--Holà! Jacques! Simon! cria Dragonne, venez prendre le cheval de monsieur, conduisez-le à l’écurie, placez-le à côté de Frisette, ma jument, bouchonnez-le avec soin et donnez-lui à manger.
Deux valets de ferme accoururent, saluèrent gauchement Gaston et s’empressèrent d’obéir aux ordres de leur jeune maîtresse, qui dit à Gaston:
--Je continue à vous montrer le chemin. Venez au salon, monsieur.
Le manoir de la Fauconnière avait son parfum très-prononcé de féodalité et de chevalerie. Il y avait des fossés à l’entour, un pont-levis, une cour d’honneur.
Gaston traversa un vestibule et de vastes salles où les écussons des Lancy étaient complaisamment répétés.
C’était fané et vieilli, par ci, par là, mais on respirait partout l’aisance, sinon la fortune, et Gaston commença à supposer qu’il dînerait beaucoup mieux chez les ennemis de ses oncles que chez ses oncles eux-mêmes.
Dragonne le conduisit au salon de compagnie, la pièce où se tenait la famille durant le jour.
--Qui annoncerai-je? demanda alors un domestique à Gaston.
Celui-ci tressaillit à cette question; mais il retrouva sa présence d’esprit assez à temps pour répondre:
--M. Charles de Launay.
Ce nom de fantaisie, qui avait comme un parfum historique, produisit une sensation évidemment agréable dans le grand salon de la Fauconnière, car deux des personnages qui s’y trouvaient se levèrent, tandis que le troisième essayait de se lever.
Les deux premiers étaient la marquise de Lancy et son fils;
Le troisième, le vieux marquis, dont la goutte paralysait tous les efforts.
--Mon père, dit Dragonne en entrant et présentant Gaston, j’ai rencontré monsieur dans les bois, il était égaré et mourait de faim, je lui ai offert l’hospitalité.
Gaston remercia en homme du monde, et ses manières courtoises lui acquirent tout d’abord la sympathie de ses nouveaux hôtes. On lui fit mille questions sur Paris; il broda une histoire assez vraisemblable, et le marquis le trouva charmant, surtout lorsqu’il l’eut amené sur le terrain glissant de la politique et se fut aperçu qu’ils avaient la même manière de voir.
Dragonne s’était esquivée; elle reparut bientôt complétement métamorphosée. Elle avait repris ses habits de femme, et Gaston la trouva plus belle que jamais.
Une robe de chambre cerise, à moitié ouverte et serrée par une torsade, formait tout son costume; mais elle avait dénoué ses longs cheveux qui pendaient en boucles luxuriantes sur ses épaules, et son petit pied avait quitté le rude brodequin de chasse pour une jolie mule de satin bleu clair que Cendrillon n’aurait certainement pu chausser.
Gaston était ébloui. Il regarda ses mains, ce signe de beauté suprême chez les femmes; les mains de Dragonne étaient admirables de forme, de blancheur et de petitesse.
En dépouillant son équipement masculin, Dragonne avait perdu en même temps cette démarche délibérée, ce ton hardi qui allaient si bien à son travestissement. Elle avait le maintien réservé d’une jeune fille, elle baissait les yeux à demi, et elle éprouva comme une sorte de honte pudique de s’être montrée à Gaston sous des vêtements étrangers à son sexe.
Gaston regarda alors Albert de Lancy.
Albert était bien le jeune homme que sa sœur avait peint. Il était blond, délicat, d’une beauté féminine. Son œil bleu, son sourire, tout était en lui rêveur et triste. Avait-il conscience de sa faiblesse et de sa timidité naturelle, ou bien un chagrin secret, une douleur mystérieuse chargeaient-ils son front d’une précoce mélancolie?...
L’un et l’autre peut-être.
On vint annoncer que le souper était servi. Deux valets prirent la bergère du marquis et le transportèrent dessus à la salle à manger, tandis que Gaston offrait respectueusement son bras à la mère de Dragonne.
Le souper fut joyeux. Le marquis avait conservé, malgré ses infirmités précoces, un fonds de gaieté inépuisable, un recueil d’anecdotes sur l’Empire et la Restauration; Gaston causait avec cet esprit léger, frondeur, un peu sceptique du véritable Parisien, le type le plus complet de l’insouciance éternelle, de la gaieté inaltérable du soldat qui se bat dans les rues sans interrompre son refrain et meurt en disant un bon mot.
Dragonne seule était devenue pensive tout à coup, elle aidait sa mère avec distraction à faire les honneurs du repas, et elle écoutait avec un rêveur sourire les saillies de Gaston qui amusaient fort le marquis.
--Mon cher hôte, dit celui-ci au jeune homme lorsqu’on se leva de table, vous avez fait une longue route, il vous est permis de gagner l’appartement qu’on vous a préparé au château, et je vous conseille de dormir la grasse matinée. Vous nous appartenez pour demain tout entier. Puisque vous accomplissez un voyage de touriste dans nos montagnes, rien ne vous presse, et si vous êtes quelque peu chasseur, vous rendrez à Dragonne un véritable service en l’accompagnant à la chasse, car elle est réduite à errer seule par les bois. Maître Albert est une jolie fille qui ne comprend point les nobles enivrements de la vénerie.
Gaston s’inclina en signe d’acquiescement et de gratitude.
Ce fut Dragonne qui le conduisit au logis qui lui était préparé.
Dragonne était toujours rêveuse; Gaston l’admirait à la dérobée, et les deux jeunes gens étaient l’un et l’autre préoccupés à ce point qu’ils échangèrent à peine quelques mots insignifiants.
Après quoi, la jeune fille alluma les deux flambeaux placés sur la cheminée, souhaita le bonsoir à son hôte et se retira.
Demeuré seul, Gaston se dit avec une rêverie croissante:
--Ce serait au moins bizarre que, venant en Morvan pour épouser ma cousine Mignonne, je devinsse amoureux de mademoiselle de Lancy, la fille des ennemis de ma race. L’histoire de Juliette et Roméo n’est donc point une plaisanterie?