IV
La voix des chiens s’apaisa bientôt, dominée par un accent impérieux; puis Gaston entendit dans le corridor un pas pesant, et à ce bruit s’en joignit un autre dont la signification devait être claire pour un chasseur.
C’était un bruit sec, métallique, cassant, celui des batteries d’un fusil dont les deux chiens tournaient sur leur noix avec une précision méthodique et en marquant avec une sage lenteur les deux temps d’arrêt du repos et de l’armement.
--Oh! oh! se dit le jeune homme, ceci ne peut demeurer sans écho, ce serait dommage...
Et il arma ses deux pistolets avec le même calme et la même précision, murmurant avec un sourire:
--Mes futurs épanchements de famille me paraissent précédés de préparatifs assez belliqueux... mes oncles sont gens de précaution, et si les trésors qu’ils défendent sont dans les mêmes proportions que leur prudence, je ferai peut-être bien d’épouser ma cousine Mignonne.
--Qui est là? demanda à l’intérieur une voix dure et pleine de menaces.
--C’est bien ici la Châtaigneraie? répondit Gaston.
--Oui.
--Le château de MM. de Vieux-Loup?
--Sans doute. Que leur voulez-vous?
--Je suis un voyageur attardé...
--Ah! fit-on à l’intérieur avec humeur.
--Et je désirerais fort trouver un gîte pour la nuit et un souper par-dessus le marché.
--Prenez le premier chemin à gauche, en bas des rochers, et suivez-le, il vous conduira au village. Vous frapperez à la porte d’une grande maison jaune qui est sur la droite, c’est l’auberge... Vous direz à Jean-Pierre qui est l’hôtelier, que vous venez de ma part, il vous recevra bien et ne vous étrillera pas trop, répondit celui des châtelains de la tour qui avait prudemment armé son fusil!
--Quel oncle charmant! murmura Gaston.
Puis il reprit tout haut:
--On m’avait dit que les barons de Vieux-Loup se faisaient un plaisir...
--On vous a trompé, répondit sèchement la voix, nous ne logeons pas les vagabonds.
--Même lorsqu’ils sont de votre famille! continua Gaston avec un flegme railleur.
--Oh! oh! fit la voix se radoucissant un peu, qui donc êtes-vous?
--Un parent de vos seigneuries.
--Nous n’avons pas de parent en Morvan.
--Aussi viens-je de plus loin.
--Corbleu! s’écria la voix, ce serait plaisant... si c’était...
--Ah çà, mon cher oncle, répondit Gaston, mis en belle humeur par la cauteleuse défiance du vieillard, est-ce pour me faire la mesquine plaisanterie de me laisser grelotter à votre porte que vous m’avez fait venir de Paris?
--Mon neveu! exclama-t-on, mon neveu Gaston?
--Lui-même.
--C’est bien vous, n’est-ce pas?
--Mais sans doute.
--C’est que, acheva le vieux châtelain avec un reste de défiance, par le temps de révolution qui court, il y a tant de mauvais sujets qui ne demanderaient pas mieux que de tourmenter de pauvres vieillards...
--«Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les livres que les mariages d’amour...» commença Gaston, citant textuellement le post-scriptum de la lettre des vieux gentilshommes.
Un cri de joie l’interrompit.
--Assez, dit-on, assez, monsieur mon neveu! Attendez, je vous ouvre, et si vous n’avez pas soupé, morbleu! nous mettrons bien la basse-cour à réquisition de façon à vous contenter.
Gaston entendit son oncle désarmer son fusil, le poser à terre, puis venir à la porte et mettre la main sur les verrous.
Il en tira un, puis deux, puis trois.
Jamais porte de prison ne fut aussi solidement ferrée.
Et enfin il fit jouer les deux tours d’une serrure qui grinça lugubrement, et la porte s’ouvrit.
Gaston vit alors un corridor noir et profond, qui ressemblait à une bouche de l’enfer; puis il fut subitement étreint par les bras robustes d’une sorte de géant orné d’une barbe blanche, et dont l’accoutrement bizarre avait, au clair de lune, les formes et les reflets les plus fantastiques.
L’oncle Joseph, car c’était lui, était couvert d’une culotte courte chaussée à la hâte et qui laissait sa jambe nue (il n’avait pas eu le temps de passer ses bas); d’une houppelande grise qui n’était ni un habit, ni une robe de chambre, ni une veste, mais quelque chose qui tenait de tout cela. Un bonnet de coton pointu, un de ces bonnets immortalisés par Arnal, couronnait le chef du digne gentilhomme et parachevait son étrange toilette.
--Comment, vous voilà! s’écriait-il avec une émotion qui attestait que s’il avait le cœur fort dur à l’endroit des vagabonds, il possédait à un haut degré les vertus de famille; vous voilà, mon cher neveu, le fils de notre frère bien-aimé!... Eh! mon Dieu! comment donc arrivez-vous à cette heure indue, à pied, par nos mauvais chemins? A bas, Jupiter! Allez coucher, Minerve!
Ces deux dernières exclamations, à l’adresse des chiens qui recommençaient à hurler, furent suivies d’un vigoureux coup de pied et coupèrent court à un épanchement de l’oncle Joseph, qui finit par songer qu’il pourrait bien s’enrhumer au clair de lune, et qu’il était convenable d’introduire son neveu en lieu plus hospitalier que la cour d’honneur convertie en basse-cour.
--Venez, lui dit-il, allons rallumer le feu, éveiller Mignonne et mon frère Antoine, et je souperai une seconde fois pour vous tenir compagnie, tant je suis joyeux de vous voir.
--Je vous suis, dit Gaston, mais n’éveillez personne.
--Pourquoi?
--Parce que j’ai soupé.
--Et où cela, bon Dieu?
--Je vous le dirai tout à l’heure. Mais où faut-il passer? Il fait noir dans ce corridor...
--Prenez ma main et ne craignez rien. Toujours devant vous... prenez garde à ce pas... très-bien!... nous y sommes...
Gaston, malgré l’obscurité, reconnut qu’il se trouvait dans une pièce assez vaste, au fond de laquelle on apercevait une lueur rougeâtre et voilée, celle du foyer dont on avait couvert les tisons.
--Attendez, reprit l’oncle Joseph; avant tout il faut y voir.
Et il s’approcha de l’âtre, y prit une bûche et souffla dessus. La bûche pétilla soudain, et à la vague clarté des étincelles qui s’en échappèrent, il put mettre la main sur une de ces lampes de campagne qui ont la forme d’un tricorne, que les paysans appellent _kalen_ et qu’on suspend habituellement sous le manteau de la cheminée.
Le kalen allumé, Gaston examina son oncle. A part son bizarre costume, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, était un beau vieillard dont l’énergique visage avait un cachet de sombre dignité et respirait un mélange bizarre de dureté et de bonhomie. L’oncle Joseph résumait assez bien ce type étrange, et presque effacé aujourd’hui, du paysan gentilhomme, personnage moitié laboureur, moitié guerrier, qui tenait alternativement le soc de charrue du laboureur, le couteau de chasse du veneur, et se rendait aux foires des environs, les fontes de sa selle garnies de pistolets et un fusil à double coup fixé à l’arçon par un talon de cuir. Après avoir d’un coup d’œil envisagé le baron, le jeune homme promena un regard rapide autour de lui.
La pièce où il se trouvait était la cuisine du manoir. Les murs en étaient noircis; de vieux bahuts, des escabeaux grossiers en composaient tout l’ameublement; mais il y avait sous le manteau de l’âtre un grand fauteuil de vieux chêne sculpté garni en cuir de Cordoue et clous de cuivre, et au-dessus du manteau un assez beau trophée d’armes à feu et de vieilles épées, au-dessus duquel encore on apercevait l’écusson des Vieux-Loup, parfaitement conservé, et le rapprochement de ces armes soutenant les armoiries des anciens barons semblait dire que tout paysans qu’ils étaient, les fils des preux étaient résolus à maintenir par la force leurs titres de noblesse.
L’oncle Joseph ralluma le feu en un clin d’œil, puis il avança à son neveu le fauteuil de cuir de Cordoue et lui dit:
--Chauffez-vous, mon cher enfant, je vais éveiller Mignonne et votre souper sera prêt dans dix minutes.
--Je vous répète, mon oncle, que j’ai soupé et qu’il est inutile d’éveiller personne.
--Bah! bah! fit l’oncle Joseph, qu’importe, à votre âge on soupe deux fois. Mignonne!
--Chut! lui dit Gaston mystérieusement; j’ai des choses sérieuses à vous dire.
--En vérité.
--Très-sérieuses, et il est inutile que ma cousine...
--Oh! oh! dit le vieux gentilhomme, qu’est-ce donc, mon Dieu! et la proposition que mon frère Antoine et moi... nous vous avons faite?...
--Me plaît infiniment.
--Alors, qu’est-ce donc?
--Tenez, asseyez-vous là et causons.
L’oncle Joseph regardait son neveu avec une béate admiration.
--Cornes de cerf! s’écria-t-il, vous ressemblez à votre père comme une goutte d’eau à une autre, mon cher neveu, et vous êtes bien certainement le plus joli garçon que j’aie vu depuis longtemps. Savez-vous que vous êtes mis comme un prince! Peste! Mignonne aurait la berlue si elle n’était folle de vous avant deux jours. Mais, à propos de Mignonne, ce que vous avez à me dire...
--Est très-mystérieux.
--Cornes de cerf!
--Écoutez-moi, mon cher oncle, savez-vous où j’ai soupé hier?
--Non.
--Et aujourd’hui?
--Pas davantage.
--A la Fauconnière, mon cher oncle.
M. le baron Joseph de Vieux-Loup fit un soubresaut sur son siége, se leva d’un bond et recula stupéfait.
--A la Fauconnière! s’écria-t-il avec un accent intraduisible, vous avez soupé à la Fauconnière?
--Oui, mon oncle.
--Chez le marquis de Lancy? cornes de cerf!
--Oui, mon oncle, il a une cuisinière de mérite.
--Mais vous êtes donc fou! exclama le vieux gentilhomme.
--Moi? Nullement.
--Vous avez soupé à la Fauconnière?
--Et j’y ai couché hier, qui plus est.
--Mais, s’écria l’oncle Joseph avec une douloureuse colère, vous ne savez donc pas?...
--Je sais que les Lancy sont les ennemis des Vieux-Loup depuis des siècles.
--Ah! je comprends, fit le baron avec amertume, vous êtes jeune, vous avez les mœurs de Paris... on appelle cela des mœurs, cornes du diable! et vous traitez avec dédain les vieilles traditions de famille! Que vous importent, n’est-ce pas? les haines de vos pères, à vous les beaux fils de la génération actuelle!...
Et l’oncle Joseph avait des larmes d’indignation dans les yeux.
--Pardon, interrompit Gaston avec calme, il est une chose dont je doute fort.
--Et de quoi doutez-vous, monsieur mon neveu?
--Je doute que vous ayez pour les Lancy une haine aussi vivace, aussi implacable que la mienne.
Le baron Joseph de Vieux-Loup reprit une fois encore (il tombait d’étonnement en étonnement):
--Mais dites-moi, alors, exclama-t-il, dites-moi que vous avez eu un moment de folie, de vertige... une hallucination...
--Rien de tout cela.
L’oncle Joseph regarda son neveu avec une froide attention.
--Dieu me pardonne, dit-il, je crois que vous êtes fou!
--Je ne crois pas.
--Mais alors, monsieur, expliquez-vous, parlez! Moi, Joseph, baron de Vieux-Loup, désormais le chef de votre famille, je vous somme.
--Écoutez-moi donc, mon oncle, et vous verrez si je ne suis pas digne de porter notre nom, et si les Lancy eurent jamais d’ennemi plus implacable que moi. Hier j’étais, par le brouillard et la pluie, à huit heures du soir, égaré dans les bois qui se trouvent au-dessous de la Fauconnière.
Et Gaston conta avec quelques légères variantes sa rencontre de la veille avec Diane, et lorsqu’il en fut à ce point où la jeune fille s’était exprimée aussi irrévérencieusement sur le compte des châtelains de la Châtaigneraie, il donna à la suite de ses aventures la version suivante:
--Il me fut facile alors de reconnaître à qui j’avais affaire, et je vous avoue, mon cher oncle, qu’il me prit une terrible tentation de saisir ce démon à la gorge et de l’étrangler.
--Vous eussiez joliment bien fait, monsieur mon neveu.
--Peut-être, mon oncle; mais une femme est toujours une femme, et nous sommes gentilshommes.
--C’est juste.
--Or, savez-vous alors l’idée infernale qui traversa mon cerveau?
--Non, dit l’oncle Joseph, dont le mot _infernale_ alléchait la curiosité.
--Je me pris à songer que le vieux marquis était au bout, que son fils était poltron, et que le seul homme de cette race maudite, le seul être qui pût chagriner la vieillesse de mes bons et excellents oncles, c’était mademoiselle Dragonne.
--C’est vrai, soupira l’oncle Joseph.
--Et je me dis alors, continua Gaston, que si ce diable incarné venait à se pendre ou à se noyer, voire même à se faire sauter la cervelle avec son fusil, mes pauvres chers oncles vivraient leurs derniers jours heureux comme des coqs en pâte.
--Ouais! fit l’oncle Joseph radieux, je le crois, morbleu, bien! Le tout est de trouver un bon petit moyen qui conduise mam’zelle Dragonne à ce résultat.
--Précisément, je l’ai trouvé, dit Gaston avec un flegme superbe.
--Cornes de cerf! dites-vous vrai?
--Écoutez donc: vous avez bien voulu m’accorder tantôt que j’étais... joli garçon.
--Charmant.
--Bien tourné.
--A ravir.
--Figurez-vous donc qu’à Paris il y a une foule de femmes absolument du même avis que vous.
--Heureux coquin!
--J’ai pensé justement que mam’zelle Dragonne augmenterait le nombre.
--Ah! fit M. de Vieux-Loup, qui redevint aussitôt inquiet.
--Et j’ai touché juste. Dans huit jours elle m’aimera à en perdre la tête; elle a déjà commencé...
--Mais... mais... objecta l’oncle Joseph, de plus en plus inquiet.
--Attendez donc, poursuivit Gaston... On m’a trouvé charmant au château; le marquis raffole de moi, sa femme songe déjà à faire de sa fille madame de Launay; Dragonne soupire de joie en songeant que je chasserai avec elle tous les jours... Or, vous comprenez, mon cher oncle, à la chasse, à la campagne, par les bois ombreux et les prairies vertes, quand on se voit tous les jours, on va grand train sur la route du sentiment... En une semaine, mademoiselle Dragonne se mourra littéralement d’amour et me suppliera de demander sa main.
--Cornes du diable! exclama M. de Vieux-Loup.
--Chut! continua Gaston, jusque-là j’étais M. de Launay, de ce jour je redeviens M. de Vieux-Loup et j’épouse ma cousine Mignonne. Alors, désespérée, furieuse d’avoir été jouée, Dragonne se jette à l’eau ou se pend à un arbre.
--Bravo! mon neveu, bravo! s’écria le baron.
--Mais vous comprenez, mon cher oncle, que pour arriver au but sûrement, il faut que dans le pays nul ne sache qui je suis... que je ne vienne ici qu’en cachette, pour faire ma cour à Mignonne, et qu’elle-même...
--Oh! dit le baron, nous pouvons la mettre dans la confidence et mon frère Antoine aussi.
--Diable! pensa Gaston, et s’il est vrai qu’elle aime Albert de Lancy, elle lui découvrira naïvement le pot-aux-roses, et alors tout sera perdu.
--Soit! reprit-il tout haut, mais je me charge alors de lui faire moi-même la leçon. Quant à mon oncle Antoine...
--Pardieu! je l’entends marcher là-haut. Il se sera éveillé au bruit, et il est capable de croire qu’on m’assassine; le mieux est de l’appeler.
L’oncle Joseph ouvrit une porte et cria:
--Holà! Antoine?
--Mon frère?
--Accourez! Notre cher neveu de Paris est arrivé, répondit joyeusement l’oncle Joseph.
L’oncle Antoine descendit quatre à quatre, et vint se jeter dans les bras de Gaston, avec non moins d’effusion que l’oncle Joseph.
M. le chevalier Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie était l’antithèse vivante de son frère Joseph.
Figurez-vous un petit homme tout rond, à la face épanouie, au sourire éternel, ventru comme Sancho Pança, haut en couleur et la face rubiconde, ainsi qu’un bourgmestre flamand, plutôt prêt à rouler qu’à marcher; tout chauve, les mains grassouillettes comme un prélat, possédant toutes ses dents et sifflotant au travers, du matin au soir, une ariette dont il avait trouvé les paroles dans un vieux roman, et pour laquelle il avait improvisé la plus originale des musiques.
L’oncle Antoine avait un charmant caractère; il riait toujours; il prenait lestement le menton aux fillettes qu’il rencontrait à travers champs, et il savait par cœur tous les romans de mademoiselle Scudéri, de M. Crébillon fils, et du vénérable Ducray-Duménil, ce naïf conteur de nos pères. Madame Cottin elle-même n’était point étrangère aux souvenirs de littérature du digne gentilhomme. Il savait par cœur la touchante histoire de la pieuse Mathilde, du galant Sarrazin Malek-Adel; il en citait même une phrase à propos et charmait les longues soirées d’hiver de la Châtaigneraie par des récits empruntés à ses auteurs favoris. Une seule chose était capable de rembrunir la face joyeuse de l’oncle Antoine, c’était le nom de mademoiselle Dragonne de Lancy, prononcé subitement devant lui.
Pas plus que son frère Joseph, M. le chevalier de Vieux-Loup n’entendait raison sur ce chapitre. Et c’était merveille de voir alors le petit homme rond prendre une attitude belliqueuse et montrer avec colère le poing au plafond enfumé de la cuisine du vieux manoir.
La haine collective des deux frères pour le nom de Lancy était aussi vivace que celle des Lancy pour le nom de Vieux-Loup. Il ne se passait pas une seule journée sans que l’oncle Joseph et l’oncle Antoine, qui, du reste, étaient en désaccord sur tout le reste, se cotisassent fraternellement pour envoyer à travers la vallée et l’espace un juron superbe et une magnifique imprécation aux murs croulants de la Fauconnière, qui se dressait devant eux comme un cauchemar éternel.
· · ·
Si les descendants des sires de Vieux-Loup n’avaient été, en définitive, de très-honnêtes gentilshommes, ils auraient certainement mis le feu une nuit ou l’autre au manoir de leurs ennemis. Il est vrai qu’ils en parlaient sans cesse, que même ils projetaient gravement, chaque soir, de tordre le cou à ce diable incarné qu’on appelait Dragonne, ce qui ne les empêchait nullement, le lendemain, de se dire:--Nous sommes gentilshommes, après tout, et nous ne commettrons jamais une action déloyale.
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On le voit, depuis le dernier combat des deux races ennemies, qui avait eu le Café de Paris pour champ de bataille, la haine des deux camps, si elle était toujours aussi vivace, avait des résultats moins dramatiques et ne se traduisait plus guère que par des menaces de la part des sires de Vieux-Loup et quelques coups de crosse de fusil que Dragonne se faisait un malin plaisir d’appliquer çà et là, et de temps à autre, aux valets de ferme de la Châtaigneraie qu’elle rencontrait sur son chemin et qui fuyaient épouvantés.
Ceci n’empêcha point cependant l’oncle Antoine de sourire avec férocité lorsque Gaston lui eut complaisamment déroulé avec ses futures et dramatiques péripéties le plan machiavélique qu’il venait d’exposer à l’oncle Joseph. Il poussa même la barbarie, tant il avait de fiel dès qu’arrivait la brune, jusqu’à parler d’acheter une bonne corde en chanvre tout neuf pour l’envoyer à mam’zelle Dragonne; mais l’arrivée subite d’un quatrième personnage coupa court à ses abominables projets.
Ce personnage, on le devine, c’était Mignonne. Mignonne, tout comme l’oncle Antoine, avait entendu parler et rire dans la cuisine au-dessus de laquelle se trouvait sa chambre, et, curieuse comme on l’est à seize ans, intriguée au plus haut degré par ce vacarme inusité et même sans précédents dans les fastes de l’existence des hôtes de la Châtaigneraie, elle s’était levée à la hâte, mais non sans s’attifer le plus coquettement possible, car elle devinait la présence d’un étranger, et Mignonne était femme!