‹ Diane de Lancy; Les pretendus de la meunièreChapitre 9 sur 18 · VI

VI

Notre héros se mit lestement au lit, mais le sommeil fut lent à venir; il aimait déjà Dragonne beaucoup plus que la veille, et les amoureux dorment peu, même lorsqu’ils ont vingt ans.

Gaston ne ferma les yeux que fort avant dans la nuit, et il se trouva brusquement éveillé peu après par trois coups frappés à la porte du pavillon qui ouvrait sur la vallée.

C’était Dragonne qui arrivait le chercher pour la partie de chasse projetée.

Le jeune homme se vêtit à la hâte et descendit lui ouvrir.

Dragonne était suivie du jardinier, qui portait son fusil et celui qu’elle destinait à Gaston.

--Ah! lui dit-elle en riant, il paraît que vous êtes un véritable chasseur parisien, de ceux qui comptent sur les chemins de fer pour paresser au lit jusqu’au lever du soleil.

--En effet, répondit Gaston, je ne vous attendais point aussi tôt.

--Il est quatre heures pourtant.

--Déjà!

--Dame! fit Dragonne en riant, vous vous êtes couché si tard. Antoine, qui se met au lit le dernier, à onze heures, a aperçu de la lumière à vos fenêtres.

--Le sommeil m’a pris à l’improviste, répondit Gaston, je me suis endormi sans avoir la force d’éteindre ma bougie.

L’excuse était plausible; Dragonne l’admit sans la moindre hésitation.

--Eh bien! dit-elle, apprêtez-vous, nous allons partir...

--Avant le jour?

--Mais sans doute, car nous avons une bonne trotte d’ici au bois où nous chasserons.

--Ah çà! fit Gaston, ce n’est donc pas une plaisanterie que ce projet d’attaque téméraire?

--Non, certes.

--Et vous n’avez pas de chiens?

--Un seul, une seule plutôt, car c’est une lice, une vaillante bête, qui donne rarement de la voix et a _le nez d’enfer_, comme on dit. Elle nous conduira droit à la bauge... Ah! c’est que, continua Dragonne tout bas, pour n’être point entendue du jardinier demeuré à l’extérieur, j’ai du nouveau à vous apprendre. Le garde-chasse de la Fauconnière a découvert dans le bois des Verrières les brisées d’une laie et de ses marcassins.

--Oh! oh! ceci vaut mieux qu’un sanglier.

--Je le crois bien! répondit Dragonne avec une joie d’enfant; ce sera un véritable combat.

--Et il vous a indiqué...

--Non pas; vous comprenez que je ne l’ai pas questionné, tant j’avais peur d’être devinée; mais je l’ai fait assez jaser pour savoir que les brisées étaient fréquentes en un carrefour du bois que je connais parfaitement et qui aboutit à un ravin étroit dans lequel les derniers orages ont fait glisser un bloc de roche qui en intercepte l’issue opposée. Je n’ai pas même annoncé hier que je chasserais ce matin, et j’ai dit au jardinier que nous ne nous écarterions pas beaucoup. Le brave garçon s’imagine, j’en suis persuadée, que nous nous contenterons de tuer un lièvre au nez de Fanfare, et que nous rentrerons à neuf heures pour déjeuner.

--Nous ne l’emmenons donc pas?

--C’est parfaitement inutile.

Mademoiselle de Lancy donnait tous ces détails à Gaston avec un calme parfait. Elle était charmante de hardiesse et d’attitude sous son costume de chasseur; elle s’appuyait sur son fusil avec un abandon apparent qui disait éloquemment son audace, et elle jouait du bout de ses doigts blancs et roses avec le manche de nacre sculpté d’un joli couteau de chasse qu’elle portait en sautoir, en sens inverse de sa carnassière. De temps en temps, Fanfare, la belle chienne au poil brûlé comme celle de la légende cynégétique, se dressait et appuyait ses grandes pattes tachées de feu sur les épaules de sa jeune maîtresse, qui la repoussait doucement en lui disant:

--Tout beau, ma belle, un peu de patience; dans une heure, vous vous en donnerez à cœur joie, et il ne tiendra qu’à vous de vous chauffer à l’aise à l’haleine brûlante de la bête rousse, si vous parvenez à la bien acculer.

Pendant ce temps, Gaston terminait ses petits préparatifs.

Dragonne lui avait procuré, la veille, des guêtres de cuir montantes, des souliers ferrés et une veste de velours, le vêtement le plus commode pour courir la broussaille.

Il fut équipé en un tour de main, passa à sa ceinture un couteau de chasse semblable à celui de la jeune chasseresse, et rejeta sur son épaule gauche le canon de fusil à double coup que Dragonne avait chargé elle-même en y introduisant une charge de chevrotines d’un côté et deux balles mariées de l’autre.

--En route! dit-elle; nous avons une heure au moins, et nous n’atteindrons le bois des Verrières qu’au soleil levant.

Elle avait déjà renvoyé le jardinier.

Le bois des Verrières se trouvait en amont de la vallée et du torrent de Nevers; pour y arriver, il fallait côtoyer pendant quelque temps le bois de châtaigniers auquel le manoir des barons de Vieux-Loup avait emprunté son nom, et traverser ensuite le torrent sur un pont formé par un tronc d’arbre, au bout duquel s’ouvrait une vallée plus étroite et plus sauvage, dont les deux revers formaient le bois des Verrières.

Au moment où les deux jeunes gens quittaient le pavillon, une teinte opale irisait légèrement le ciel à l’horizon oriental; une clarté blanche et mate glissait au sommet des montagnes, tandis que les bois et les vallons, encore plongés dans les ténèbres, ne jouissaient d’autre clarté que de ce crépuscule vague et sans rayon qui se dégage, en rase campagne, des émanations phosphorescentes de la terre et parvient à percer la nuit la plus obscure.

Dragonne cheminait la première avec cette assurance du montagnard et du chasseur qui se soucient peu des cailloux, des précipices et des ronces; elle guidait Gaston et fredonnait un air de chasse, au lieu de continuer l’entretien.

Pourquoi?

C’est que Dragonne, malgré son éducation virile, ressentait à un haut degré ces instincts de pudeur alarmée et de timidité naïve qui s’emparent de la femme à certains moments, surtout lorsqu’elle est seule en un lieu isolé avec l’homme qui commence à ne lui être plus indifférent.

Lorsqu’elle s’était trouvée seule, cheminant par la nuit et les sentiers avec Gaston, Dragonne avait éprouvé tout à coup comme une vague appréhension, une sorte de crainte d’elle-même et de lui, qu’elle ne pouvait s’expliquer; c’est pourquoi elle passa devant, et, au lieu de causer, fredonna, d’une voix légèrement émue, le premier couplet de la fanfare qui, l’avant-veille, lui avait servi de ralliement avec Gaston.

--Mademoiselle, lui dit celui-ci, non moins ému, non moins troublé que la chasseresse, je réclame une faveur.

Dragonne se retourna.

--Vous plairait-il de me faire porter votre carnassière?

--Pourquoi cela?

--Pour vous alléger.

--Elle est vide.

--Et votre fusil?

--Encore moins, monsieur; un chasseur ne se sépare jamais de ses armes.

--C’est que, dit Gaston, c’est lourd à porter, et nous ne chassons pas encore.

--Merci de votre galanterie, répondit Dragonne, mais je vous refuse. Avant-hier, j’ai eu un moment de faiblesse et me suis trop souvenue que j’étais mademoiselle de Lancy; mais aujourd’hui que nous allons attaquer l’hôte le plus redoutable de nos forêts, je veux être courageuse et forte. Et Dragonne s’élança d’un pas léger sur le tronc de sapin jeté sur le torrent et qui servait de point de jonction aux deux côtés de la vallée.

La clarté première de l’aube descendait insensiblement de la cime des montagnes; à mesure que l’ombre s’effaçait, que les étoiles pâlissaient au ciel, que, dans le lointain, s’éveillaient une à une ces mille voix des champs, dont les murmures réunis renferment une harmonie mystérieuse et vague, et impriment à la nature ce cachet de poésie grandiose et sublime qui n’appartient qu’aux œuvres de Dieu, Dragonne sentait renaître peu à peu cette confiance en elle-même, cette énergie que la femme puise en la pureté de son cœur, et qui, un moment, avait failli l’abandonner.

Lorsqu’ils se trouvèrent à l’entrée de cette vallée sauvage dont les chênes séculaires formaient le bois des Verrières et recélaient le fort de la bête rousse, la jeune fille se retourna vers Gaston.

--Vous allez me faire une promesse, lui dit-elle.

--Laquelle?

--Vous me laisserez faire feu la première, à dix pas.

--Diable!

--Et vous ne vous mêlerez de l’affaire que lorsque je serai hors de combat.

--Mais, mademoiselle...

--Chut! je suis entêtée et capricieuse.

--Mais je suis homme, moi...

--Eh bien?

--Et vous êtes femme...

--Oh! si peu, dit fièrement Dragonne.

--D’accord, mais vous l’êtes.

--Où voulez-vous en venir?

--A ceci, qu’en toute circonstance le premier péril revient de droit à l’homme.

--Une fois n’est pas coutume; pour aujourd’hui, ce sera le droit de la femme. Tout ce que je puis vous permettre, c’est de venir à mon secours, si je suis en cas de male mort.

--Vous voulez donc que je me déshonore.

--Mon Dieu!... fit Dragonne froidement, les histoires des temps passés sont pleines de châtelains qui se damnaient à cœur joie pour les beaux yeux d’une comtesse ou d’une baronne.

--Oui, dit Gaston qui saisit au vol cette faute légère de la jeune fille; mais aussi la baronne ou la comtesse en question les aimait.

Dragonne rougit, et son cœur se prit à battre avec effroi; cependant elle répondit en riant, et tempérant son sourire par un accent boudeur où perçait le reproche:

--Mon cher monsieur de Launay, allons-nous donc faire un madrigal au lieu de songer à notre chasse?

Gaston se tut, et il éprouva en même temps comme une sensation d’ivresse inconnue. Il devina que Dragonne avait peur, et, si elle avait peur, c’est qu’elle se défiait déjà d’elle-même... c’est qu’elle pourrait bien l’aimer...

--Tenez, reprit Dragonne, voici Fanfare qui prend le galop et entre sous le bois. Dans dix minutes, nous aurons des nouvelles de la bête. Quant à nous, gagnons ces rochers que vous voyez sur la gauche et qui dominent le val. Nous allons nous y asseoir, et attendre qu’il fasse clair et que Fanfare nous ait donné signe de vie. Alors, je la rappellerai, et nous irons sur le fort en la suivant.

Dragonne gravit le talus qui séparait le fond de la vallée des rochers qu’elle avait indiqués, et elle arriva la première sur leur étroite plate-forme.

Gaston la suivait de près; cependant elle était déjà debout sur les rochers qu’il en atteignait à peine la base, et il s’arrêta, malgré lui, pour admirer la séduisante et martiale attitude de la jeune fille.

Elle était coiffée d’un petit chapeau de feutre gris, à larges ailes, à forme conique, et elle l’avait coquettement incliné sur l’oreille, ainsi qu’un page de Louis XIII. Le pied tendu en avant, le coude appuyé sur son fusil, elle avait la tête haute, tendue en avant; elle semblait aspirer avec délices les premières bouffées de la brise matinale et prêter l’oreille par avance aux aboiements de Fanfare, qu’elle attendait avec impatience.

Gaston la rejoignit au moment où le premier rayon de soleil, glissant à la crête des monts, tombait sur la vallée, et tout aussitôt, Fanfare donna un vigoureux coup de voix dans les taillis voisins, et Dragonne tressaillit, tandis que son visage exprimait cette satisfaction enthousiaste, cet éclair d’audace inspirée qui s’empare du chasseur quand retentit la voix des chiens.

La laie et ses marcassins n’étaient pas loin; _on en reverrait_, qu’on nous pardonne l’expression technique.