‹ Diane de PoitiersChapitre 12 sur 36 · XII

XII

LES POÈTES D'AMOUR ET DE GUERRE.--JEAN ET CLÉMENT MAROT.--DIANE DE POITIERS.

1524-1530.

Tandis que l'ennemi envahissait le territoire, les grands tournois, les héroïsmes de la guerre, les sentiments exaltés de l'amour, avaient leurs chanteurs et leurs poëtes. A cette époque de la renaissance, on ne saurait assez dire combien l'exaltation produite par la lecture des beaux romans de chevalerie produisit de fabuleux exploits: la guerre est si triste dans ses réalités, qu'il est besoin d'une poésie idéale pour exalter les âmes. Si l'on n'avait eu, je le répète, que le vieux sybarite de Meudon, comparant François Ier à Panurge et ses soldats à des moutons, l'ennemi aurait paisiblement envahi le territoire, et Charles-Quint serait resté maître de la Provence. Heureusement les imaginations chevaleresques rêvaient un monde de gloire que le pourceau de Touraine ne comprenait pas: Rabelais garnissait sa panse, tandis que Bayard, Lautrec, La Trémouille, Montmorency, couraient défendre la patrie.

Les lectures favorites de François Ier et de ses paladins, de Diane de Poitiers, de madame de Châteaubriand, étaient le Roman de la Rose, commencé par Guillaume Lorris[126] et terminé par Jean de Meung. Malgré quelques méchancetés contre les dames, quelques mystiques histoires, le Roman de la Rose exaltait les âmes et créait les nobles actions. Le monde des réalités est si peu de chose, qu'il resserre l'oeuvre de l'homme dans un cercle rétréci et matériel; il faut s'enivrer du fantastique pour courir à tous les héroïsmes. Qu'on me pardonne cette admiration pour Amadis de Gaule, pour Tristan le Léonnais, pour les quatre fils Aymond: j'aime à vivre avec ces épopées, ces contes et ces fables, la joie de nos aïeux.[127] Lorsqu'on veut s'expliquer l'héroïsme de Bayard ou de Gaston de Foix, il faut ouvrir un de ces grands romans du moyen-âge, où tout est en dehors du possible: il n'y a que la vie usuelle qui ne soit pas comprise et racontée; le chevalier a le privilége de passer au milieu des prodiges pour arriver à un but fabuleux: amour ou gloire. C'est ce qui le faisait l'ami des poëtes et des chanteurs de fables.

[126] Guillaume Lorris était mort en 1240. Le roman de la Rose exerça une immense influence sur toute la société du XIVe et du XVe siècle. Voyez sur ce sujet le beau travail de M. Méon, vieillard respectable qui passa sa vie à publier un texte pur et complet du Roman de la Rose. Je l'ai connu, étant élève de l'école des Chartes à la Bibliothèque Impériale; lui et l'abbé de Lépine appartenaient encore à la vieille érudition.

[127] Je me suis souvent enivré de la poussière de ces vieilles éditions des romans de chevalerie. La Bibliothèque impériale en possède une magnifique collection rare et premières oeuvres de l'Imprimerie. La traduction princeps en prose d'Amadis de Gaule fut dédiée à François Ier.

On les voit ces chanteurs à la suite de toutes les batailles aux époques les plus reculées, lors de la conquête de l'Angleterre par les Normands, et Robert Wace le Trouvère en a gardé mémoire. Les deux Marots, les poëtes de Louis XII et de François Ier, suivirent ces Rois dans leur guerre. Jean Marot, le père de Clément, aussi remarquable que lui, né de race normande, était devenu le secrétaire et le poëte de la reine Anne de Bretagne, femme de Louis XII; il accompagna le Roi dans son expédition en Italie, à Gênes, à Milan, à Venise, riches cités qu'il célébra dans ses poésies. Il aimait les batailles et écrivait au milieu des hasards de la guerre. A la mort de Louis XII, devenu le poëte en titre de François Ier, il le servit également dans sa politique et dans sa gloire[128]: voulant associer les trois États aux succès de la guerre, il composa son dialogue entre clergé, noblesse et labour, qui tous offraient leurs bras et leurs deniers pour la gloire de la France. N'était-ce pas le devoir de tous de relever la patrie, que les sceptiques abaissaient, en détruisant le prestige des belles actions? Quand le Roi fut vainqueur à Marignan, Jean Marot composa une Epître galante des dames de Paris au roi François Ier étant au delà des monts; puis une autre aux courtisans de France étant pour lors en Italie[129]. Parmi de hardies comparaisons qu'on ne peut toujours suivre dans leur licence, Jean Marot place bien au-dessus des Italiennes, les dames de France, pour les grâces, le maintien et les mille trésors de leur beauté ravissante. Aussi, après les avoir louées à l'extrême, il veut les enseigner dans leur conduite, et c'est pourquoi il écrit son Doctrinal des Princesses et nobles Dames, livre d'enseignements pour le maintien, l'esprit et les beaux habits qu'elles doivent porter. Poëte soldat, il chantait au milieu des camps; son Manuel, son Doctrinal, son Bréviaire, c'était le Roman de la Rose, d'une si fabuleuse popularité jusqu'au XVIe siècle, où les ennuyeuses controverses et la guerre civile vinrent détrôner les doux passe-temps des châteaux.

[128] Jean Marot était né à Caen en 1463; il avait commencé par publier son Voyage à Gênes, ou Voyage à Venise.

[129] Les oeuvres de Jean Marot ont été recueillies pour la première fois, Paris, 1563.

Clément, son fils, entra comme page dans la maison des Neuville-Villeroy, déjà grande à son origine; puis, il passa comme valet de chambre dans le service de Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon, soeur de François Ier, ce ravissant esprit, qui adorait l'art de faire les vers; à cette cour, il connut Diane de Poitiers, qui devint un moment sa protectrice, et à laquelle il adressait ses rondeaux et ballades. Il se montra ardent, passionné pour la divinité de ses rêves, passion de poëte, idéale, vaniteuse; on a dit qu'il fut aimé de Diane de Poitiers et de Marguerite de Valois; l'amour-propre des poëtes a supposé tant de choses! S'il avait été aimé de Marguerite, s'il avait eu puissance sur des coeurs si élevés, eût-il tendu la main dans ses poésies pour demander une gratification, et son traitement arriéré de valet de chambre[130]. Les poëtes ne marchandent pas leurs expressions d'amour et d'enthousiasme; grelottant de froid, souvent ils chantent les feux du soleil, et mourant de faim ils décrivent les banquets somptueux. Il ne faut jamais prendre dans leur sens moderne les expressions galantes et d'une douce familiarité de la langue naïve du moyen-âge, l'amour n'y est pas voilé, les grâces restent nues; les savants en galanteries expriment leurs passions pour des dames quelquefois inconnues, et jettent des baisers qui passent à travers les crénaux pour arriver jusqu'aux tourelles[131]. Clément Marot garda ces traditions dans ses ballades; noble coeur, plein de courage, servant d'armes très-brave, comme son père, il suivit François Ier dans son expédition de Flandre et se battit bien, en brave gentilhomme.[132] Inquiet de sa nature, frondeur de caractère, il n'épargnait personne dans ses vers pour l'éloge et le blâme. Ainsi que les trouvères et les troubadours du moyen-âge, il fit une rude guerre au clergé ou papelards; on le soupçonna même d'une certaine tendance pour les opinions nouvelles: n'était-il pas de mode parmi les universitaires et les lettrés de déclamer contre l'Église? Les poëtes du XVIe siècle rappelaient les hardiesses des troubadours albigeois au XIIIe siècle; l'esprit ne peut se passer de certaines allures frondeuses, et Clément Marot les gardait avec une grande liberté: gourmand de son ventre, il n'observait aucune des abstinences de l'Église, ce qui le faisait soupçonner d'être huguenot ou mangeur de la vache à Colas; il paraît qu'il fut dénoncé pour s'être affranchi des abstinences du vendredi.

Un jour j'écrivis à ma mie Son inconstance seulement Mais elle ne mie fut endormie A me le rendre chaudement, Car dès lors elle tint parlement Avec je ne sais quel papelard Elle lui dit tout bellement: Prenez-le, il a mangé du lard[133].

[130] Ballade VIII. C'est Langlet Dufresnoy, le dernier des éditeurs de Clément Marot qui a émis l'opinion des amours de Clément Marot avec Diane de Poitiers (1745). L'abbé Goujet a discuté cette opinion avec une judicieuse critique.

[131] J'ai parlé des troubadours dans mon travail sur Philippe-Auguste.

[132] Clément Marot avait suivi François Ier à l'entrevue du Camp du Drap-d'Or et au camp d'Attigné, 1520.

[133] Ballade VIII. Voyez l'édition Elzevir qui est la plus exacte et la plus correcte; celle de Niort, in-16, 1595, est aussi très-recherchée.

Or, manger du lard, ce n'était plus garder l'abstinence, c'était le signe qui vous faisait reconnaître huguenot. Dans l'opinion du peuple, le huguenot était un maudit, il mangeait de la vache à Colas, dicton des multitudes qui avaient leur instinct dans ces jugements. Les jeûnes, les abstinences avaient été institués par l'Église, non-seulement pour imposer la pénitence, mais encore pour signaler aux riches ce que le pauvre souffrait de privations: le jeûne que l'opulent faisait à certaine période, le pauvre ne le supportait-il pas toujours? Et il était bon de le rappeler aux heureux qui faisaient un dieu de leur ventre.

Des commentateurs ont supposé que la Mie de Marot, dont il est question dans ces mauvais vers et qui le dénonça, fut Diane de Poitiers. Il faut vraiment manquer de toute critique pour croire que madame de Châteaubriand, où Diane de Poitiers se fussent abaissées à dénoncer un poëte, valet de chambre spécialement protégé par Marguerite de Valois! Si Clément Marot fut poursuivi, c'est qu'il avait par ses écrits attaqué la foi de l'Église; s'il fut mis au Châtelet, ce fut par ordre ou mandement des officiers de justice et par le parlement.

Lors, six pendards ne faisant mie, A me surprendre finement, Et de jour pour plus d'infamie Firent mon emprisonnement. Ils vinrent à mon logement Lors, il va dire aux gros pendards: Par là, morbleu! voilà Clément, Prenez-le, il a mangé du lard.

Marot, batailleur, plein de fantaisie, se faisait sans cesse arrêter sur la voie publique par les sergens. Aussi c'était surtout contre les gens de justice que Marot déclamait; n'est-ce pas la plainte ordinaire de tous ceux que la justice poursuit? Marot parlait du Châtelet en termes durs et amers:

Là, les plus grands, les plus petits détruisent Là, les petits peu ou point aux grands nuisent, Là, trouve-t-on façon de prolonger Ce qui se doit ou se peut abréger, Là, sans argent, pauvreté n'a raison, Là, se détruit mainte bonne maison etc.[134].

[134] C'est dans la pièce intitulée l'Enfer, que Clément Marot se livre à ces déclamations: L'Enfer, c'est le Châtelet. Au point de vue de la versification et de l'idée, je n'ai jamais beaucoup admiré Clément Marot, je n'ai même jamais compris que Boileau ait appelé un élégant badinage ces vers, la plupart fort ennuyeux, lourds et inintelligibles. Mais Clément Marot était mort hérétique, de là la renommée qu'on lui a fait.

Ces déclamations toujours les mêmes, à toutes les époques, s'adressaient au Châtelet. Pourquoi y mêler Diane de Poitiers et madame de Châteaubriand, nobles esprits qui inspiraient à François Ier les belles résolutions de lutter contre la coalition des Espagnols, des Allemands, des Italiens et des Anglais, qui menaçaient la monarchie. Les gens de littérature sont ainsi faits, quand on ne leur laisse pas dire et faire tout ce qu'ils veulent, ils se disent persécutés. François Ier qui comprenait mieux les généreux dévouements, savait tout ce qu'à d'autres époques les femmes avaient rendu de services à la France; n'est-ce pas lui qui à Fontainebleau écrivit ces vers charmants sur Agnès Sorel:

Gentille Agnès plus d'honneur en mérite La cause étant de France recouvrer Que ce que peut en un cloître ouvrer Close nonain ou bien dévôt ermite.

Oui, telle était Diane de Poitiers, amoureuse de toutes les gloires, poussant le Roi comme Agnès Sorel «à France recouvrer», elle le jetait en nouvel Amadis de Gaule, partout où il y avait péril et honneur. Diane, fidèle à la loi catholique, voulait maintenir la force d'impulsion que la foi donnait à la chevalerie, mais dénoncer un pauvre diable de poëte, tel que Clément Marot, un valet de garde-robe, parce qu'il avait mangé du lard et qu'il était parpaillot, c'est ce qui ne peut être supposé! Les érudits ont bien souvent des petites idées et des sentiments même au-dessous de leurs idées[135].

[135] J'ai choisi la version la plus commune; une autre peu différente a été donnée dans le Recueil des poésies de François Ier dont je parlerai plus tard.

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