XV
NÉGOCIATIONS POUR LE TRAITÉ DE MADRID.
1525.
C'était comme un doux rêve pour François Ier que le séjour de Marguerite de Valois et de ses gracieuses dames à Madrid. Ce temps heureux devait bientôt s'effacer; le Roi une fois rétabli et le sauf-conduit expiré, Charles-Quint pressait le départ de cette petite cour de France qui était venue s'abattre comme un choeur joyeux d'oiseaux gazouillant. La gravité espagnole s'inquiétait de ces joies qui pouvaient cacher quelques projets d'évasion. Le conseil de Castille, le duc d'Albe son chef, avait même prévenu Charles-Quint, «qu'il se tramait quelque chose d'héroïque, d'inattendu, entre François Ier et sa soeur, une résolution qui pouvait tout à coup changer la situation politique si glorieuse pour l'Espagne, qu'avait créée la bataille de Pavie. Le désespoir du Roi ne pouvait-il pas le porter à des extrémités fatales?»
François Ier avait demandé loyalement à l'Empereur, quelle condition il imposait à sa délivrance. Le conseil de Castille, après de longs retards, avait enfin répondu en envoyant un projet de traité d'une inflexibilité rigoureuse pour le captif. Ces conditions étaient celles-ci: 1º la renonciation absolue à tous les droits du roi de France sur le Milanais, Gênes, le royaume de Naples, et à toute influence sur l'Italie centrale; 2º la cession ou ce que Charles-Quint appelait la restitution[166] de la Bourgogne à l'héritier de ses anciens ducs, c'est-à-dire à lui, Charles, le petit-fils de Marie de Bourgogne; 3º la constitution au profit du connétable de Bourbon d'un royaume indépendant qui se composerait de la Provence, du Dauphiné, du Bourbonnais, du Forêt, du Lyonnais,[167] de manière à ce que le royaume de France fût réduit à l'état où il se trouvait sous Charles VI et Charles VII; en un mot le retour de la monarchie française jusqu'au XVº siècle.
[166] Le mot de _restitution_ se trouve dans la note. En effet, Charles-Quint était fils de Philippe, archiduc d'Autriche, lui-même fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne.
[167] Ces deux provinces étaient déjà dans l'apanage du duc de Bourbon. Il devait recevoir en plus la Provence et le Dauphiné.
On s'expliquait très-bien comment François Ier avait d'abord rejeté ces dures et malheureuses conditions; il avait donc pris tout à coup dans ses conversations avec Marguerite de Valois sa soeur, une résolution que le conseil de Castille avait pressentie et pénétrée. En France le Roi ne mourait jamais, si donc François Ier abdiquait, le dauphin devenait Roi sous la régence de sa mère sans intervalle, sans interruption d'un règne à un autre, et il ne resterait plus à Madrid dans les mains des Espagnols, qu'un prince captif sans royaume et sans terre qui serait délivré quand Dieu voudrait[168]. Cette abdication signée du roi, Marguerite de Valois la portait dans les plis de sa robe et le conseil de Castille avait soupçonné cette ruse ou ce qu'il appelait le vol moral du prisonnier; mais au moment où il en était informé, la princesse passait la frontière et arrivait en Navarre évitant ainsi toute investigation.
[168] Paul Jove, lib. III. Le Roi avait désigné le maréchal de Montmorency et Brion pour diriger le Dauphin par leurs conseils.
Hélas! la résolution qu'avait pris François Ier était au dessus de ses forces et l'ennui jetait ses pavots sur sa volonté engourdie; il s'était cru assez résigné pour supporter une longue captivité, il ne le pouvait pas. La mélancolie l'avait ressaisi: plus de sommeil, plus d'appétit, plus de banquet; son oeil morne et consterné se tournait vers la France. Les bibliothèques possèdent un recueil de poésies bien tristes, bien navrantes écrites par le roi François Ier, captif à Madrid. La langue n'en est pas pure, la versification incorrecte et obscure exprime des plaintes lamentables comme si la mort approchait[169]: quelques-unes de ces poésies sont adressées à Marguerite, sa soeur; d'autres à une amie inconnue, est-ce à Diane de Poitiers, est-ce à madame de Châteaubriand?
O triste départie De mon tant regretté Deuil ne sera osté Qui mon coeur fait parlé Sur moi laisse le fait Je t'en supplie, amie, Car mort j'aurai pour vie Si autrement ne fait.
[169] Ces poésies et ces lettres ont été imprimées et publiées in-4º dans la _Collection de l'Histoire de France_; elles sont difficiles à lire et à comprendre dans leurs incorrections.
En vain, le Roi cherche-t-il à s'illusionner lui-même, à se donner un peu de repos et de tranquillité en consolant cette amie inconnue qui le réchauffe de son amour et de ses souvenirs. Le Roi lui conseille de se consoler, de vivre contente avec sa mémoire.
Vivant contente ayant la souvenance De mon amour sans nulle défiance, Car au monde, mon coeur te laisse et donne Après ma mort mon esprit te l'ordonne; Les immortels tout entier m'ont demi, Témoin en est la main de ton ami.
Ainsi de tristes et fatales images dominent dans ces poésies; François Ier parle de sa langueur, de sa mort, des souvenirs qui resteront après lui; le Roi n'a plus son calme ni son courage; cette main, qu'il offre à son amie, était bien flétrie, bien souffrante.
La cire fond au feu sans peu d'attente, La fange aussi en chaleur véhémente.
La solitude du château de Madrid ne pouvait se peupler de ses amis, de ses compagnons d'armes, et quand, pour la seconde fois, Charles-Quint lui proposa de finir cette captivité par un traité, il y consentit enfin et demanda à sa mère et à sa soeur que des plénipotentiaires fussent envoyés à Madrid. On trouve dans le même recueil quelques lettres de Marguerite de Valois, et de Diane de Poitiers un peu graves et obscures; je n'ai remarqué qu'une seule phrase d'un sentiment exalté dans une lettre de Diane de Poitiers: «La main dont tout le corps est votre» et François Ier lui répond: «Vous dites, amye, qu'à tout le moins vous croyez avoir un seul et affectionné amy, c'est vrai; si je vous perdais je ne chercherais d'autre remède que de me perdre.» Il serait difficile de bien fixer la date précise de ces lettres, la plupart difficiles à comprendre et se ressentant pour le style de cette époque de transition entre le moyen-âge et les temps modernes: un mélange de latinisme et même de grécisisme[170].
[170] Le collecteur de ce recueil aurait dû accompagner ces lettres de quelques annotations; il s'en est presque toujours abstenu ce qui rend presque impossible la lecture des lettres de François Ier.
La régente, profondément affectée de la situation d'esprit de François Ier, désigna enfin des plénipotentiaires pour discuter et arrêter les conditions définitives du traité: ces plénipotentiaires étaient Jean de Selves, premier président du parlement de Paris, Gabriel Gramont, évêque de Tarbes, et François de Tournon, évêque d'Embrun[171], tous esprits fort sérieux, très-aptes à discuter avec les membres du conseil de Castille. Le débat se prolongea tout l'automne de l'année 1525; Charles-Quint, qui ne parut jamais dans l'assemblée des plénipotentiaires, savait bien le caractère impatient, découragé, de François Ier et qu'à la fin, dans son désespoir, il accepterait les conditions du conseil de Castille. En effet, un traité fut signé à Madrid, le 15 janvier 1526, une des plus tristes nécessités du désastre de Pavie: le texte de ce traité a été recueilli officiellement[172]; il est signé (pour l'Espagne) par Charles de Lannoy, vice-roi de Naples, et par don Hugues de Moncade; et au nom de la France par les plénipotentiaires que j'ai déjà indiqués: le roi de France _rend et restitue_ la duché de Bourgogne, ensemble le Charolais, la vicomté d'Auxonne dépendant de la Franche-Comté, et ladite restitution sera faite en six semaines: Il est convenu que le même jour et heure, que le roi de France sortira des terres d'Espagne, y entreront pour ôtages, les deux fils aînés dudit seigneur roi: à savoir, monseigneur le Dauphin et monseigneur le duc d'Orléans, ou le Dauphin seul avec le duc de Vendôme, messeigneurs d'Albanie, de Saint-Paul, de Guise, Lautrec, Laval de Bretagne, le marquis de Saluce, de Rieux, le grand sénéchal de Normandie, le maréchal de Montmorency, MM. de Brion et d'Aubigné au choix de la régente[173]. Le roi, de plus, renonce à tous ses droits sur le royaume de Naples, les États de Milan, la ville de Gênes, aux comtés de Flandre et d'Artois; il renonce encore à toutes ses prétentions sur la chatellenie et sur les châteaux de Péronne, Montdidier, comté de Boulogne, Guise et Ponthieu[174]. Avec ces renonciations déjà si capitales, François Ier déclarait qu'il agirait de tout son pouvoir pour empêcher Henri d'Albret de prendre le titre de roi de Navarre, et que jamais il n'aiderait les ducs de Gueldre et de Wurtemberg dans leur guerre contre l'Empereur. Enfin, on arrivait à la condition difficile, douloureuse, à celle qui concernait le connétable de Bourbon: le traité était sur ce point fort curieux dans ses termes: «Comme à l'occasion de l'absence dudit connétable ont été saisis et confisqués, les duchés de Bourbonnais, Auvergne, Clermont en Beauvoisis, Forêt, Montpensier, la Marche haute et basse, Beaujolais, Rouanais, Annonay, baronnie de Mercoeur, seigneurie de Marignane en Provence, pays de Dombes etc., toutes ces terres devaient être restituées au connétable de Bourbon dans les six semaines du traité avec une amnistie générale en faveur des amis du duc de Bourbon, parmi lesquels est spécialement désigné le comte de Saint-Vallier, le père même de Diane de Poitiers. (Ce qui dément tout à fait l'histoire scandaleuse de sa grâce.)
[171] Les deux évêques plénipotentiaires furent faits depuis cardinaux. 1530.
[172] Recueil de Traités, II, 112.
[173] C'étaient les meilleurs hommes de guerre de François Ier, la fleur de la noblesse.
[174] La réunion de ces comtés avait été faite à la France sous le règne de Louis XI.
On pouvait toutefois remarquer à l'égard du connétable de Bourbon qu'il ne s'agissait plus de lui créer un royaume indépendant ou souveraineté particulière[175], mais de lui restituer de simples biens confisqués par la couronne de France. L'Empereur avait beaucoup plus promis au connétable qu'il ne tenait; mais à la première époque de la guerre, il avait besoin de l'épée du duc de Bourbon, et depuis la bataille de Pavie, l'Empereur se croyait maître absolu de la position politique, et l'épée du connétable ne lui était plus indispensable. Désormais il lui fallait des serviteurs, plutôt que des alliés[176] et il le faisait sentir au duc de Bourbon en modifiant les conditions du traité.
[175] L'engagement en avait été pris lors de la défection du connétable par Charles-Quint qui l'oubliait dans le traité de Madrid.
[176] Le connétable de Bourbon avait alors quitté l'Espagne, il se trouvait dans le Milanais.
Afin de colorer la violence par une pensée religieuse, Charles-Quint demanda à François Ier de le seconder de toute sa flotte dans l'expédition qu'il méditait contre les Turcs, dont les forces menaçaient l'Italie: «Car, par cette paix particulière, l'intention du seigneur Empereur et Roi très-chrétien est de se liguer dans une entreprise contre le Turc et autres infidèles et hérétiques de notre sainte mère l'Église.» De cette manière l'Empereur impunément pouvait se montrer inflexible, rigoureux; car l'alliance qu'il formait avec le roi de France, le traité qu'il lui imposait, n'avait qu'un but: grouper et réunir les forces de la chrétienté contre les infidèles et les hérétiques[177], et faire cesser les guerres particulières.
[177] Pour rendre cette alliance encore plus intime, François Ier, veuf de la reine Claude, s'obligeait à épouser Éléonore de Portugal, veuve aussi et soeur de Charles-Quint, et le Dauphin, Marie, Infante du Portugal (Articles 15 à 19 du traité).
Le texte public du traité ne faisait aucune mention d'un subside d'argent, mais par des articles secrets il était dit: «Que la rançon de la personne du Roi serait fixée à deux millions d'écus d'or.» Dans le droit public de l'Europe au moyen-âge, tout captif devait sa rançon; en outre, le roi de France s'engageait à payer au roi d'Angleterre les 500 mille écus d'or que l'Empereur avait empruntés audit roi, afin de compenser les dépenses que l'expédition de François Ier, en Italie, avait occasionnées au trésor de Castille. Il n'existe pas dans les archives historiques, d'acte plus minutieusement rédigé que le traité de Madrid; il y respire l'esprit des universités espagnoles, ce mélange de science et d'habileté qui les caractérisait. C'était la grande époque des Castilles; Charles-Quint commandait aux deux mondes, il aspirait à la monarchie universelle; mais ces sortes de projets trop vastes ont toujours un côté faible; ils périssent par l'imprévu.