XVIII
CARTEL DE CHARLES-QUINT A FRANÇOIS Ier.
1526-1527.
Un des épisodes les plus étranges dans l'histoire sérieuse, ce fut de voir le grave et politique Charles-Quint, oubliant les lois générales de son système habituellement plein de calme et de réflexion (comme l'esprit monacal de l'Espagne), pour se jeter dans les aventures d'un cartel de chevalerie. Le sang des ducs de Bourgogne lui était-il monté au cerveau? la colère d'avoir été trompé, joué par François Ier, lui faisait-elle oublier les lois de la prudence générale? Vainqueur partout au moyen de ses armées, comment se jetait-il en chevalier errant dans les hasards d'un combat singulier? C'est que lorsqu'une forte déception arrive, lorsqu'on a travaillé à l'accomplissement d'un système et que le but échappe, on ne raisonne plus, on agit avec sa colère et non point avec la réflexion. L'Empereur venait d'apprendre que le parlement de Paris avait déclaré nul l'acte scellé des armes royales de France, en vertu de ce principe du droit romain, qui exigeait la liberté, la spontanéité dans tous les actes légaux de la vie de l'homme; or, François Ier captif n'avait pu agir librement[213].
[213] Le Roi vint tenir un lit de justice au parlement, le 12 décembre 1527. Le traité de Madrid fut solennellement déclaré nul (Mss de Colbert, Pièces sur le Parlement, t. Ier.). Antonio de Vera, Histoire de Charles-Quint, juge très-sévèrement cet arrêt et la conduite de François Ier.
L'Empereur considérait cette façon de raisonner comme une grande déloyauté. Ce n'était pas le roi de France qui avait négocié et préparé le traité, mais des plénipotentiaires librement choisis par lui; il n'avait fait que ratifier leur oeuvre discutée, réfléchie; et, d'ailleurs, n'avait-il pas engagé sa parole de gentilhomme et de chevalier, d'exécuter fidèlement les clauses du traité de Madrid? Cheminant tout à côté de l'Empereur depuis Burgos jusqu'à la Bidassoa, François Ier n'avait-il pas pris à témoin l'image de la croix, et ne se parjurait-il pas comme un félon en oubliant cette promesse? Comme il avait manqué à sa foi de chevalier, Charles-Quint le provoquait en cartel. Peut-être aussi, par un de ces caprices qui arrivent quelquefois aux esprits politiques, Charles-Quint voulait-il se jeter dans les aventures pour montrer son courage personnel et enlever à son rival, l'autorité et le prestige de roi chevalier.
Après la signature du traité de Madrid, François Ier avait envoyé pour le représenter auprès de Charles-Quint un ambassadeur; c'était un chevalier très en avant dans la confiance de la duchesse d'Angoulême, Henri de Calvimont, et plusieurs fois en sa présence, l'Empereur s'était exprimé en paroles aigres et colères sur la conduite du roi de France, jusqu'à la provocation. Les instructions de l'ambassadeur lui recommandaient beaucoup de calme, la nécessité de prolonger et d'attendre: en ce moment, François Ier négociait avec le roi d'Angleterre, et l'on était à la veille de la signature d'un traité offensif et défensif. Le traité avait pour but de forcer Charles-Quint à rendre les deux jeunes princes, fils de François Ier, moyennant une juste rançon, ce qui était dans le droit chrétien.
Le pape invitait tous les peuples à une croisade, et il fallait pour cela un durable système de conciliation[214].
[214] Pour tout ce qui concerne le cartel de Charles-Quint à François Ier, on peut consulter un récit contemporain conservé dans les Mss Bethune, Biblioth. imp. nos 8471, 8472.
L'empereur Charles-Quint était instruit de ces négociations et de ces actes[215]; impatienté des délais et de ces paroles évasives ou de cette mauvaise volonté, il s'écria tout haut en présence de l'ambassadeur de France, Calvimont: «Le roi, votre maître, a manqué déloyalement à la foi de chevalier qu'il m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul avec lui les armes à la main!» Dans les lois de la chevalerie c'était un véritable défi d'armes. Une dépêche de Calvimont informa François Ier de cet appel à un combat singulier: l'ambassadeur, n'exprimant aucune opinion, racontait les faits tels qu'ils s'étaient passés dans l'audience de l'Empereur.
[215] Le traité conclu entre François Ier et Henri d'Angleterre fut signé le 14 septembre 1527. Ces deux rois dénoncèrent ensuite la guerre à Charles-Quint par des hérauts-d'armes.
A l'époque toute de négociation et de diplomatie où l'on se trouvait, François Ier avait tout à gagner en retardant une réponse. Le conseil était d'avis qu'en poursuivant la guerre en Italie, l'empereur Charles-Quint avait brisé lui-même le traité de Madrid, et qu'il n'y avait plus d'engagement de la part du roi de France, puisque la paix n'était pas observée, opinion partagée par le roi Henri VIII. Les deux conseils de France et d'Angleterre résolurent donc d'envoyer des hérauts-d'armes à Charles-Quint, pour lui déclarer solennellement la guerre. Ce n'était point ici un défi de chevalerie, la provocation d'un cartel, pour un combat corps à corps, les hérauts d'armes représentaient le suzerain, chef de la nation; ce qu'ils dénonçaient, c'était la guerre et non pas un combat de chevalerie[216] en champ-clos.
[216] Comparez Belcarius, liv. 19, no 46, et Sleidan, Comm., lib. VI.
Le défi de Charles-Quint, au contraire, était une provocation individuelle, à laquelle tout chevalier devait répondre. Le héraut-d'armes de France s'appelait Guyenne, celui d'Angleterre Clarence; tous deux partirent donc couverts d'armures avec le blazon de leur maître sur la poitrine et le gonfanon à la main, précédés de deux trompettes également aux armes royales, s'acheminant à travers les terres de France et d'Espagne[217]; ils trouvèrent l'empereur Charles-Quint qui tenait sa cour plénière à Burgos. Ils s'annoncèrent comme messagers d'armes de France et d'Angleterre portant les paroles des rois leurs seigneurs; après trois appels au son de trompe, Guyenne, le héraut-d'armes de France, s'écria: «A toi, empereur Charles le cinquième, nous déclarons au nom des rois de France et d'Angleterre, que tu as forfait à l'honneur en retenant notre Saint-Père le pape captif au château de Saint-Ange, en gardant comme des serfs les enfants du roi de France qui n'étaient qu'otages, en refusant de payer à Henri, roi d'Angleterre, les sommes dont tu lui es débiteur[218].»
[217] Sur les fonctions de hérauts-d'armes, consultez le beau livre de Sainte-Palaye Sur la chevalerie, liv. IV. Les miniatures de manuscrits reproduisent également les hérauts-d'armes.
[218] Mss Bethune, nos 8471, 8472 (Biblioth. imp.) Cette demande était habile de la part de François Ier; elle indiquait l'alliance intime de la France et de l'Angleterre.
En entendant ces paroles hardies du héros-d'armes, l'empereur Charles-Quint, tout rouge de colère, répliqua d'une voix terrible: «En vérité, Guyenne, ton maître en a menti par la gorge, François de Valois, quoique libre, n'a pas cessé d'être mon prisonnier; il a violé sa parole de chevalier, car n'avait-il pas promis de venir se remettre en mes mains, si le traité de Madrid n'était pas exécuté, et il ne l'a pas été. Ton maître, ayant forfait à l'honneur, n'a plus qu'à répondre au défi d'un combat singulier que je lui porte à la lance, à l'épée, à la hache d'armes, ainsi que je lui ai envoyé dire par l'ambassadeur Calvimont. A présent pars, je te donne congé.»
Les hérauts-d'armes, remettant leur casque et haulme sur leur chef, s'acheminèrent donc à travers l'Espagne et la France vers la cour de Fontainebleau, où ils trouvèrent le roi François Ier au milieu des fêtes et des plaisirs de ses nouvelles amours pour la duchesse d'Étampes: Guyenne répéta mot à mot les paroles fières et dédaigneuses de Charles-Quint. François, le visage en feu, dicta le cartel suivant: «A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi, assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté du camp et terminons par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture[219].»
[219] Ces sortes de défi se retrouvaient souvent dans les romans de chevalerie au moyen-âge; voyez aussi Favin Théâtre d'honneur. François Ier avait pris pour modèle Amadis de Gaule, et il le suivait en toutes ses fabuleuses actions.
Dans la loi de la chevalerie, assurer le camp, c'était donner un sauf-conduit solennel, de manière qu'en aucun cas il pût y avoir saisie de corps de l'un des deux combattants, car François Ier craignait toujours quelque piége tendu par Charles-Quint, et de voir ainsi recommencer sa captivité. Le héraut-d'armes Guyenne s'achemina une seconde fois pour les terres d'Espagne, portant le royal cartel dans une aumonière de soie. Charles-Quint tenait alors sa cour à Monco en Aragon: quand le héraut-d'armes eut achevé son défi et sonné ses trois coups de trompette, l'Empereur lui dit: «Rapporte au roi ton maître que j'accepte le cartel, le lieu fixé pour le combat sera l'île de la Bidassoa, la place même où François Ier m'a donné sa foi de gentilhomme d'exécuter le traité, et où il me remit ses enfants en otages; ce lieu placé entre les deux États, n'est-il pas sûr? nous enverrons de part et d'autre un prud'homme en chevalerie pour procurer la sûreté du camp et décider le choix des armes que je prétends m'appartenir, car je suis l'insulté[220].»
[220] J'ai donné toute la correspondance et les pièces relatives à ce cartel, dans mon François Ier et la Renaissance, t. II.
Charles-Quint prenait ce cartel si parfaitement au sérieux qu'il avait fait choix du chevalier qui devait l'accompagner comme témoin et second dans le duel, c'était don Baltazar Castiglionne, le plus loyal des paladins dans la grandesse d'Espagne, l'auteur du beau livre chevaleresque la Cortezia (la Courtoisie), parfait miroir d'honneur et de bravoure; ce choix ainsi fait, Bourgogne, le héraut-d'armes de Charles-Quint, s'achemina portant le défi en règle; il espérait trouver à la frontière un sauf-conduit tout préparé pour voyager en France, mais, par un concours de circonstances que l'on ne peut expliquer, ce sauf-conduit se fit attendre jusqu'au 18 août[221]. Voilà donc Bourgogne, voyageant à travers la France précédé de son écuyer, le blason d'Autriche sur la poitrine; il arriva à Fontainebleau le 6 septembre et se fit annoncer à son de trompe comme le messager de l'Empereur: le héraut Guyenne vint au devant de lui:
--Que demandes-tu, chevalier?
--Le roi, ton maître.
--Il est impossible que tu le voies aujourd'hui, il est à Lonjumeau à courre le cerf et j'ai ordre de t'y conduire.
[221] Le héraut Bourgogne a lui-même rédigé un procès-verbal presque notarié, de toutes les circonstances de son message. (Mss Bethune, nos 8471, 8472). Les hérauts-d'armes portaient en général le nom d'une province, et le blason du prince.
Le héraut d'armes Bourgogne se mit en marche accompagné de Guyenne pour atteindre François Ier à la chasse dans la forêt; quand ils virent les tours de Lonjumeau, Guyenne ayant distancé Bourgogne revint bientôt en disant: «Le roi est encore à la chasse avec la duchesse d'Étampes et je n'ai pu les rejoindre.» Après bien des allées et des venues, le roi de France enfin fit dire qu'il recevrait le message de Charles-Quint dans le château des Tournelles à Paris, et Bourgogne se hâta de s'y rendre conduit par le grand-maître de Montmorency, montrant partout une vive impatience de remplir son office.
Dès que le Roi l'aperçut, il s'écria:
--Héraut Bourgogne m'apportes-tu l'assurance du camp[222]?
[222] Toutes les paroles de François Ier portent la trace d'une vive et profonde irritation; on avait déjà eu l'exemple de ces cartels envoyés de rois à rois: Louis le Gros défia Henri Ier, roi d'Angleterre, Edouard III défia Philippe-de-Valois, et le roi Jean, etc. etc.
--Permettez, sire, que je fasse mon office et que je lise le cartel que l'Empereur mon maître m'a chargé de porter à votre majesté.
--Héraut Bourgogne, je te le répète, m'apportes-tu la sûreté du camp?
Le héraut Bourgogne, au lieu de répondre, se mit en mesure de lire le cartel dans son entier. Le Roi l'interrompit:
--Assez, Bourgogne! donne-moi d'abord la patente de sûreté du champ-clos, et tu harangueras ensuite tant que tu voudras.
--J'ai ordre de lire à votre majesté le cartel et de vous le remettre en main.
--Je ne le permettrai pas; ton maître voudrait-il donner des lois dans mon royaume?
--Sire, je ne puis remplir mon office ainsi qu'il m'a été donné: constatez votre refus par écrit et donnez-moi un sauf-conduit pour le retour.
--Montmorency, qu'on le lui donne donc, dit le Roi impatienté.
Le héraut Bourgogne répéta à deux fois au grand-maître Montmorency:
--Monseigneur, vous voyez bien qu'on n'a pas voulu m'entendre, et cependant je dois vous dire que le cartel contenait la sûreté du camp.
Alors le héraut fit encore sonner trois fois de la trompette, provoqua le roi de France au nom de son maître en combat singulier et reprit la route d'Espagne à travers l'Orléanais, la Guyenne et la Gascogne[223].
[223] «Procès-verbal du héraut-d'armes Bourgogne.» Cette pièce est fort curieuse pour l'histoire des cartels de chevalerie.