‹ Dictionnaire de la langue verteChapitre 2 sur 16 · II

II

Maintenant, pourquoi Dictionnaire de la Langue verte? Ce n'est pas là, qu'on daigne me croire, un titre de fantaisie choisi pour accrocher le regard du passant et forcer son attention: je ne l'ai pris que parce que je devais le prendre, parce que les mots de ce Dictionnaire appartiennent à la Langue verte.

Je n'ai pas plus inventé cette appellation singulière que je n'ai inventé les divisions de cant et de slang, qui servent à distinguer les argots anglais, et qui m'aideront à distinguer les argots parisiens. Le cant[1], c'est l'argot particulier; le slang, c'est l'argot général. Les voleurs parlent spécialement le premier; tout le monde à Paris parle le second,--je dis tout le monde; si bien qu'un étranger, un Russe par exemple, ou un provincial, un Tourangeau, sachant à merveille «la langue de Bossuet» et de Montesquieu, mais ignorant complètement la langue verte, ne comprendrait pas un mot des conversations qu'il entendrait en tombant à l'improviste dans un atelier de peintres ou dans un cabaret d'ouvriers, dans le boudoir d'une lorette ou dans le bureau de rédaction d'un journal. En France, on parle peut-être français; mais à Paris on parle argot, et un argot qui varie d'un quartier à l'autre, d'une rue à l'autre, d'un étage à l'autre. Autant de professions, autant de jargons différents, incompréhensibles pour les profanes, c'est-à-dire pour les gens qui ne font que traverser Pantin, la capitale des stupéfactions, parce qu'elle est celle des étrangetés. L'argot des gens de lettres ne ressemble pas plus à celui des ouvriers que celui des artistes ne ressemble à celui des filles, ou celui des bourgeois à celui des faubouriens, ou celui des voyous à celui des académiciens,--car les académiciens aussi parlent argot au lieu de parler français, ainsi que le prouveront les exemples semés dans ce livre.

[1] L'argot pur, l'idiome des révoltés, la langue des gens qui vivent volontairement on fatalement en marge de la société, a été baptisé d'autant de noms différents qu'il y a de nations différentes: cant en Angleterre (où, au XVIIe siècle, on l'appelait impertinemment «français des colporteurs», pedlars french), germania en Espagne, gergo en Italie, bargoens en Hollande, calaô en Portugal, rothwalsch ou rothwelsch (italien rouge) en Allemagne, et balaïbalan en Asie.

J'en conviens sans effort, c'est une langue sanglante et impie, le cant, l'argot des voleurs et des assassins; une langue triviale et cynique, brutale et impitoyable, athée aussi, féroce aussi, le slang, l'argot des faubouriens et des filles, des voyous et des soldats, des artistes et des ouvriers. Toutes deux, je le sais, renferment une ménagerie de tropes audacieux, ricaneurs et blasphémateurs, une cohue de mots sans racine dans n'importe quelle autre langue, sans aucune étymologie, même lointaine, qui semblent crachés par quelque bouche impure en veine de néologismes et recueillis par des oreilles badaudes; mais toutes deux aussi, quoi qu'on fasse et dise, sont pleines d'expressions pittoresques, de métaphores heureuses, d'images justes, de mots bien bâtis et bien portants qui entreront un jour de droit dans le Dictionnaire de l'Académie comme ils sont entrés de fait dans la circulation, et même dans la littérature[2], où ils se sont si vite acclimatés et où, de voyous, ils sont devenus bourgeois. Et je ne parle pas d'un vaudeville isolé, comme les Deux Papas très bien, où l'on «dévide le jar» aussi proprement qu'à Poissy; je parle du Dictionnaire de M. Littré et des œuvres dramatiques les plus importantes de ce temps, les Effrontés d'Émile Augier, la Vie de Bohème d'Henry Murger, la Famille Benoiton de Victorien Sardou, etc.

[2] Pourquoi les littérateurs français ne feraient-ils pas ce que n'ont pas craint de faire les littérateurs anglais, Ben Jonson, Fletcher, Beaumont et autres dramaturges du cycle shakespearien, qui parlaient si correctement «le grec de Saint-Gilles»? Grec de Saint-Gilles ou langue verte, c'est tout un, et pendant que j'y suis, pourquoi donc oublierais-je Richard Brome, John Webster, Thomas Moore et Bulwer qui ont bravement employé le slang: le premier dans A jovial Crew, or the merry Beggars, le second dans The White Devil, or Vittoria Corombona, le troisième dans Tom Crib's Memorial to congress, et le dernier dans son roman de Paul Clifford?

Pour qu'il en soit ainsi, pour que des écrivains de valeur--au théâtre, dans le roman, dans la fantaisie--se soient laissé raccrocher par ces expressions hardies, forcées de faire le trottoir parce que, sans domicile légal, il faut qu'elles aient des séductions, des irrésistibilités que n'ont pas les mots de la langue officielle, il faut qu'ils aient reconnu dans cette langue du ruisseau la succulence, le nerf, le chien de la langue préférée de Montaigne et de Malherbe[3].

[3] «Le parler que i'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche; un parler succulent et nerveux, court et serré; non tant délicat et peigné, comme vehement et brusque; plustost difficile qu'ennuyeux; esloingné d'affectation; desréglé, descousu et hardy: chasque loppin y face son corps; non pedantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plustost soldatesque comme Suetone appelle celuy de Iulius Cesar.» (Essais, liv. Ier, chap. XXV.)

«J'apprends tout mon françois des gens du port,» disait Malherbe,--qui mentait un peu.

Qui sait d'ailleurs si cette langue parisienne, qui charrie tant de paillettes d'or au milieu de tant d'immondices,--Flore étrange où tant de plantes charmantes s'épanouissent au milieu de tant de plantes vénéneuses--n'est pas appelée un jour à transfuser son sang rouge dans les veines de la vieille langue française, appauvrie, épuisée depuis un siècle, et qui finira par disparaître comme le sanscrit? Les puristes du sérail ont beau la déclarer fixée, immuable, éternelle, cela ne l'empêche pas de se déliter, de s'effriter, de se lézarder: si l'on n'y prend garde, elle s'effondrera, malgré les béquilles que lui mettent en guise d'étais, ses quarante architectes de l'Institut. Caveant consules! Veillez au maintien de la langue parisienne, écrivains qui voulez qu'il y ait encore une langue française!

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