IV
Puisque j'en suis au chapitre des étonnements, je dois prémunir mes lecteurs contre celui qu'ils éprouveront certainement à rencontrer çà et là, dans ce _Dictionnaire de la Langue verte_, des mots auxquels le _Dictionnaire de l'Académie_ a donné asile, comme on donne asile aux gueux et aux vagabonds. Ces mots sont considérés par lui comme bas et populaciers, et il en défend l'usage aux gens du bel air, aussi bégueules que lui: à cause de cela, ils me revenaient de droit, puisque je fais le Glossaire de la langue du peuple parisien, le Compendium du slang. La langue verte, au rebours de la langue académique, se compose précisément des mots qui ne s'écrivent pas, mais qui se parlent à certains étages de la société.
Or, je suis de ceux qui prétendent que «toutes paroles se laissent dire et tout pain mangier»,--avec d'autant plus de raison que les expressions proscrites comme indignes, condamnées comme _shocking_ par le _Dictionnaire de l'Académie_, sont du meilleur français que je connaisse, d'un français plus étymologique, plus rationnel, plus expressif, plus éloquent que celles auxquelles ladite Académie a accordé droit de cité,--le français de Jean de Meung et de Guillaume de Lorris, de François Villon et de François Rabelais, de Philippe Desportes et de Bonaventure Des Périers, d'Henri Estienne et de Clément Marot, de Michel Montaigne et de Mathurin Régnier, d'Agrippa d'Aubigné et de Brantôme, de Froissart et d'Amyot, etc. Il paraît qu'il est de bon goût, dans les hautes régions, de renier ses ancêtres et de mentir à ses origines; les gens distingués se croiraient déshonorés,--savants et gandins,--en parlant la langue des petites gens, qui, cependant, sont les plus fidèles gardiens et les plus rigoureux observateurs de la tradition. Oui, il faut que les gens distingués en prennent leur parti: le peuple est le Conservatoire du vrai langage[5].
[5] M. B. Jouvin, un lettré dans la bonne acception du mot, et dont la place est marquée depuis longtemps au _Journal des Débats_, M. B. Jouvin sait cela aussi bien et mieux que moi. Pourquoi donc,--il y a quelque temps,--a-t-il, en plein _Figaro_, donné si vertement sur les doigts à M. Peyrat, rédacteur en chef de l'_Avenir national_, pour avoir écrit _admonestation_ au lieu d'_admonition_, et a-t-il pris occasion de cette prétendue «bévue» pour dire son fait au patois et à l'argot, l'un et l'autre fort dangereux suivant lui,--mais le premier «mille fois plus dangereux encore, parce que c'est un conquérant sournois»?
Je n'ai pas à défendre M. Peyrat, assez grand et assez fort pour se défendre tout seul, ni sa prétendue «bévue» qui se défend d'elle-même. L'Académie veut qu'on dise _admonition_: c'est pour cela qu'on doit dire: _admonestation_. Les deux mots sont français; seulement il y a cette différence entre eux que le premier est d'un français moderne et le second d'un français ancien. Les vieux écrivains, l'honneur de notre langue, écrivaient _admonestation_. De preuves, je fais trop de cas de l'érudition de M. Jouvin pour lui en fournir une seule.
La langue moderne,--celle que le rédacteur en chef du _Figaro_ écrit si bien,--n'est pas faite d'autre chose que de patois étrangers ou autochthones. Parlons-nous grec ou latin, anglais ou suédois, allemand ou italien, celte ou thibétain? Sommes-nous une langue mère ou une langue fille? Hélas! le français contemporain est une langue fille, très fille même,--si fille que les austères grammairiens de Port-Royal se refuseraient aujourd'hui à la comprendre, et surtout, la comprissent-ils, à la parler. C'est une sorte de langue de Corinthe où sont venues se fondre et s'amalgamer une foule d'autres langues plus ou moins précieuses, du nord et du midi, d'oc et d'oil, d'Orient et d'Occident, or et cuivre, fer et argent,--avec beaucoup de scories à la surface.
Mais ce n'est pas dans une Note que l'on peut traiter comme il convient une question de cette importance; d'ailleurs, je reconnais volontiers que, pour m'acquitter de cette tâche, je n'ai pas les reins assez fermes, et qu'il me serait impossible de marcher «front à front» avec les philologues passés, présents,--et même futurs: je ne vais «que de loing après». Je n'ai prétendu ici que constater l'introduction légitime des patois et l'intrusion naturelle de l'argot dans le français moderne, qui n'a pas le droit de faire le dédaigneux, car, en se dépouillant de tous ses mots d'emprunt, il courrait grand risque de rester nu comme un petit saint Jean.
Je comprends, du reste, qu'on regimbe à admettre cette vérité élémentaire, qui froisse les habitudes d'esprit prises--parce qu'imposées--dans les collèges, où l'on n'enseigne qu'un français de convention, soufflé comme une baudruche, désossé comme un roastbeef, c'est-à-dire privé depuis longtemps de toute racine étymologique, grâce aux progrès croissants de la Réforme orthographique[6]. Moi aussi, au début de ma vie, en entendant les vieux de mon faubourg natal employer des phrases d'antan, je souriais de pitié, presque de mépris, ne comprenant pas qu'on pût s'exprimer autrement que M. de Campistron en ses tragédies et M. de Marmontel en ses Contes moraux. J'avais alors de sourdes révoltes à propos de l'éloquence forcenée de mon aïeul, qui ne pouvait ouvrir la bouche sans commettre une hérésie, sans se rendre coupable du crime de lèse-majesté classique. Il me semblait qu'il parlait là une langue sauvage, une façon d'algonquin ou de topinambou, qui n'avait jamais été parlée avant lui et ne devait plus l'être après lui, et, pour un peu, à chaque mot tombé de ses lèvres sibyllines, je me fusse signé comme devant un blasphème. Hélas! ce vieux faubourien était un académicien de la bonne roche,--celle d'où jaillit ce français si clair, si pur, si viril, si expressif, si sonore, si complet, si beau, dont il semble qu'on ait tout à fait perdu le secret, aujourd'hui que, langue verte à part, notre littérature est livrée à l'euphuisme, au gongorisme, aux concetti, à la préciosité et à je ne sais plus quelles autres bêtes qui la dévorent en la souillant.
[6] Et comme si ce n'était pas encore assez, comme si la langue française actuelle n'était pas suffisamment éloignée de ses origines, il se produit à Paris, tous les dix ou quinze ans, des cacographes qui, sous prétexte d'en rendre l'étude plus accessible, veulent qu'on l'écrive comme on la prononce, c'est-à-dire en supprimant toutes les lettres aphones. Je renonce aux plaisanteries qu'il me serait facile de faire en objectant précisément la prononciation,--que modifient, dit Pascal, trois degrés d'élévation du pôle,--et les accents du pays; je me contente de demander comment on reconnaîtrait _nuptiæ_ si on l'écrivait _noss_, _cor_ si _keur_, _tempus_ si _tan_, _maïus_ si _mê_, _testa_ si _tett_, _hostia_ si _osti_, _mansio_ si _mèzon_, etc. Refaire en 1865 ce que Marle a fait si inutilement en 1830, et Laurent Joubert si vainement en 1859, quelle misère! Et croire que cette orthographe nouvelle,--ou plutôt cette absence de toute orthographe,--rendrait plus facile l'étude de la langue française, quelle sottise!
Comme expiation, ou plutôt comme réparation de mon erreur, qui est encore celle de bien des honnêtes gens, j'ai dû donner large place dans le présent livre à cette langue _populacière_, rejetée avec mépris hors de la littérature et de la conversation. Elle eût été plus convenablement ailleurs, dans le _Dictionnaire de l'Académie_, par exemple, mais sans l'étiquette déshonorante et ridicule que vous savez; malheureusement, le _Dictionnaire de l'Académie_ n'est hospitalier que pour les siens, et, s'il a consenti à entre-bâiller ses feuillets pour laisser entrer, en rechignant, quelques-uns des mots du langage populaire, il les a bien vite refermés de peur d'en laisser entrer un trop grand nombre,--qui eussent été, pourtant, sa richesse et son orgueil. L'Académie est myope: de l'or elle ne voit que la gangue.
Et, puisque je tiens l'Académie, je ne veux pas la lâcher sans me justifier, non pas devant elle, mais devant mes lecteurs, de l'irrévérence avec laquelle je n'ai pas craint de la traiter en introduisant dans le _Dictionnaire de la Langue verte_ ce que je n'ai pas craint d'appeler l'_argot des académiciens_. Ce n'est pas là une malignité d'écrivain fantaisiste, mais une impérieuse nécessité de classification. Si les académiciens parlaient comme tout le monde, je n'eusse jamais songé à leur consacrer une seule ligne dans ce _Dictionnaire_ impertinemment édifié à côté du leur; mais ces pontifes du beau langage, s'imaginant sans doute qu'écrire c'est officier, ont de tout temps employé pour s'exprimer des expressions dont l'emphase prudhommesque et l'inintelligibilité singulière semblent appartenir à ce qu'on pourrait proprement appeler une _langue bleue_. Bleue ou verte, c'est la même chose, puisque ce n'est pas la langue française de nos aïeux; et, pour ma part, j'avoue ne voir aucune différence entre les périphrases de Commerson et celles de l'abbé Delille, entre l'argot de la rue et l'argot de l'Institut. En quoi, je vous prie, _broûter les pâturages de l'erreur_ est-il plus singulier que le _tube qui vomit la fumée_? En quoi _la plaine liquide_ est-elle moins burlesque que _canonnier de la pièce humide_? Et _cet animal guerrier qui inventa le trident_? Et les _larmes de l'aurore_? Et _les nourrissons du Pinde_[7]? Au lieu de confectionner ces tropes plus ridicules qu'ingénieux, MM. les Quarante auraient bien dû, depuis longtemps, s'occuper du Dictionnaire conçu par Charles Nodier et récemment entrepris par M. Littré. «L'académie du _Dictionnaire_ (dit l'auteur des _Notions élémentaires de linguistique_) ne nous doit que la langue littéraire, et la langue littéraire d'une nation, c'est tout bonnement la langue du peuple. Il ne faut pas sortir de là.»
[7] Si j'avais quelque plaisir à remuer le bric-à-brac littéraire, je pourrais multiplier à l'infini mes exemples académiques; mais comme, au contraire, il s'exhale de toutes ces expressions une odeur de rance, de moisi qui m'écœure l'esprit, je m'en tiens à ces quelques citations.
Une dernière cependant qui me revient en mémoire: ce sera le bouquet. Je n'aime pas beaucoup les réalistes, mais j'aime la vérité, et je dois dire que je préfère M. Champfleury écrivant: «Je porte perruque et j'ai cinquante-huit ans,» à Boileau écrivant:
«_Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse est venue Sous mes faux cheveux blonds, déjà toute chenue, A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants, Onze lustres complets surchargés de trois ans._