‹ Dictionnaire raisonné des onomatopées françaisesChapitre 3 sur 9 · L

L

LAPPER. Saisir avec la langue, boire à la manière des renards et des chiens. On croirait que c'est le mot _happer_ privé de la forte aspiration qui le caractérise, et augmenté d'une lettre linguale qui en détermine la nouvelle acception.

Compère le renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la cigogne; Le repas fut petit, et sans beaucoup d'apprêts. Le galant pour toute besogne Avait un brouet clair (il vivait chichement). Ce brouet fut par lui servi sur une assiette; La cigogne au long bec n'en put attraper miette, Et le drôle eut _lappé_ le tout en un moment.

Cette expression n'est pas tout-à-fait particulière à notre Langue; le mot _lap_ se retrouve dans la Langue celtique, et on pourrait en faire descendre assez naturellement les mots _lepus_ et _lapin_.

LÉCHER. Du bruit de la langue traînée sur la superficie d'un corps qu'elle suce ou qu'elle nettoie.

C'est le _leichein_ des Grecs, le _lingere_ des Latins, le _lecken_ des Allemands, le _leccare_ des Italiens.

Ajouterai-je, à propos de ce dernier terme, que les Italiens en ont fait _il lecchino_, le gourmand, le _lécheur_ de plats; et d'_il lecchino_, _al lecchino_, qui est devenu l'_arlequin_ de nos théâtres; plaisante méprise d'un érudit qui, sur la foi d'un jeu de mots d'_arlequin_, fait dériver son nom de l'illustre famille de Harlay!

LORIOT. De vieux Lexicographes prétendent que cet oiseau, est ainsi nommé, parce qu'il semble articuler ce mot dans son chant. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Grecs, et, d'après eux, les Latins, l'ont appelé _chlorion_, dont le nom français du loriot dérive d'autant plus incontestablement, qu'on a dit autrefois _lorion_. Or, le mot _chlorion_ a dû être tiré de _chloros_, _viridis_, _herbidus_, _luteus_, _flavus_; et comme ces termes désignent une des deux couleurs du _loriot_, on pourrait penser avec Schrevelius que le nom de cet animal est fait _ex colore_. C'est donc une Onomatopée un peu douteuse.

LOUP. En grec _lukos_, en latin _lupus_, en italien _lupo_, en espagnol _lobo_, en allemand et en anglais _wolf_, en suédois _ulf_.

Il paraît évident que ces noms ont été construits imitativement d'après le hurlement du _loup_. Le nom latin du renard, et quelques-uns de ses noms modernes, ont le même type.

Il paraît qu'on a écrit autrefois _lou_, comme en ces vers de Saint-Amand parlant des anciennes épées sur lesquelles était gravé un _loup_, et qui étaient recherchées pour leur bonté:

Sa vieille rapière au vieux _lou_, Terreur de maint et maint filou.

Je suis cependant porté à croire que c'est une simple licence que Saint-Amand a pratiquée pour l'exactitude de la rime; car je ne trouve aucun exemple de cette espèce d'ortographe, qui se rapproche beaucoup plus de la construction naturelle, et qui offrirait sous ce rapport une tradition assez précieuse.

M

MIAULEMENT, MIAULER. Du cri ordinaire des chats, de ces éclats désagréables de leur voix, dont Boileau se plaint dans sa satire des _Embarras de Paris_:

Qui frappe l'air, bon Dieu! de ces lugubres cris? Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris? Et quel fâcheux démon durant les nuits entières Rassemble ici les chats de toutes les gouttières? J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi. L'un _miaule_ en grondant comme un tigre en furie, L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.

Quoique Nicod ait écrit _miauler_, il semble qu'on disait autrefois _miaouler_, et certains Grammairiens regrettent cette manière de prononcer qui leur paraît plus imitative. Elle l'est peut-être trop, et j'ai déjà dit que cette recherche excessive d'imitation était fort ridicule quand elle choquait l'harmonie, et qu'elle ne se fondait que sur un cliquetis de sons bizarres et forcés.

MOUE. Il est impossible de prononcer ce mot, sans que la bouche figure ce qu'il signifie, c'est-à-dire, cette espèce de grimace qui est familière aux gens tristes et colères. Le _moerens_, le _moestus_ des Latins, le _mesto_ des Italiens, et sur-tout le _mustio_ des Espagnols, doivent appartenir à cette espèce d'Onomatopée. Il résulte d'ailleurs de l'émission du souffle par les narines, quand les lèvres sont closes, comme cela se remarque dans les gens qui font la moue, un petit bruit que les Grecs ont appelé imitativement _mugmos_, et les Latins _mussatio_.

MUFFLE, qui est le nom de la bouche de certains animaux à lèvres alongées et proéminentes,

BOUDER, faire la _moue_ par mécontentement,

BOUDERIE, habitude de mauvaise humeur,

BOUDEUR, homme fâcheux, esprit contrariant et chagrin, sont de la même famille et du même effet d'imitation, les initiales de ces trois derniers mois se prononçant sur la même touche.

La Langue Celtique employait _moüa_, pour, _se fâcher_, et _bouda_, pour, _chuchoter_, _bourdonner entre les dents_. Je n'ai pas besoin d'insister sur ces analogies.

MUGIR, MUGISSEMENT. Belles Onomatopées tirées des cris sourds et prolongés de quelques animaux, ou du bruit des vagues émues par la tempête, ou enfin du cours tumultueux d'un grand fleuve, comme dans ce magnifique tableau de M. Delille:

Sous le ciel éclatant de cette ardente zone, Montrez-nous l'Orénoque et l'immense Amazone, Qui, fiers enfans des monts, nobles rivaux des mers, Et baignant la moitié de ce vaste univers, Epuisent, pour former les trésors de leur onde, Les plus vastes sommets qui dominent le monde, Baignent d'oiseaux brillans un innombrable essaim, De masses de verdure enrichissent leur sein, Tantôt se déployant avec magnificence, Voyagent lentement et marchent en silence, Tantôt avec fracas précipitant leurs flots, De leurs _mugissemens_ fatiguent les échos, Et semblent à leur poids, à leur bruyant tonnerre Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre.

MURMURE, MURMURER. Cette Onomatopée ne varie point dans le grec, dans le latin, dans l'italien, dans l'espagnol, etc. Ce sont de ces mots que la nature semble avoir enseignés à tous les peuples.

Leur son peint parfaitement à l'oreille le bruit confus et doux d'un ruisseau qui roule à petits flots sur les cailloux, ou du feuillage qu'un vent léger balance, et qui cède en frémissant. Le mouvement vague et presqu'imperceptible des eaux et des bois, élève dans la solitude une rumeur qui interrompt à peine le silence, tant elle est délicate et flatteuse, et c'est de là que les Langues ont tiré ces expressions si harmonieuses et si vraies, que, tous les jours répétées, elles paraissent toujours nouvelles.

Tout est changé, tout me rassure, Je n'entends plus qu'un bruit Semblable au doux _murmure_ D'une onde claire, pure, Qui tombe, coule et fuit.

Dans ces vers charmans de Bonneville, toutes les syllabes coulent et _murmurent_.

J'ose croire que nous n'avons point à envier, dans cette circonstance, la prononciation des Latins, si elle était telle que Dumarsais et beaucoup d'autres Grammairiens le présument. En effet, le mot _murmure_, prononcé à la française, est composé de sons plus liquides, et en quelque sorte plus fugitifs que n'étaient ceux de leur _mourmour_ et du _mormorio_ des Italiens; et l'harmonie un peu emphatique de ces derniers mots, leur fait perdre, selon moi, beaucoup de leur grâce et de leur fluidité.

MUSC. Je ne hasarde ce mot au nombre des Onomatopées que sur la foi de M. Court de Gébelin qui le croit formé du bruit que fait le nez en flairant, en aspirant les parfums. Il s'appuie de deux analogies différentes, l'une tirée du Celtique ou d'une Langue analogue dans laquelle il prétend que _mussa_ signifie _flairer_, et _musse_, _odeur_; l'autre tirée de l'Ethiopien où ce dernier mot se dit _mez_; mais cette opinion peut paraître un peu hasardée.

Il est du moins certain que les Grecs qui ont appelé le _musc_, _moschos_, ont dit _muzo_ dans le même sens que les Latins _musso_, _clausis labris sonum è naribus emitto_; ils ont appelé _muron_ certaines odeurs, et l'odeur en général, _murodia_. _Muxoter_, c'est la narine. Le nom du rat, qui est le _mus_ des Grecs et des Latins, et à qui l'odeur du _musc_ est assez communément propre, pourrait procéder aussi de la même analogie.

Les mots _odeur_ et _flairer_ se rendent, d'ailleurs, en Celtique par des expressions qui présentent l'Onomatopée très-juste du bruit que fait l'aspiration des parfums: _c'houés_ et _c'houesâd_.

O

OIE. «Le cri naturel de l'_oie_, dit M. de Buffon, est une voix très-bruyante. C'est un son de trompette ou de clairon, _clangor_, qu'elle fait entendre très-fréquemment et de très-loin; mais elle a de plus d'autres accens brefs qu'elle répète souvent; et lorsqu'on l'attaque ou l'effraie, le cou tendu, le bec béant, elle rend un sifflement que l'on peut comparer à celui de la couleuvre. Les Latins ont cherché à exprimer ce son par des mots imitatifs, _strepit_, _gratitat_, _stridet_.

»Soit crainte, soit vigilance, l'_oie_ répète à tout moment ses grands cris d'avertissement ou de réclame; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les habitans de la basse-cour, aucun n'est aussi vociférant, ni plus bruyant».

C'est ce cri naturel de l'_oie_ qui est devenu son nom dans notre Langue et dans quelques autres. Je crois, du moins, qu'on peut regarder comme des Onomatopées le _chen_ des Grecs, dont ils semblent avoir fait _chaino_, _hio_, _dehisco_, parce que le ronflement rauque d'un homme qui dort la bouche ouverte est assez pareil au bruit que fait l'_oie_ irritée; le _kaki_ de certains Orientaux, le _wazon_ des Arabes, le _gwasi_ des Celtes, le _goas_ des Suédois, le _gaas_ des Danois, et l'_apatta_ des Nègres de la Côte d'Or; mais rien n'est d'un effet d'imitation plus vrai qu'un de ces noms qui est particulier aux Mexicains, et par lequel ils ont voulu exprimer le cri bref et fréquent dont M. de Buffon parle à propos de cet animal. Ils l'ont appelé _tlalacatl_, et cette dénomination factice a été conservée par Fernandez.

L'_oie_ mâle s'appelle un _jars_, et ce mot a produit une expression fort usitée. De _jars_ et du Celtique _comps_, langage, en construction, _gomps_ ou _gon_, l'on a fait _jargon_, _jargonner_, parler comme des _oies_.

On disait _oüe_ en vieux français, comme le prouvent ces vers de la farce de _Patelin_:

Vous l'en avez pris par la moüe, Il doit venir manger de l'_oüe_.

Il me semble donc que M. Decaseneuve a mal rencontré quand il a fait de ce mot un augmentatif d'_oiseau_, et qu'il est d'ailleurs difficile de remonter à son étymologie autrement que par l'Onomatopée.

OISEAU. La construction de ce mot est extrêmement imitative; il est composé des cinq voyelles liées par une lettre doucement sifflante, et il résulte de cette combinaison une espèce de gazouillement très-propre à donner une idée de celui des _oiseaux_. Il est à remarquer comme une singularité très-rare dans notre Langue, que ce mot _gazouiller_ est formé, comme le mot _oiseau_, des mêmes sons vocaux, liés par la même consonne. Il n'en est distingué que par son intonation qui est prise dans une lettre gutturale, par conséquent très-bien appropriée à l'idée qu'il exprime.

OUATE. C'est la première soie que l'on recueille sur le cocon du ver à soie, ou un duvet léger que fournit une espèce d'_anas_. On s'en sert pour doubler des vêtemens d'hiver; et le bruit moëlleux que produisent ces vêtemens quand on les froisse, a pu donner l'idée de cette dénomination, qui serait assez imitative; mais c'est une étymologie douteuse que je n'alléguerais point, si les Lexicographes en reconnaissaient une autre, pour peu vraisemblable qu'elle fût.

P

PÂMER, PÂMOISON. Du _spasma_ des Grecs, qui lui-même est construit imitativement d'après le bruit propre à la figuration particulière de la bouche d'une personne qui se _pâme_.

PEPIER. C'est du cri naturel des moineaux, ou plutôt de tous les jeunes oiseaux, que ce cri a été formé. On a dit autrefois _pipier_, qui n'est plus d'usage.

_Piauler_, _piuler_, sont dans le même cas, quoiqu'également imitatifs.

PIAILLER, PIAILLERIE, PIAILLEUR, dérivent du même son naturel; on les a faits pour exprimer une criaillerie fatigante et perpétuelle, comme les cris des petits oiseaux. Les Latins employaient _pipulum_ pour, injure, huée et rumeur publique, par la même analogie.

PÉPIE, est le nom d'une maladie dont une grande altération est la cause ou le symptôme. Ne semble-t-il pas que ce mot soit créé du bruit que font de petits oiseaux tourmentés par la soif? Le _peperi_ des Grecs, dont les Latins ont fait _piper_, ne remonterait-il pas encore à la même racine par une extension peu forcée, parce que c'est une substance qui altère et qui donne la _pépie_? Les Grecs appelaient _pippos_ un petit oiseau; et ce qui vient singulièrement à l'appui de mes conjectures, _pipizo_ se prenait indifféremment chez eux pour _pipio_, _sugo cum sonitu_, ou _potum proebeo_. _Pio_ même signifiait _bibo_, et de là le _piot_ de Rabelais et de nos anciens Auteurs. _Pino_, qui avait le même sens, est devenu le nom français d'un raisin. _Pepier_ emportait d'ailleurs en vieux langage l'idée de gémissement et de plaintes comme dans ces vers de Villon:

Je sens mon coeur qui s'affaiblit, Et puis je ne peux _pepyer_.

Les Espagnols ont _piar_, et les Italiens _pipire_, comme les Latins. Ces derniers appelaient les pigeonneaux _pipiones_, et nous en avions fait autrefois _pipions_.

PIPÉE, dit Nicod «est un mot fait et imité de la voix des oiselets, comme aussi _pippe_, _pipper_, et _pippeur_, et signifie le siffler que l'oiseleur fait avec une fueille de _fou_, ou d'autre arbre, ou de roseau, ou avec une pippe de bois, contrefaisant la voix d'iceux oiselets. Selon ce on dit, prendre des oiseaux à la _pipée_, qui est quand un homme caché dedans un buisson et bien entouré de rameaux couverts de gluons, ayant un chathuant ou hibou branché et attaché près de luy, contrefait le _pippis_ des oiseaux, ou bien pressant les ailes ou les pieds d'un oiseau vif, le fait crier, car les oiseaux advolent à ce _pippis_, ou à ce cry, pour garantir leurs semblables du chathuant qu'ils cuident les tenir, et se perchent sur ces rameaux et s'engluent. _Pipée_, par métaphore, se prend pour mine ou contenance contrefaite».

_Piper_, _pipeur_, qui ne se prennent plus que pour l'action de _piper_ les dés, ont peut-être été rejetés trop dédaigneusement de la Langue; leur emploi était fondé sur une allusion très-naturelle, et leur sens était vif et frappant. Montaigne a dit avec son énergie, avec sa précision ordinaire, que _la Rhétorique étoit une art mensongère et piperesse_: il y a dans les Langues des expressions si heureusement caractéristiques, qu'une fois perdues, on ne peut plus les remplacer.

PIC. Instrument de fer courbé et pointu vers le bout, qui a un manche de bois, et dont on se sert à ouvrir la terre et à rompre le roc; Onomatopée du bruit que rend la pierre sous l'instrument qui la brise.

PIQUER, c'est donc primitivement frapper avec un _pic_. On dit encore qu'on _pique_ la pierre, quand on blanchit une maison en dépouillant la pierre de sa surface.

PIOCHE, nom d'un outil de labourage, a été alongé d'un son plus mousse, parce la _pioche_ creuse et ne brise point.

BÊCHE, est un mot de la même construction, prononcé sur une touche moins dure, parce que la _bêche_ n'attaque pas la terre avec force, et ne sert qu'à la diviser.

En anglais, le verbe _piocher_ se rend par le verbe _dig_. Dans ce dernier mot, l'imitation du son est frappante. On remarque la même vérité dans la formation du mot _tuf_, qui est le nom d'une terre compacte et prête à se pétrifier, qui rend sous la _pioche_ et sous la _bêche_ un son net et sec dont ce terme est l'expression; mais comme cette étymologie n'est pas incontestable, je me contente de la rapporter ici à cause de l'analogie du sujet.

* POUPE. Suivant Nicod, que j'aime à citer souvent, «c'est la tette ou mammelle, soit d'une femme comme la nomment en aucunes contrées de France, soit de bestes mordans comme la nomment les veneurs, disans les _poupes_ d'une ourse, et semblables, le mot vient du prétérit grec _pépoka_, tout ainsi que pot, et est dit _poupe_, parce que le faon tette et boit le laict par là, ou bien est fait par Onomatopée du son que l'enfançon fait de ses lèvres en suçant à force le laict de la mammelle».

Si toutefois le prétérit grec _pépoka_ pouvait être rapporté à cette racine, c'était plutôt comme dérivé que comme type, et il paraît que Nicod s'en est aperçu. Il aurait fait remonter le mot _poupe_ avec plus de vraisemblance au mot _popanon_, qui est le _popanum_ des Latins, et qui est incontestablement de la même famille. Remarquez d'ailleurs que les Latins ont dit _puppus_ et _puppa_, d'où viennent _puer_ et _puella_.

POUPÉE, c'est l'image d'une petite fille, d'un enfant qui tette encore. Quelqu'évidente que soit l'étymologie de ce mot, on s'est avisé, je ne sais où, de le dériver de _Poppée_, parce qu'on prétend que cette femme fut la première qui mit le masque en usage pour conserver la beauté de son teint et le préserver du hâle et des injures de l'air.

POUPON, c'est, dans le langage vulgaire et enfantin, un petit garçon à la mammelle.

PUER. Du bruit que fait la bouche en repoussant, avec une forte émission du souffle, les odeurs désagréables.

_Pouah_, interjection qui marque le mépris et le dégoût, doit en être le son radical.

R

RACLER. Du frottement de l'ongle ou d'un instrument aigu sur les corps qu'ils nettoient ou qu'ils déchirent. _Rakos_ signifiait en grec un haillon, un vêtement déchiré, une cicatrice, une ride. _Rakterios_, c'était le corps brisé ou _raclé_, qui rendait du bruit. Aristophane appelle Euripide _rakiosurraptadès_, raccommodeur de vieux haillons. _Ragas_ se disait sur une autre touche pour rupture, déchirement, et de là, _raga_, pour force et violence.

On pourrait croire que _raccommoder_ en est fait par antiphrase ou contre vérité, à moins qu'on ne fasse voir que les syllabes complétives en déterminent la nouvelle acception.

La famille des mots qui se rapportent à l'idée d'_effraction_, est évidemment tirée de la racine autour de laquelle je range ces curieuses analogies, quoiqu'elles lui soient devenues plus ou moins étrangères dans leur extension.

RAIRE ou RÉER. Terme de Vénerie emprunté du cerf en amour.

«Il a, dit M. de Buffon, la voix d'autant plus forte, plus grosse et plus tremblante, qu'il est plus âgé: la biche a la voix plus faible et plus courte; elle ne _rait_ pas d'amour, mais de crainte. Le cerf _rait_ d'une manière effroyable dans le temps du _rut_. Il est alors si transporté, qu'il ne s'inquiète, ni ne s'effraie de rien».

RUT, le temps où le cerf _rait_.

RÂLE, RÂLEMENT, RÂLER. Du son enroué d'une respiration qui s'épuise, et dont les derniers efforts annoncent une mort prochaine.

RÂLE, est aussi le nom d'un oiseau que Ménage croit désigné d'après son cri.

RAUQUE. Du bruit âpre et fatigant des voix enrouées.

ROQUET, est le nom de mépris qu'on donne à un petit chien importun, et qui aboie sans cesse. Je le crois formé du son _rauque_ de son jappement.

REDONDANCE. C'est une dérivation figurée du son que rend un corps dur qui rebondit dans sa chute.

Ainsi l'on a dit _redondance_ d'une vicieuse superfluité de paroles, qui ne fait que nuire à la netteté du discours, parce que c'est une espèce de bondissement de la pensée, qui, après avoir frappé l'esprit, rejaillit et retombe avec moins de force.

Ce mot n'est point une Onomatopée propre, mais une Onomatopée abstraite construite par analogie.

RETENTIR, RETENTISSEMENT. Belles Onomatopées dont le son radical est le type d'une nombreuse famille de mots, consacrés à exprimer des idées de même ordre. _Voyez_ TINTEMENT, TINTER.

_Retentir_ et ses dérivés s'emploient en général en parlant des échos des montagnes et des voûtes, et ne conviennent point quand il s'agit d'un bruit net et sans répercussion. Racine a dit:

De nos cris douloureux la plaine _retentit_.

Et ailleurs:

Mes seuls gémissemens font _retentir_ les bois.

Boileau a dit aussi:

Ils faisaient de leurs cris _retentir_ les rivages.

La vérité d'imitation est moins sensible dans ces exemples que dans beaucoup d'autres, parce que la plaine, les bois et les rivages sont des lieux peu _retentissans_. Je sais combien de telles observations sont minutieuses; mais j'ai rapporté ces vers de deux de nos grands Poètes, pour faire voir de quelle importance est la justesse d'expression pour l'effet poétique, et de combien de nuances la Langue la plus riche peut encore s'orner.

RINCER. Du bruit des doigts contre l'intérieur d'un verre que l'on _rince_.

Un si galant exploit réveillant tout le monde, On a porté par-tout des verres à la ronde, Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés, Témoignaient par écrit qu'on les avait _rincés_.

Les Irlandais disent _rincsail_, et les Bretons _rinca_.

RONFLEMENT, RONFLER. Du bruit que fait dans la gorge et les narines d'un homme endormi, l'air fortement aspiré.

On a employé ces mots par extension, pour exprimer le bruit grave des gros tuyaux d'un orgue, ou celui des canons, et figurément, les éclats de voix présomptueux d'un Comédien qui cherche le _brouhaha_.

«Il n'y a, dit le Mascarille des Précieuses, que les Comédiens de l'hôtel de Bourgogne qui soient capables de faire valoir les choses. Les autres sont des ignorans qui récitent comme on parle; ils ne savent pas faire _ronfler_ les vers, et s'arrêter au bel endroit».

Du _ronchus_ des Latins, nous avions fait _froncher_ dans le vieux langage, et dom Lepelletier rapporte _fronsal_, mot de l'usage de Cornouaille, qui a le même sens.

ROSSIGNOL. En latin _luscinia_, ou _lucinia_, en italien _usignuolo_, _lusignolo_, _rusignuolo_, en espagnol _ruysenor_.

Le Castelvetro a pensé que le nom italien de cet oiseau était fait par Onomatopée. Belon et Ménage rapportent des étymologies plus vraisemblables, et M. de Brosse tranche, suivant moi, la difficulté. De _luco canens_, _lucinia_, _luciniola_, _lusignuolo_, _rusignuolo_, _rossignol_; il reste à déterminer si l'imitation du son n'est pas entrée pour quelque chose dans la construction de ces différens dérivés, et c'est ce qui me paraît incontestable.

* ROUCOULEMENT, ROUCOULER. Onomatopées du chant des tourterelles, qui est aussi très-bien exprimé par le _to coo_ des Anglais.

On a dit autrefois _rocouler_, mais _roucouler_ a été justement préféré.

_Roucoulement_ est un mot harmonieux et utile qui serait bon à admettre dans la Langue. M. de Châteaubriand, d'ailleurs si sévère dans l'emploi des mots nouveaux, en a fait souvent usage.

ROUE[5]. Ce mot est dérivé du bruit de la _roue_, et en général du bruit d'un corps rond qui roule avec rapidité sur une surface retentissante.

C'est le _trochos_ des Grecs, le _rota_ des Latins et des Italiens, le _rüeda_ des Espagnols, le _rot_ ou _rod_ des Celtes, et le _rad_ de l'ancien Teuton.

_Rodellec_ signifiait en celtique une voiture à plusieurs roues, un vestige, une ligne, comme celle qui est décrite par la roue.

ROUTE, mot français d'une acception très-voisine, en est probablement dérivé. Cette opinion n'est pas étrangère à M. Court de Gébelin, qui appuie mal-à-propos sa conjecture de quelques fausses étymologies.

RUGIR, RUGISSEMENT. «Le _rugissement_ du lion est si fort, dit M. de Buffon, que quand il se fait entendre par échos la nuit dans les déserts, il ressemble au bruit du tonnerre: ce _rugissement_ est sa voix ordinaire; car quand il est en colère, il a un autre cri qui est court et réitéré subitement, au lieu que le _rugissement_ est un cri prolongé, une espèce de grondement d'un ton grave, mêlé d'un frémissement plus aigu. Il _rugit_ cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il doit tomber de la pluie».

Ce passage de M. de Buffon m'en rappelle un autre qui a rapport au _rugissement_ du tigre, et où ce grand Ecrivain hasarde, pour exprimer ce cri, une Onomatopée que l'usage n'a pas consacrée depuis. «Le tigre, dit-il, fait mouvoir la peau de sa face, grince les dents, frémit, _rugit_ comme fait le lion, mais son _rugissement_ est différent. Quelques voyageurs l'ont comparé au cri de certains oiseaux. _Tigrides indomitae rancant, rugiuntque leones._ (_Autor Philomelae._) Ce mot _rancant_ n'a point d'équivalent en français; ne pourrions-nous pas lui en donner un, et dire, les tigres _rauquent_, et les lions _rugissent_; car le son de la voix du tigre est en effet très-rauque».

Je suis bien aise de faire remarquer ici que ce verbe factice, à qui M. de Buffon ne connaît point d'équivalent en français, en a un très-exactement construit sur la même racine, dans le patois de Franche-Comté. _Rancôt_, c'est le dernier soupir, le dernier râle du moribond; _rancoïer_, c'est expirer, rendre l'âme, pousser le sanglot convulsif qui annonce la mort.

On a dit autrefois _ruiment_ pour _rugissement_, comme dans ce passage des grandes Chroniques de France, dédiées à Charles VIII. «Sembloit que ce fussent urlemens de loups et _ruimens_ de lions». Cela donne quelque probabilité à l'opinion de M. de Caseneuve, qui fait dériver _rut_, anciennement _ruit_, du _rugitus_ des Latins, et qui regarde _raire_ ou _réer_ comme une contraction de _rugire_. Il aurait pu citer ce passage de Job, qui dit, en parlant des biches, à qui l'action de _réer_ est particulière: _incurvantur ad faetum, et pariunt, et _rugitus_ emittunt_. Marot dit dans sa traduction des Pseaumes:

Ainsi qu'on oit le cerf _bruire_, Pourchassant le froid des eaux, Ainsi mon ame soupire, Seigneur, après tes ruisseaux.

_Voyez_ RAIRE ou RÉER.

RUISSEAU, RUISSELER. Nicod dérive ces mots du grec _reo_, _fluo_. Le grec attique _reos_ signifiait _ruisseau_. Les Latins ont dit _rivus_, _rivulus_, les Italiens _rivo_, _ruscello_, les Espagnols _rio_, les Anglais _rivulet_. _Dour red_, en celtique, signifie une eau courante et rapide. Dom Lepelletier nomme _rigol_, et Davies _rhigol_, un _ruisseau_ tracé dans un champ; cette expression s'est conservée dans le français. Lebrigand a employé quelque part, comme celtique, le mot _ruzelen_; mais il paraît que ce n'est que le français _ruisselet_ qui s'est glissé, comme beaucoup d'autres, dans le celto-breton, par le contact des français avec les peuples de l'Armorique. _Ru_ se dit en Géorgien d'un grand écoulement d'eaux. _Arou_ exprime la même idée en Arménien et en Malabare, et _rud_ en Arabe et en Persan. Plusieurs Etymologistes assurent que _rit_ indiquait dans les Langues gothiques un passage ou un gué. Les mots par lesquels nous désignions un _ruisseau_ en vieux langage, se rapprochaient assez du son typique. _Reu_ et _ru_ se trouvent dans Nicod. _Ru_ s'emploie encore pour désigner le lit ou canal d'un petit ruisseau. _Ruel_ et _rui_ sont communs dans nos vieux romanciers. _Ruit_ est employé pour rive dans un passage de Perceval. En remontant la vallée de la Romanche par la nouvelle route de Grenoble en Italie, on voit avant le hameau des Roberts, un torrent que le peuple appelle _riou-peirou_, c'est-à-dire, _ruisseau_ périlleux.

Notre mot _ruisseau_ peint parfaitement à l'esprit le petit murmure doux et modulé d'une eau vive qui roule entre les cailloux.

S'il est vrai, ainsi que le prétend M. Court de Gébelin, que _rat_ soit un terme de marine qui sert à désigner un endroit de mer où il y a quelque courant rapide et dangereux, on peut faire remonter ce mot à la même racine, soit comme lui par le gallois _rhydd_, qui signifie gué ou bas-fond, soit, mieux encore, par l'allemand _ritha_, qui signifiait autrefois torrent, ou par le _dour red_ des Celtes, et par le celto-breton _rodo_, qui se dit d'un passage de rivière; mais cette assertion est contestée.

«_Rat_ n'est point un terme de marine pour designer un courant rapide et dangereux dans la mer, m'écrit M. de Roujoux, c'est un nom de lieu; le _Raz_ est un vaste écueil situé en face de l'île de Sein, et qui a donné son nom au passage compris entre cette île et lui. Le passage du _Raz_ ou _Ratz_ est célèbre, parce qu'un grand nombre des vaisseaux qui entrent à Brest ou qui en sortent, sont forcés d'y donner. Il est fertile en naufrages, et la baie dont il forme une des pointes, s'appelle la baie des Trépassés. Je ne crois point que ce mot ait de signification connue; il ressemble à une foule de termes auxquels on veut trouver des étymologies, quoiqu'ils n'en aient pas».

ROUIR, est très-judicieusement dérivé du vieux français _ru_, par Ménage. Nicod même écrit _ruir_, et rend en latin _chanvre roui_, par _cannabis fluviata_.

S

SANGLE, SANGLER. De _cingula_, _cingulare_, et originairement du bruit de l'air froissé par une courroie déployée avec force.

_Sangle_ s'exprimait en celtique par _cengl_ et _cenclen_, et suivant la même analogie, _lancer_ et _darder_, par _cingla_.

En vieux français, on disait _changle_ et _changler_, comme c'est l'usage dans notre Langue, qui a souvent modifié ainsi les sons sifflans.

CINGLER, se dit pour, naviguer à pleines voiles, parce que la mer, ouverte vivement par le navire, rend un petit bruit de la même nature que le précédent. Mais le son radical est ici moins emphatique, parce que le froissement qu'il représente est moins éclatant, et a lieu dans un milieu moins sonore. Cependant on a employé ce dernier verbe au même usage que l'autre en nombre d'occasions, et on le dit fort bien, du vent du Nord et de la pluie chassée par un ouragan impétueux.

SAPER. Abattre par le pied, travailler avec le pic et la pioche à détruire les fondemens d'un mur.

SAPE, se dit en terme de guerre d'un travail qu'on fait sous terre pour la surprise d'une place. En latin, c'est _sappa_, en italien _zappa_.

L'oriental _saph_ ou _sap_ désigne l'action de briser ou de limer, de réduire en poussière.

Ces différens mots sont formés du bruit de l'instrument contre les constructions qu'il attaque, ou sur la terre qu'il entr'ouvre.

SCIE, SCIER. _Scie_ se dit en latin _serra_, en italien _sega_, _rasega_, en espagnol _sierra_, en anglais _saw_, en allemand _saege_, autant de dénominations tirées du bruit sifflant que produit la _scie_ en divisant le bois.

Le _secare_ et le _scindere_ des Latins sont construits d'après ce son naturel qui a fourni d'innombrables Onomatopées à toutes les Langues.

SCION. C'est le nom qu'on donne à des branches grêles et menues, tendres et pliantes que poussent les arbres. L'osier, par exemple, s'élève en touffes de _scions_, et je n'hésite pas à penser que ce mot ne soit formé du frémissement de ces branches débiles, quand le vent les courbe devant lui, et qu'elles se relèvent en sifflant.

On appelle encore _scions_ les impressions qui restent sur la peau d'une personne fouettée de verges. C'est le nom de la cause pour celui de l'effet, employé par métonimie.

_Cion_, s'est dit en vieux langage, de la pluie fouettée par les vents. Il est facile de saisir l'analogie de ces différentes acceptions.

SIFFLER. Verbe dont on connaît les nombreux dérivés, et qui dérive lui-même du bruit de l'air comprimé et chassé par une ouverture étroite. Les Latins ont dit d'abord _sifilare_, qui se lit dans Nonnius-Marcellus, et ensuite _sibilare_. Les Italiens ont _sibilare_, _subbiare_, _zuffulare_, _fischiare_, autant d'Onomatopées qui caractérisent différens modes de _sifflement_; les Espagnols, _silvar_; les Allemands, _pfeifen_, et les Anglais plus heureusement encore _whistle_.

En vieux français, nous avons dit _subler_ et _sibler_: Marot a dit _sublet_ pour _sifflet_. Les Angevins ont gardé cette expression, et Ondin la rapporte dans ses dictionnaires. Le patois bourguignon y a substitué _sublô_, qu'on lit dans les noels de la Monnoye.

Çat ein anfan? me dis-tu vrai? Tan meu, velai tô note fai. Tu sai bé, quant ein anfan crie Que por an époizé le cri, Ai ne fau qu'éne chaiterié, Vou qu'un _sublô_ vou qu'un trebi.

Il est à remarquer que ce _sublô_ du peuple de Bourgogne ressemble beaucoup au _subulo_ de Varron, que celui-ci a employé pour _tibicen_.

Cirano, acte II, scène III de son _Pédant joué_, fait dire à Mathieu Gareau: «Ce biau marle qui _sublet_ si finement haut».

Le peuple mouille l'_S_, et dit communément _chiffler_.

Il paraît que les Celtes faisaient usage du mot _si_, pour bruit; _sifflement_, murmure.

Les Grammairiens appellent consonnes _sifflantes_ ces trois lettres _s_, _x_, _z_, parce qu'on ne les prononce qu'avec une espèce de _sifflement_. Elles doivent donc être d'un grand usage pour exprimer les bruits de cette espèce. La Langue anglaise est une Langue _sifflante_, parce qu'elle a beaucoup de mots sur la touche _sifflante_ et sur la touche dentale.

L'emploi fréquent de la lettre _S_ rend la prononciation _sifflante_. Euripide en faisait un usage vicieux qui passa même en proverbe. On appelait ce défaut le sygmatisme d'Euripide.

Racine a prodigué les _S_ dans ce vers d'Andromaque:

Pour qui sont ces serpens qui _sifflent_ sur vos têtes?

et l'effet d'imitation qui en résulte est frappant. On l'a trouvé, peut-être avec justice, un peu trop minutieux.

Il y a de l'harmonie dans ces vers d'un de nos Poètes lyriques:

Ixion et les Aloïdes Ont cessé leurs mugissemens. De Tantale et des Danaïdes Je n'entends plus les longs gémissemens, Et des fatales Euménides Les couleuvres avides Ne brisent plus les airs par d'aigres _sifflemens_. L'Érèbe n'a plus de tourmens.

La forme et le son de la lettre _S_ la rendent propre à désigner doublement le serpent, et à peindre en même temps ses mouvemens tortueux et ses _sifflemens_ aigus. L'_ophis_ des Grecs, qui est originairement égyptien, a le singulier mérite d'offrir dans ses caractères une espèce de noeuds de couleuvres, et dans sa terminaison, un bruit semblable à celui qui annonce ordinairement ces animaux. C'est tout-à-la-fois un hiéroglyphe et une Onomatopée. La lettre [Phi] ressemble à un caducée.

Les Latins ont _anguis_, qui a la même désinence _sifflante_, et de plus _seps_ et _serpens_; les Italiens _serpente_, _biscia_; les Espagnols _sierpe_; les Anglais _serpent_ et _snake_.

On appelle _bysse_ en science héraldique, des serpens et des couleuvres. C'est l'ancien nom français de ces reptiles. Celui par lequel nous désignons actuellement le _serpent_, est une Onomatopée sans vivacité et sans harmonie, dont je n'ai pas cru devoir faire un article à part, mais dont les analogues curieux me paraissent assez bien placés dans celui-ci.

SILLON, SILLONNER. Du bruit d'un corps qui en effleure légèrement un autre sur un long espace. De là,

SILLAGE, qui est la trace d'un vaisseau sur la mer, quand il ne fait qu'y glisser doucement.

SIPHON. «Ce sont, dit un vieux commentateur de Rabelais, ces canaux et tuyaux ès-fontaines qui jettent l'eau, et par le moyen et force de l'air qui les presse, rendent un son et sifflement d'où ils ont pris leur nom».

SOUFFLER. Nous avons vu tout-à-l'heure au mot _siffler_ une Onomatopée construite d'après le bruit de l'air chassé à travers un canal étroit. Celle-ci est formée sur l'émission libre de l'air poussé hors d'un canal de grandeur suffisante, avec un bruit mousse et sans éclat.

Les dérivés nombreux de cette expression ne peuvent échapper à personne.

SOURDRE. Sortir, jaillir, s'écouler par une fente de la terre ou du creux d'un rocher.

L'étymologie de ce mot a été rapportée avec raison au _surgere_ des Latins, qui avait le même sens.

_Medio de fonte leporum _Surgit_, amari aliquid, quod in ipsis floribus angit._

LUCRET.

On a même dit en français _surgeons_, tantôt pour ces rejetons qui naissent au pied des arbres, tantôt pour un petit ruisseau qui vient de _sourdre_ de la terre; et _surgir_, qui est pris pour _sourdre_, avec un peu d'extension dans ce passage des hymnes de Ronsard:

Après vous _surgirez_ dedans l'île déserte D'hommes et de troupeaux, mais aussi bien couverte D'oiseaux qui ont la plume à pointe comme espics, Et la dardent des flancs ainsi que porcs espics.

Mais s'il est vrai que cette origine soit à-peu-près incontestable, il n'en est pas moins certain que l'imitation du son naturel a modifié jusqu'à un certain point l'expression qu'on y rapporte. Il est peut-être malheureux qu'elle vieillisse négligée, car elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa traduction de _Daphnis et Chloé_, et cet exemple en déterminera le sens:

«Il y avoit, dit-il, en ce quartier-là une caverne que l'on appelait _la Caverne des Nymphes_, qui estoit une grande et grosse roche, au fond de laquelle _sourdoit_ une fontaine qui faisoit un ruisseau dont estoit arrouzé le beau pré verdoyant».

M. Mercier a cru mal-à-propos que ce mot faisait _sourdir_ à l'infinitif, ou que cette nouvelle construction pouvait avoir quelqu'avantage sur l'autre. C'est au bruit de deux consonnes roulantes, durement séparées par une autre, et qui semblent en rompre l'effort, que le mot _sourdre_ doit son harmonie pittoresque.

* STRIDENT. C'est ainsi qu'on qualifie un bruit dur, un peu aigre, un peu frémissant, qui est produit par un corps très-réfractaire, attaqué avec la lime ou avec la scie.

Ce mot expressif et vrai, heureusement formé du _stridere_ des Latins, n'a point encore été admis dans l'usage de notre Langue, qu'il ne pourrait qu'enrichir.

STRIE. C'est une espèce de sillon profond, gravé difficilement dans un corps dur, ce qui est marqué par sa construction rude et _stridente_. Cette expression est propre à l'Histoire naturelle descriptive.

SUCER. Onomatopée préférable au _sugere_ des Latins dont elle a été formée, avec un changement pris dans le son radical.

C'est le _saugen_ des Allemands, le _sycan_, le _sugan_, le _succan_, le _sucian_ des Anglo-Saxons et de la Langue franque; le _zuigen_ des Flamands, le _suck_ des Anglais, le _suga_ des Suédois, le _succhiare_ des Italiens.

Skinner rapporte toutes ces étymologies au vieux Sarmate _cic_, qui signifiait mammelle, et dont le type naturel est le même.

SUC, c'est la substance qu'on extrait des corps par la _succion_.

SUCRE, est le nom d'une production végétale qu'on tire des fruits par le même procédé. Les Italiens qui ont aussi reconnu cette analogie, appellent le sucre _zucchero_, et les Arabes _sucar_.

* SUSURRATION, SUSURRE, SUSURREMENT, SUSURRER. Je hasarde ici ces trois substantifs et ce verbe qui sont peut-être des latinismes assez heureux, pour exprimer le frémissement des feuillages et le murmure des roseaux émus par le vent. Nous n'avons pour rendre ces idées que des mots trop généraux et des images trop vagues.

Un de nos Lexicographes dit _susurre_, qui est construit sur le mot _murmure_ avec lequel il a tant de rapports. _Susurration_ est plus conforme au type latin, et _susurrement_ à l'esprit de notre Langue; mais il n'est donné qu'à nos bons Ecrivains de consacrer ces expressions agréables, et d'en fixer l'emploi.

T

TACT. Le mot factice _tac_ fut inventé pour exprimer le bruit des corps durs et secs qui frappent les uns sur les autres.

TIC TAC, eut une signification analogue, et marqua un battement, un mouvement réitéré, comme celui d'un marteau qui frappe, d'un balancier d'horloge, des pulsations du sang et des palpitations du coeur. Regnier l'emploie pour représenter les coups que se donnent dans leur lutte grossière les personnages de son souper ridicule:

Ainsi ces gens à se piquer ardens S'en vinrent du parler à _tic tac_, torche lorgne; Qui casse le museau, qui son rival éborgne; Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau, Qui pour une rondache, empoigne un escabeau.

TIC, maladie de cheval, est une Onomatopée, selon Ménage, parce que le cheval qui a le _tic_, reproduit ce bruit en frappant de sa tête contre sa mangeoire; et je crois que _tic_, dans le sens de caprice ou de manie, en est une acception figurée.

TIQUETÉ, s'est dit d'un corps taché de petits points, imprimés comme au hasard, et semblables aux meurtrissures qui résulteraient de petits coups dont ce mot rappelle le bruit.

_Taquer_ ou _Toquer_, qui sont des mots populaires, ont été formés d'après cette racine, et le mot _tact_ en est pris avec une grande extension, pour désigner tout ce qui a rapport à l'action du toucher.

TÂTER, TÂTONNER, À TÂTONS, et autres termes de la même famille, n'ont pas une autre origine, et ont été construits, soit dans notre Langue, soit dans celles qui en offrent les équivalens, d'après le son naturel.

TAFFETAS. Il n'y a point de doute sur l'étymologie de ce mot, qui est prise dans le bruit de l'étoffe qu'il désigne. _Dixose assi_, dit Covarruvias, _del ruido que haze el que va vestido della seda, sonando el _tiftaf_, par la figura onomatopeia_. On a même écrit autrefois _taffetaf_, comme dans ce passage de _la grande nef des Fous du monde_: Les bourses comme pannetières, les ceintures de _taffetaf_, etc.

En italien, c'est _taffeta_, en espagnol _taffatan_, en grec moderne, _taphata_. Ménage prétend que _taffata_ se retrouve dans la basse latinité, et Ducange y a vu _taffetas_ et _taffetin_.

TAMBOUR. Chez les Latins _tympanum_, et dans la basse latinité _tabur_, _taburcium_ et _tamburlum_; en arabe _tabal_ et _tambor_, en italien et en espagnol _tamburro_; en allemand _trommel_, et l'homme qui bat la caisse _tambour_; en vieux français _tabur_, _thabur_, _tabor_ et _tabour_, d'où _taborer_ et _tabourner_. Rabelais et Regnier disent _tabouriner_, et le peuple _tambouriner_.

Ces mots sont faits du bruit éclatant de la caisse, et en général des bruits très-retentissans.

De la même racine, on avait tiré dans le vieux langage les mots _tabut_ et _tambusteis_ qui signifiaient grand tumulte et bruit assourdissant comme celui de la caisse.

TARABUSTER, en est une dérivation figurée.

TAMPON. On appelle _tampon_ ce qui sert à boucher un vaisseau, parce qu'en enfonçant le _tampon_, on excite un bruit dont ce nom paraît formé.

Les Latins ont dit _tappus_ dans la même signification, les Italiens _zaffo_, les Anglais et les Allemands _tap_.

TAPE, TAPER, qui s'emploient bassement dans notre Langue, viennent du même son naturel.

SE TAPIR dans une place étroite, y demeurer en _tapinois_, c'est s'y tenir caché, serré, et en quelque sorte adhérent comme un _tampon_.

TAPON, est un mot très-bas qui se dit d'un paquet pressé, contenu, ou _tapi_ dans un petit lieu. C'est aussi un terme de Marine qui signifie un certain bouchon dont on ferme l'ame du canon pour empêcher l'eau d'y pénétrer.

TAUPIN, est le nom français d'un insecte dont le thorax est armé d'un ressort au moyen duquel il saute sur lui-même avec bruit.

ÉTOUPE, fait du latin _stuppa_ ou du celtique _stoup_, qui est le _topp_ de Davies, pourrait se rapporter à cette Onomatopée, parce que les _tampons_ sont ordinairement d'_étoupes_.

TAN. Ce mot désigne une poudre menue d'écorce de chêne, battue dans de gros mortiers, par la force des roues d'un moulin, et avec un bruit qu'il exprime.

TAON. Le vol bruyant du _taon_ était assez bien représenté par ce nom que la nouvelle prononciation a dénaturée. L'Onomatopée s'est conservée dans le langage du peuple qui dit _tavon_ ou _tavan_. Je ne doute pas que la même aphérèse ne nous ait fait perdre l'effet imitatif du mot _paon_, formé du _pavo_ des Latins, qui l'était du cri naturel de cet oiseau.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a dit autrefois _tahon_, qui se lit dans ces vers de Christian de Troyes:

Toujours doit li fumier puir, Et _tahons_ poindre, et maloz bruire, Envious, envier et nuire.

Ménage fait _hanneton_ de _tabanus_, qui est le nom latin du _taon_, par un procédé bien bizarre. De _tabanus_, _tavanus_, _tavanettus_, _vanettus_, _vanetto_, _vanetonne_, _nanettone_, _hanneton_. Je crois qu'on peut établir, sans insulter à la mémoire de ce savant laborieux, qu'il n'y a rien de plus ridicule que ces étymologies arbitraires dont la filiation ne repose que sur des intermédiaires factices. Si hanneton n'est pas fait d'_alis tonans_, c'est peut-être une Onomatopée.

TARABAT. Instrument bruyant qui servait à appeler les Religieux aux Offices nocturnes.

Les Grecs ont dit _thorubein_, pour, faire du bruit, et _thorubos_, pour, tumulte ou fracas. Cette curieuse analogie n'a jamais été aperçue.

TARIN. Les Naturalistes pensent que le nom de cet oiseau a été fait d'après son chant; mais la variété de ses modulations a dû déterminer un grand nombre d'Onomatopées. En effet, les Grecs l'ont nommé _thraupis_, les Allemands _zinsle_, _zeizel_, _zyséle_, _zyschen_, _zeisich_, les Polonais _csiseck_, les Illyriens _csisz_, et les Anglais _siskin_. Nous l'appelons vulgairement _scenicle_, _cinit_, _cerizin_.

Tous ces mots, quoiqu'étrangers les uns aux autres, ont une racine naturelle.

TETER. C'est tirer avec la bouche le lait de la mamelle, et cette action produit un bruit dont le mot qui la désigne est emprunté.

TETTE, qui n'est plus d'usage, mais dont les équivalens ont la même racine, et qui signifie l'endroit par où les animaux nourrissent leurs petits, s'est dit en grec _titthos_ et _titthion_; en latin _tetta_; en allemand _titte_; en anglo-saxon _tit_, _titt_ ou _tytt_; en Langue franque _tuito_; en anglais _teat_, et en espagnol _teta_. On m'assure que le syrien et le chaldéen _thad_ expriment la même idée; et dans la partie de ma préface où j'ai démontré que les premiers rapports de l'enfant et de la mère, c'est-à-dire, l'action de _teter_, ont eu dans le langage une racine commune avec les premiers rapports de parenté, j'ai fait sur la forme hiéroglyphique, et sur le son imitatif du _thêta_ des Grecs, une observation assez nouvelle que je recommande à l'attention du Lecteur.

TIMBALES. _Tabala_ était, suivant Plutarque dans la vie de Crassus, et suivant Hésichius, un tambour dont se servaient les Parthes. C'est _tablon_ en arabe, _tympanon_ en grec, et _tympanum_ en latin.

Il paraît que cet instrument s'est d'abord appelé _timbre_, et qu'il en est question sous ce nom dans _Perceval_ et dans ces vers du _roman de la Rose_:

Cil fleues court si joliement, Et maine si grand dissonent, Qu'il résonne, tabourne et _timbre_ Plus souef que tabour ne _timbre_.

TIMBRE, qui signifie, dans son acception actuelle un instrument d'un métal sonore qui retentit sous le marteau, est incontestablement tiré de la même racine.

TIMPAN, est le nom qu'on a donné à cette partie de l'oreille qui reçoit les impressions de l'air agité, et qui cause le sentiment de l'ouïe, parce qu'elle est comme une espèce de tambour sur lequel les bruits extérieurs viennent agir.

TIMPANON, sorte d'instrument de Musique, monté avec des cordes de laiton qui vibrent sous de petites baguettes, présente le type grec sans aucun changement.

On appliquera facilement aux autres expressions de la même famille les observations que je fais sur celles-ci, soit que les objets qu'elles représentent aient été dénommés d'après le bruit qu'ils rendent, soit que leurs qualifications aient été déterminées par de simples analogies, comme cela a lieu dans le verbe _timpaniser_, qui se dit pour, blâmer hautement, parce que ces sortes de diffamations sont, en quelque manière, divulguées au son du tambour.

TINTEMENT, TINTER. Onomatopées du son de la cloche, qui avaient d'heureux équivalens dans le _tinnitus_ et le _tintinnire_ des Latins. Ils avaient aussi appelé _tintinnabulum_ la petite clochette qui rend un bruit clair et argentin. Catulle a dit, avec peu de goût, ce me semble: _auris tintinnat tintinnabulum_.

TINTEMENT, ou TINTOUIN, se disent indistinctement d'un battement importun qui fatigue l'oreille, et qui ressemble au _tintement_ de la cloche. Nicod en explique assez bien l'extension métaphorique. «_Tintouin_, dit-il, est un nom imité du chifflement qui se fait aux ventricules du cerveau, et cornissant par les oreilles, et vient de _tinter_; et parce que tel _tintouin_ empêche le repos de la personne, on l'usurpe aussi par métaphore, pour souci rongeant, travail d'esprit et fatigation de l'entendement».

TINTAMARRE, vient, selon Pasquier, du bruit que font les paysans quand ils frappent sur leur _marre_, qui est un instrument de labour, pour avertir ceux qui sont éloignés, de quitter leur besogne, et que midi est sonné. Quoi qu'il en soit de cette désinence parasite, il ne peut y avoir de doute sur l'effet imitatif de cette expression et sur le caractère de sa racine, qui est bien évidemment prise dans le son naturel.

TOCSIN. Ce mot vient de _toquer_, _frapper_, et de _sing_, qui signifiait autrefois une cloche. Il en est fait mention en ce sens dans le Pontifical.

En quelques lieux, on appelle encore petit _sing_ les petites cloches. Il y a aussi un vieux proverbe qui dit: on en fait bien les _sings_ sonner, pour dire, on en fait beaucoup de bruit.

_Tocsin_, est donc composé d'un son naturel et d'un son abstrait, à supposer que _sing_ lui-même ne soit pas une Onomatopée ancienne. Rabelais a écrit _toquesing_ au chapitre 66 du livre IV de _Pantagruel_.

TONNER, TONNERRE. Ce météore terrible a fourni des Onomatopées à tous les peuples. C'est une des premières catastrophes naturelles qui aient dû frapper l'imagination de l'homme, et il n'est pas étonnant qu'il ait cherché à le représenter par un concours de sons éclatans. Dans notre Langue même où cette imitation est plus imparfaite que dans beaucoup d'autres, on peut remarquer cependant que le nom du _tonnerre_ est formé d'une syllabe très-sonore, alongée d'une terminaison roulante.

Les Celtes ont dit _tonitru_, les Latins _tonitruum_, et leur prononciation donnait à ce mot une harmonie sourde et retentissante comme les _grondemens_ de la foudre dans les échos; les Italiens _tuono_, les Espagnols _tronido_, les Anglais _thunder_, et les Allemands _donner_.

Ajoutons, sans pousser plus loin cette recherche, que les idiomes humains n'ont pu exprimer un bruit de la nature de celui-ci que par des approximations encore bien imparfaites, quoique le son radical des différens noms par lesquels ils l'ont caractérisé, soit le plus grave de tous ceux que peut former la voix. Aussi est-il devenu dans les mots _son_ et _ton_, le signe général de tous les bruits, de toutes leurs modifications et de tous leurs effets.

TORRENT. Du bruit d'un courant d'eau très-impétueux, effet que l'auteur d'un roman moderne a cherché à rendre dans ce passage, qui ne me paraît pas tout-à-fait dépourvu d'harmonie.

«Après des pluies abondantes, un torrent large et rapide, grossi de tous les ruisseaux et de toutes les ravines, descend du haut de nos montagnes avec le bruit de la foudre, s'élance furieux dans la plaine, la remplit d'épouvante et de désastres, brise, envahit, dévore tout ce qui contrarie son passage; et, chargé d'arbres déracinés, de rocs et de décombres, il roule et se précipite en grondant dans la Salza».

_Torrent_ se dit _strumor_ en Langue gallique, et se trouve ainsi exprimé dans des fragmens d'anciennes poésies, attribuées à Ossian.

* TOURDE. En vieux français _tourd_. C'est un nom qu'on donne à la grive dans quelques provinces, et que les Étymologistes disent fait par Onomatopée.

Le mot _twrdd_ a désigné en celtique, suivant M. Court de Gébelin, le chant bruyant de certains oiseaux, et, en général, les bruits tumultueux et fatigans.

ÉTOURDIR, rompre la tête à quelqu'un à force de criailleries, est construit sur cette racine.

TOURTEREAU, TOURTERELLE. En hébreu _thor_; dans presque toutes les Langues orientales _tur_; en latin _turtur_, prononcé _tourtour_; en italien _tortora_, _tortorello_, _tortorella_; en espagnol _tortola_; en anglais _turtledove_; en allemand _turteltaube_; en celtique _turzunel_; en vieux français _tourte_ et _tourtre_.

Il n'est personne qui ne reconnaisse dans ces expressions des Onomatopées très-heureuses du roucoulement des _tourterelles_.

TOUSSER, TOUX. Du bruit que l'on fait en _toussant_.

Le _husten_ des Allemands, et le _cough_ des Anglais, pour être d'une construction différente, n'en sont pas moins des Onomatopées incontestables.

TRACAS, TRACASSER. Ces mots expriment dans leur sens propre un bruit violent et incommode, comme celui des corps qui se fracassent; mais ils diffèrent de cette dernière espèce d'expression et quant au sens et quant à la racine, en ce que l'idée de fracas emporte celle de rupture et de brisement, qui n'est point inhérente à celle-ci.

Nicod prétend fort mal-à-propos, selon moi, que _tracas_ vient de _trac_ ou _trace_, _comme qui dirait aller çà et là, errer par les voies_.

Quoique ce terme et ses dérivés ne soient guère d'usage que dans des acceptions figurées, ils sont sensiblement tirés d'un son naturel, et on appelle encore très-bassement dans la Langue du peuple, du nom de _tracas_, une chaussure lourde et grossière, qui cause un bruit désagréable quand on marche.

On peut remarquer ici un singulier rapprochement; c'est que la dénomination triviale dont je parle a le même rapport avec le mot _tracasser_ que _savate_ son synonyme avec le mot _sabat_, qui se prend dans notre Langue pour un bruit haut et tumultueux. _Sabata_ se dit en celtique, pour, faire du bruit ou crier à pleine voix. _Sabot_ dériverait de la même racine, et on aurait fait de ce dernier mot, par extension, le nom de l'ongle de certains animaux.

TRANSIR. La racine de ce mot que je choisis au hasard dans sa famille, caractérise un grand nombre de mots analogues, et dont le sens est marqué par le bruit naturel dont ils dérivent.

Les dents serrées convulsivement dans le frémissement du froid, de la fièvre et de la peur, laissent échapper un son dur et roulant dont on a fait _transir_, engourdir, pénétrer de froid,

TERREUR, sentiment de crainte causé par la présence d'un objet épouvantable,

TREMBLEMENT, frissonnement véhément et universel,

TREMBLER, frissonner avec force par tout le corps,

TREMBLOTER, qui en est le diminutif,

TREMBLE, arbre ainsi nommé, parce que ses feuilles _tremblent_ et s'agitent au moindre vent,

TRÉMOUSSEMENT, SE TRÉMOUSSER,

TRESSAILLEMENT, TRESSAILLIR, qui expriment de petites émotions, de faibles mouvemens d'effroi, de surprise ou de joie.

TRANTRAN. Mot factice et populaire qui n'est plus d'usage que dans son acception figurée, c'est-à-dire, pour signifier l'intelligence d'un état, d'un métier, le secret d'un négoce, le cours des affaires de commerce et d'industrie.

Quelques-uns prétendent que ce mot s'est dit proprement du son du cor des chasseurs, sens auquel il est employé dans la _vénerie_ de Dufouilloux, de sorte que ce serait une métaphore tirée de la conduite de la chasse.

D'autres avancent que cette façon de parler vient du bruit des violons qui s'accordent, bruit qu'on peut rendre par _trantran_; et alors ce serait une métaphore tirée de l'accord et de l'harmonie de la musique.

TRAQUET. Petite soupape qui ouvre et ferme l'ouverture de la trémie, pour laisser tomber ce qu'il faut de grain sous la meule.

TRICTRAC. Jeu dont le nom vient du bruit que font les dames et les dés dont on se sert en jouant. C'est ce bruit que M. Delille exprime admirablement dans ces vers:

J'entends ce jeu bruyant où le cornet en main, L'adroit joueur calcule un hasard incertain. Chacun sur le damier fixe[6] d'un oeil avide Les cases, les couleurs, et le plein et le vide. Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir; Leur pile croît, décroît. Par la crainte et l'espoir, Battu, chassé, repris, de sa prison sonore Le déz avec fracas part, rentre, part encore. Il court, roule, s'abat.

Dumarsais croit que ce jeu s'est appelé autrefois _tictac_, et il est encore désigné de cette manière par les Allemands et les Anglais.

* TRINQUER. Heurter les verres en buvant, ce qui se fait avec un bruit dont le mot _trinquer_ est formé par Onomatopée.

Les Allemands s'en sont emparés, en lui donnant quelque extension, pour représenter l'action de boire elle-même. Ils disent _trincken_, les Flamands _drincken_, et les Italiens _trincare_.

TROMPE, TROMPETTE. Dans la basse latinité _trumpa_; en italien _tromba_ et _trombetta_; en anglais _trumpet_; en allemand _trompete_.

Il était inutile de chercher l'étymologie du mot _trompette_ dans ces différentes Langues, comme l'a fait Ménage, ou il fallait remonter du moins jusqu'au bruit naturel qui l'a produit, ainsi que ses analogues.

«_Trompe_, dit le père Labbe, _tromper_, _trompette_, _trompetter_, viennent du son qui se fait ordinairement dans le cor de chasse _trom, trom, trom_, et non pas de _tuba_, ni du _taratantara_ du bon Ennius qu'il avait formé sur le son clair et gaillard des clairons et de la doucine».

TROMBONNE, est le nom italien actuellement francisé d'un instrument que nous avons d'abord nommé _trombon_.

TROT, TROTTER. Le mot _trot_ représente à l'oreille comme à la pensée l'allure naturelle des chevaux dont on presse le pas. C'est donc avec raison que Pasquier le dérive, par Onomatopée, du bruit que font les animaux en _trottant_.

De la même racine vinrent le celtique _troad_ qui signifie _pied_, et le celtique _trotta_ qui signifie _trotter_.

Je ne sais où M. Court de Gébelin a lu _trul_, qui se disait pour, _aller_ ou _courir çà et là_, et dont viendrait le mot populaire _trauler_.

TURLUT. C'est un oiseau du genre de l'alouette, qu'on a nommé _turlut_ en raison de son chant dont ce mot est l'expression.

TIRELIRE, est une autre Onomatopée construite pour représenter le même bruit naturel, comme _turelure_ et _turelurelu_ pour imiter le son de la flûte. «Ces termes factices, qui ont bonne grace dans une poésie telle que celle-ci, dit la Monnoye dans son curieux glossaire sur les Noels, seraient insupportables dans un poème sérieux. Virgile n'a eu garde d'employer le _taratantara_ d'Ennius. Un Merlin Coccaïe, un Arena, un Belleau ont eu droit d'exprimer, comme bon leur a semblé, toutes sortes de voix dans leurs macaronées, mais on ne saurait pardonner à Dubartas sa ridicule description du chant de l'alouette, en ces quatre vers du cinquième livre de sa Semaine»:

La gentille alouette avec son _tire lire_ Tire l'ire à l'iré, et _tirelirant_ tire Vers la voûte du Ciel, puis son vol vers ce lieu Vire et desire dire, adieu dieu, adieu dieu.

Il faut dire à l'honneur du siècle de Dubartas que ces vers parurent déjà très-misérables de son temps, car je les lis ainsi corrigés, mais non pas beaucoup meilleurs dans l'édition que je consulte.

La gentille alouette avec son _tire lire_ Tire l'ire aux faschez, et d'une tire, tire Vers le pole brillant, plus d'un plumage las Changeant un peu de son se laisse cheoir en bas.

C'est cette version qu'Edouard Dumonin a suivie dans sa traduction latine, intitulée _Beresithias_:

_Dulcis alauda suo _tire liro_ consonna tollit Iratis iras, saevamque extrudit Erymnin Flammicomum tractuque polum levis involat uno Hinc leviter flexo cantu, dum membra fathiscunt Corpora demittit terrae._

Baptiste Mantouan a cherché à exprimer la même chose dans ce passage de ses poésies, et y a sans doute mieux réussi que ses rivaux, sans recourir au même procédé:

_Prole novâ exultans, galcâque insignis alauda Cantat; et ascendit ductoque per aera gyro Se levat in nubes: et carmine sydera mulcet._

Ronsard a fait usage aussi du mot _tire lire_ dans une piece de ses _Gaîtés_, intitulée l'_Alouette_, et c'est peut-être la seule tache qu'il y ait dans ce morceau charmant:

Hé Ciel que je porte d'envie Aux plaisirs de ta douce vie. Alouette qui de l'amour Dégoises dès le point du jour, Secouant en l'air la rosée Dont ta plume est toute arrousée! Devant que Phébus soit levé Tu enlèves ton corps lavé Pour l'essuyer près de la nue. Trémoussant d'une aile menue, Et te sourdant à petits bonds, Tu dis en l'air de si doux sons Composés de ta _tirelire_, Qu'il n'est amant qui ne desire, T'oyant chanter au renouveau Comme toi devenir oiseau. Quand ton chant t'a bien amusée, De l'air tu tombes en fusée Qu'une jeune pucelle au soir De sa quenouille laisse cheoir, Quand au fouyer elle sommeille Frappant son sein de son oreille: Ou bien quand en filant le jour Void celuy qui luy fait l'amour Venir près d'elle à l'impourveüe, De honte elle abaisse la veue, Et son tors fuseau délié Loin de sa main roule à son pié.

Cet épisode de la fileuse est d'un goût absolument antique, et un des plus gracieux que l'on puisse imaginer. Si Ronsard n'avait jamais fait que de pareils vers, la postérité lui aurait peut-être confirmé jusqu'à un certain point ces titres pompeux de _Prince des Poètes_, et d'_Apollon de la source des Muses_, qu'on lui a donnés de son temps.