DISCOVRS AV ROY.
SIRE,
L’on r’apporte qu’au Royaume de Turqueſtan ſe trouue vn arbre fort difficille d’aprocher, à cauſe qu’il eſt couuert & enuironné d’eſpines poignantes au lieu de fleurs & de fruicts, qui neaumoins parvne grãde merueille de nature, produit vne liqueur fort pretieuſe, ſemblable à la Myrrhe : Ainſi la grande difficulté qu’il y a eu de tout temps d’auoir accés fauorable aupres des Roys, & de leur faire entendre ce qui leur eſt vtile & profitable par les obſtacles & empeſchemens de ceux qui les gardent ſoigneuſement, comme Anubis les Dieux, encore que le Ciel les aye fait naiſtre tous confits en douceur & bonté, & principalemẽt vous SIRE, qui reſpandez vne gratieuſe liqueur de benignité enuers ceux qui ont l’honneur de vous parler, eſt cauſe que (pouſſé de l’ardent zele qui m’a touſiours enflammé à l’hõneur de voſtre ſeruice) i’ay bien vouluvous declarer par cet eſcript ce que ie n’ay peu iuſques icy vous dire de bouche, & qui merite mieux d’eſtre imprimé dans voſtre cœur que dans ce papier, comme i’offre auec la grace du Ciel par vne belle & rare inuention, qui n’eſt montée en l’entendemẽt de beaucoup de perſonnes, former voſtre bel eſprit ſur le moule de la digne inſtruction d’vn grand Roy, pour bien regir & gouuerner voſtre Eſtat, vous faire conceuoir en l’ame & enfanter de la bouche d’imaginations releuées & hors des priſes du vulgaire, & vous enſeigner à reſtraindre dãs la briefveté de reparts aigus, remplis de belles poinctes ſur tous ſubjects dans peu de temps, en vous faiſant deſcocher autant de traicts de ſçauoir, acerés de ſubtilité par vótre langue, que vous en deſcochez de douceur & d’humanité par vos yeux : Ce que i’entends encore vous mõſtrer par vn artifice treſbeau, ſans trauail d’eſprit, ny voir aucun Liure, de maniere que tout voſtre eſtude ne ſera que plaiſir, vos leçõs que paſſetemps, & les lettres qui vous ont eſté iuſques icy cõme de ronces & d’eſpines, ne vous ſerõt d’oreſnauãt qu’autant de roſes & de fleurs : Car vous pourrez apprendre de la façon en vous promenant en vos Tuilleries, en Carroſſe, à la chaſſe, & en tous lieux, par vne eſtude qui vous cauſera non du trauail, mais du contentement : non du contement, mais de l’honneur : non de l’honneur, mais du ſçauoir : non du ſçauoir, mais de la loüange, qui ſurpaſſera tout ce qu’on pourroit non pas dire, mais imaginer de merueilleux en vn grãd Roy : Et ce qui ſera plus admirable, c’eſt que voſtre Majeſté ſçaura plus dans peu de iours en ſe iouant, que ne feront les hommes plus ſtudieux dans pluſieurs années en ſe peinant, & tirera la lumiere de l’obſcurité, la recreation de l’ennuy, la briefveté de la longueur, le repos du travail, & la douceur de l’amertume des ſciences.
Car c’eſt ainſi à la verité qu’il faut enſeigner les Monarques, les Roys qui ſont tous rares, doiuent eſtre inſtruits d’autre façon que le cõmun : le vulgaire doit eſtudier pour ſçauoir, mais ils doiuent ſçauoir ſans eſtudier : les autres doiuent acquerir les ſciences par vn grand trauail, & les Princes par vne grande facilité : & bien que la peine de l’eſtude ſoit ſans fin, ils en doiuent voir vne fin ſans peine, comme ceux qui doiuent apprendre beaucoup & lire peu, & qui ſe plaiſent plus à porter la main ſur l’eſpée, que les yeux ſur le liure : Le Philoſophe Pytagore s’abſtenoit de manger des febves, à cauſe qu’en ſes fleurs, il y a certaines lettres qui n’expriment que douleur & les funeſtes characteres de tout dueil : Demeſme les grands Monarques, bien qu’ils affectionnent les hommes ſçauans, ont le plus ſouuent à contre-cœur les liures, d’autant que la lecture leur fait venir le mal aux yeux & l’eſtude la ſueur au front, en faiſant lire plus de triſteſſe dans leur viſage, que de contentement dans leur eſprit : Et comme ceux qui ne ſçauent pas comme il faut appreſter les pommes de la Mandragore, perdent ſouuent la parole & deuiennent muets, à cauſe de l’odeur faſcheuſe de ſon fruict : ainſi les Roys & les Princes à faute de ne ſçauoir pas comme on peut cultiuer les champs & cueillir les fruicts des Muſes ſans trauail, ont la bouche cloſe du ſceau du ſilence, quand il leur conuient la plus ouurir, qui ne fait que trop entendre leur ignorance, par la grande peine que l’eſtude apporte à leur eſprit, qui ſeche fane & fleſtrit dans leur ame, le bon deſir qu’ils ont d’apprendre : car il faut mõter d’ordinaire auec grand’ſueur au Palais des Muſes, qui eſt aſſis en lieu aſpre au ſommet d’vne montagne, ne plus ne moins que le pays où croiſſent les arbres d’encens eſt montueux, & la ſcience reſſemble proprement à la plante d’Hypericum, qui eſt pleine d’odeur mais picquante, eſtant toute parfumée de gloire, mais couuerte des ronces de mille difficultez, qui poignent l’ame iuſques aux plus ſenſibles parties de l’eſprit, quand on ne ſçait le moyen de les en oſter & arracher : & de tant plus ſe faſchent les Roys d’eſtudier, que le fleuue des Muſes eſt pareil & ſemblable à ceſte fontaine du temple de Iupiter qui eſtoit à Dodone, laquelle eſteignoit les flambeaux allumez, & r’allumoit au cõtraire ceux qui eſtoient eſteints quand on les plongeoit dedans : car la grande peine qu’il y a d’épuiſer ſon eau ſacrée mais profonde dans l’eſtroit vaſe de la memoire, fait mourir auant heureceux qui ſont en vie, & reuiure au rebours par l’ame de la gloire dans le temple de l’eternité ceux qu’elle a fait aboutir au centre de la mort : mais les grands Monarques ne veulent point ſe tuer de la façon, ny s’enterrer auec les liures comme le Roy Numa. Et certes vous eſtes à louer grandement Sire, quand vous eſtiés Dauphin de Frãce, d’auoir ſemblé à ce Dauphin de mer, qui alloit & portoit à Puzzoli vn enfant à l’école, & le rendoit & ramenoit à ſa maiſon, eſtant allé auec grand trauail d’eſprit, par le fleuue d’Hypocrene vers les Muſes, & d’y auoir porté à voſtre exemple & imitation l’ame & le cœur des ieunes Princes : mais maintenat que vous eſtes Roy, il faut pour vous oſter de peine, que les Muſes viennent vers vous, comme elles vont vers Iupiter leur pere : Car les Roys veulent eſtre inſtruits auec toute facilité, comme Alexandre d’Ariſtote ; & traictez Royalement en toutes leurs actions, comme Porus d’Alexandre, dont on leur doit faciliter vn’eſtude qui puiſſe feliciter leur eſprit.
Ce qui ſe peut faire aiſément par l’inuention dont i’entens vſer, ce qui eſt mal-aisé par la nature, eſt tres-aisé par l’art, les lettres ne ſont pas tãt difficiles aux hommes, que les hommes ſont difficiles aux lettres, & la peine n’eſt pas tant en l’eſtude qu’en l’eſtudiant, quad il ne ſçait pas comme il faut citudier : car l’eſprit ſurmonte la force, l’induſtrie le labeur, l’engin la difficulté, & reſſemble au ſang du Bouc qui rompt le diamant, au poiſſon Ellope qui vogue contre vent & marée, & au petit Remora qui arreſte vn grand vaiſſeau en pleine mer. L’on dit que Demarathe Medecin tres-renõmé de ſon temps, eſtant appellé pour preſter la main de ſon aide à la nature defaillante de Conſidie, fille de Seruilie Conſul Romain, qui auoit le corps pourry d’infirmitez, conſommé de douleurs, & accablé de mille maux, & qui toutesfois eſtoit d’vn naturel ſi mignard, qu’elle ne vouloit pas ſeulement predre vn breuuage de Lantiſque qu’il luy auoit ordonné pour le recouurement de ſa ſanté, ny oüir parler de medecine qui luy eſtoit plus faſcheuſe que la mort, la guerit par vne ſubtile inuention, en luy faiſant boire du laict de Chévre, qui ne broutoit & ne mangeoit autre choſe que de la Lãtiſque : Ainſi les Roys ayans ordinairement leurs Eſprits ſi delicats, qu’ils refuſent la medecine des liures contre la maladie de l’ignorance, qui eſt le plus mortel venin qu’ils ſçauroient humer, il ſe faut ſeruir d’vn pareil artifice pour les guerir d’vn ſi grand mal, leur apprẽdre les lettres ſans lettres, les leur faire lire ſans les voir, les imprimer dans leur memoire ſans aucune preſſe de trauail, & par ce moyen faire couler abondamment le doux laict des ſciences dans leur eſprit : Il les faut allecher à l’amour des liures par vn eſtude delicieux, & les endormir inſenſiblement par vne profonde volupté au giron des Muſes, en imitant ce Medecin Aſclepiade, lequel inuenta pluſieurs moyens pour flater les malades, comme de leur faire des lits branſlans, pour clorre leurs yeux d’vn doux ſomme, qui peut eſtre vne des cauſes que l’idolatrie Payenne peignit iadis le Dieu du Sommeil entre les Muſes.
Et de tant plus doiuent ils apprendre ſans eſtre dans vne poudreuſe eſtude aſſiegez de liures, ny tenailler leur entendement ſur la lecture, qu’ils ſont doüez d’vn eſprit animé d’vn beau ſang, dont les actions ſont plus brillantes que le commun : Car ce ſont des Dieux de la terre, auſſi ſublimes en iugement que releuez en puiſsãce, & des fleurs de merueille, qui pour ſi peu qu’ils ſoient arrousés des eauës d’vne claire inſtruction, fleuriſſent incontinent en hauteur de ſçauoir, en retenant du naturel admirable de la Camomille, qui commence à fleurir à la cime : là où les autres hõmes paiſtris d’vne plus baſſe argile, n’apprennent qu’à toute difficulté, ſont tardifs à comprendre, n’enfantent que des conceptions rampantes, ſelon la petiteſſe de leur nature, & reſſemblent au Baſilic, qui ne iette pas ſa fleur à vn coup, mais commence à fleurir par le bas : c’eſt pourquoy l’eſtude laborieux eſt bon pour ſes ames de pierre, dont on ne peut faire reiallir comme le fuzil du caillou les eſtincelles de l’eſprit qu’à toute force, & non point pour les Roys qui ſont des Iupiters celeſtes qui portent dés leur naiſſance la Minerue des ſciences dans la teſte, & qui n’ont beſoin ſeulement que de l’aide de quelque Vulcan, qu’on a feint le plus ingenieux de tous les Dieux, (qui n’eſt autre choſe que d’vne ſubtile inuention) pour tirer le germe des rares merueilles que le Ciel a infuſes dans leur cerueau : L’on raconte que Pyrrhus Roy d’Albanie, auoit entre les autres richeſſes de ſa Pierrerie, vne belle Agathe où Apollon & les neuf Muſes eſtoient au vif repreſentées par le ſeul pinceau de nature, qui auoit ſi bien eſtalé ſon ſçauoir en la graueure, ſa fecondité aux figures, ſon induſtrie aux traits, ſa preuoyãce aux couleurs, ſon ſoin aux ombres, ſa puiſſance aux lineamens, & ſa merueille en tout l’ouurage, qu’on pouuoit aisément remarquer chaſque Muſe a ſon inſtrument : Les Roys ont de meſme entre les grands & ineſtimables threſors que le Ciel répand largement ſur eux, les viues images du ſçauoir, pourtraites du ſeul crayon de leur diuinité dans l’ame, & n’ont beſoin ſeulemẽt que de l’artifice des hõmes plus induſtrieux, pour mettre en œuure ſes pierres precieuſes, afin de mieux faire briller & reluire d’vn éclat eternel la lumiere de leur eſprit : Les Naturaliſtes remarquent que les Aigles écloent leurs petits auec des petites pierres qu’õ trouue dãs leur nid : ainſi pour peu de ſoulagemẽt qu’on aporte à l’intellect des grands Monarques, ils enfantent de leur cerueau ſans étude, des imaginations merueilleuſes, & portent comme le vol de l’Aigle les élans de leur ame iuſques aux nuës. Et ſur tout les Roys de France qui ont eſté de tout temps careſſez d’Apollon, aimez de Mercure, cheris de Minerue, & fauoris des Muſes, par deſſus tous ceux qui ont eu le front ceint du diadéme Royal : Et de là le dominateur de l’Vniuers noſtre Dieu, ſemble par le miniſtere des Anges du Ciel, auoir donné les Lis pour blaſons & armoiries à ſes Anges de la terre, pour témoigner d’autant plus leur bel eſprit ; tout ainſi que les Payens, éclairez parmy les tenebres épaiſſes des folles erreurs de leur temps d’vn iugement naturel auoient accouſtumé de ietter les Lis à poignées ſur le tumbeau des morts, pour repreſenter la beauté de leur ame : mais s’il y a eu iamais Roy de ceſte fleuriſſante Monarchie, decoré d’vn rare eſprit, c’eſt vous Sire, cõme celuy en qui brillent les éclairs de la diuinité, & les éclats de l’admiration, & dont on ne ſçauroit aſſez loüer la merueille du iugement, la ſolidité du cerueau, & la felicité de la memoire : & ſerez encore beaucoup plus admirable, ſi vous eſtes vne fois inſtruit & mené à perfection de ſçauoir, par cet artifice profitable & induſtrieux, tout ainſi que les arbres de myrrhe, quand ils ſont cultiuez comme il faut, iettent vne myrrhe plus odorante ſans comparaiſon que celle des autres : Et comme l’on voit des yeux de l’eſtonnement que voſtre Maieſté ne fault iamais à dõner dans le blanc & dans la bute où elle viſe, par l’extréme plaiſir qu’elle prend en ce loüable exercice : autant en ferez-vous des traicts de l’eſprit, ſi vous eſtes vne fois apprins par vne inuention qui vous ſoit facile & agreable à donner dans le blanc des ſciences & de l’immortalité, qui eſt l’endroict où vous deuez bander l’arc de vos penſées, tendre les cordes de vos deſirs, & dreſſer les fléches de vos affections, comme vers la bute la plus belle & honnorable où vous ſçauriez iamais viſer.
Car les Roys doiuent eſtre ſçauans, d’où les ſcauans eſtoient iadis Roys, eſtre enfans de Minerue & de Mars, comme ceux qui ne doiuent pas moins paroiſtre par les lettres que par les armes, par les oliuiers de la paix, que par les lauriers de la guerre, & par le ſçauoir que par l’épée. Les Anciens s’eſtonnoient iadis, de ce qu’en l’iſle de Tylos ſe trouuoit vn arbre qui produiſoit vne fleur ſemblable au violier blanc, horſmis qu’elle eſtoit vn peu plus grande, qui toutesfois ne ſentoit rien, veu que ce climat eſt ardammẽt échauffé des rais du Soleil, mais il eſt beaucoup plus eſtrange, quád les Roys qui ſont comme les arbres que le Ciel a deſtinez pour porter les fleurs de l’honneur, & les fruits de la vertu, ne rẽdent aucune odeur de ſcience, & qu’ils reſſemblent au contraire par leur ignorance au Duc Anchiſe, de deſſous le riche & precieux veſtement duquel ſortoit vne bouë immunde de bien mauuaiſe ſenteur ; ou à ſes vignes de Rizza, qui eſtant hault montées, rendoient touſiours leur fruict vert : Car le ſçauoir eſt le mont de la vertu, l’aiſle de la gloire, la palme de renommée, le laurier de triomphe, la fleur de merueille, le Ciel d’admiration, l’aſtre de beatitude, & la coronne d’immortalité : C’eſt luy qui donne la Maieſté aux Rois, la veneration à leur front, la douceur à leurs yeux, la grace à leur bouche, la beauté à leur ame, & la lumiere à leur eſprit : c’eſt luy qui leur ouure le cerueau, qui leur fourniſt des yeux de Lynx, & leur fait voir clair, & penetrer à trauers les affaires plus obſcures, & embroüillées de leur Royaume ; qui leur enſeigne à policer par de bonnes loix leur Eſtat, & leur donne l’addreſſe au gouuernemẽt, la meureté aux aduis, la reſolution aux doutes, la preuoyance aux neceſſitez, la felicité aux deſſeins, la diligence aux executions, l’equité aux iugemens, & vn entendement admirable, qui iette les fondemens d’vn bon conſeil dans leur cerueau, & n’oblige leur Sceptre qu’à leur prudence : Et au contraire l’ignorance eſt l’écueil qui leur a fait faire de tout tẽps vn triſte naufrage dans la mer de mille malheurs ; la pierre qui émouſſe la pointe de leur iugement, la Torpille qui endort leurs ſẽs, l’Ethiopis qui tariſt la ſource des paroles dãs leur bouche, le fleuue infernal de leur oubliance, & le ciſeau qui rõgne les aiſles à ſes aigles, & les empeſche de voler vers le Ciel : car la meſme erreur qui offuſque leur eſprit, les ſuit au gouuernement de l’Eſtat : la meſme rudeſſe qu’ils ont en l’entendement, les accõpagne au traitement de leurs ſuiets : les meſmes tenebres qui couurent leur cerueau, les enueloppe aux affaires de leur Royaume : & les meſmes imperfections qui regnẽt en leur ame, ſe treuuent en leur regne, qui n’eſt proprement qu’vn chaos de miſere, de deſordre & de confuſion, d’où le ſage Salomon ne demanda point la force, les richeſſes, ny les threſors à Dieu ; mais la Sapience pour bien regir & gouuerner ſon Empire.
Nõ que les Roys doiuẽt eſtre conſommez en toutes ſciences, moins auoir vn ſçauoir ſcholaſtique, & qui tienne de la puerilité, ou des pointilles de l’école, comme les eſprits de petite eſtoffe & de bas aloy : car il y a grande difference entre le Roy & l’écolier, le Prince & le Pedant, le Monarque & le Sophiſte : Mais pour tout ainſi que la force du feu Solaire attire à ſoy la partie la plus douce & plus ſubtile de l’eau, & laiſſe la craſſe, l’aſpre & la materielle pour les humains, qui eſt cauſe que la mer eſt ſalée : de meſme les Roys qui ſont les Soleils de la terre, doiuent du large & profond Occean des ſciences, laiſſer tout ce qui eſt de groſſier, de terreſtre & de penible pour le commun des hommes, & retenir pour eux vn ſçauoir rare, diuin & facile, qui puiſſe former leur ame aux bonnes mœurs, leur eſprit à vn ſage gouuernement, & leur langue au bien dire, qui ſont les trois choſes que i’entens vous enſeigner SIRE, ſans aucuns liures & auec toute facilité, & qu’vn Roy leur doit ſçauoir parfaitement : car ceux qui n’ont que quelque petite bluette de ſes trois lumieres répandue dans leur eſprit, reſſemblent au maniment & conduitte de l’Eſtat à l’Empereur Tybere, qui pour quelque traict de temps, voyoit auſſi clair en l’obſcurité de la nuict, qu’au milieu d’vn beau iour, mais biẽ toſt apres il perdoit ceſte acuité de veuë, & auoit les yeux voilez d’vn tenebreux aueuglement : là où les Monarques qui par vne belle inuention ſe facilitent l’entrée à la cognoiſſance de ſes choles profitables, ſont ſemblables à ce Strabon, qui durant la guerre de Carthage découurit de fort loing & des Capo Ferro de Sicille, les vaiſſeaux de mer qui partoient du havre de ceſte Cité & les comptoit vn par vn, tant ils preuoyent de longue main, par les profondes racines de prudence que le ſçauoir leur apporte les diuers euenemens & ſuccés des affaires de de leur Royaume, & en deſtournent les orages & tempeſtes par leur Conſeil. C’eſt pourquoy vn tel Monarque ſçauant & vertueux eſt aimé des ſujets, craint des eſtrangers, redouté des ennemis, recherché des Potentats, honnoré des grands, beny des petits, renommé des Doctes, admiré des ignorans & loüé de tout le monde, comme le miracle de l’Vniuers.
Les Sabéens ne permettoiẽt point aux eſtrangers, de ietter les yeux ſur les arbres qui portoient l’encens, & encore tous ceux de Sabée n’auoiẽt point la licence & permiſſion de les voir : Ainſi ne veux je point communiquer ceſte inuention, & encens odorant de nouueauté, qui vous parfumera tout de gloire, s’il eſt vne fois répandu ſur le feu de voſtre eſprit, à autre qu’à vous SIRE, & à ſes Epheſtions, à qui voſtre Maieſté permettra de lire auec elle ces lettres ſans lettres, & d’en voir l’eſſay, en ſcellant comme vn autre Alexandre leur bouche de l’anneau de voſtre ſecret : Car les Rois & Monarques doiuent auoir vn art caché & different du vulgaire ; ſemblable au Bardane qui recelle ſa fleur, & germe en ſoy-meſme, & à ceſte pierre precieuſe retirant à l’Eſcarboucle qui eſtincelle comme feu appellée Lyncurium, que les Onces qui l’engendrent, ialouſes que les hommes ioüiſſent d’vn ſi rare threſor, ont accouſtumé de couurir de terre : Ce qui aduiendra Sire, encore que de vôtre volõté, ie dépoſe ce ſecret d’eſprit dãs l’oreille & dãs l’ame de ceux qui ſeront preſens à l’eſſay, d’autant que ie ne découuriray que la moindre partie de l’artifice, lequel bien que beaucoup ſçachent, peu toutesfois s’en ſçauront ſeruir : car le ſecret du ſecret eſt d’auoir force fonds, vn grand amas & riche magaſin de beaux lieux, & ſur tout l’eſprit ſubtil & delié, pour les mettre en œuure, & enchaſſer proprement les pierres precieuſes dans l’or de pluſieurs rares inductiõs qui n’ayẽt iamais eſté dites, & ne ſe treuuent point rapportées dans les liures, comme celles dont l’eſpere vous fournir ſur tous ſuiets, qui ſeront de mon inuention, ne plus ne moins que l’Araignée tire toute la toile qu’elle ourdit de ſon ventre, ou pluſtoſt de la voſtre Sire, car ie ne feray à l’exemple d’vn Socrate, qui diſoit ne produire rien de ſoy, mais aider à l’enfantement d’autruy, que tirer par cét artifice, des fleurs de voſtre bouche les fruits de voſtre eſprit, & où les autres apprennent pour enſeigner, i’enſeigneray pour apprendre de voſtre Maieſté. Et c’eſt en quoy la hauteur de voſtre doctrine paroiſtra plus éclatante, de ne dire rien de commun, de ne daigner pas ſeulement parler par la langue des liures, mais de faire que les liures parlent par voſtre langue, & de rendre Apollon & les Muſes tributaires de voſtre ſcience : Car de r’apporter de beaux lieux, & les enfiler & coudre bien à point, en la meſme forme qu’ils ont eſté tiſſus ſur la trame des bõs liures, c’eſt choſe à quoy les plus rudes & groſſiers & les ames de baſſe taille peuuent en fin paruenir par vn’eſtude penible : mais de les diuerſifier par vne nouuelle façon, & ne plus ne moins que l’indutrieuſe Abeille, tirer de ſes fleurs sãs qu’il y paroiſſe vn miel qui ſoit tout à nous, & quelquesfois d’vne goutte d’eau vne perle, d’vne ordure vn diamant & d’vne ronce vn œillet, c’eſt en quoy conſiſte la perfection d’vn bel eſprit, & comme il faut apprendre les Roys, de qui le ſçauoir doit eſtre auſſi beau que leur Coronne, auſſi ſublime que leur Sceptre, auſſi diuin que leur ame, auſſi rare que leur perſonne, & auſſi grand que leur puiſſance.
Et encore vous prendrez par cét artifice, la trempe des bonnes lettres auec toute facilité, boirez à long traits de contentemens indicibles dans le fleuue des Muſes, ſerez englouti dãs vn abyſme de lieſſe, où les autres le ſont dãs vn de trauail ; aurez vn ſolide & delicieux ſçauoir, où la pluſpart võt roulãt dans les doutes auec vn penible chagrin leurs eſprits : ſerez éclairé auec plaiſir comme vn Aigle lègitime de la douce lumiere, d’vne pure doctrine, où pluſieurs sõt couuerts cõme des triſtes Hibous des tenebres de confuſion, & toute la plus grande peine de voſtre eſtude ſemblera à l’herbe Cunila, qui frayée entre les doigts ſent le miel : Ce qui eſt d’autant plus neceſſaire pour l’inſtruction des Roys, qu’ils ont pluſieurs autres diuers exercices & occupations, où ils ne pourrõt vacquer autrement, d’où ils ſont contraints bien ſouuent de repaiſtre leurs eſprits à la halte des fruicts immortels des ſciences, ne plus ne moins qu’on dit que les Arondelles prennent leur paſteure en volant : & la meſme facilité que vous aurez Sire, à conceuoir & apprendre, ie l’auray à vo inſtruire & enſeigner, & me ſera beaucoup d’honneur s’il plaiſt à voſtre Majeſté, employer encore ma plume à écrire ſur tous les ſuiets qui ſe preſenteront (autres que de l’Hiſtoire) pour voſtre ſeruice, & le bien de l’Eſtat : car voſtre inſtruction ne ſçauroit non plus empeſcher ce glorieux travail pour moy, qu’elle n’empeſchera point vos autres exercices accouſtumez, ny la fonction ordinaire de voſtre docte Precepteur, qui a d’autant plus ſuiet d’aggréer ma bonne intention, qu’elle ne tend qu’à voſtre bien & auancement, ſans former aucun preiudice à ſon merite, ny à sõ eſprit. Le diuin Platon apres auoir eſté choiſi & appellé par le Roy Denys pour l’inſtruire & réueiller sõ ame par ſa vertu de l’ẽdormiſſement lethargique des delices de la Cour, ayant ſçeu qu’Eſchines grand Orateur de ſon temps, qui eſtoit auſſi ſecond en ſageſſe, que facond en diſcours, eſtoit venu de luy-meſme d’vn pays loingtain, pour former la parole de ce Monarque à l’eloquence, & luy mettre autant de miel dans le cœur, que dans la bouche ; tant s’en faut qu’il fuſt remply du mortel venin d’vne ialouſe enuie contre luy, de ce qu’il ſembloit vouloir mettre le pied dans ſon fonds, & entreprendre ſur ſa function : qu’au contraire loüant ſon bon zele, & fauoriſant ſon deſſein, par vne trame de belles paroles, ourdies à ſa mode, d’vne ſubtile inuention il fit doucement entendre à ce Roy, comme ce perſonnage, plein de rares conditions & ſur-eminentes qualitez, qui pouuoit par les artifices de ſon ſçauoir, & les charmes de ſon bien dire, ſe rendre non moins agreable à ſon ame qu’à ſes oreilles, & qui auoit fait vn long voyage pour cuider conferer & communiquer auec luy, eſtoit demeuré là, déprimé iuſques au centre du mépris, ſans que perſonne en fiſt compte, auſſi reculé d’honneur & d’eſtime, qu’il eſtoit approché de mérite & de vertu : Ce qui toucha ſi au vif ce Monarque, qu’il remercia ſur l’heure & embraſſa Platon, ayant en ſinguliere admiration la debonnaireté de ſon ame, & la magnanimité de ſon cœur, & depuis traita magnifiquement Eſchines, l’honnorant des ſignalez priuileges de ſes faueurs, & des clairs rayons de ſa bien-vueillance : De meſme les Pilotes qui tiennent en main le timon de l’inſtruction des Rois, doiuent eſtre bien aiſes quand ils s’en treuue d’autres qui deſirent voguer à pleines voiles ſur la meſme mer, qui n’eſt qu’aſſez grande & large pour tous, & les y doiuent d’autant plus embarquer qu’ils prennent vne partie de leur fardeau, d’où leur nauigatiõ eſt moins perilleuſe, & leur nauire moins ſuiette à ſe briſer & crouler au fonds par la peſanteur de leur charge. Les Poëtes feignent que les Dieux ayans baillé le Ciel à porter au puiſſant Athlas, de peur qu’il ne ſuccombaſt & ne fuſt accrauanté ſous vn faix ſi onereux, luy donnerent pour adjoint & compagnon le fort Hercule : Ainſi les Precepteurs de Rois ont d’autant plus beſoin d’eſtre aidez & ſoulagez en leurs charges, qu’ils ne portent pas moins qu’vn Ciel haut de ſouueraineté, grand de pouuoir, eſtoilé d’admiration, rond de diuinité, radieux de merueille, tonnant de force, éclairant de prudence, & mobile par l’intelligence de leurs preceptes & enſeignemens. Dolon tout neuf au meſtier des armes, qui tenoit plus de la legereté du Cerf aux pieds & en la teſte, que de la force & magnanimité du Lyõ au cœur & en l’ame, eſtant choiſi entre les Troyens par le preux Hector, pour épier & viſiter de nuict le camp des Grecs, y alla tout ſeul & s’y perdit, ne voulant eſtre accompagné que de ſa ſeule preſomption & arrogance ; mais au contraire le vaillant Diomede qui bleſſa & foudroya de ſon épée le Dieu de la Guerre, & rauit les lauriers de Mars à Mars meſmes, eſtant exhorté de la part des Grecs d’executer la meſme entreprinſe contre les Troyens, demanda vn ſecond pour l’aſſiſter, & ne voulut point ſe mettre en chemin ſans eſtre ſuiui du ſage Vlyſſe. Les Nochers ne prẽnent pas pour vn ſi bõ augure & preſage, quand ils voyent en mer vn feu ſeul, ſur le maſt de leur nauire, comme quãd il y en a deux : car c’eſt vn ſigne aſſeuré de bonnace, & que les doux Zephires halenãs d’vn ſoufflement proſpere leur vaiſſeau, le doiuẽt cõduire au port de leur deſir, auec toute felicité : Ainſi lors que les Rois, les Pilotes terreſtres des Monarchies, ſont éclairez ſur la mer des ſciences, non d’vne ſeule lumiere, mais de deux, ils apprennent beaucoup mieux, & abordent pluſtoſt ſans tourmente d’eſprit à l’haure des Muſes, & au temple de l’Eternité. Les Roys des Parthes auoient accouſtumé de boire de deux ſortes d’eaux, du fleuue de Choaſpes & d’Eulée, qu’ils faiſoient porter par tout où ils alloient : Les Roys que le feu de la gloire rend alterez de l’amour des lettres, doiuent de meſme eſtre abreuués de deux diuerſes fontaines de doctrine, qui doit couler touſiours auprés d’eux, & comme de plantes diuines eſtre arrouſez de deux differentes eaux d’inſtruction, pour mieux faire fleurir & fructifier les ſciences en leur eſprit. Nous liſons qu’vn Paul Æmile qui fut vn grand Capitaine à la verité, riche de renommée, mais ſi pauure toutesfois, qu’il ne ſe trouua point d’argent en ſes coffres apres ſa mort, pour faire ſes honneurs funebres, eſtoit ſi amateur de la vertu & de l’auancement de ſes enfans, qu’il leur tenoit pluſieurs Maiſtres & Precepteurs, de Grammaire, de Rhetorique, & Dialectique : à plus forte raiſon vn grand Roy comme vous Sire, qui eſt allaicté de l’affluence de tous biens, doit auoir pluſieurs perſonnes d’vn ſçauoir rare prés de ſa Maieſté, pour conferer auec eux, adiouſter la Couronne des Muſes ſon Sceptre, & regner autant ſur les eſprits que ſur les corps : Auſſi auez-vous eu autres fois deux Precepteurs, ſans qu’ils fiſſent ioüer les reſſorts d’vne nouuelle inuention, pour rehauſſer la beauté de voſtre eſprit, de l’éclat d’vn facile enſeignement, d’où vous deués eſtre d’autant plus porté & enflammé du meſme deſir d’en auoir du moins autant, qu’vne belle occaſion ſe vous offre maintenant d’apprendre & de ſçauoir de choſes rares ſans eſtude laborieux, qui eſt pour ne ſe rencontrer iamais plus : & que la diuerſité plaiſt, & la nouueauté aggrée ordinairement aux belles ames : Car la difference des inſtructions, ſont cõme autant d’arbres de fleurs & de fruicts, ou de prées émaillées de mille belles fleurs, qui par leur variation recréent & cauſent des delices & du contentement en l’ame des grands Rois. Meſme que voſtre Maieſté apprendra par ceſte inuention dans peu de temps, ce à quoy la longue courſe des ans, & l’ancienne entreſuitte des ſiecles pourroient à peine allez fournir de tẽps pour apprẽdre. L’on admire l’ardente viſteſſe du Soleil, qui dans peu de temps roule d’vn cours démeſuré les rayõs flamboyans de ſa belle lumiere ſur l’vn & l’autre Hemiſphere ; & qui ſelon la computation des Aſtronomes fait en moins d’vn quart d’heure par l’infinité du Ciel, vn nombre infiny de lieuës : & dit-on encores que les eſtoilles qui ſont au milieu du Firmament, ſont en vingt & quatre heures en tous les endroits de ce ſpatieux & immenſe Louvre de la Nature : voſtre Maieſté pourra de meſme par cet artifice courir d’vne pareille promptitude par le grand & diuin Ciel des ſciences, où comme le Soleil des beaux eſprits, où comme l’Aſtre de la France, ou comme l’vn & l’autre enſemble. Car il n’y aura iour du monde que voſtre Majeſté n’aprenne quelque nouueau ſubject, tel qu’il vous plairra choiſir auec toute facilité, de maniere que ſi vous continuez tous les jours cét honorable & doux exercice, vous pourrez dans peu de temps parler pertinement de tous ſubjects dignes d’vn Roy, & pourrez encore dans moins de ſix mois, ſi voſtre Majeſté l’agrée, commencer à eſclorre comme le Roy d’Angleterre par de belles œuures au jour de la gloire la lumiere de voſtre ſçauoir, & faire veoir de vos Liures ſans auoir veu aucun Liure, en vous immortaliſant par l’eſpée & par la plume : œuures qui pour la grãdeur de voſtre perſonne, la merueille de voſtre eſprit, & la rareté de voſtre ſcience, ſeront recherchées auec admiration des quatre parties de l’Vniuers.
Ny encore le temps oublieux ne pourra iamais d’eſraciner de voſtre memoire ce qu’vne fois vous aurez apris par cét artifice, ne plus ne moins qu’on ne pouuoit arracher du Temple de Maruſia ce qu’vne fois on y auoit fiché ; ce qui eſt d’autant plus a eſtimer que la plus part des hommes enterrent ſoudain ce qu’ils ont leu aux bons Liures dans le tombeau d’oubliance, & que la ſeule memoire eſt le treſor des ſciences, d’où l’on a feint que Mnemoſine, c’eſt à dire Memoire eſtoit la mere des Muſes, car c’eſt choſe grande d’apprendre, plus grande de ſçauoir, & tres-grande de n’oublier poinct.
Et c’eſt artifice ſeruira encore beaucoup à voſtre Majeſté, maintenant que vous eſtes ſur le poinct de voſtre deſiré voyage, pour reſpondre royallement à tant de belles & doctes harengues qui vous ſeront faites de toutes parts par les principaux Officiers de vos villes, & les Mercures de la Frãce, & pour attirer par l’oreille come vn Hercule Gaulois des cheſnons dorez de voſtre langue auec admiration vos ſujets, en leur faiſant voir autant les traits de voſtre diuin eſprit, que ceux de voſtre humain vilage. L’on dict que les Paſteurs ont accouſtumé de regarder ſouuent à la bouche des Beliers, car ſelon qu’eſt la couleur des veines qu’ils ont ſoubs la langue, les moutons qu’ils engendrent ont la laine : Ainfi prend-on ſur tout garde aux parolles qui coulent de la bouche des Roys, comme celles qui deſcouurent la lumiere ou l’obſcurité de leur eſprit, car ſelon qu’ils ſont bien ou mal inſtruits, ils forment de belles ou baſſes reſponces quand on leur parle : auſſi doibuent-ils auoir vne langue diſerte arrouſée d’vn eau de doctrine, qui rende leur voix eſclatante comme le fleuue de Zonara en Barbarie : ce que vous aures Sire, s’il vous plaiſt d’agreer ceſte inuẽtion, & ſerez d’autant plus à l’oüer que voſtre Majeſté enſuiura ceſt oracle de Delphes tant renommé, qui defendit au Roy Ægee de toucher & cognoiſtre femme qu’il ne feult pluſtoſt de retour en la ville d’Athenes, en arriuãt nonſeullemẽt aux Athenes des bonnes lettres, mais en eſpouſant plutoſt les Muſes, que la diuinité humaine, ou l’humanité diuine que le Ciel vous a deſtinée de toute Eternité pour eſpouſe.
Ce que j’eſpere, Sire, que vous ſerez d’autant plus & agreerez l’artifice, qu’il eſt ſelon que j’ay peu apprendre du tout conforme à voſtre humeur, que voſtre eſprit eſt desja tout porté à ce que ie deſire le porter, que les lettres ſans Liures que je vous ay treuue, ſont les Liures ſans lettres que vous cherchez, d’où vous apprendrés de nature, ce qui vous ſera monſtré par art, & ſçachant plus par le plaiſir, que ie ne vous en ſçaurois enſeigner par l’induſtrie, voſtre nature ſurmontera mon art meſme.
Et la Royne voſtre tres-honnorée Mere n’agreera pas moins ce loüable deſſein, cõme celle laquelle y eſt toute portée par les mouuemens de ſon ame, par l’excellance de ſon eſprit, par les eſclairs de ſon œil, par les flammes de ſon cœur, & par les prieres de ſa bouche, puis que ſon ame, ſon eſprit, ſon œil, ſon cœur & ſa bouche, ne ſe meut, n’excelle, n’eſclaire, ne s’enflamme & ne prie que pour l’aduance de voſtre Majeſté : Auſſi eſt elle remplie d’vn profond entẽdement, ſemblable à l’herbe Medica de ſon nõ, qui iette ſes racines fort auãt en terre, & n’eſt pas moins deſireuſe de voſtre gloire, que ceſte noble Dame Euridice qui eſtant de nation Eſclauonne, print la peine d’apprẽdre les lettres eſtant deſia bien auãt en ſon aage, pour auoir moyẽ d’enſeigner elle meſme ſes enfans, & de donner l’eſprit à ceux à qui elle auoit donné le corps, tant ſa Majeſté à contribué iuſques icy d’induſtrie & de vigilence par l’exẽple de ſa bonne vie, & de ceux qui ſont à l’entour de vous Sire, de former voſtre belle ame au patron de la vertu. Car quel fruict plus grand ſçauroit elle recueillir que celuy de voſtre inſtruction ? Quel treſor plus ineſtimable que de voſtre ſçauoir ? quelle gloire plus fameuſe que de voſtre renommée ? quel triomphe plus auguſte que de voſtre admiration ? quel rauiſſement plus haut que de voſtre merueille ? & quelle beatitude plus parfaite que de la diuinité de voſtre eſprit ? voſtre ſcience ſera ſon honneur, voſtre memoire ſa richeſſe, voſtre eloquẽce ſon miel, voſtre iugement ſa force, & voſtre prudence ſa felicité. Et ſa Majeſté ne faira encore que ſuiure les glorieuſes traces des grãds Ducs de Fleurance ſes ayeux, qui ont eſté grandement amateurs des bonnes lettres, ont recherché du bout du monde les eſprits plus ſublimes & relleuez en ſçauoir pour inſtruire leurs enfans, & ceindre leurs fronts au lieu des Couronnes periſſables de la terre, des Lauriers & Palmes de l’immortalité. Meſme que ceſte inuention vous eſt offerte, Sire, par vne perſonne de qui le Pere à eſté iadis eſleué par la feu Royne mere ſa tãte : & qui ne deſire rien tant que de luy continuer les meſmes ſeruices que ſon Pere a rendus a celle qui eſtoit ſi proche à ſa Majeſté de ſang de parantage & de ſageſſe.
Pour voſtre Conſeil, & ceux qui ont l’honneur d’eſtre plus pres de vous Sire, ils doiuent d’autant plus vous faire gouſter la beauté de ceſt artifice, que ce ſont des Genies qui ne veillent qu’a voſtre bien & aduãcement, & qui ne ſuiuent pas en leurs opinions le mouuement des Planettes qui tourne a main gauche, mais du ciel eſtoillé qui ſe contourne à main droicte, en iugeant de toutes choſes iuſtement, auec la balãce de la raiſon & le poids de l’equité.
Mais ſur tout vos ſubjets ne ſont point enflãmez d’vn plus ardent deſir que de celuy de voſtre facile inſtructiõ, car ils eſperẽt vne meilleure conduitte en voſtre gouuernemẽt, maintenant que vous eſtes maieur quand vous ſerez eſclairé par la lumiere d’vn bel artifice aux affaires d’Eſtat ſans aucune peine, qui fera que celuy qui les gouuerne de droict, les gouuernera par iuſtice, soque le Roy du premier Royaume, ſera le premier des Roys, que leur Prince triomphant, triomphera de bien regner en adiouſtant la force de l’ame à la force du corps, & la ſouueraineté du ſçauoir, à la ſouuerainete de l’Empire : Auſſi eſt-ce vne des principales raiſons qui m’ont eſmeu Sire, à vous faire entendre ceſte facilité d’apprẽdre, que voſtre Majeſte doibt d’autãt plus embraſſer, & en faire cas que c’eſt vn artifice tout rare & tout royal qui ſemble ſurpaſſer l’entendement humain, & que ce n’eſt rien encore de ces memoires artificieles, de cét art de Lulle, ny de les bagatelles & niaiſeries de je ne ſçay quels Charlatãs & vendeurs de fumées, qui ſont d’ordinaire tellement enrollez ſoubs l’enſeigne de l’ignorãce, qu’ils ont beſoing de l’art de Memoire pour eux, qu’ils veulent apprendre aux autres : Auſſi n y a il de rien qui doibue eſtre tant chaſſé d’aupres des Roys, & de ces ruches a miel, que ces bourdons de pedanterie, ſans eſprit, ſans inuention & ſans diſcours, qui ſeroyent pour tourner à leur exemple leur promptitude en ſtupidité, leur ſubtilité en rudeſſe, leur gentilleſſe en confuſion : & qui ne plus ne moins que ceſte imperfectiõ qu’on nõme Araigne, qui couure d’vne toile cõme d’airaignée le fruict des Oliuiers les garde de croiſtre & les mange, enuelopperoiẽt de meſme des tenebres de leur ignorance, la douce oliue de l’eſprit des Roys, eſtoufferoiẽt & cõſumeroiẽt le germe de leurs entendemẽs, & empeſcheroiẽt que ce beau fruict ne peut venir à perfectiõ & maturité là où il faut approcher prés de ſes Eſprits eſpurez, dis uins & delicats, des eſprits, beaux, nets & deliez, qui leur puiſſent aprendre clairement des choſes toutes belles & rares, ſans trauail d’eſprit ny peine quelconque ; Comme i’entends faire Sire, par c’eſt artifice qui cauſera de l’eſtonnement aux ſtudieux, du doubte aux ſubtils, de l’admiration aux ſimples, de la merueille aux idiots, de la curioſité aux doctes, mais ſur tout de l’incredulité aux ignorans, & a ſes Cyclopes forgerons de mediſance, qui n’ayãs qu’vn œil de iugement dans la teſte, iugent de toutes choſes à la volée, & ſelon la legereté de leur cerueau : Auſſi la malice & l’enuie n’õt point oublié leur poiſon & leur fiel pour m’en faire perdre le gouſt : Mais les gens de merite & de ſçauoir tres-affectionnez à voſtre ſeruice, à qui i’ay tant ſoit peu communiqué ceſt artifice, en reſeruant le principal ſecret pour voſtre Majeſté, m’ont excité a perſeuerer en ce loüable deſſein, comme le iugeant tres-beau & digne d’vn Roy : & encore ay-ie apris de quelques vns deux auec eſtonnemẽt & plaiſir à la fois, qu’il y a eu autrefois des Rois & des Princes de grand ſçauoir, qui ont eſté inſtruits en la meſme faço, mais non pas auec tant d’induſtrie que ie deſire d’y contribuer Sire, pour le cõtentement de voſtre eſprit, le biẽ de l’Eſtat, & l’honneur de voſtre ſeruice. Le Philoſophe Pitagore ſouloit dire que de l’eſtude de la Philoſophie, il luy eſtoit demeuré ce bien, qu’il n’auoit rien en admiratiõ. Ainſi ceux qui ont de lõg temps ſuiuy l’eſtendart d’Apollon, & la cõpagnie des Muſes en l’honorable milice des lettres, & qui ſçauent que c’eſt de l’excellence des artifices, de la ſubtilité des inuentions, & de la force de l’entendement humain, ne treuuent rien d’impoſſible à l’eſprit de l’homme, qui penetre les Cieux, ſonde le profond des abiſmes, trauerſe les mers, & ramene le Ciel & la terre & les choſes plus incognuës à ſa cognoiſſance :
Et bien que les hommes de ſçauoir ſe recognoiſſent aſſez par leurs œuures, que ce que i’ay mis au iour ne ſoit riẽ a l’eſgal des pieces qui me reſtent à mettre en lumiere & entre autres vn œuure Chreſtien diuiſé en toutes les parties du corps humain qui font autant de liures lequel eſt de grand volume, que i’ay fait voir a pluſieurs beaux Eſprits, ſi eſt-ce pourtant que pour fermer la bouche de la mediſance aux ignorans, & ouurir les yeux du iugemẽt aux doctes ie ne deſire rien tant que de faire l’eſſay de mon deſſein, & deſcouurir à voſtre Majeſté deuant tels perſonnages relleuez en merite & ſuffiſance qu’il vous plaira choiſir, les moyens ayſez, les enſeignemens vtiles, & les inuentions rares dont i’entens me ſeruir pour vous inſtruire auec toute facilité : Eſſay qui ſera la pierre de touche de l’or de l’induſtrie, la queux qui donnera le trenchant à l’experience, & le corps ſolaire qui eſprouuera aux rais de la verité, l’Aigle royal de l’artifice : Eſſay qui fera cognoiſtre ce bon Laſerpitium par la blancheur & trãſparence d’vne claire inſtructiõ, ceſte odorãte Myrrhe pour n’y auoir rien de noir au dedãs ny au dehors, ce malle encens à ſa rondeur, & ce vray Baume en ce congellant au profond du fleuue des Muſes par vne ſolide erudition, & ne nageant point ſur ceſte cau à mode d’huille cõme pluſieurs autres petites & legeres inuẽtions, qui n’ont que quelque ſurface, ſimple couleur, & ombre d’enſeignement.
L’on dit que les Mouſches à Miel ayment le ſon de l’airain, qu’ainſi ſes abeilles ingenieuſes qui confiſſent pour autruy le miel du ſçauoir des fleurs des bons liures, affectionnent l’or & l’argẽt, & en ſouhaittẽt quelque recompenſe. Mais tout le principal bien que ie deſire de voſtre Majeſté (Sire) eſt d’auoir ſeulement l’honneur de vous ſeruir, qui eſt ſi grand à la verité ; qu’il donne la poſſeſſiõ de tous biens à la fois : Auſſi ne ſuis-je point d’vn naturel mercenaire, n’y n’ay iamais fait eſtat d’enſeigner ny d’apprendre : & fais iuſtement des bonnes lettres, ce que fai ſoyẽt les peintres Zeuxis & Nicias de leurs ouurages qu’ils ne vouloiẽt point vdẽreen les jugeãt hors de pris, & des choſes diuines hors du commerce des humains : Et de tant plus que i’eſpere par ceſt artifice laiſſer des treſors ineſtimables dans voſtre Louure, qui pourront enrichir voſtre eſprit des biẽs que les ſceptres ne vous ſçauroient fournir, & qui vous pourront fournir des Sceptres, & ſeruir encore vn iour à voſtre royalle poſterité. Tout ce que i’ay eu iamais intention de vous demander Sire, ſont les Eſtats & Offices de ma maison, pour trois raiſons ſi plaines d’equité, que la Iuſtice sẽble plutoſt vous en faire demãde, que moy-meſme : La premiere qu’il ne vous faudra point débourcer aucũ denier & que vos finãces n’en ſerõt point amoindries, mais bien vos graces augmẽtées, & qu’il sẽblera à voſtre Majeſte ne me dõner riẽ, en me donnãt tout ce que ie deſire : La deuxieſme en conſideratiõ des bons offices que feu mõ pere a rendus à l’Eſtat, eſtãt mort par ſoubçõ de poiſon pour le ſeruice de la Couronne, qui meritẽt du moins ceſte recompenſe pour ſes enfans, puis que tels ſeruices ne ſçauroyẽt eſtre aſſez recõpenſez : Et la derniere affin que ie puiſſe continuer en ſes charges & dignitez, les meſmes ſeruices à voſtre Majeſté, qu’il a rendus aux feus Rois, que la perte de ſes Eſtats ne m’en faſſe pas perdre les occaſions, & que ie ſois non ſeullement ſemblable à ſa vertu, mais encore à ſa fortune. Ce ſont les trois conſiderations Sire, qui m’ont fait venir expres de Thoulouſe icy, car lors que i’en partis, & quãd meſme i’eus l’honneur de vous offrir le liure que i’ay faict ſur voſtre Majorité, ie ne penſois point me ſeruir d’aucun artifice pour vous inſtruire facillement, n’en auois point imaginé les moyens aiſez pour en bien-heurer le deſſein, qui me ſont venus depuis en l’eſprit : Et tout ainſi qu’on doibt grauer dans l’ame du burin d’vne ferme foy, que toutes les bonnes intentions viennent de Dieu, qui diſpoſe ſouuent de nous autremẽt, que nous n’auions pas nous meſme propoſé, ie croy que ſa diuine bonté me porte à ce loüable deſir contre mõ humeur qui eſt recullée de toute ambition : & cõme feu mon pere a cõtribué le corps & la vie pour le bien des feus Roys, que ſa prouidẽce veut que ie contribuë le reſte qui eſt l’Eſprit pour le ſeruice de voſtre Majeſté : Auſſi eſpere-je que ceſt artifice reuſſira à ſa gloire & à voſtre cõtentemẽt : Artifice qui vo rẽplira des fruits du ſçauoir, vous fera apprẽdre deux fois plus que vous ne feriez autrement, & recueillir deux moiſſons, l’vne d’vtilité, & l’autre de renommée a meſme temps, en vous rendant ſans labeur, ſemblable a ceſte terre fertille de Labour, qui eſt touſiours pleine de fruits, & ou l’on faict deux cueillettes l’année. Artifice qui donnera vne ſouefue odeur à voſtre bouche quãd vo parlerez, tout ainſi que la fueille du Malobathrum tenuë ſoubs la langue faict bonne halaine : Artifice qui comme la fleur Ireos laquelle eſt peincte de diuerſes couleurs, en retirãt à l’Arc en ciel d’où elle a pris ſon nom, ſera varié de differentes inſtructions, & faiſant vn Iris, vne fille de Thaumante & d’admiration de voſtre ame, luy donnenera pour les meſmes couleurs de l’Arc Celeſte, le vert des fleurs du bien dire, le rouge des feus de la gloire, le bleu de la diuinité, & le iauſne du grand & riche treſor des ſciences : & en fin artifice qui comme le Pouliot qu’on dict eſtre bon à tout ce qu’õ veut l’appliquer, vous ſeruira à parler pertinẽment de tous ſubjects, & a ne riẽ ignorer que l’ignorãce : Que ſi voſtre Majeſté en a vne fois gouſté la douceur, elle n’aymera rien tant que les lettres, dont les characteres ſemblerõt trop petits pour marquer la grandeur de voſtre nõ : On verra vn autre Lovis dãs vn meſme Lovis, & vn Roy des beaux eſprits, dans vn Roy de Frãce : Les rayons du ſçauoir reluiront en parolles, & ſeront autant de ſons agreables, qui rauiront de leur douce harmonie l’ame & le cœur des eſcoutãs : vous feres cõme vne meſnagere abeille, tantoſt reſſentir le miel de voſtre eloquence, tantoſt le traict d’vn diſcours ſubtil : & ſerez vn Mercure & vn Mars à la fois, en vous rendant auſſi redoutable des traicts de la langue, que de la poincte de l’eſpée : vous paroiſtrez eminent en ſçauoir, ingenieux en inuẽtion, prudent en conſeil, vif en memoire, ſubtil en propos, diuin en iugement, & par tout royal : vous feres de voſtre Louure vn Palais d’Apollon, qui comme celuy du Ciel brillera de la ſplendeur & de la lumiere des beaux Eſprits, qui ſont les Aſtres de la terre : Les Muſes n’auront d’oreſnauant d’autre Parnaſſe que voſtre cerueau, d’autre Hypocrene que voſtre facõde, ny d’autres Lauriers que voſtre ſçauoir, à l’ombrage deſquels les hommes doctes & ſcauants demeureront a couuert des foudres & orages de l’indigẽce. La ſeule vertu ſera en credit & en eſtime à la Cour, & l’or & l’argent à meſpris, comme du regne de Salomon, qui fera que vos coffres en ſeront d’autant plus remplis, que perſonne n’en tiendra compte. Car toute la Cour à voſtre exemple embraſſera les ſciẽces, d’autãt que les Courtiſans ſont propremẽt des Cameleõs qui prennent toutes les couleurs des meurs & actions de leur Prince, & ſurpaſſerõt toutesfois le Cameleon en cela, qu’ils prendront à voſtre imitation la blanche couleur d’vne eminente vertu. Mais bien que tous s’eſtudient aux bonnes lettres ils ne pourront iamais paruenir à la merueille de voſtre ſçauoir : & ne doibt-on pas s’eſtonner ſi je promets des merueilles d’vn eſprit merueilleux comme le voſtre. C’eſt donc à vous SIRE, d’embraſſer la belle occaſion qui s’offre maintenant à voſtre Majeſté, d’apprẽdre ſans eſtude penible tout ce qui eſt digne d’vn Roy, & qui eſt pour ne ſe recontrer pas touſiours, puis qu’il n’y a perte plus grande que celle qui eſt irreparable. Car pour mon regard tout ce que i’en deſire n’eſt que pour votre bien, tout ce que i’en recherche que pour voſtre gloire & tout ce que j’en eſcripts que pour voſtre renomée, à fin que ce deſir teſmoigne d’autant plus ma bonne volonté, ceſte recherche mon ardent zele, & cét eſcript l’immortelle obeiſſance que voüe à voſtre Majeſté.
SIRE,
Voſtres tres-humble tres obeiſſant & tres-affectionné ſeruiteur & ſubject.
ALARI