Chapitre 1
IDÉES ET SENTIMENTS DU SIÈCLE
COLLECTION D’ESSAIS SOUS LA DIRECTION DE M. JEAN DE GOURMONT
REMY DE GOURMONT
DISSOCIATIONS
PARIS ÉDITIONS DU SIÈCLE 16, RUE DE L’ABBÉ DE L’ÉPÉE, 16 Édition originale
L’ÉDITION ORIGINALE DE «DISSOCIATIONS» COMPREND CINQ CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS. ELLE SE DÉCOMPOSE COMME SUIT: UN EXEMPLAIRE SUR VIEUX JAPON A LA FORME, PORTANT LE Nº 1; UN EXEMPLAIRE SUR CHINE PORTANT LE Nº 2; CINQ EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR LAFUMA, NUMÉROTÉS DE 3 A 7; DIX EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NUMÉROTÉS DE 8 A 17; VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR VERGÉ A LA FORME DES PAPETERIES D’ARCHES, NUMÉROTÉS DE 18 A 42; ET QUATRE CENT QUARANTE-HUIT EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA TEINTÉ, NUMÉROTÉS DE 43 A 500.
ON A TIRÉ EN PLUS DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE: UN SUR CHINE, UN SUR MADAGASCAR ET DIX SUR VERGÉ A LA FORME DES PAPETERIES D’ARCHES, MARQUÉS AUX LETTRES DE L’ALPHABET, DE _A_ A _L_.
Nº
Ces petits épilogues, publiés entre 1910 et 1915, sont réunis ici pour la première fois.
J’ai passé toute ma vie à faire des dissociations, dissociations d’idées, dissociations de sentiments, et si mon œuvre vaut quelque chose, c’est par la persévérance de cette méthode. Il faut croire qu’elle est inutile et que j’ai parlé dans le néant, car les hommes continuent à vivre, à penser et à sentir dans la confusion. Certes, c’est plus amusant ainsi. Pourtant, à bien réfléchir, que c’est monotone! Vous voyez les hommes, malgré qu’on les avertisse, malgré que l’expérience de chaque jour leur soit un spectacle clair, s’obstiner à unir toujours les idées les plus opposées et qui hurlent le plus d’être associées. Ne disons pas les hommes, disons les imbéciles; ce sera d’ailleurs à peu près la même chose, mais cela permettra tout de même de séparer de la masse quelques êtres doués d’un esprit plus net, d’une sensibilité plus délicate. Donc, pour prendre un exemple, d’ailleurs périodique comme les phases de la lune, la foule (et dans la foule il y a pas mal d’hommes qui font figure dans le monde), la foule, guidée par les maîtres qui sont dignes de la conduire, s’obstine à unir dans un même concept, dans une même vision, l’art et la morale. Tous les ans et plusieurs fois par an, que ce soit au Salon d’été, d’hiver ou d’automne, un tableau se trouve exclu, quand ce n’est pas une statue, parce que, étant une œuvre d’art, il n’est pas aussi un encouragement à la vertu. Si l’œuvre était très médiocre, si elle n’avait vraiment aucun rapport avec l’art, cela ne choquerait personne, mais étant d’art elle doit être également de morale. La foule ne sépare pas ces deux idées. Mais elle suit l’exemple de Tolstoï. Tolstoï avait des préjugés grands comme lui-même. Il avait du génie. Cela demanderait un chapitre à part. Restons dans les sentiers ordinaires et voyons s’il est sensé d’exiger de Van Dongen de choisir ses sujets de telle sorte qu’ils aient à la fois des explosions de couleur et des explosions de pudeur. Ah! Dieux! Un peintre a autre chose à faire que de se demander si ce coin de peau qu’il reproduit est ou non dans les limites de la vertu. Il se demande, et c’est tout, ce qui est de sa compétence, si cela va faire sur sa toile une tache harmonieuse.
SUR LA RELIGION
Le titre de cette note ne signifie rien, mais je n’ai pu trouver de mots qui synthétisent brièvement ce que je veux dire, qui indiquent clairement que, pour l’humanité presque tout entière, la religion n’est qu’une variété supérieure de la médecine et même quelque chose comme un bureau de secours universel. Ainsi considérée, une religion est quelque chose de très utile, c’est une boutique inépuisable d’espérances. Cette conception s’oppose absolument au mysticisme, qui ne se base point sur l’utilité, mais sur l’amour, ou du moins dont l’utilité, purement égoïste, ne peut avoir aucun rayonnement. Voyez ce qui se passe à Alzonne. On croirait d’abord qu’il n’y a là qu’un cas de folie contagieuse, qui ne se connaît aucun but. Des petites filles voient Jeanne d’Arc dans les nuages ou dans les arbres, je ne sais, et cela paraît purement insensé et pareillement désintéressé. Nullement. La foule réclame le miracle. Elle sait très bien ce qu’elle veut. Le miracle, c’est la guérison d’une petite paralytique. Et voilà pourquoi tout un village, toute une région sont bouleversés. On attend dans la fièvre. Le miracle se produira-t-il avant que la foule se lasse? On verra bien. Je crois qu’ils se trompent vraiment ceux qui voudraient fermer ce bureau de secours et réduire les hommes à chercher leur appui dans la seule raison. La petite est déclarée incurable. Par qui? Par les médecins. La belle affaire! Au-dessus de la nature, il y a la surnature; au-dessus du bureau de consultation, il y a le grand bureau de secours universel. Comme l’a dit un philosophe américain, la religion est avant tout une méthode que les hommes suivent pour atteindre ce qui est raisonnablement hors de leur portée. Elle aussi renverse les valeurs, et avec tant de violence que, si elle redevenait maîtresse des esprits, elle pourrait détruire toute la civilisation.
LA JALOUSIE
Dans notre état social, la jalousie semble un produit particulier de l’esprit provincial. Je ne veux pas dire qu’il n’y ait pas de tempéraments jaloux à Paris ni qu’un jaloux n’y souffre pas; bien au contraire. Mais la culture de la jalousie n’est possible que dans une existence aux longues oisivetés, aux longues attentions, aux longues ruses, telle qu’elle ne peut se dérouler que dans la vie provinciale, la vie balzacienne. Un jaloux, à Paris, ira-t-il compter les enveloppes qu’il laisse à la disposition de sa femme, ainsi qu’on le voit dans une histoire récente? A Paris la femme a cent manières d’être libre et d’écrire et de faire ce qu’elle veut. Un jaloux peut crever sa jalousie, il ne peut empêcher sa femme de disparaître dans une voiture, le tramway, le métro. Il peut bouder, gronder et rouler des yeux, faire bien voir qu’il est jaloux, il se rend ridicule et voilà tout. Le jaloux, à Paris, est peut-être plus malheureux encore qu’ailleurs parce qu’il n’a pas l’usage de toutes les petites précautions qui, en province, gênent une femme et la font réfléchir. Elles deviennent d’une telle absurdité qu’il ne tarde pas à y renoncer et à prendre le parti de souffrir en silence, s’il ne peut vaincre son caractère et le plier aux circonstances sociales. Surveiller une femme, la faire surveiller, interroger les bonnes, les concierges, tous moyens dont la profonde inutilité ne tarde pas à se faire sentir. Alors, il ne reste bientôt plus que la confiance et c’est à cela que le jaloux même ne tarde pas à se résigner. Quant aux femmes jalouses, et elles le sont toutes, leur position est encore plus précaire: la conduite d’un mari ou d’un amant leur échappera toujours. Si elles ne domptent pas leur cœur malade, elles se vouent au malheur.