‹ DissociationsChapitre 9 sur 10 · L’ABOLITIONNISME

L’ABOLITIONNISME

L’abolitionnisme est une invention anglo-saxonne, scandinave, un peu allemande aussi peut-être, en tout cas protestante. Mais elle n’en est pas plus mauvaise pour cela. Que veulent abolir les abolitionnistes? Tout simplement la dernière forme de l’esclavage, qui est, sous couleur de réglementer la prostitution, l’assujettissement de la femme à diverses lois qui ne sont faites que pour elles et qui souvent disposent de sa liberté. L’abolitionnisme est spécialement dirigé contre les maisons closes. Dans la France étatiste, ce mouvement n’a encore eu aucun succès. Cependant, épisode assez peu connu, il paraît qu’une commission fut formée à ce sujet par M. Combes. Elle avait même pris contre la réglementation les mesures les plus radicales (le contraire serait bien étonnant), mais la réforme est demeurée purement verbale (c’est assez l’ordinaire). La vérité est que cela n’intéresse personne, ni les uns parce que de telles questions leur répugnent ou leur font peur, ni les autres parce que la garantie de l’État leur semble salutaire, ni enfin les femmes soumises qui trouvent dans les règlements mêmes une certaine sécurité et dans les maisons closes un refuge assuré. Restent les philosophes et les féministes qui, pour des motifs qui ne diffèrent pas essentiellement, voudraient qu’on respectât la liberté des femmes comme on respecte la liberté des hommes en ce qui touche les rapports des deux sexes. Ils considèrent les règlements de police sexuelle comme un anachronisme. Beaucoup de médecins les considèrent également comme une vexation inutile. Il est du moins certain que les prostituées insoumises étant infiniment plus nombreuses que les autres, il n’y a aucune raison valable pour maintenir à l’égard de quelques-unes une réglementation à laquelle la plupart échappent. Un magistrat anglais répondait à un témoin qui se plaignait d’une prostituée: «En Angleterre, il n’y a pas de prostituées. Il n’y a que des Anglaises libres.» Nous sommes loin de concevoir ainsi la dignité humaine et la dignité nationale.

LES FAVORISÉES

Le service intégral de deux ans avait déjà beaucoup favorisé les femmes qui se destinent aux professions libérales et de même aux professions commerciales, qui demandent un long apprentissage technique et des connaissances spéciales. Le service intégral de trois ans va achever de les mettre dans une situation tout à fait privilégiée et il est possible que l’on voie augmenter beaucoup, d’ici quelques années, le nombre des femmes médecins, des femmes avocates, des femmes commis de bureau. Déjà notablement plus précoces que les hommes, les voilà encore pourvues d’une avance de trois ans sur leurs concurrents. Elles feraient mieux d’en profiter au lieu de se plaindre éternellement d’un esclavage chimérique. Elles n’ont qu’à le vouloir pour déloger les hommes d’un tas de positions acquises. Mais il y aura un revers à cette conquête. Les hommes, gagnant de plus en plus difficilement leur vie, se trouveront de moins en moins enclins au mariage, d’où baisse probable de la natalité. On commencera à voir cela dans dix ans. Il faut prévoir aussi une diminution de l’expansion commerciale et beaucoup d’autres diminutions dans tous les domaines, que l’activité un peu incohérente des femmes arrivera difficilement à combler. En tout cas, le moment est unique pour elles et si dans un quart de siècle elles n’ont pas immensément accru leur importance sociale, c’est qu’elles ne sont bonnes à rien et que leurs revendications féministes ne sont qu’un mode des traditionnelles criailleries féminines. Mais, quoi qu’il arrive, il ne faut pas croire que la prolongation du service militaire puisse n’avoir de conséquence que dans l’ordre militaire. Tout se tient dans une société aussi complexe et aussi tassée que la nôtre et ce serait faire preuve d’une bien médiocre capacité politique que de ne pas considérer quelques-uns des retentissements très probables de la nouvelle loi.

RAISONNEMENTS

«La médecine restera dans l’empirisme tant que la monarchie traditionnelle et héréditaire ne sera pas rétablie en France.» Quand j’ai lu le matin une belle phrase, j’ai du plaisir pour toute la journée, car si j’aime à raisonner, j’aime encore plus à entendre déraisonner. C’est pourquoi je goûte assez peu les écrits qui flattent mes opinions ou qui font appel au bon sens (chacun est d’avis que c’est la même chose). Une telle lecture d’ailleurs engendre la paresse de l’esprit. Les élucubrations adverses, au contraire, en éveillant la contradiction, le maintiennent en état de bataille. C’est sain, c’est ravigotant. Mais il ne suffit pas de la contradiction pour allumer de la joie; il faut que cette contradiction prenne un tour bien absurde ou bien obscur, bien péremptoire, bien aphoristique. Je pense que la phrase ci-dessus répond à ces conditions. Je l’ai trouvée dans une citation, dois-je dire, et il est probable que je n’en connaîtrai jamais ni le commencement ni la suite. Mais y a-t-il une suite? Cela m’a l’air de la conclusion d’un long raisonnement. Il doit être beau. J’y rêve. Cependant je ne me chargerais pas de le refaire. S’il s’appuie sur les bases historiques, j’ose dire que ces bases me sont inconnues, mais il y a tant de manières de lire l’histoire! J’ai plutôt vu l’empirisme en médecine coïncider avec l’ancien régime, mais je ne voudrais pas établir une relation de cause à effet entre ces deux états. Peut-être que je suis un esprit timoré, mais cela m’est impossible. De même je ne vois pas bien comment on peut être amené à découvrir qu’une Restauration monarchique s’opposerait au règne de l’empirisme en médecine. Je dédie ce raisonnement, dont je n’ai découvert que la beauté, non le secret, au _Spectateur_, organe philosophique qui s’est fait un jeu de démontrer les mécanismes les plus complexes de la pensée. Voilà de quoi exercer sa perspicacité.

LES FORÊTS

Le Touring-Club va essayer de défendre les forêts contre les vandales. Il faudrait intéresser à leur cause les vandales eux-mêmes, et cela sera difficile. Je pense qu’il ne suffira pas de leur réciter les supplications de Ronsard aux bûcherons de la forêt de Gâtine:

_Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras..._

Ce bruit des haches qui faisait couler la sève et saigner le cœur du poète les réjouit au contraire; si d’entières provinces leur appartenaient, ils les tondraient volontiers. Il en sera ainsi fatalement de toute chose belle qui peut se transformer en or. Comment atteindre ces gens-là et comment les attendrir? Le seul moyen est peut-être de faire passer sous le contrôle de l’État les forêts qui subsistent encore. C’est ce qu’on va essayer de faire pour la forêt d’Eu. Mais il serait un peu socialiste de demander qu’on le fasse pour toutes les forêts qui appartiennent à des particuliers. Et puis, cela deviendrait vite un moyen de chantage contre l’État. Payez, où j’y mets la cognée sinon des moyens de ratissage un peu plus perfectionnés! Le sentiment qui fait agir le Touring-Club est donc des plus louables et l’opinion publique lui en sera reconnaissante, même s’il n’arrive pas à toucher l’âme ligneuse des marchands de bois. Il l’essaiera peut-être encore en leur démontrant qu’ils ont intérêt à conserver les arbres qui protègent plus qu’ils ne le croient les pâturages et les labours dont du moins ils ne sauraient contester l’utilité. Mais quel contraste entre ces instituteurs et ces enfants du peuple qui travaillent courageusement à l’œuvre du reboisement des flancs de montagne et des hauts plateaux et ces grands seigneurs qui vendent leurs forêts pour qu’on en fasse des poteaux télégraphiques, des traverses de chemins de fer et du papier! Je sais bien que les forêts sont soumises à un mauvais régime foncier, mais ne pourraient-ils consentir à un léger sacrifice pécuniaire, quand il s’agit d’entretenir des domaines si beaux et si utiles au bien général? Espérons que l’on trouvera des arguments idoines à la dureté de leurs cervelles.

CIRCULATION

Il paraît que M. Hennion a entrepris de résoudre le problème de la circulation dans Paris. C’est peut-être s’avancer un peu. Disons toujours qu’il l’étudie. Cela donne confiance. Mais qu’il ne s’engage à rien. Si c’était la quadrature du cercle? Comment faire à la fois qu’une ville soit populeuse, riche, affairée, avide d’air, de promenades, et que ses rues, la plupart très étroites, soient dénuées d’encombrement? Comment satisfaire à la fois ceux qui vont à pied et ceux qui vont en automobile, ceux qui veulent aller vite et ceux qui veulent être bercés dans une lente voiture. Le plus court serait de s’en prendre aux habitants et de ne leur permettre de ne sortir de chez soi qu’à tour de rôle; mais puisque ce n’est pas possible, le mal n’a guère de remède. On voudrait supprimer les fiacres maraudeurs. Ils sont une gêne, soit. Mais il est bien commode de trouver sous la main la voiture dont on a besoin. Il y a si peu de stations de fiacres à Paris. Il en faudrait quasi à chaque coin de rue; mais cela serait une nouvelle source d’encombrement, d’autant plus que l’administration a soin de les placer presque toujours à contre sens, le long du côté où les voitures n’auraient pas le droit de se tenir, si elles étaient en marche; de sorte que pour quitter son poste, il faut qu’un fiacre viole la loi élémentaire de la circulation et de même pour le regagner, au retour. Mais ce n’est peut-être là qu’un point secondaire. Le grand inconvénient est le peu de largeur de quelques-unes des voies les plus fréquentées. L’avenue des Champs-Élysées, de la Concorde au rond-point, devrait être élargie, et la place respective des voitures à chevaux et des automobiles mieux répartie. J’y étais hier. C’était infernal, et chaque fois que les agents faisaient arrêter la quadruple file, c’était un remous effroyable. Chauffeurs et cochers sont heureusement admirables de sang-froid et de précision. Sans cela Paris serait un bien pire chaos. Il ne faut pas les abrutir par des règlements trop compliqués. Leur liberté d’esprit est notre seule sauvegarde.

FONCTIONNAIRES

Est-ce parce que les traitements sont trop maigres que les candidats se font plus rares aux fameuses «places du gouvernement» si chères à toute la province? Je ne le crois pas. Ce qui éloigne les jeunes gens c’est d’abord la difficulté de certains examens devant lesquels ils se sentent à la fois incapables et paresseux. Puis les examens, à tort ou à raison, ont une très mauvaise réputation. On tient dans le public qu’ils ne sont guère que le masque de la faveur et que les listes de réception sont établies d’avance. Est-ce vrai? Si j’en devais croire mon expérience personnelle, je répondrais presque affirmativement. J’en ai des exemples certains. Mais il serait injuste de généraliser. Enfin, la troisième cause de cette pénurie est la non progression de la natalité d’une part et la progression du nombre des emplois d’autre part. Voilà la vérité. La France ne produit plus assez de jeunes gens. Il y a beaucoup moins crise du fonctionnarisme que crise de la population. Comme il y a moins de jeunes gens, il y a moins de candidats capables d’affronter un examen sérieux. On dit que les grandes administrations privées en ont tant qu’elles veulent. Sans doute, mais plus prudentes que l’État, elles ne réclament d’eux qu’une capacité élémentaire et d’ailleurs suffisante à l’expédition de la besogne qui leur écherra. Elles recrutent facilement leurs employés et pourtant elles les paient beaucoup moins encore que l’État et sans leur donner cette stabilité qu’il leur offre. Non, même avec les appointements actuels, c’est l’État qui aurait la préférence si les examens qu’il impose n’étaient pas décourageants pour la médiocrité des candidats. Mais en abaisser le niveau, ce serait faire un aveu bien humiliant pour la nation.

PANAMA

Les nouvelles de Panama sont mauvaises. Un glissement s’est encore produit le long du canal et il est probable qu’il s’en produira toujours en attendant le tremblement de terre qui ravagera tout, qui défera l’actuel canal et peut-être en creusera un autre un peu plus loin. L’isthme semble en effet destiné à être coupé par les soins mêmes de la nature. Mais l’homme de ce temps est impatient. Il a hâte de mettre en œuvre les magnifiques instruments que lui fournissent la science et l’industrie, et, malgré tous les glissements, toutes les catastrophes prévisibles, on passera prochainement par le canal de Panama et ce ne sera pas une révolution aussi grande que celle qu’a construite l’imagination des hommes. On s’en apercevra peu d’abord, mais surtout on s’y habituera si vite qu’on ne se souviendra plus des temps où un bateau devait faire le détour par le cap Horn. Il fut un moment où pour aller à Buenos Aires, on était obligé de suivre un itinéraire fantastique imposé par la prudence espagnole. Les bateaux d’Europe s’arrêtaient devant l’isthme, on transportait les marchandises à Panama. Là elles reprenaient la mer jusqu’au Pérou, puis s’engageaient dans la longue voie de terre qui mène par de durs chemins vers La Plata. Ces tyrannies absurdes ont engagé les colonies espagnoles à la révolte. Il est vrai que des facilités de communication auraient sans doute eu le même effet. Le canal de Panama en aura un que l’on peut prévoir avec certitude. Il facilitera la main-mise de l’Amérique du Nord sur l’Amérique du Sud qui déjà en dépend économiquement. Toutes les républiques du Pacifique y passeront. Mais cela est-il de nature à beaucoup nous passionner? Réservons nos émois pour des choses moins lointaines.

QUERELLES D’ÉTAT

L’État fabricant et commerçant est un être de raison, mais de bien peu de raison, ou du moins doué d’une sorte de raison mystérieuse, dont l’essence échappe au commun. Ayant fabriqué tabac et cigares, non seulement mauvais commerçant, il se désintéresse de la vente, mais il se fâche contre ceux qui la propagent et l’encouragent. «J’ai, dit-il, des préposés pour cela. Mon tabac et ses succédanés ainsi que mes timbres, mes allumettes et mon papier à vignettes se vendent généralement en des endroits parfumés à l’absinthe, au tord-boyaux et au vin bleu. C’est là et pas ailleurs qu’il faut acquérir mes produits et, les ayant acquis, il faut les consommer soi-même. Qui les revend, avec ou sans bénéfice, est coupable, encore qu’il ne m’ait fait aucun tort et qu’au contraire il ait augmenté la vente desdits produits, dont au reste, je me contrefiche. C’est ainsi.» Oui, c’est ainsi. On peut admirer ou ne pas admirer, mais il faut en tout cas renoncer à comprendre. Et pour montrer qu’il ne plaisantait pas, il a commencé par faire condamner à l’amende un maître d’hôtel, un seul, qui offrait contre rétribution des cigares achetés au bureau de tabac voisin. Il aurait pu, tout aussi bien d’ailleurs, en faire condamner cinq cents, ainsi qu’un nombre illimité de garçons de café, car tous exercent ce petit commerce au grand jour. On se demande quelle tête ferait le client si on refusait de lui servir avec son café le demi-londrès traditionnel et si on lui répondait: «Allez le chercher vous-même.» Peu importe que le prix soit majoré ou non, le bénéfice se retrouve dans le pourboire. Mais n’est-il pas bien comique aussi qu’on occupe des magistrats surchargés de besogne à juger des causes à ce point saugrenues?

P.-S.--Les Finances ont donné de la présente histoire une interprétation différente. Ce ne serait qu’un avis à la fraude et à la contrebande. Il fallait le dire.

LE SYSTÈME MÉTRIQUE!

J’ai mis un point d’exclamation à la suite de cette modeste formule pour indiquer que, moi aussi, je sais en apprécier les bienfaits théoriques, quoique pratiquement, il ne m’a jamais été possible d’y retrouver mon chemin. Je viens de lire, sur ce mode de numération, un véritable dithyrambe et certes je n’ai pas l’intention d’y contredire, car il paraît que l’on reconnaît le mauvais Français essentiel à ce qu’il ne s’évanouit pas d’admiration devant une manière de compter à la fois si simple et si hermétique. Pourtant! Eh bien, oui, je le dirai. Le système décimal est beaucoup plus maniable pour calculer les distances astronomiques que pour acheter des pommes de terre, du tabac ou du sucre et généralement toutes sortes de marchandises; les praticiens du commerce, grand et petit, ont eu recours à toutes les ruses pour éluder cette manière de compter, tout en ayant l’air de scrupuleusement la suivre. Les marchandises, quelle que soit leur unité de poids ou de quantité, ne se divisent pas par dix, comme l’exigerait ce système idéal, mais par deux, par quatre, par huit. Vous n’obtiendrez que très difficilement, dans une confiserie, cent grammes de gomme, et il y a même des chances pour qu’on ne vous comprenne pas; mais si vous énoncez un quart, vous êtes servi de suite. Or un quart, en jargon commercial, c’est cent vingt-cinq grammes, cela n’a rien de décimal. Les révolutions n’y ont rien fait. L’unité commerciale est toujours la livre et tout ce qu’on a pu faire, c’est de rendre la livre décimale, mais de la supprimer du vocabulaire, impossible. Les autorités ont de même inventé le boisseau décimal, le demi-setier décimal, la chopine décimale; le peuple n’a pas cédé, s’il décimalise, c’est sans s’en apercevoir. Et que de choses échappent à la fameuse règle! La marine compte par nœuds, la typographie par points; l’heure n’est pas décimale; regardez la mesure inscrite au bord de votre chapeau, à l’intérieur de vos gants, à la semelle de vos souliers, rien de décimal. Le système est resté, même en France, aussi superficiel que possible et les pharmaciens commencent à inscrire l’once sur leurs catalogues. Est-ce bien le moment du dithyrambe?

SUR LE JURY

Le jury est une très ancienne institution anglo-saxonne, c’est-à-dire datant d’une époque où l’Angleterre n’était encore qu’un mélange obscur d’Angles et de Saxons. Il a traversé la période danoise, la période normande, plusieurs révolutions; on peut donc dire qu’il est parfaitement adapté à la psychologie de ceux qui sont devenus et demeurés des Anglais et dans lesquels on n’aperçoit aucune trace de désaffection pour ce mode de justice. Il n’en est pas de même chez les divers peuples qui l’ont adopté au temps où l’Angleterre passait pour être le modèle des gouvernements. En France, par exemple, le jury inspire de sérieuses inquiétudes. Mais c’est peut-être parce que nous n’en avons guère transplanté que la moitié. Nous confions bien au jury criminel le soin de juger les crimes, mais nous avons gardé et même perfectionné une magistrature de carrière qui est appelée à connaître des délits. De sorte que tout ce qui est grave est soumis à la jugeotte de l’épicier, de l’horloger et du cafetier voisins, mais que pour tout ce qui est léger on fait appel à des gens munis de diplômes conquis à la suite de longues études judiciaires et qui, de plus, ont fait des stages prolongés dans la maison de justice où l’on apprend à connaître la psychologie du délinquant. Cela a l’air d’un défi au sens commun et cela n’en a peut-être que l’air. En Angleterre, on sait que le jury a une compétence universelle: il connaît d’une escroquerie aussi bien que d’un meurtre. Criminels et délinquants sont donc également privilégiés, si le jury est un privilège. Mais, toujours si le jury est un privilège, que dire d’un système judiciaire où le criminel seul est privilégié?

LES CONQUÊTES DE LA CENSURE

Ce que la censure perd d’un côté, il faut qu’elle le regagne de l’autre. Abolie pour les écrivains de profession et même il me semble pour les militaires, elle vient d’être rétablie pour les préfets et sous-préfets. Mais ce n’est rien auprès de la grande victoire qu’elle vient de remporter en Italie. Un groupe de femmes catholiques, m’apprend un journal italien, _La Voce_, a réussi à persuader au gouvernement que le cinématographe était immoral et dangereux pour les mœurs. Donc, dorénavant, tous les films italiens, qu’ils soient fabriqués à Milan ou à Palerme, devront être envoyés à Rome où une commission les fera défiler sous ses yeux ahuris, mais perspicaces. Elle veillera à ce que les scènes de plein air se déroulent selon la plus grande décence, qu’une des ombres n’y prenne pas sur une autre ombre un baiser intempestif et que lesdites ombres, si elles sont féminines, y soient enfermées dans des robes montantes, dans l’ombre, veux-je dire, d’une robe montante non moins que descendante, et que toutes ces ombres veuillent bien s’agenouiller devant la madone, quand il y a lieu, et montrent enfin la plus grande déférence pour toutes les convenances sociales. On dira que j’exagère, mais j’ai vu assez de films italiens pour juger qu’ils n’ont qu’un défaut, celui d’être parfaitement inanes et du sentimentalisme le plus odieux, quoique le plus convenable et le plus sirupeux. Qu’est-ce que la censure pourra bien trouver à reprendre dans ces histoires sans paroles et même sans intentions et qui dépassent en niaiserie nos films parisiens, ce qui n’est pas peu dire? Tout de même, il y aurait peut-être une censure à exercer au cinématographe. Elle prohiberait l’absurde «film d’art» et ne tolérerait que le film sans art, celui qui est la représentation toute bête d’un fait ou d’un spectacle naturel. J’attends cette révolution pour me plaire tout à fait dans ce lieu de délices. Quel art serait le cinéma sans le film d’art!

LE MARIAGE

Une demande en mariage qui n’aurait pas été précédée d’un accord complet entre les parties aurait beaucoup de chance aujourd’hui pour paraître quasi-injurieuse à une jeune fille. Il n’en était pas de même dans le milieu du siècle dernier. La question se traitait d’abord entre parents, à la Turque, et ce n’est qu’alors qu’on demandait son avis à la jeune fille. Progrès certes sur l’époque et les mœurs où la jeune fille n’est pas même consultée, mais méthode qui nous paraît encore un peu barbare. Un journal contait hier que c’est ainsi que s’accomplit le mariage de Pasteur. Il n’eut donc rien d’original. Comme tout le monde, en 1845, il considérait que la jeune fille n’existait que dans le futur. Lui parler, chercher à s’en faire aimer aurait été considéré comme de conduite irrespectueuse, presque suspecte, surtout dans les rigides familles bourgeoises de province. Il y avait un protocole sévère. Un jeune homme bien élevé ne pouvait songer à s’entretenir, je ne dis pas même d’amour, mais de mariage avec une jeune fille. On faisait sa déclaration à la famille qui la transmettait, si cela lui plaisait. J’estime cependant qu’il y eut toujours des jeunes gens mal élevés, c’est-à-dire qui aimaient à traiter ces questions dans les petits coins, heureusement pour les jeunes filles. Et il y a des gens qui regrettent ces mœurs et qui appellent l’époque où elles dominaient, le bon vieux temps! Il doit y avoir peu de jeunes filles de cet avis. Elles ont dorénavant la prétention d’exister, d’avoir leurs sentiments propres, leur volonté. On peut les attaquer sans qu’elles perdent contenance; la riposte ne leur manquera pas. Et je trouve vraiment cela un peu plus digne, quoi qu’on dise, et plus respectueux de la liberté des filles et de leur jugement. D’ailleurs, c’est toujours le dernier état des mœurs qui semblera le meilleur à un homme sensé.

CÉLIBATAIRES

On reparle, et plus sérieusement que jamais, d’un impôt sur les célibataires. Rien, en apparence, ne semble plus juste, mais ce n’est peut-être qu’une apparence. D’abord, y a-t-il des célibataires, de vrais célibataires, des anachorètes? Sans doute, mais ils sont assez rares, et si on ne frappait que ceux-là et d’une taxe modérée comme les billards, les chiens et les bicyclettes, cela ne fournirait pas un impôt très productif. Si l’on comprend sous ce titre tous les êtres de l’un et de l’autre sexe qui, à un certain âge, ne sont pas mariés, cela serait plus sérieux, mais peut-être pas très équitable, car on imposerait dans ce cas, outre une infinité de gens qui ne sont célibataires que de nom, avec ceux qui n’ont pas voulu, ceux qui n’ont pu se marier. La question n’est pas simple. Il y a le célibataire riche ou aisé et il y a le célibataire pauvre, mais il est rare que l’un ne fasse pas vivre une femme; il est fréquent qu’il en ait un enfant; quant à l’autre, sous prétexte d’atteindre le célibat, c’est la pauvreté que vous taxerez. Si c’est le fait de ne pas élever ostensiblement des enfants que l’on veuille atteindre, pourquoi laisser de côté les ménages stériles? Si c’est le fait de s’être dérobé aux charges visibles de la famille, on devra noter que ces charges sont assez souvent compensées par une dot et que d’ailleurs la vie d’un couple est loin d’être deux fois plus onéreuse que la vie d’un être isolé. Enfin les promoteurs de la chose considéreraient-ils le mariage comme un tel enfer qu’on ne saurait s’y dérober sans payer à la société une compensation? Cette vue serait bien imprudente au point de vue social. Mais surtout je considère un impôt de ce genre comme attentatoire à la liberté. Ce serait une immixtion vraiment un peu abusive de la loi dans la vie privée.

LES EXPLOITÉES

C’est le nom qu’elles se donnent et on peut le trouver de bon augure. Quand on est exploité et qu’on le sait, c’est signe que la révolte n’est pas loin. Révolte non pas seulement contre quelques patrons, révolte contre nous tous qui exigeons de tels salaires pour nous vêtir à bon marché, pour manifester à bon marché notre joie ou notre patriotisme. Il s’agit des ouvrières en chambre qui gagnent soixante centimes par jour à façonner les drapeaux dont précisément aujourd’hui même beaucoup de fenêtres sont pavoisées. Si elles préfèrent (mais à quoi bon choisir) se livrer à la confection des corsages de lingerie, ce sera le même prix, mais beaucoup de travaux analogues rapportent moins encore, cinquante centimes pour dix et quelquefois douze heures de peine! Et les traités d’histoire vous diront que le christianisme a aboli l’esclavage et que, dernier progrès, la Révolution a aboli le servage! N’en croyez rien et surtout ne croyez pas que l’esclavage romain fut aussi dur que celui que nous imposons aux malheureuses qui ne peuvent se résigner à la prostitution ou qui n’ont pas le facies exigé pour ce métier. Soixante centimes par jour pour se loger, se nourrir et s’habiller à Paris! Mon chat, qui est logé pour rien, qui n’a pas besoin de robe, de souliers ni de chapeau, dépense cela chez le boucher. Il est vrai qu’il est très difficile et qu’il ne lui faut rien moins que du foie de bœuf. A la rigueur, celles qui confectionnent les abat-jours pourraient s’en offrir un morceau de temps en temps puisque la journée de collage et de découpage leur rapporte jusqu’à un franc. Les uns disent: c’est triste; les autres disent: c’est infâme. Il faut que les exploitées elles-mêmes disent: il faut que cela finisse. Aidons-les, mais comment?

PROCÈS D’ANIMAUX

Je lisais hier, en parcourant la collection d’un très ancien magazine, la liste de tous les procès d’animaux connus alors (1883), mais les archives sans doute en contiennent bien d’autres. Au premier abord, cette pratique paraît absolument folle, un procès supposant que l’accusé aurait pu ne pas commettre l’acte qui lui est reproché. Il met en cause la volonté et s’il ne peut prouver cette intervention, le caractère criminel de l’acte disparaît: il faut le ranger parmi les accidents. Du moins, c’est ainsi que je conçois le mécanisme social. Partant de ce point de vue, il est évident que l’on considérera comme absurde la sentence portée contre une truie qui a dévoré un enfant. Il n’était pas besoin de tant de cérémonies pour se débarrasser de l’animal dangereux et l’on aurait pu sans scrupule s’épargner cette parodie de la justice. Cependant, sommes-nous bien sûrs que beaucoup de nos procès criminels ne soient pas aussi des parodies de la justice? On peut très bien supposer qu’un jour viendra où les hommes seront aussi honteux d’avoir condamné dans les formes tant d’impulsifs sanguinaires, qu’ils le sont en retrouvant la trace de quelques porcs féroces et quelques chiens enragés qu’on jugea solennellement avant de les pendre ou de les assommer. Je ne désire pas que l’on pende, ni que l’on assomme, ni que l’on raccourcisse, n’importe quel humain sans procès, mais je désirerais peut-être qu’on ne mêlât pas l’idée de justice à l’examen de la criminalité de certains êtres évidemment irresponsables. Ensuite, je voudrais que l’on jugeât des faits et non des intentions, la plupart du temps imaginaires. Et alors nous serions ramenés, ou à peu près, aux conceptions, au fond très naturelles, qui mettaient sur le même plan l’animal et l’homme. On les croyait également responsables, ce qui revient au même que de les croire également irresponsables. Il y a une telle distance aujourd’hui entre ce que l’on sait et ce que l’on pratique que tout a l’air, en effet, d’une parodie.

LES MOINEAUX

Le conseil général de la Meuse a décrété récemment que le moineau est un animal nuisible, oh! nuisible à l’agriculture seulement, et c’est peut-être vrai. Mais cela ne l’est peut-être pas. En d’autres termes, le moineau qui mange certainement des graines, mange certainement aussi des insectes et des chenilles. La séparation entre les deux régimes alimentaires est beaucoup moins rigide qu’on ne le croit généralement. Il en est des animaux, en particulier des oiseaux, un peu comme de nous-mêmes. On mange ce que l’on peut, bien plus souvent que l’on ne mange ce que l’on veut. Comparons-les plus étroitement à des mendiants ou à des pillards, à des maraudeurs qui savent très bien qu’ils ont faim mais qui ne savent pas avec quoi le hasard leur permettra de calmer leur faim. Ce sera particulièrement vrai pour le moineau. Habitué à vivre autour des maisons, des cultures, des vergers, il mange indifféremment de presque tous les produits des champs et ces produits sont en même temps que graines et fruits, larves et insectes, les uns renfermant les autres. Il est à peu près chimérique de vouloir classer les oiseaux en utiles et en nuisibles à l’agriculture. Celui qui mange cette année toutes vos cerises est aussi celui qui a mangé les larves qui sans cela se développeraient au printemps suivant en redoutables insectes dévastateurs. Il y a là un cycle très complexe de causes et d’effets. Tout se tient dans la nature. Ce n’est jamais impunément que l’on détruit un de ses rouages. Les cultivateurs de la Meuse en feront l’expérience.

NATIONALISME

Il est naturel qu’une nation soit nationaliste, qu’elle se préfère aux autres nations, qu’elle se fasse l’illusion de leur être supérieure en vertus sociales, en intelligence, en manières. C’est pour elle une condition de vie. Cela correspond pour les individus à l’estime de soi et quand il s’agit de toutes petites nations, elles trouvent encore, sans que les plus grandes soient portées à en rire, des motifs de fierté et d’allégresse. Le nationalisme est un sentiment qui ne devrait être individuel que dans la mesure où l’individu se sent solidaire du sentiment national. Malheureusement il n’en est pas ainsi. Il se trouve toujours quelques citoyens pour ériger en vertu un sentiment qui est si naturel qu’il en est invincible, et comme la vertu, principalement la vertu factice, est contagieuse, un parti politique se forme bientôt, qui s’arroge la prétention d’être plus nationaliste que les nationaux vulgaires, d’être pour ainsi dire sur-nationaliste. Cependant, il faut justifier ce titre insolent et c’est alors que commence la surenchère. Chacun s’ingénie. On ne se demande plus si une chose est bonne: elle est étrangère, donc proscrivons-la; si cet ouvrier possède bien son métier, si ce commerçant est honnête et ingénieux: ils sont étrangers, qu’ils s’en aillent. Pour le moment, et nous sommes sans doute au faîte, la croisade se lève contre les pauvres filles qui viennent en France pour être institutrices: elles sont étrangères, elles ne peuvent être que des démons. Il y a quelque temps, c’était aux étudiants étrangers que l’on s’en prenait: plutôt les banquettes vides dans nos facultés que ce flot empoisonné d’étrangers! Cela est fort triste et un peu bête, en un pays si mal peuplé. La France est-elle en train de retourner à l’état d’esprit paysan pour qui tout être non indigène est un intrus et un ennemi? Cette manière de marcher au rebours de la civilisation est affligeante.

ADMINISTRATIONS

Je ne me croyais pas destiné à entrer en relations avec l’administration de la rue Guénégaud. Pourtant cela est arrivé, mais je crois qu’elles resteront lointaines. Elle n’est pas, en effet, très engageante. Que fait-on rue Guénégaud? On y poinçonne les matières d’or et d’argent, on y paie des droits de douane pour lesdites matières. C’est un embêtement particulier auquel j’avais jusqu’ici échappé. Donc voici la lettre que la poste me fit hier parvenir: «A M. (le reste en blanc). Timbre de bureau (absent). J’ai l’honneur de vous informer qu’un objet à votre adresse, originaire de Pékin, qui paraît contenir des matières soumises aux droits de garantie, doit être ouvert par vous-même au bureau de la Garantie, rue Guénégaud, 4, à Paris, le 4 avril, à 10 heures du matin. Vous êtes donc prié de vous rendre au bureau indiqué, au jour et à l’heure fixés.» Dans la suite, on me menace, si je n’obtempère pas, des plus grands malheurs, notamment de voir ledit objet versé au bureau des rebuts «conformément aux dispositions des articles 903 et 937 de l’Instruction générale sur le service des postes». Une note m’avertit que si je me présente, il faut me munir de pièces justificatives, comme diplôme universitaire, contrat de mariage, permis de chasse, etc., mais que je puis me faire représenter par un fondé de pouvoirs justifiant d’une procuration régulière. (Régulière! Ce mot fait frémir.) Or, de quoi s’agit-il? Je le sais à peu près. De quelque sceau ou cachet chinois en bronze, peut-être en argent, d’une valeur légale de trente ou quarante sous. J’irai voir au bureau des rebuts, ne fût-ce que pour me gausser d’une administration imbécile. Notez que l’adresse de la lettre administrative est incorrecte, que mon nom y est estropié, que cela me met dans l’impossibilité ou de justifier de mon identité, ou de faire établir une procuration valable, et cela à moins d’un faux. Les administrations ne peuvent rien faire simplement. Ce sont de grandes voleuses de temps.

STATISTIQUE

La statistique est une sorte d’algèbre. Ne la lit pas qui veut. Il ne suffit pas de bonne volonté. Elle suppose un tas de connaissances qu’elle ne contient point et dont il faut se munir d’avance. La statistique de la mortalité semblait prouver qu’on meurt plus en France que n’importe où et comme d’ailleurs il y a moins de naissances que n’importe où, cela nous donnait un tableau de notre pays assez sombre. Et l’on s’en prit aussitôt au défaut d’hygiène, aux taudis. Il apparaissait que la France n’était qu’un vaste quartier Mouffetard. Pourtant, il y a aussi quelques champs, quelques bois, quelques maisons ensoleillées. Alors quoi? Cela tenait à quelque cause, puisque les statistiques l’affirmaient et que les statistiques ont toujours raison. C’est M. Mirman qui découvrit la clef de l’énigmatique statistique. On meurt davantage en France parce que la France est un pays de vieillards, un pays au contraire où la vie se prolonge souvent à son extrême limite. Mais si longtemps que vive un homme, il finit bien par mourir. On ne meurt davantage en France que parce qu’on n’y élève pas assez d’enfants. C’est comme si la statistique constatait qu’on disparaît plus souvent à soixante-dix ans qu’à sept ans. Cela n’a rien à voir avec la maladie et cela prouve au contraire qu’on meurt en France beaucoup moins de maladie que de vieillesse. Même il paraît que les épidémies y font relativement moins de ravages que les accidents, les violences et les suicides. A moins qu’on ne considère comme une épidémie permanente la tuberculose, ce philoxéra de l’humanité. Est-il vrai qu’on l’a enrayé en Angleterre et par quels moyens? Est-ce qu’on ne confondrait pas avec la vaste Angleterre quelques rues vraiment trop empuanties de l’East End? Et est-ce que dans son ensemble Londres serait devenu moins malsain que Paris? Il faut tenir compte, même dans les statistiques, de la tendance de presque toutes les nations à se prétendre en meilleur point que les autres. Mais la pourriture est universelle.

MYSTÈRES DE LA STATISTIQUE

J’aurais cru à une plaisanterie, pas bonne et très usée, si je n’avais lu cela dans un journal qui passe pour très sérieux et qui, d’ailleurs, cite sa source, le _Bulletin municipal_, organe moins badin encore que lui-même, et si le dit bulletin n’offrait pour garantie la signature du docteur Jacques Bertillon. Mais c’est un fait qu’affirme ce savant homme que les cas de suicide sont beaucoup plus fréquents chez les fruitiers que chez les crémiers, chose d’autant plus extraordinaire que les deux professions sont généralement exercées par le même individu. Il y a là chez le marchand de fromage et de céleri un phénomène de dédoublement de la personnalité encore inexpliqué. Le mystère devient plus profond, si possible, quand des professions aussi éloignées que les musiciens et les ramoneurs sont rapprochées par la statistique dans le chapitre du suicide, lequel fait également beaucoup plus de ravages chez les scieurs de long que chez les menuisiers. Les scieurs de long sont au contraire sur la même page que les libraires et que les cochers. La statistique de M. Bertillon, dont je ne donne ici qu’une faible idée, s’occupe également des maladies et nous révèle que le diabète sévit en particulier sur les membres du clergé, et que les coiffeurs meurent plus jeunes que les libraires. Pourquoi? Tout est mystère dans la statistique. On m’avait apprit dans mon enfance qu’il y avait une herbe qui guérissait les coupures des charpentiers et était sans effet sur les serruriers et autres gens qui ne sont pas charpentiers. Cela ne m’étonnait pas, car j’étais encore dans l’âge de l’heureuse simplicité et d’ailleurs j’avais dans ma bonne une grande confiance.

MUNICIPES

Voilà que l’on n’est pas content non plus du monde électoral qui donne à Paris ses conseillers municipaux. Les quartiers, dit-on, n’ont aucune vie propre, ne répondent à aucun groupement d’intérêts. Il faudrait au moins que la circonscription électorale fût l’arrondissement. Je crois que l’arrondissement est, comme le quartier, une division bien factice et qu’au surplus, il est trop vaste, d’une population trop élevée, pour intéresser vraiment le modeste électeur municipal, qui souvent en connaît mal les limites, qui souvent vit confiné dans son quartier, pour lui vrai résumé de la grande ville. Puisqu’on parle de réformes municipales, je mettrai en avant celle qui m’agréerait: donner au quartier une existence propre, quoique limitée strictement à ses seuls intérêts, et faire en sorte que ses habitants le conçoivent réellement comme une entité vivante. Pour cela, lui accorder un conseil de quartier et une sorte de municipalité aux attributs restreints, mais évidents. En province, les citoyens peuvent et doivent s’intéresser à une portion souvent très petite du territoire. Quelque cinq cents habitants et souvent beaucoup moins élisent dix et douze conseillers municipaux. Tous les habitants notables ou seulement actifs peuvent aspirer à dire leur mot en ce qui concerne l’administration locale. Il n’en est pas de même à Paris. Le conseil municipal et ses administrations sont pour un Parisien des choses aussi lointaines que le Parlement et les administrations de l’État. Il n’y participe que par un vote qui est plutôt politique que municipal. Des conseils de quartier intéresseraient directement aux choses de Paris un grand nombre de citoyens et s’ouvriraient à des ambitions modestes, mais légitimes et concrètes. La besogne ne manquerait pas: que de travaux et de soins locaux ne pourrait-on pas leur confier, dont les grandes administrations s’acquittent mal! Si c’est une chimère, convenez qu’elle n’est pas absurde.

LA BEAUTÉ DE PARIS

Si Paris est, comme on l’écrit, et même un peu trop, une belle ville, cela ne tient pas à des beautés particulières et frappantes, car il n’en contient presque pas; cela ne peut résulter que d’une impression d’ensemble, d’où le caractère des habitants ne doit pas être exclu, mais dont il faut même tenir le plus grand compte. Il est certain, en effet, que Paris n’est pas une belle ville, à la manière, par exemple, de Pise ou de Rouen. Elle manque de pittoresque et elle manque d’unité, étant trop grande. Mais précisément parce qu’elle est vaste et diverse en ses parties, on ne voit pas bien ce qui pourrait la gâter. On s’est récrié contre le trolley, on l’a évité aux rues les plus connues, mais on l’a établi, à la suite des inondations, sur la plus agréable, peut-être, des promenades, les quais de la rive gauche et personne ne s’en est aperçu: le trolley n’a rien gâté du tout. La beauté de Paris est tout à fait indépendante d’un fil de fer. Voici que l’on clame contre les abus de l’affichage et ici, c’est une autre question. Il s’agit de savoir si une ville est ou non enlaidie parce qu’elle se soumet aux coutumes modernes, qui sont que les industriels annoncent leurs produits par des réclames oculaires? Paris serait-il embelli s’il prenait tout d’un coup l’aspect d’une ville figée à la norme du second Empire? Laissez donc s’épanouir les affiches de couleur, et de paysages et de personnages. C’est vraiment le seul attrait des rues où l’on construit des maisons neuves. La partie récente du boulevard Raspail n’est tolérable que par ses longues palissades couvertes d’affiches illustrées. Peut-être que le même système rendrait de grands services à l’esthétique de certains palais aussi nouveaux qu’ils sont monstrueux? En quoi des taches multicolores sur les murs gâtent-elles une rue? Et quand une rue en serait, au sens de quelques-uns, enlaidie, est-ce que l’ensemble en est atteint? La beauté de Paris, bien plus qu’un fait, est un sentiment.

PARIS FUTUR

Je n’aime pas beaucoup qu’on se préoccupe à l’excès du futur. Notre manière de le voir n’est pas la manière qui plaira le mieux aux générations à venir, dont l’idéal sera sans doute assez différent du nôtre. C’est pourquoi, j’entre avec une certaine réserve dans les plans de M. Delanney touchant le Paris de l’an 1980. Il sera peut-être plus grand, peut-être moins grand que le Paris actuel. La facilité de demeurer aux champs et de rester tout de même en communication constante avec la civilisation s’opposera peut-être à la tendance au rassemblement des hommes sur un même point. Mais, si c’est cette dernière tendance qui l’emporte, je crois qu’il serait sage de laisser aux hommes de demain le soin d’organiser à leur gré la cité agrandie. M. Delanney semble surtout préoccupé de ménager dans la banlieue, telle que destinée à une plus ou moins prochaine incorporation, des parcs, des jardins, des espaces libres, en un mot. Les trois quarts de cette région étant encore à bâtir, le souci semblera un peu prématuré. Le jardin public est une heureuse conception, mais ce n’est qu’un pis aller: combien plus heureuse est la conception du jardin privé! Peut-être que l’édilité future reposera sur ce principe que la construction des maisons ne sera autorisée que sur un tiers ou sur un quart de la place disponible, je n’ose dire davantage. Les villes seront conçues en forme de parcs où s’élèveront de place en place des maisons pas trop hautes, ce qui sera charmant et très sain. Des villes américaines sont déjà ainsi comprises. Le jardin public sera la ville au lieu d’être dans la ville. Peut-être même les maisons n’auront-elles plus qu’un seul, rarement deux étages. Les rues ou allées auront cent mètres de large. C’est le moins, d’ailleurs que puissent demander les aéroplanes. Au reste, ne faisons pas de mal à l’avenir, mais ne lui faisons pas de bien, non plus: c’est lui qui choisira.

LE VIEUX PARIS

Il y a un vieux Paris que j’ai connu, je m’en suis aperçu hier en confrontant mes souvenirs avec la présente vision de l’avenue de l’Opéra. Jusque vers 1880 et encore bien après, c’était une voie maudite. Les commerçants hésitaient à s’établir dans ce désert d’où se détournaient les passants; il y avait tout le long un tas de boutiques à louer. Cela semble à cette heure à peine vraisemblable et c’est l’exacte vérité. Les voitures même ne la prenaient pas volontiers. Ce n’est que vers 1889 qu’elle commença à devenir à la fois une voie commerçante et une voie commerciale et cela fut dû principalement aux étrangers et aux provinciaux qui affluèrent cette année-là et qui venaient admirer l’Opéra de Garnier, auquel les Parisiens furent très longtemps à s’habituer. Mon interlocuteur me fit remarquer que la vie intense des grands boulevards ne descendait pas alors jusqu’à l’Opéra, et c’est exact. Le mouvement avait encore son centre entre la rue Drouot et la rue Lepeletier, finissait à la chaussée d’Antin. On pouvait traverser la place de l’Opéra en flânant et, au-delà, c’était d’un calme presque champêtre. La rue Basse-du-Rempart existait encore avec ses escaliers et sa balustrade en bois, le long de l’actuel Olympia, à ce que je crois, où il y avait un dépôt de voitures ou d’omnibus. Les boulevards, en leur partie la plus brillante, étaient petitement éclairés et surtout par les boutiques, où l’on veillait tard. Rien des rutilances américaines qui éclatent si bêtement un peu partout. Il y avait encore de la discrétion et du goût. Les passages étaient très fréquentés et en cas de pluie soudaine on était sûr d’y rencontrer quelqu’un de connaissance. C’était en tout temps un lieu de rendez-vous. En trente ans cet aspect ancien de Paris s’est évanoui. Ces temps semblent archaïques. Quand on se les rappelle, il semble qu’on commence à être très vieux, beaucoup plus vieux que la réalité.

CIMETIÈRES

Le hasard, ou plutôt une curiosité légitime, mais qui ne m’était pas tout d’abord personnelle, me conduisit hier au Père-Lachaise, vers le tombeau d’Oscar Wilde, qu’un zèle maladroit a transformé en une sorte de but de pèlerinage. Oh! qu’il faut monter le long des chemins mal pavés et qu’il faut chercher dans ce dédale sinueux où les fils conducteurs sont à tout instant interrompus! Enfin nous apercevons le four crématoire. Ce ne peut être que dans cette région, la seule maintenant où l’on inhume. Le souvenir de Moréas que j’accompagnais là me guide et nous arrivons en vue d’un tombeau recouvert d’une bâche. On nous avait dit que nous trouverions des gardiens de bonne volonté qui soulèveraient le voile. Mais point. Il faut se mettre à leur recherche, cependant que passent les familles indifférentes et qu’aux bancs solitaires se tassent les amoureux. Il y a même un couple assez vif. Enfin voici l’homme à qui il incombe de dénouer les ficelles et il nous permet de voir à moitié le génie assyrien qui, dans une pose un peu tourmentée, veille sur les cendres du poète. Est-il choquant, ce génie? J’en suis mauvais juge, rien de ce qui est dans la nature ne pouvant me choquer, mais je pense qu’il n’y a pas de quoi distraire d’une douleur vraie, ni de quoi allumer les curiosités. Le nôtre est fort déçue. Mais peut-être y a-t-il un rapport trop net entre la vie trop connue de Wilde et une statue trop symbolique. Il est vrai qu’étant donné la pose de son génie, le sculpteur ne pouvait s’en tirer qu’on lui donnant un corps de femme. Mais une femme aurait été là un paradoxe un peu ironique. La question n’a d’autre intérêt et nous redescendons, trouvant çà et là de bien plus évidents motifs de scandale, car qu’y a-t-il de plus scandaleux que la bêtise? Oh! cette Mme Dubois agenouillée, sans genoux! dans une robe de bronze! Ce cul-de-jatte en prière nous afflige. Nous avons à peine la force de sourire devant l’impudence de la famille Badin qui n’a pas su «qu’on ne badine pas avec la mort». Les cimetières sont cruels. Ils empêchent d’envier les morts.