‹ Dix contes modernes des meilleurs auteurs du jourChapitre 4 sur 14 · X....?

X....?

Pendant ce temps les jeunes garçons, intrigués, avaient cessé leurs jeux et m'entouraient curieusement. Je me faisais un peu l'impression de Gulliver à Lilliput.

--Oui, c'est moi, _Herr Doctor_: mes bagages sont dans la voiture... et...

Le docteur prit courageusement son parti et avec un geste circulaire: "Mais c'est une pension de petits garçons, ici! M. X...., en m'écrivant, a négligé de me dire votre âge. Il a dit seulement: un jeune Français.... J'ai cru que vous aviez dans les douze ans!"

J'étais fort embarrassé! La perspective de rester au milieu de tous ces gamins me souriait peu, mais, d'un autre côté, l'air brave homme du docteur me séduisait. Et puis, que ferais-je tout seul dans cette ville où je ne connaissais personne; dans ce pays qui était l'ennemi, et plus encore, le vainqueur du mien?

--Voulez-vous tout de même de moi? dis-je au docteur. Et j'ajoutai en riant: "Je vous promets d'être bien sage."

Il dit lui-même en me tendant la main: "Essayons!..."

· · ·

Je suis resté deux mois chez le Dr Davisson. J'étais la "grande classe." J'étais admiré et envié par mes jeunes camarades anglais, américains ou allemands. Pendant les études, j'étais seul sur le premier banc, devant le professeur. Ce banc était trop bas pour mes grandes jambes et me les sciait à mi-cuisse. J'étais obligé de me tenir de côté. Un peu trop court le lit que j'occupais dans une chambre à part. (J'avais évité le dortoir.) Mais stoïque, j'avais voulu pour ne pas donner le mauvais exemple, me soumettre autant que possible à la règle de la maison. On m'avait seulement dispensé de jouer aux billes pendant les récréations et aussi de l'"allumage de la pipe."

Cet allumage consistait en ceci. Quand un élève était premier, il avait l'honneur d'allumer la pipe, la grosse pipe en porcelaine, la _Pfeife_ du docteur. J'ai été plusieurs fois premier: mais, en ce cas, c'était le second qui allumait la pipe.

M. Davisson était un brave homme qui demeurait très attaché à la dynastie et détestait les Prussiens. Il m'en disait le plus grand mal. C'était toujours ça! Quant à mes progrès, ils furent considérables. J'étais récompensé de mon courage. Au bout de deux mois, je parlais très convenablement l'allemand. Seulement, il y a vingt-six ans de cela, et je l'ai pas mal oublié. Si je veux retrouver ce que j'ai perdu, il me faudra retourner à Hanovre et me remettre en pension! J'y réfléchirai.

LA CHARGE DES MORTS.

PAR HENRY DE FORGE.