V
J’avais rejoint mes compagnons, mais, afin de ne plus les alarmer, je portais mon fusil sur l’épaule, la crosse en l’air.
Par exemple, en fait de gibier, je ne voyais rien. Cependant, que sur cette réserve il y eût en quantité des cailles, des perdreaux, des râles de genêt, puis de ces lièvres de janvier que mes compagnons appelaient des « trois-quarts » et dont ils avaient la bouche pleine, puis des levreaux, puis des hases, il fallait le croire, puisqu’ils l’affirmaient.
« Et même, m’avait dit l’ami Brétignot, évitez de tirer les hases pleines ! C’est indigne d’un chasseur ! »
Pleines ou vides, du diable si je m’en serais aperçu, moi qui en suis encore à distinguer un lapin d’un chat de gouttière, — même en gibelotte !
Enfin, Brétignot, qui tenait particulièrement à ce que je lui fisse honneur, avait ajouté :
« Une dernière recommandation, qui peut avoir son importance, au cas où vous tireriez un lièvre.
— S’il en passe !… fis-je observer d’un ton narquois.
— Il en passera, répondit froidement Brétignot. Eh bien, rappelez-vous que, grâce à sa conformation, un lièvre court plus vite en montant qu’en descendant. Il faut tenir compte de cela dans la direction du coup.
— Comme vous avez bien fait de m’avertir, ami Brétignot ! répondis-je. Cette observation ne sera pas perdue, et je vous promets que j’en ferai mon profit ! »
Et, dans le fond, je pensais que, même en descendant, il était probable que le lièvre courrait encore trop vite pour que mon plomb meurtrier pût l’arrêter en route !
« En chasse, en chasse ! cria alors Maximon. Nous ne sommes pas ici pour élever des débutants au petit pot ! »
Terrible homme ! Mais je n’osai rien répondre.
Cependant, on errait un peu à l’aventure, au travers des éteules, en suivant les chiens, de manière à atteindre un rideau qui se profilait à trois ou quatre kilomètres, et dont la crête était bordée de petits arbres.
Quoi que je fisse, tous ces marcheurs, habitués au sol difficile des marécages et des terres labourées, allaient encore plus vite que moi, si bien que je ne tardai pas à être distancé. Brétignot lui-même, qui avait d’abord ralenti son pas pour ne point m’abandonner à mon triste sort, s’était remis en vitesse, voulant avoir sa part des premiers coups de fusil. Je ne t’en veux pas, ami Brétignot ! Ton instinct, plus fort que ton amitié, t’entraînait irrésistiblement !… Et bientôt, de mes compagnons, je ne vis plus que les têtes, comme autant d’as de pique, qui se détachaient au-dessus des buissons.
Quoi qu’il en soit, deux heures après avoir quitté l’auberge d’Hérissart, je n’avais pas encore entendu une seule détonation, — non, pas une seule ! Que de mauvaise humeur, que de récriminations, que de maugréements, cela promettait, si, au retour, les carniers étaient aussi plats qu’au départ !
Eh bien, le croira-t-on ? c’est à moi qu’échut la chance de tirer le premier coup. Dans quelles circonstances, j’aurai la honte de le dire.
L’avouerai-je ? Mon fusil n’était pas encore chargé. Imprévoyance de novice ? Non ! question d’amour-propre. Comme je craignais de me montrer très maladroit dans cette opération, j’avais voulu attendre d’être seul pour opérer.
Donc, en l’absence de témoins, j’ouvris ma poire à poudre, je versai dans le canon de gauche une charge qui fut maintenue par une simple bourre de papier ; puis, par dessus, j’introduisis une bonne mesure de plomb, — plus que moins. Qui sait ! un plomb de plus, peut-être ne revient-on pas bredouille ! Ensuite, je bourrai, je bourrai à crever ma culasse, et enfin, ô imprudence ! je coiffai de sa capsule la cheminée du canon que je venais de charger.
Avis aux novices ! J’aurais pu signaler l’ouverture de la chasse dans le département de la Somme par un accident déplorable. Quel fait divers pour les journaux de la localité !
Et pourtant, si, au moment où ce coup partait par inadvertance, si, — oui ! l’idée m’en vint ! — si, dans la direction de la charge, il était passé un gibier quelconque, je l’aurais sans doute abattu !… C’était peut-être une chance que je ne retrouverais pas !