‹ Documents Inédits sur Alfred de MussetChapitre 1 sur 22 · I

I

VOYAGE EN ITALIE

Le 12 décembre 1833, dans la soirée, Paul de Musset conduisit les deux voyageurs jusqu'à la malle-poste. Ils s'arrêtèrent à Lyon, où ils rencontrèrent Stendhal; à Avignon, Marseille[17], Gênes, et le 28 se trouvaient à Florence. Ce fut probablement pendant le court séjour qu'ils y firent qu'Alfred de Musset entreprit des recherches sur quelques-uns de ses ancêtres[18] et trouva ce fragment du livre XV des _Chroniques Florentines_ qui lui fournit le sujet de _Lorenzaccio_.

[17] Dans la _Correspondance_ de George Sand, tome I, pages 256 et 258, deux lettres d'elle sont publiées, écrites de cette ville et datées, l'une du 18, l'autre du 20 décembre.

[18] Guillaume de Musset, seigneur de la Rousselière, du Prai, du Lude, d'Ozouer-le-Breuil et de la Courtoisie, avait épousé le 9 novembre 1580, demoiselle Cassandre d'Epeigney, fille de Jean d'Epeigney et de Cassandre de Salviati, dont l'aïeul, Bernard de Salviati avait quitté Florence, appelé en France par Catherine de Médicis, sa parente.

De cette ville, les dates précises nous sont fournies par le passeport d'Alfred de Musset:

_Firenze, 28 Dic. 1833. Visto alla Legazione d'Austria per Venezia._

_Firenze, 28 Dic. 1833. Visto buono per Bologna et Venezia.--G. Molinari._

_Visto, buono per Bologna--Dellaca, 29 dicembre 1833._

_Bologna, 29 Dic. 1833. Per la continuazione del suo viaggio via di Ferrara._

_Francolino. 30 Dic. 1833. Visto sortire._

_Rovigo, 30 Dic. 1833. Buono per Padova._

_Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour séjour. Venise, te 19 janvier 1834.--Le consul de France: Silvestre de Sacy._

Les divers incidents du voyage, qui, du reste, n'ont rien de particulier, sont racontés par George Sand dans son _Histoire de ma vie_, et par Paul de Musset dans la _Biographie_ de son frère. Alfred de Musset en a même consigné quelques épisodes sur un petit carnet de voyage, dessins faits à la hâte, mais qui représentent bien ce qu'ils veulent peindre: ce sont d'abord un vieux monsieur et une vieille dame, types de provinciaux probablement aperçus à travers les vitres d'une portière de diligence. Plus loin, un marchand de bibelots offre sa pacotille à nos deux voyageurs dont un troisième dessin nous donne les portraits. Ce sont ensuite la douane de Gênes, et, sur le bateau, la rencontre d'un voyageur trop bavard. Puis vient Stendhal, à Pont-Saint-Esprit: «Il fut là d'une gaieté folle, dit George Sand, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées»[19] fit l'admiration de la servante d'auberge. Voici maintenant George Sand se masquant le bas de la figure avec son éventail; un autre portrait de Stendhal; une tête de vieillard avec cette légende: «Il dottor Rebizzo»; et enfin, la dernière scène de la traversée: l'auteur, affalé sur le bord du bateau, paye son tribut à la mer, tandis que sa compagne fume gaillardement une cigarette: «Homo sum et nihil humani a me alienum puto»[20]. A cela vient se joindre un autre dessin, sur une feuille séparée, représentant «Il signor Mocenigo.»

[19] _Histoire de ma vie_, 5e partie, chapitre 3.

[20] Mme Arvède Barine, dans son livre sur Alfred de Musset, avait déjà mentionné cet album, qu'il ne faut pas confondre avec celui ayant appartenu à George Sand.

A Gênes, George Sand avait senti les premières atteintes des fièvres du pays; son état ne fit que s'aggraver dans la suite du voyage, elle arriva malade à Venise.

Les deux amants s'installèrent sur le quai des Esclavons, à l'hôtel Danieli, que tenait il signor Mocenigo. Jadis, lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal: «_Aveva tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset, que huit ans plus tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_[21]: «J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour: là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y avoir laissés».

[21] _Scènes de la vie privée et publique des Animaux._ Paris, Hetzel, 1842. T. II, p. 362.

Les premiers temps de leur séjour furent calmes; malgré son état maladif, George Sand accompagnait Musset, qui, tout en visitant la ville, prenait des notes sur les usages, sur les dénominations des lieux: nous avons de lui plusieurs pages d'adresses, de recettes culinaires, mots du dialecte vénitien, courtes notices sur des familles ou des noms célèbres à Venise, inscriptions copiées sur les monuments, tout cela pêle-mêle, au hasard des rencontres. Nous voyons là qu'ensemble ils visitèrent Chioggia, déjeunèrent au restaurant du Sauvage, à Venise, et se promenèrent dans les jardins de Saint Blaise, à la Zuecca:

A Saint Blaise, à la Zuecca, Vous étiez, vous étiez bien aise, A Saint Blaise; A Saint Blaise, à la Zuecca, Nous étions bien là!....[22]

[22] Publié dans les _Nouvelles Poésies_, avec la date de: Venise, 3 février 1834.

C'est probablement pendant l'une de ces promenades qu'Alfred de Musset recueillit cette chanson italienne, retrouvée dans ses papiers, que l'on peut rapprocher de la _Serenata_ du Dr Pagello, dont George Sand cite une version non signée dans sa _Deuxième lettre d'un voyageur_ et que M. le vicomte de Spoelberch a publiée en entier[23]:

LE FOU

Lascia, lascia, il cimitero Siedi tosto a me d'accanto. Tra la la! Quel loco e nero! Vieni, vieni, io t'amo tanto! Amor mio, vieni con me! Povero me!

Oh! perche quel caro viso Mi nascondi entro una fossa. Tra la la! Voglio il tuo riso, E mi mostri 'sol quel ossa? Amor mio, vieni con me! Povero me!

Ecco l'sole e dormi ognora! Sorgi su! senti l'amante! Tra la la! Che si t'adora, Che si strugge a te davante! Amor mio, vieni con me Povero me!

Eri bella, ora sei brutta, Fredda resti ai bacci miei! Tra la la! Se mia sei tutta! Che mi fa che morta sei! Amor mio, vieni con me! Povero me!

_Traduction:_

Quitte, quitte le cimetière--Assieds-toi vite auprès de moi--Tra la la! Ce lieu est noir--Viens, viens, je t'aime tant!--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!

Oh! pourquoi ce cher visage--Se cache-t-il dans une tombe?--Tra la la! je voudrais ton sourire!--Pourquoi ne me montrer que tes os?--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!

Voici le soleil, et tu dors toujours!--Allons, lève-toi, entends le bien aimé!--Tra la la! qui tellement t'adore--Qui fait tant d'efforts pour aller au-devant de toi--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!

Tu étais belle! A présent tu es laide!--Tu restes froide à mes baisers!--Tra la la! Puisque tu es toute à moi--Que m'importe que tu sois morte?--Mon amour, viens avec moi!--Pauvre moi!

[23] _Véritable Histoire de Elle et Lui._ Paris, C. Lévy, 1897, 1 vol. in-12, p. 36.--Cette Serenata avait déjà été imprimée dans le _Corriere della Sera_ (Milan) du 29-30 janvier 1881; dans _Racconti, Scene, Bozzetti_, etc... di Luigia Codemo, Trevise, Zopelli, 1882. 2 vol. in-12. Tome I, p. 153; etc.

Mais bientôt George Sand dut garder la chambre et son ami continua seul ses excursions.

Alfred de Musset avait écrit plusieurs fois à sa mère depuis son départ: de Marseille, de Gênes, de Florence, puis de Venise. Les premières lettres parvinrent à leur adresse[24]; mais vers la fin de janvier, les nouvelles cessèrent brusquement. Mme de Musset s'en plaignit à son fils:

«Paris, ce jeudi, 13 février 1834.

«Il m'est impossible, mon cher enfant, de me rendre compte des motifs que tu peux avoir pour me laisser si longtemps sans nouvelles, après la promesse que tu m'avais faite de m'éviter au moins ce chagrin là. Tu connais ma facilité malheureuse à m'inquiéter; si tu lui laisses un libre cours, je ne puis pas prévoir où elle me conduira. Ces jours derniers, Hermine[25] était malade, elle a pris un rhume en sortant d'un bal chez Mme Hennequin, qui nous avait invitées. Je veillais près d'elle et passais de longues nuits, que l'incertitude de ta position, de ta santé, rendaient bien tristes. Le matin, j'avais une fièvre nerveuse, la tête me tournait, il me semblait que j'allais devenir folle; je pleurais, je marchais à grands pas dans ma chambre, cherchais quel moyen je pourrais imaginer pour me procurer de tes nouvelles. Enfin, j'ai supplié Paul[26], après plusieurs jours de cet état intolérable, d'aller voir Buloz et de savoir de lui si quelqu'un des amis de Mme Sand avait eu de ses nouvelles. Heureusement Buloz avait reçu une lettre de toi, datée du 27 janvier; Paul m'a calmé le sang en me rapportant cette nouvelle. Je ne suis plus malade, mais je suis bien triste; car il faut que tu aies des raisons pour me laisser dans une pareille inquiétude, si tu n'es pas malade, ce que cette lettre à Buloz ne prouve nullement, puisque je ne l'ai pas lue; au moins, tu es ennuyé, lui-même l'a dit à Paul; tu ne te plais plus à Venise, peut-être en es-tu parti; je t'écris à tout hasard; ma lettre ne te parviendra probablement pas, mais c'est le moindre de mes soucis. Je me soulage en t'écrivant; il me semble au moins, pendant que je promène ma plume sur ce papier, que tu m'entends et que tu vas te hâter de soulager mon ennui en m'écrivant bien vite. Fais-le, mon bon fils, si cette lettre arrive jusqu'à toi et surmonte la paresse ou le malaise qui t'en a empêché depuis six semaines, car il y a réellement tout ce temps que je n'ai reçu un mot de toi. La dernière [lettre], qui m'a fait tant de plaisir, est datée du 6 janvier; je l'ai relue bien des fois, mais maintenant je ne puis plus la relire, elle me fait mal, car cette phrase par laquelle tu la termines: «Ne crains pas, ma chère mère, il t'en coûtera des ports de lettres...» etc.: n'y a-t-il pas dans cette assurance de quoi faire naître les plus vives inquiétudes? Car, qui peut te détourner d'une si bonne et si chère résolution, que des accidents graves ou un état d'abattement causé par la maladie? Je sens, mon cher enfant, que si rien de tout cela n'existe, je vais l'ennuyer par mes doléances; mais figure toi un peu ce que c'est que d'être à trois cents lieues de son fils chéri, et de ne savoir à quels saints se vouer pour savoir s'il existe ou s'il est mort, assassiné, noyé, que sais-je? Il y a de quoi en perdre l'esprit et c'est ce que je fais.

«Nous avons passé un triste carnaval.... (Détails sur les bals où elle était invitée avec sa fille.)

«Je ne sais pas si tu as reçu les deux lettres que je t'ai adressées à Venise? La première était adressée poste restante, à Venise; la seconde, quai des Esclavons ou bureau restant. Mais j'avais mis sur l'adresse _Monsieur de Musset_ sans le prénom d'_Alfred_; je crains que si tu l'as été chercher on ne te l'ait pas donnée. Enfin je me persuade que tu n'as pas reçu mes lettres, puisque tu n'as répondu à aucune. Celle-ci sera-t-elle plus heureuse? Cela est fort douteux. Fais réclamer les autres si on ne te les a pas encore données. Il faudrait y aller toi-même, car on ne les donne pas à d'autres qu'à la personne même à laquelle elles sont adressées.

«Mais cela est du bavardage, tu le sais aussi bien que moi.

«Je te quitte en t'embrassant bien tendrement; ton frère et ta soeur en font autant, mais personne au monde ne t'aime comme

«Ta mère.»

[24] Ces lettres, qui étaient entre les mains de Paul de Musset, ont disparu, et ne se sont pas retrouvées parmi les papiers laissés par Mme Paul de Musset.

[25] La soeur d'Alfred de Musset.

[26] Le frère aîné d'Alfred.

Ce n'était ni la paresse ni la maladie qui empêchaient Alfred de Musset de donner de ses nouvelles; il écrivait régulièrement et confiait ses lettres à un gondolier, nommé Francesco, pour les porter à la poste avec l'argent nécessaire à leur affranchissement: mais Francesco dépensait l'argent au cabaret et jetait la lettre à l'eau.