Chapitre 20
Ce Guisolphe était un ancien conducteur de diligence qui, abandonnant au bon moment la veste courte à col brodé et la casquette en accordéon, avait eu l’esprit d’épouser dans les bas quartiers une paysanne assez bien dotée que tout de suite séduisirent sa bonne mine, et surtout certain air vainqueur et mauvais sujet spécial au personnel roulant des messageries. Car toujours la femme aima Don Juan ; et, de leur perpétuel va-et-vient sur la route jalonnée d’auberges, du séjour désœuvré qu’ils font, à chaque voyage, dans la grand’ville, les conducteurs, quand ils sont comme Guisolphe, solides et jolis garçons, gardent un parfum d’aventure.
Guisolphe d’ailleurs possédait quelques économies provenant du petit commerce de gibier nuancé d’un peu de contrebande qu’on lui tolérait ; économies qui, jointes à la dot, avaient permis aux deux époux, après une tentative malheureuse en épicerie, de fonder un café dans des conditions de somptuosité et de confort jusque-là inconnues à Rochegude.
Le café Guisolphe !
Mais au café Guisolphe, dedans, dehors, partout, sur la porte entre les lauriers-roses plantés dans d’énormes pots de Vallauris, comme à l’intérieur où, reflétés par de hautes glaces, les Rochegudais s’admiraient, c’était une sensation, nouvelle en ces pays perdus, de luxe et presque de débauche.
Maintenant, la clientèle établie et sa femme installée au comptoir, une brune encore belle dans sa tentante maturité, l’heureux Guisolphe, en souliers vernis dès le matin, bornait sa peine à surveiller d’un œil détaché chambrières et bonnes, ou bien, pensif sur une échelle dont le garçon pénétré de respect tenait le pied, à régler plusieurs fois par jour la pendule en faisant longuement et complaisamment sonner les heures. Il mettait une affectation à ne pas se mêler du service. Familier, mais digne avec les clients, on eût dit quelque grand seigneur qui aurait exercé un commerce pour se distraire.
Cependant Guisolphe rêvait mieux, décidé qu’il était à violer la fortune.
Un beau jour, Rochegude apprit que Guisolphe allait transformez son établissement en café-concert.
Les hommes de progrès approuvèrent.
Un café-concert ? Pourquoi pas ? Le chef-lieu avait bien le sien.
D’autres, au contraire, voulaient encore douter, se scandalisant surtout à cause des chanteuses.
Mais interrogée, Mme Guisolphe confirma les bruits, très crâne et même insolente un peu, en personne que désormais aucun vain scrupule ne gêne.
— Il n’y a pas de sot métier, disait-elle.
D’ailleurs les engagements venaient d’être signés, chez l’agent lyrique, par Guisolphe qui avait fait exprès le voyage d’Avignon.
Les choses ainsi décidées, on fermerait un mois pour laisser champ libre aux maçons, aux décorateurs, et, la veille du grand marché d’août, on inaugurerait la salle nouvelle.
Tout se passa de point en point suivant le programme.
Par une attention délicate envers son ancienne clientèle, Guisolphe n’avait rien voulut changer aux dispositions du café primitif.
De sorte que les moins traitables des habitués, ceux-là mêmes qui, pendant les travaux s’installaient chez le concurrent d’en face, ricanant de voir la promenade des gâcheurs de plâtre et des barbouilleurs, proclamèrent intérieurement la supériorité de Guisolphe, lorsque le matin de l’ouverture, ramenés par une curiosité grognon, ils retrouvèrent, remise à neuf, mais intacte, la salle où ils aimaient se réunir.
Les mêmes bancs, les mêmes tables, et derrière le même comptoir, le même cartel Louis XVI sur le cadran duquel les aiguilles, qui semblaient tourner plus paresseuses et plus lentes, donnaient l’envie de vivre là toujours à faire la même partie et à se redire, toujours nouvelles cependant, les mêmes histoires de pêche et de chasse.
Le premier moment de surprise passé, on se demanda :
— Où est le théâtre ?
Car les travaux avaient été conduits en grand mystère, les ouvriers gardant le secret.
Guisolphe se contentait de sourire, mais Mme Guisolphe, que tout le monde appelait cette bonne maman Guisolphe, dit simplement :
— Qu’on veuille me suivre.
Et, coquette, rougissante un peu sous sa peau de brune impressionnable, elle poussa une petite porte par où le café communiquait avec le jardin.
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