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Chapitre 36

L’hiver était venu rude et subit, brouillant de glaçons pressés la Durance, et congelant en stalactites, malgré ciel pur et beau soleil, l’eau qui suinte au flanc des rochers.
C’est la saison où les alpins et les culs-blancs, ces becs-fins délicats, toujours à la lisière des neiges, montant ou descendant suivant qu’elles gagnent ou fondent, rabattus des hauteurs, commencent à se montrer en plaine.

Temps béni pour le braconnage ! Depuis près d’un mois, Trabuc, tout à ses trappes, à ses lèques, à ses chouettes, n’avait pas franchi le portail de Rochegude. Domnine, toute à son ménage, et, de plus, occupée à mettre en ordre les hardes du petit Gabriel, un filleul de Trabuc, resté orphelin et nouvellement adopté par eux, ne quittait plus guère le coin de son feu. Aussi fut-elle une des dernières à connaître l’événement dont toute la ville s’occupait.

La nouvelle en arriva au Mas par une vieille femme un peu sourde qui, bavardant, dit à Domnine :

— Vous savez, l’ami de Trabuc, qui venait chasser quelquefois, ici ?

— À M. Médéric ?

— Oui, M. Médéric Mireur.

— Eh bien ! voilà qu’il reprend femme.

À l’église où dimanche je suis entrée, le curé publiait ses bans. Mais j’ai mal compris le nom de la future. Ça doit être quelque étrangère.

Domnine ressentit comme un soulagement.

Dans le mariage de Médéric, elle ne vit d’abord que ceci : sa rupture avec la rousse, l’ennemie, seule rivale de qui elle se sentît jalouse. Car l’idée ne lui vint même pas que le fils de Mme Mireur pût épouser la fille des Guisolphe.

Que lui importait celle qui recevrait l’anneau, pourvu que ce ne fut pas Dolinde ?

Légère, comme réhabilitée, car l’adultère n’avait jamais cessé de peser à son âme, elle se réjouit sincèrement de ne plus aimer. Et, tout l’affreux passé désormais aboli, la vie soudain lui réapparut froidement blanche et immaculée comme la monotone étendue de neige qui, autour du Mas, sous l’éclat d’un beau ciel d’hiver, recouvrait l’infini des champs et des collines.

Pourtant, sur son indifférence qui était réelle, la curiosité féminine l’emporta. Et Trabuc, un samedi, étant aller porter des becs-fins à Rochegude, elle ne put se tenir de l’interroger au retour.

— Vous avez du apprendre, là-bas, le mariage de M. Médéric ?

— J’allais précisément t’en parler, Domnine. Un mariage qui n’est pas fier. Il fait peine aux amis. On dit même que, de la contrariété, cette pauvre vieille Mme Mireur avait eu comme un commencement d’attaque. Puisqu’il voulait se remarier, M. Médéric pouvait choisir mieux.

Un vague soupçon, éclair rapide, traversa la pensée de Domnine.

— Avec qui donc se marie-t-il ?

— Devine ! c’est à ne pas croire : avec la fille des Guisolphe.

— La Dolinde !

Domnine eut la force de ne pas crier ; mais tout son sang, le sang des Mandres, lui monta d’un flux au visage.

Domnine se revoyait avec Dolinde, trois mois auparavant, dans leur rencontre à l’Infernet.

Ah ! elle n’avait pas perdu son temps, l’autre, la rousse, pendant ces trois mois ! Comme elle devait triompher à présent, la paysanne de jadis, sa petite camarade d’école, avant huit jours Mme Mireur !

— Et moi, songeait amèrement Domnine, moi qui, sans que rien ne m’y forçât, follement et pour qu’elle en rie, lui livrai ce jour-là mon secret.

Puis elle oublia Dolinde pour ne plus penser qu’à Médéric. Toute sa rancune lui revint. Cet amour, qu’elle avait cru mort, renaissait, mais tourné en haine.

Puisque Médéric était descendu à épouser la fille de Guisolphe, l’amie des chanteuses, avec son louche passé niçois, pourquoi ne l’avait-il pas épousée, elle, la Civadone, alors que de tout cœur, et pure, elle s’était donnée ? Pourquoi tout au moins ne l’avait-il pas gardée pour maîtresse ? Pourquoi ce premier mariage à la suite duquel, se croyant déliée, elle avait dû mentir et cacher sa faute afin de devenir la femme de Trabuc ? Pourquoi surtout ce retour, cet inexplicable retour dans le triste après-midi d’été où, retombée au servage, elle sacrifiait par un adultère sans joie le peu qui lui restait d’honneur.

Domnine en voulait à Médéric de toutes ces choses. Elle lui en voulait encore de ce qui fatalement allait éclater.

Déjà elle se sentait sur la pente du crime, avec le rêve obscur de quelque effrayante action qui empêcherait le mariage, frapperait Médéric et la frapperait elle-même.

Car d’abord, avant tout, elle s’était elle-même condamnée, l’irrésistible désir de vengeance dû aux impulsions soudain réveillées de sa race, s’exaltant et s’ennoblissant, dans cette âme, malgré tout restée fière, par un touchant besoin d’expier.

— Mandre ? Eh bien oui ! je suis restée Mandre ! Mandre comme le fut ma mère, comme le sont Irma et Gusta. Tous ceux qui, jusqu’à présent, se trompaient sur moi, Médéric, la Dolinde, vont enfin apprendre à me connaître.

Puis, songeant à Trabuc, à sœur Nanon, si bons pour elle et qu’elle allait si cruellement affliger, elle hésita.

C’est en vain néanmoins qu’elle essayait de vaincre sa résolution, c’est en vain qu’elle se disait :

— Fais comme tu as fait déjà, subis ton sort, résigne-toi une fois encore !…

Dans le cercle tragique où se mouvait sa destinée, Domnine, désormais, ne voyait qu’une issue : la mort.

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