‹ Douze dialogues de bêtesChapitre 10 sur 12 · La chienne

La chienne

Le sergent permissionnaire ne trouva pas, en arrivant à Paris, sa maîtresse chez elle. Mais il fut quand même accueilli par des cris chevrotants de surprise et de joie, étreint, mouillé de baisers : Vorace, sa chienne de berger, la chienne qu’il avait confiée à sa jeune amie, l’enveloppa comme une flamme, et le lécha d’une langue pâlie par l’émotion. Cependant, la femme de chambre menait autant de bruit que la chienne, et s’écriait :

« Ce que c’est que la malchance ! Madame qui est juste à Marlotte pour deux jours, pour fermer la propriété de Madame. Les locataires de Madame viennent de s’en aller, Madame fait l’inventaire des meubles. Heureusement que ce n’est pas au bout du monde !… Monsieur me fait une dépêche pour Madame ? En la mettant tout de suite, Madame sera là demain matin avant le déjeuner. Monsieur devrait coucher ici… Monsieur veut-il que j’allume le chauffe-bain ?

— Mais je me suis baigné chez moi, Lucie… Ça se lave, un permissionnaire ! » Il toisa dans la glace son image bleuâtre et roussie, couleur des granits bretons. La chienne briarde, debout auprès de lui dans un silence dévot, tremblait de tout son poil. Il rit de la voir si ressemblante à lui-même, grise, bleue et bourrue :

« Vorace ! »

Elle leva sur son maître un regard d’amour, et le sergent s’émut en songeant soudain à sa maîtresse, une Jeanine très jeune et très gaie, — un peu trop jeune, souvent trop gaie…

Ils dînèrent tous deux, l’homme et la chienne, celle-ci fidèle aux rites de leur existence ancienne, happant le pain, aboyant aux mots prescrits, figée dans un culte si brûlant que l’heure du retour abolissait pour elle les mois d’absence.

« Tu m’as bien manqué, lui avoua-t-il tout bas. Oui, toi aussi ! »

Il fumait maintenant, à demi étendu sur le divan. La chienne couchée comme les lévriers des tombeaux, feignait de dormir et ne remuait pas les oreilles. Ses sourcils seuls, bougeant au moindre bruit, trahissaient sa vigilance.

Le silence hébétait l’homme surmené, et sa main qui tenait la cigarette glissait le long du coussin, écorchant la soie. Il secoua son sommeil, ouvrit un livre, mania quelques bibelots nouveaux, une photographie qu’il ne connaissait pas encore : Jeanine en jupe courte, les bras nus, à la campagne.

« Instantané d’amateur… Elle est charmante… »

Au verso de l’épreuve non collée, il lut :

« 5 juin 1916… J’étais… où donc, le 5 juin ?… Par là-bas, du côté d’Arras… 5 juin… Je ne connais pas l’écriture. »

Il se rassit et fut repris d’un sommeil qui chassait toute pensée. Dix heures sonnèrent ; il eut encore le temps de sourire au son grave et étoffé de la petite pendule qui avait, disait Jeanine, la voix plus grande que le ventre… Dix heures sonnèrent et la chienne se leva.

« Chut ! fit le sergent assoupi. Couchez ! »

Mais Vorace ne se recoucha pas, s’ébroua, étira ses pattes, ce qui équivaut, pour un chien, à mettre son chapeau pour sortir. Elle s’approcha de son maître et ses yeux jaunes questionnèrent clairement.

« Eh bien ?

— Eh bien, répondit-il, qu’est-ce que tu as ? »

Elle baissa les oreilles pendant qu’il parlait, par déférence, et les releva aussitôt.

« Oh ! soupira le sergent, que tu es ennuyeuse ! Tu as soif ! Tu veux sortir ? »

Au mot « sortir », Vorace rit et se mit à haleter doucement, montrant ses belles dents et le pétale charnu de sa langue.

« Allons, viens, on va sortir. Mais pas longtemps. Je meurs de sommeil, moi, tu sais ! »

Dans la rue, Vorace enivrée aboya d’une voix de loup, sauta jusqu’à la nuque de son maître, chargea un chat, joua en rond « au chemin de fer de ceinture ». Son maître la grondait tendrement, et elle paradait pour lui. Enfin, elle reprit son sérieux et marcha posément. Le sergent goûtait la nuit tiède et allait au gré de la chienne, en chantonnant deux ou trois pensées paresseuses :

« Je verrai Jeanine demain matin… Je vais me coucher dans un bon lit… J’ai encore sept jours à passer ici… »

Il s’aperçut que sa chienne, en avant, l’attendait, sous un bec de gaz, avec le même air d’impatience. Ses yeux, sa queue battante et tout son corps questionnaient :

« Eh bien ! Tu viens ? »

Il la rejoignit, elle tourna la rue d’un petit trot résolu. Alors il comprit qu’elle allait quelque part.

« Peut-être, se dit-il, que la femme de chambre a l’habitude… Ou Jeanine… »

Il s’arrêta un moment, puis repartit, suivant la chienne, sans même s’apercevoir qu’il venait de cesser, à la fois, d’être fatigué, d’avoir sommeil et de se sentir heureux. Il pressa le pas, et la chienne joyeuse le précéda, en bon guide.

« Va, va… » commandait de temps en temps le sergent.

Il regardait le nom d’une rue, puis repartait. Point de passants, peu de lumière ; des pavillons, des jardins. La chienne, excitée, vint mordiller sa main pendante, et il faillit la battre, retenant une brutalité qu’il ne s’expliquait pas.

Enfin elle s’arrêta : « Voilà, on est arrivés ! » devant une grille ancienne et disloquée, qui protégeait le jardin d’une maisonnette basse chargée de vigne et de bignonier, une petite maison peureuse et voilée…

« Eh bien, ouvre donc ! » disait la chienne campée devant le portillon de bois.

Le sergent leva la main vers le loquet, et la laissa retomber. Il se pencha vers la chienne, lui montra du doigt un fil de lumière au long des volets clos, et lui demanda tout bas :

« Qui est là ?… Jeanine ?… »

La chienne poussa un : « Hi ! » aigu et aboya.

« Chut ! » souffla le sergent en fermant de ses mains la gueule humide et fraîche…

Il étendit encore un bras hésitant vers la porte et la chienne bondit. Mais il la retint par son collier et l’emmena sur l’autre trottoir, d’où il contempla la maison inconnue, le fil de lumière rosée. Il s’assit sur le trottoir, à côté de la chienne. Il n’avait pas encore rassemblé les images ni les pensées qui se lèvent autour d’une trahison possible, mais il se sentait singulièrement seul, et faible.

« Tu m’aimes ? » murmura-t-il à l’oreille de la chienne.

Elle lui lécha la joue.

« Viens, on s’en va. »

Ils repartirent, lui en avant cette fois. Et quand ils furent de nouveau dans le petit salon, elle vit qu’il remettait du linge et des pantoufles dans un sac qu’elle connaissait bien. Respectueuse et désespérée, elle suivait tous ses mouvements, et des larmes tremblaient, couleur d’or, sur ses yeux jaunes. Il la prit par le cou pour la rassurer :

« Tu pars aussi. Tu ne me quitteras plus. Tu ne pourras pas, la prochaine fois, me raconter « le reste ». Peut-être que je me trompe… Peut-être t’ai-je mal comprise… Mais tu ne dois pas rester ici. Ton âme n’est pas faite pour d’autres secrets que les miens… »

Et tandis que la chienne frémissait, encore incertaine, il lui tenait la tête entre ses mains, en lui parlant tout bas :

« Ton âme… Ton âme de chienne… Ta belle âme… »

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