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Les bêtes et la tortue

Un jardin à Auteuil. Piste de gravier autour d’un gazon ovale. Marge de géraniums à gauche, phlox et sauges à droite ; au fond, jungle — cinq mètres sur sept — de frênes panachés, de noisetiers rouges et de syringas.

Le matin, en août. Les Bêtes somnolent au jardin, ou font leur toilette. Il y a la Bergère noir et feu, la Chienne Bull — dont — le — frère — a — été — acheté — par — un — Américain, la Chatte persane âgée, un peu snob, et la jeune Chatte noire qui est une sorte d’énergumène. La porte de la maison s’ouvre. Un quelconque Deux-Pattes descend du perron et dépose sur le gravier, au soleil, une Tortue grosse comme un cantaloup, une touffe de scarole, puis s’en va.

Voix de Deux-Pattes, dans la maison. — Elle va s’acclimater très vite, n’est-ce pas ?
Les Bêtes ne lui feront pas de mal ?
D’ailleurs nous les surveillerons d’ici… etc., etc.

La Chienne Bull. — Qu’est-ce qu’on a mis par terre ?

La Bergère. — Rien. Une boîte ronde, ou une pierre.

La Persane, ensommeillée. — Qu’est-ce que c’est ?

La Chatte Noire, tout de suite dans le dernier désordre et les yeux hors la tête. — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ? Au nom du Ciel, qu’y a-t-il ? Que me cache-t-on ?

La Chienne Bull, à la Chatte Noire. — Vous, la folle, faites-nous le plaisir de rester tranquille, ou bien retournez chez les voisins. Vous savez bien y aller, chez les voisins, à l’heure du déjeuner, pour imiter la chatte affamée. Allez-y donc tout de suite.

La Bergère, bas, impérieusement. — Chut. Écoutez !

Les Bêtes, ensemble. — Eh bien ?

La Bergère, d’un ton bref et passionné. — Ça bouge !

La Chatte Noire, éperdue. — Quoi ? Quoi ? Grands dieux, qu’est-ce qui bouge ?

La Bergère, sans remuer un cil. — Ça.

La Chienne Bull, haussant les épaules. — Pensez-vous ! Avec votre manie de vigilance, vous voyez des suspects partout. Les pierres bougent, le garçon boucher mérite la mort, la laitière ne vaut pas la corde pour la pendre… N’est-ce pas, Persane ?

La Persane, élégante et détachée. — … M’en moque !

La Chienne Bull, continuant. — C’est comme pour les militaires. Moi, je dis bonjour à tous les militaires habillés de bleu, tandis que… (Elle se tait, les yeux ronds : un bout de patte écailleuse vient de sortir de dessous le caillou veiné…) Ça, par exemple… Persane, vous avez vu ? Qu’est-ce que vous en dites ?

La Persane, fronçant le nez. — Je ne comprends rien à cela. Mais ça doit sentir mauvais, comme tout ce que je ne connais pas.

La Chienne Bull. — Bergère, qu’est-ce que ça signifie ?

La Bergère, bas, en arrêt. — J’attends.

La Chienne Bull. — Qu’est-ce que vous attendez ?

La Bergère, nerveuse. — Fichez-moi donc la paix !

La Chatte Noire, qui n’a encore rien vu. — Qu’est-ce que vous dites ? Il y a un mystère ? Quelque chose d’effrayant, n’est-ce pas ? Mais parlez donc !

La Chienne Bull, soucieuse de son prestige, avec une fausse assurance. — Eh ! laissez-nous tranquilles, vous voyez bien que nous sommes occupées ! Certes, j’ai vu bien des choses dans ma vie, surtout dans le temps que j’avais une automobile, chez mes anciens Deux-Pattes, mais je ne me souviens pas d’avoir rencontré une… une curiosité comme…

La Chatte Noire, bondissant en arrière. — Haah ! que vois-je ? Horreur ! Magie ! Ma tête se perd ! Mes yeux se voilent ! Tout est piège autour de moi, tout est menace et funeste présage !…

La Bergère, frémissante, sans quitter l’arrêt, bas. — Que j’aie seulement deux minutes à moi, je la ferai crier pour quelque chose, cette Chatte noire…

La Persane. — J’aime mieux m’en aller. Ce bruit me fatigue, et je vous assure que cette chose sent mauvais.

La Chienne Bull, dilatant son nez sans flair. — Cette vieille dame radote, ça ne sent rien du tout. (Elle colle son nez sur la Tortue, les quatre pattes disparaissent soudain. La Chienne Bull, saisie, sautant en l’air.) Hi !…

La Bergère, à bout de nerfs et d’attente. — Ah ! ne m’agacez pas, vous ! C’est votre faute, si ce caillou n’a plus de pattes maintenant !

La Chienne Bull. — Ma faute ! Vous allez m’apprendre ce que j’ai à faire, sans doute ? Chez mes Deux-Pattes à l’automobile, il y avait un écureuil du Brésil, ma bonne dame, et un perroquet avec des plumes en céleri sur la tête, et tout ça filait doux avec moi, je vous prie de le…

La Chatte Noire, en pleine épilepsie. — Beuh ! Maman ! Un serpent ! Un serpent ! Houin ! Mouan ! Au secours !

La Chienne Bull, claquant des dents, à la Bergère. — Vous… Vouvous, croy-croyez que c’est un seseserpent ?

La Bergère, qui a les poils du dos comme une arête de sole, bas. — Attendez seulement… Laissez-moi faire. Un coup de dents au bon moment, et il n’est plus question de cette vermine… Ça me connaît !

La Chienne Bull, flageolante. — C’est ça… Je vous laisse ensemble… Je reviens dans un ninninstant…

Elle s’enfuit.

La Chienne Bull, sur le perron, sans approcher. — Eh bien ? Vous l’avez tuée ?

La Bergère, exténuée, mais héroïque, le nez à deux doigts de l’écaille ambulante. — Pas encore.

La Chienne Bull, ironique. — Qu’est-ce que vous faites, alors ?

La Bergère. — J’attends.

La Chienne Bull. — Vous attendez quoi ?

La Bergère. — Qu’elle sorte de sa niche !…

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