CHAPITRE XVI
Arrivée de l’aviso l’_Ardent_. — Détails sur Grand-Bassam. — La barre. — Les piroguiers. — L’embouchure du Comoë et les mouillages. — L’Akapless. — Le Sanwi et la rivière Bia. — La lagune Aby. — Krinjabo. — Le Tanoé ou Tendo. — L’Ahua ou Apollonie. — Départ pour la lagune Ebrié. — Abra. — L’Ebrié. — Abidjean et les pêcheries. — Rivière Ascension. — Arrivée à Dabou. — Visite au poste et au jardin. — Rivière Isi. — Les Bouboury. — Le Bandamma ou Lahou. — Renseignements sur la côte de Krou et sur les peuples de l’intérieur. — Le Baoulé, l’Attié, le Morénou. — Départ de Dabou, les Jack-Jack. — Petit Bassam. — Treich est gravement malade. — Retour à la factorerie. — Nous sommes nommés chevaliers de la Légion d’honneur. — Nous nous embarquons sur la _Nubia_. — Retour en France.
Délivré de tout souci, heureux d’avoir accompli consciencieusement ma mission, je ne tardai pas à reprendre rapidement des forces. Mon mal dans l’aine disparut comme par enchantement.
Peu de jours après notre arrivée, l’aviso de l’État l’_Ardent_ vint mouiller devant Grand-Bassam pour procéder à la relève des hommes libérables du _Diamant_ ; je comptais profiter de l’aimable offre du commandant Delalande, qui m’invitait à prendre passage à son bord, lorsque, par dépêche, cet aviso reçut l’ordre de se rendre à El-Mina, pour y prendre à sa remorque le _Goéland_, avarié.
Aucun paquebot français ni anglais ne devant passer à Grand-Bassam avant une dizaine de jours, je profitai du temps qui me restait pour mettre mes notes à jour et consigner les renseignements que j’ai pu recueillir sur Grand-Bassam et la Côte de l’Or française.
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La souveraineté de Grand-Bassam a été concédée à la France en 1842, par traité des chefs du pays avec l’amiral Fleuriot de Langle — M. le commandant Bouet-Wuillaumez était alors gouverneur du Sénégal, — mais la prise de possession de la France n’a eu lieu qu’à la fin de l’année 1843, par une expédition commandée par le lieutenant de vaisseau de Kerhallet.
A l’ouest et près de l’embouchure du Comoë ou Akba, ou encore Costa, comme l’appelaient les anciens, on construisit un établissement qui prit le nom de fort Nemours. C’était un carré palissadé, flanqué à chaque angle d’un bastion en pierre, armé d’une caronade de 30. L’établissement possédait en outre trois obusiers de montagne.
Les factoreries se trouvaient, à l’origine de l’occupation, à l’intérieur de l’enceinte ; les magasins et la poudrière à l’extérieur, à portée du poste et des factionnaires.
Des baracons en planches et en maçonnerie servaient de logement aux Européens ; les travailleurs habitaient dans des cases indigènes.
Grand-Bassam, comme chef-lieu de la colonie, centralisait les services ; on y avait construit un bel hôpital en pierre de taille.
Les premières factoreries qui vinrent se fixer sur la côte appartenaient à la maison Régis, de Marseille, puis à la maison Monk, et enfin à la maison Swanzy, de Londres, et Verdier, de La Rochelle, à laquelle on céda notre établissement, lorsque après les revers de 1870 le gouvernement décida qu’il n’y aurait plus de garnison. La garde de la colonie fut confiée à M. Verdier, qui remplissait les fonctions de résident.
La maison Verdier a fait de l’ancien hôpital une très confortable maison d’habitation. Dans l’une des ailes est installé le télégraphe ; dans l’autre, les agents et les bureaux des deux employés blancs de la factorerie. Le rez-de-chaussée sert de magasins ; et une des chambres de caserne aux marins blancs du _Diamant_, qui viennent y coucher quand leur bâtiment est au mouillage.
D’autres magasins, aux alcools et aux poudres, sont à portée du poste, à côté d’une petite mare à eau saumâtre, qui n’a aucune communication apparente avec la mer.
Une allée de cocotiers menait jadis de la factorerie au mouillage de la lagune ; actuellement la plupart des arbres ont été coupés et employés à la construction de wharfs et d’appontements pour les chalands.
L’amiral Fleuriot de Langle dit qu’il a fait planter plusieurs centaines de ces arbres ; il en existe à peine une vingtaine en ce moment ; tout a été saccagé. Pourtant il n’y a qu’à mettre un coco dans un trou de 50 centimètres de profondeur, le décapiter et placer dessus une poignée de sel pour le faire germer ; la plage entière devrait être plantée de cocotiers et depuis longtemps n’être qu’une splendide forêt.
Actuellement, en dehors de la factorerie Verdier, il y a une factorerie anglaise (Swanzy, de Londres) et une factorerie libérienne.
La forme générale de toute la côte qui borde nos possessions est remarquablement droite ; elle est due à un courant marin venant de l’est. C’est ce courant qui a fait disparaître les baies et les contours accidentés de la côte, en entraînant avec lui et en déposant parallèlement à son cours les alluvions apportées par les nombreux cours d’eau venant de l’intérieur.
L’absence d’anfractuosités sur la côte en rend l’accès difficile dès qu’il y a une forte houle. Les grandes lames venant du large déferlent sur la plage et se brisent quand elles arrivent vers les fonds de 7 et 8 mètres. Ce phénomène est appelé la _barre_ sur toute la côte d’Afrique.
[Illustration : Factorerie Verdier à Grand-Bassam. (D’après une photographie de M. Ch. Alluaud.)]
La barre se modifie suivant la force des vents et celle des raz de marée. Devant Grand-Bassam, la barre se forme par les fonds de 7 à 10 mètres, et vient briser à une vingtaine de mètres de la plage. Ce mouvement de brisants perpétuels, accompagné de raz de marée, rogne ou augmente la largeur de la plage, de sorte que la distance de la factorerie à la mer varie tous les ans.
Il y a trois ans, la baraque en bois des télégraphistes employés au câble a été placée exactement à 100 mètres de la crête de la plage ; aujourd’hui elle n’est plus qu’à 17 m. 50 ; la mer aurait donc gagné en trois ans 82 m. 50. Comme ce mouvement ne se continue pas uniformément, et que le contraire se produit assez fréquemment, on ne s’en inquiète pas plus que cela ; M. Bidaud, qui est depuis très longtemps à la Côte, prétendait même que, si l’on voulait faire, pendant deux ou trois ans, des observations, on arriverait à connaître la marche mathématique de progrès ou de recul de la mer, tellement elle lui paraît bien réglée.
Le courant marin et la barre ont bouché ainsi un grand nombre de rivières, ensablé les embouchures des fleuves et transformé les baies et anfractuosités de la côte en lagunes séparées de l’eau salée par une étroite bande de sable, sur lesquelles se sont élevées les factoreries.
Les lagunes ainsi formées sont de formes variables : les unes sont perpendiculaires à la côte, comme les lagunes de Potou, d’Assinie et d’Ehy ; les autres, au contraire, s’allongent parallèlement au littoral, telles que les lagunes du Lahou, de Grand-Bassam et du Tendo.
Il semble que la Providence ait voulu donner une compensation à cette côte inhospitalière en permettant au commerce de naviguer en dedans, à l’abri de la grosse mer, et de drainer ainsi sans danger les produits vers le mouillage.
C’est aussi probablement grâce au phénomène de la _barre_ que les embouchures des rivières se bouchent si facilement et d’une façon si inopinée ; peut-être même arrivera-t-on plus tard à expliquer la formation des lagunes et à prouver que, dans le temps, les rivières qui s’y jettent tombaient directement dans l’Océan, en même temps qu’on expliquerait pourquoi, près du village de Petit-Bassam, il existe une singulière dépression dans le fond de la mer, dépression profonde de 340 à 360 mètres, que les marins appellent _Vallée sous-marine_. Elle est formée sans aucune cause apparente, car on n’y voit ni bouillonnements des eaux, ni tourbillons.
La barre, constituée, comme nous l’avons dit plus haut, par une multiple rangée de brisants parallèles, est très dangereuse à traverser certains jours ; je crois qu’il serait imprudent, même à des matelots expérimentés, de tenter son passage : il y a des jours où les Kroumen eux-mêmes n’osent pas s’y hasarder.
Les factoreries se servent, pour le service de la barre, d’embarcations très solides, arrondies à la quille et à l’avant. On les nomme _baleinières_, ou encore _surfboats_.
Les Kroumen, les Apolloniens d’El-Mina et les gens de Guet-N’dar ont la réputation de connaître le mieux la conduite de ces embarcations, qui sont armées de dix pagayeurs et d’un homme de barre qui gouverne à la godille. C’est ce patron de barque qui dirige et stimule les pagayeurs ; il observe le rythme avec lequel les lames se succèdent, et choisit celle qui devra le porter en mer ou le faire arriver sans chavirer à la plage.
C’est un spectacle bien émouvant que de voir franchir la barre aux baleinières des factoreries et aux pirogues indigènes, même par une mer relativement belle et avec des piroguiers expérimentés. Il ne se passe pas de semaine où embarcations et pirogues ne soient chavirées par les grosses lames qui viennent se briser en volutes à quelques brasses de la côte. Heureusement que la mer est clémente : elle rejette tout sur la plage quelques instants après ; aussi le danger ne réside-t-il pas absolument dans le fait de tomber à la mer, mais surtout dans la violence avec laquelle les embarcations sont enlevées et roulées sur la plage. A la côte on le sait très bien, et les piroguiers n’hésitent pas à se jeter résolument à la mer quand ils peuvent prévoir le danger.
[Illustration : Piroguiers kroumen. (D’après une photographie de M. Ch. Alluaud.)]
Les Jack-Jack qui vont à la pêche traversent ces brisants dans de toutes petites pirogues ; ils sont généralement deux, un homme et un gamin. Pour aller au large, c’est le plus fort qui manœuvre la pirogue et se tient à l’arrière. Une fois la barre passée, c’est ce même homme qui pêche, et le gamin suffit à manœuvrer la pirogue. Il leur faut donc changer de place, et comme il est à peu près impossible de remuer sans chavirer, chaque homme pique une tête et ils regrimpent dans la pirogue, l’un à tribord, l’autre à bâbord, en se faisant contrepoids pour ne pas chavirer.
Ce sont ces grosses difficultés qui ont donné aux maisons de commerce une excellente idée, celle d’avoir constamment au mouillage un bateau-ponton, sur lequel les steamers peuvent de suite transborder leurs marchandises, au lieu d’attendre qu’il y ait une barre favorable pour les décharger directement sur la plage.
Les marchandises étant provisoirement à l’abri, on les débarque au fur et à mesure en profitant des barres favorables.
Le Comoë est navigable, pour les vapeurs d’un faible tirant d’eau, jusqu’à Petit-Alépé. Les indigènes le remontent en pirogues pendant 200 kilomètres. Le point terminus de la navigation est Attakrou. Cela ne veut pas dire que la rivière n’est plus navigable, elle l’est encore pendant plus de 300 kilomètres, mais les indigènes du cours supérieur ne l’utilisent pas. Ils ne sont plus de même race que ceux du bas-fleuve et ils semblent peu experts dans la navigation fluviale.
Ils ont en effet d’autres occupations que le transport des marchandises : ils se livrent à l’exploitation des terrains aurifères, qui couvrent la presque totalité du cours moyen du Comoë.
Les goélettes ne calant pas plus de 3 mètres peuvent passer la barre de la rivière pendant les deux tiers de l’année.
La barre fut franchie la première fois par des bâtiments de l’État en mars 1849, par Auguste Bouet avec le vapeur _Serpent_ et la goélette _Marigot_.
Autrefois il y avait un poste de pilotes à la barre. De 1842 à 1868 on a observé que la profondeur de la barre, après l’hivernage, s’est maintenue entre 3 m. 50 et 4 mètres. Quelquefois le courant rapide de la rivière, qui atteint 6 à 7 nœuds, engorge également la barre et permet même de la passer à gué, comme cela s’est produit pendant mon séjour ici.
La population a soutenu que ce phénomène était dû au mauvais esprit d’un féticheur des Jack-Jack qui, de temps à autre, bouchait la barre par plaisir et aussi par intérêt, puisque ce brave loustic se fait donner ainsi une certaine quantité d’onces d’or par les gens de Grand-Bassam pour la lui faire déboucher.
Après avoir attendu plusieurs jours, le temps de laisser la barre se modifier, il vient, jette quelques fétiches à l’eau, et, la barre se trouvant naturellement débouchée plusieurs jours après, on crie au miracle.
Le Comoë a dû souvent changer de lit, ou au moins, dans les grandes crues, avoir plusieurs embouchures ; du côté ouest j’ai pu relever plusieurs traces d’anciens lits.
Les eaux décolorent la mer à 4 ou 5 milles au large. Les marins considèrent qu’il est prudent, pour mouiller, de se tenir à environ 1 mille dans l’est ou dans l’ouest de l’embouchure du Comoë par des fonds de 16 à 20 mètres.
Le mouillage de l’ouest est indiqué par l’alignement des factoreries et de l’ancien poste. Celui de l’est, nommé mouillage d’Alassam (village situé à l’est de l’embouchure du Comoë), était jadis fréquenté par les bâtiments marchands anglais et leurs traitants noirs, mais actuellement les vapeurs mouillent près des pontons, qui, la nuit, portent un feu de position.
Le mouillage d’Alassam est réputé par les marins plus favorable aux débarquements : le rivage y est en pente plus douce qu’à celui de l’ouest et, par suite, d’un accès plus facile pour les pirogues et les baleinières.
Quoique n’ayant pas visité la région située entre l’Indénié et la côte (rive gauche du Comoë), je ne crois pas inutile cependant de donner quelques notions sommaires sur cette région.
Entre Grand-Bassam et le pays d’Assinie, la côte est presque en ligne droite, et d’Alassam à l’entrée de la rivière d’Assinie les villages sont très nombreux et à peine éloignés de 2 à 3 kilomètres les uns des autres.
Alassam, Akapless et Anoua sont les plus importants de ces villages, qui ont tous la même industrie, la préparation du sel marin, qui en entraîne une autre, celle de la confection des paniers coniques qui servent à le transporter.
A l’ouest de la rivière d’Assinie et à une certaine distance à l’intérieur on aperçoit, du large, une chaîne de collines nommée par les marins Sueiro da Costa[56]. Les monts _Church_ et _Horn_, qui en sont les sommets les plus élevés, ont l’un 165 mètres, l’autre 139 mètres d’altitude. A l’est de la rivière d’Assinie et comme leur faisant suite se trouvent les collines d’Assinie. Leur point culminant est à l’ouest et se nomme _Grotto_.
C’est entre ces deux lignes de collines que se trouve le bassin de la rivière Bia ou rivière de Krinjabo. Cette rivière a été recoupée par Treich près d’Atiébendékrou (Indénié) en 1883, et dans le Sahué par Lonsdale, en 1883. Elle prend sa source dans le même massif de collines que la rivière Mézan (affluent de gauche du Comoë), et semble courir approximativement entre l’Indénié et le Sahué ; elle entre dans la lagune Ahy un peu en aval de Krinjabo.
Au sud, en sortant de la lagune Ahy, ses eaux passent entre six îles, dont quelques-unes sont habitées par des pêcheurs, et forment la rivière d’Assinie. Ce dernier cours d’eau coule pendant environ 8 milles vers l’ouest, parallèlement à la côte, ne laissant entre lui et la mer qu’une langue de terre boisée d’une largeur de 100 à 200 mètres. L’entrée de la rivière est plus difficile que l’entrée du Comoë, la barre de brisants est également réputée très mauvaise. La rivière Bia n’est navigable que jusqu’à Aïnboisou, un peu en amont de Krinjabo.
Le premier établissement créé à Assinie se nommait fort Joinville ; il était situé sur le bord de la mer, en face du coude est de la rivière. Ce blockhaus a été abandonné en 1849 et remplacé par un carré palissadé, bastionné, établi à un mille du village de Mafia, près de la pointe est de la rivière, mais sur la rive droite.
Toute la région située entre le Sanwi (pays de Krinjabo), la mer, le Comoë et la lagune Ahy se nomme Akapless. Nous avons eu déjà l’occasion d’en parler à propos d’Impérié et de Yaou, nous ajouterons seulement que c’est un pays dans lequel il n’est pas aisé de porter la guerre, à cause des nombreuses lagunes et flaques d’eau qui rendent les communications difficiles. Au sud, l’Akapless est limité par les lagunes d’Hébé, de Kodioboué et le marigot de Ganda-Ganda, et au nord par la lagune Ono, et les petits cours d’eau marécageux qui s’y déversent.
La lagune Aby ou d’Ahy s’étend dans les terres sur une profondeur d’une trentaine de kilomètres, et sa largeur moyenne est de 15 à 20 kilomètres. Ses rives sont parsemées de villages qui se livrent beaucoup à la pêche.
Ceux d’entre eux qui ont le plus de relations avec nous sont situés sur la rive gauche de la lagune, aux environs d’Élima, où la maison Verdier a une plantation de café d’une centaine d’hectares, et où il existe une école française fréquentée par une quarantaine de jeunes gens des différents villages de la lagune.
Toute cette région, que nous désignons improprement, sur la plupart de nos cartes, sous le nom de royaume d’Amatifou[57], se nomme _Sanwi_. Pour parler des gens du pays de Krinjabo, on dit : Sanwi Cottoko, c’est-à-dire hommes du Sanwi. La capitale de ce pays se nomme Krinjabo ; elle est située à une dizaine de milles à l’intérieur de la rivière Bia, et sur sa rive gauche ; de l’embarcadère au village il y a un quart d’heure de chemin.
[Illustration : Castor, interprète du gouvernement à Assinie.]
Tous les Européens qui sont venus à Assinie connaissent Krinjabo, dont ils évaluent la population de 2000 à 6000 habitants. Nous ne nous étendrons pas davantage sur la description de la ville, que nous ne connaissons pas, en renvoyant ceux que cela intéresse particulièrement aux nombreuses publications qui en parlent.
Le Sanwi est limité : au nord et à l’est par l’Indénié, le Sahué et le Broussa ; à l’ouest par le Bettié, l’Attié et l’Ébrié ; au sud par l’Akapless, les lagunes Ahy ou Aby, de Tendo, d’Éhy, le cours du Tanoë et l’Ahua ou Apollonie.
Les habitants du Sanwi[58] sont en majeure partie de race agni, et de même origine que ceux de l’Indénié, de l’Anno et de l’Abron ; ils seraient venus il y a environ cent cinquante ans, sous la conduite d’un chef nommé Amana, des régions du Sahué, et se seraient emparés du territoire de _Bettri_ et _Aby_, deux peuples paraissant les autochtones et ayant un air de famille avec les Zemma ou Ahua Cottoko (gens de l’Ahua), ou Apolloniens. Aujourd’hui les Bettri et Aby se réduisent à quelques villages de pêcheurs établis sur la lagune et se sont fondus aussi avec les gens de l’Akapless, qui paraissent être fixés également depuis longtemps dans le pays.
Dans le Sanwi la succession au trône a lieu d’oncle à neveu, fils de sœur ; Aka Simadou, le roi actuel, est le neveu, fils de la sœur aînée d’Amatifou.
Le premier héritier se nomme Couassy ; viennent ensuite les autres prétendants, Amouy et Aka Simadou (homonyme du chef). Chez les gens de race agni, il est de règle que le fils aîné du chef occupe la charge de premier intendant. C’est généralement un personnage avec la haute influence duquel il faut compter. Le fils aîné d’Aka Simadou, premier intendant actuel, se nomme Cabranca, mais son influence est fortement contre-balancée par l’ancien premier intendant, Azémia, fils d’Amatifou, qui est un homme remarquable par son intelligence et qui a toujours su conserver l’influence qu’il s’était acquise pendant le long règne d’Amatifou.
A la lagune Aby ou Ahy fait suite une autre lagune, qui est, elle, parallèle à la côte ; nous l’appelons lagune de Tendo, mais elle a été longtemps désignée sous le nom de lagune d’Apollonie ; elle se termine vers le 5e degré de longitude par deux lagunes en forme de poche, de moindre importance : les lagunes Éhy et Ouani. Entre ces deux rivières, le Tanoë ou Tendo se fraye un jour à travers une série d’îlots pour venir se jeter dans la lagune Tendo.
Le commandant Dubourquois, chef d’état-major de l’amiral Bouet-Willaumez, a fait en 1849 la reconnaissance du Tendo. Le _Guet-N’dar_ a remonté la rivière jusqu’à Alacouaba (Alancabo).
Il signale sur la rive droite du Tanoë le territoire d’Anka, gouverné par une femme nommée Ankara. Sa capitale serait Noassou (Ennousou, actuellement en ruines). Cet exemple d’une femme exerçant une certaine autorité sur un pays n’est pas isolé : à Krinjabo encore aujourd’hui la sœur cadette d’Amatifou, la princesse Élua, est considérée comme une sorte de souveraine. Moi-même, dans ma route de Bondoukou à Amenvi (résidence d’Ardjoumani), j’ai couché dans un village dont le chef était une femme. Comme Élua, elle était stérile — serait-ce là une condition _sine qua non_ ? Je l’ignore.
Au nord de l’Ankara, M. Dubourquois signale le district d’Afuma, tous les deux placés sous la suzeraineté du roi du Sanwi (Amatifou), actuellement Aka Simadou.
A Alancabo, limite d’exploration de M. Duburquois, le Tanoë reçoit un grand affluent de droite. Exploré et remonté en 1884 par le lieutenant Pullen, ce cours d’eau semble identique à la rivière Soui, recoupée en 1883 par Lonsdale un peu au nord de Tanoëso (itinéraire de Cape Coast à Annibilékrou).
Quant au Tanoë[59] lui-même, il a un cours beaucoup plus considérable : après avoir traversé le Sahué, il entre dans l’Achanti ; ses sources sont situées au nord de la végétation dense, près des ruines de Tékima, sur la route de Bondoukou à Koumassi, à une journée de marche au sud de la rivière Tain.
[Illustration : Plantation de café d’Elima, sur la lagune Aby. (Photographie de M. Ch. Alluaud.)]
La partie nord du district Sanwi, située entre la rivière Bia et la rivière Tanoë, a été visitée en détail en 1882 par MM. Brétignière et Chaper, qui ont consigné leurs observations sur la flore et la faune dans les _Archives des Missions scientifiques_, publiées sous les auspices du Ministre de l’instruction publique.
Actuellement le commerce est entre les mains des gens de Grand-Bassam, de l’Akapless, de Krinjabo et de l’Apollonie. Très intelligents, ces peuples ne tiennent pas à laisser arriver à nos comptoirs les gens de l’intérieur, parce qu’ils sentent très bien que, du jour où tout le monde pourra se servir soi-même à nos comptoirs, le plus clair de leurs bénéfices actuels leur échappera. Cet état de choses est très préjudiciable aux intérêts de nos commerçants, en ce sens qu’il limite les transactions aux efforts et à l’activité déployés par un nombre de traitants bien inférieur à ce qu’il pourrait être.
Ces peuples, jaloux de voir tout le monde faire des affaires, tiennent les rivières et les chemins et ne laissent passer les marchands de l’intérieur qu’après avoir prélevé sur eux un impôt ou des droits assez élevés pour les forcer à employer leur intermédiaire dans des achats de marchandises de provenance européenne.
Par le Comoë, la route est plus libre que par l’Akapless et le Sanwi, mais les chemins sont à peine tracés, et il est difficile d’utiliser le cours du Comoë, pour les raisons que nous avons données plus haut : à savoir que les gens de race agni rendent responsables et solidaires les uns des autres les gens d’un même village quant au règlement des dettes et des amendes : ce sont quelquefois des compromis qui existent depuis plusieurs générations, auxquels se mêlent des successions, de sorte que les jurisconsultes les plus éminents ne pourraient plus dire quel est celui des deux partis qui a le droit pour lui. Cet état de choses donne lieu à des palabres interminables qui durent parfois très longtemps et après lesquels les deux partis sont forcés de se séparer sans avoir obtenu une solution.
Les gens de Kong, dont j’ai donné plus haut une évaluation du chiffre d’affaires, feraient promptement augmenter nos transactions, qui en quelques années ne manqueraient pas de se quintupler.
Depuis vingt ans nous n’avons plus de garnison sur la Côte de l’Or ; ce pays est livré à la seule garde de la maison Verdier, qui a réussi non seulement à défendre l’intégrité de nos possessions contre les agissements des puissances étrangères, mais encore à maintenir dans le respect toutes les populations voisines.
[Illustration : Un traitant de la Côte de l’Or. (Photographie de M. Ch. Alluaud)]
Si des gens de l’intérieur venaient à nos comptoirs, ils verraient nos magasins, et y trouveraient un grand assortiment de marchandises ne leur donnant que l’embarras du choix. Un bel étalage séduit au moins autant un nègre qu’un blanc et l’engage à acheter bien des objets dont il ne connaissait même pas l’existence, mais dont il a reconnu l’utilité, trouvé l’emploi, ou même entrevu le moyen de s’amuser. Nous ne nous appesantirons pas plus sur l’avantage d’attirer le noir vers nous ; il saute aux yeux que, rendu à nos comptoirs avec ses produits, l’indigène est forcé de nous les vendre au prix que nous voulons bien les lui acheter.
Beaucoup de ces peuples nous seraient certainement reconnaissants de proclamer et de faire respecter la liberté du commerce ; sachant qu’ils peuvent écouler leurs produits, ils en fabriqueraient davantage.
Dans la lagune d’Ébrié, nous avons constaté que, quand les traitants ne vont pas avec des chalands mouiller devant les villages, les indigènes ne viennent pas apporter beaucoup d’huile aux factoreries, le trajet en pirogue étant long, pénible et quelquefois dangereux pour eux.
Les maisons de Grand-Bassam s’en sont bien aperçues, et elles entretiennent des magasins flottants sur plusieurs points de la lagune. Tous les habitants font des affaires. Il n’y a qu’à envoyer des remorqueurs et des récipients vides, ils reviennent toujours avec leurs ponchons pleins.
Ces peuples ne demandent qu’à faire du commerce, c’est à nous d’en profiter et de sortir un peu de notre torpeur.
J’ai constaté avec peine que l’on ne vend presque exclusivement que des produits anglais à la Côte. Cela tient à ce qu’au moment où je suis passé à Grand-Bassam aucune ligne française ne desservait la Côte, et surtout à ce que nous nous bornions toujours à y vendre les mêmes articles.
Est-il besoin de faire ressortir que cette trop restreinte variété d’articles rend les opérations moins lucratives et quelquefois très préjudiciables : ainsi, un article vendu tous les jours finit forcément par être déprécié ; malgré tout, son prix de vente baisse de jour en jour et bientôt il ne laisse que de médiocres bénéfices, tandis qu’un autre assortiment, de nouvelles marchandises plus séduisantes par leur nouveauté, se vendraient plus facilement, laisseraient aussi de plus beaux bénéfices ; mais pour cela il faudrait faire l’article, se donner de la peine — en un mot il faut savoir vendre.
Je suis persuadé que l’on peut se défaire à bon compte de tout ce que l’on veut, j’en ai fait moi-même l’expérience pendant le cours de mon voyage, pour lequel je n’ai emporté pour ainsi dire que des objets _inconnus_ au noir et tous de fabrication française.
J’ajouterai même que nos tissus français sont réputés meilleurs que ceux d’autres provenances et qu’il n’est pas difficile de faire primer nos marchandises sur celles de nos voisins ; nous pouvons fournir mieux et au même prix. Partout le commerçant français est réputé pour son honnêteté dans les transactions : nous n’avons donc qu’à profiter d’un état de choses existant déjà.
Si les gens de Kong descendent à la Côte, ils achèteront tout ce qu’ils verront, depuis des étoffes à 40 centimes le mètre jusqu’à des soieries de 8 et 10 francs le mètre, des draps de couleur, des effets arabes, burnous, haïks, etc. Celui qui aurait l’idée de vendre de la librairie arabe serait sûr d’avoir pour clientèle la boucle entière du Niger, et ce ne serait pas la plus mauvaise.
Certains articles anglais, tels que les armes et la poudre, peuvent plus difficilement être substitués par des articles français, mais ce n’est pas impossible. En conservant le mode d’emballage, la couleur de l’étiquette, et, je dirai mieux, surtout le granulage de la poudre, elle sera toujours acceptée.
J’insiste sur le granulage : c’est une question très importante, et qui nous paraît insignifiante parce que nous achetons la poudre au poids. Le noir la vend _à la mesure_ : il faut donc, tout en ayant l’apparence d’être fine, qu’elle soit assez anguleuse pour présenter peu de poids sous un gros volume. Toute la question est là.
En somme, celui qui veut s’en donner la peine peut faire des affaires bien plus facilement qu’en France ; les noirs demandent à vendre et à acheter ; la main-d’œuvre, on peut se la procurer à bon compte, et, avec un peu d’activité, mener de front le commerce, l’agriculture et même l’industrie minière ; la seule difficulté, c’est qu’il faut des capitaux pour les premiers frais d’installation et la mise en valeur des friches et plantations de café.
La France se trouve à la Côte de l’Or dans des conditions excessivement favorables. Elle a affaire à des populations particulièrement douces, très maniables et ne demandant qu’à faire du commerce avec nous. Celles de l’intérieur, aussi actives que celles de la Côte, nous réclament des voies de pénétration ; elles veulent écouler leurs produits.
Les différents peuples avec lesquels nous sommes en contact fournissent d’excellents marins et manœuvres ; ils travaillent volontiers pour le compte des Européens. Leur concours nous serait assuré pour l’exploitation des immenses forêts vierges qui s’étendent sur environ 300 kilomètres de profondeur et parallèlement à toute la côte.
Les gens de la lagune de Krinjabo travaillent très volontiers dans les plantations de café établies par la maison Verdier.
Les factoreries ont fort peu de personnel européen ; pour les employés subalternes, on a recours aux noirs, qui s’acquittent très bien de toutes les fonctions secondaires.
Les gens de Grand-Bassam, d’Assinie et de Krinjabo sont d’excellents courtiers ; les Kroumen, les Jack-Jack et les Apolloniens sont des piroguiers experts et d’excellents travailleurs, parmi lesquels les factoreries trouvent à recruter des mécaniciens des tonneliers, des menuisiers et jusqu’à des ouvriers assez habiles pour construire, sans être dirigés, des habitations à l’européenne. Avec de tels éléments dans une population, il est difficile de ne pas arriver à la prospérité.
Il nous reste quelques mots à dire sur le pays situé entre Assinie et le cap des Trois-Pointes. Le nom réel de ce pays est Ahua, mais il a été baptisé par les Européens du nom d’Apollonie, parce que, dit un navigateur ancien, on a reconnu que les nègres de cette partie de la Côte sont remarquablement beaux et bien faits. Sans mériter cependant le titre d’Apollons, les habitants de la côte, les _Zemma_, pour les appeler comme dans le pays, sont mieux faits que les autres noirs ; ils portent plus volontiers la barbe et ont un air plus prospère, plus civilisé que les Kroumen et les Agni.
Ce peuple parle un dialecte agni ; la plupart d’entre eux emploient en outre un mauvais anglais. Ce sont les meilleurs commerçants et traitants de la Côte. Comme leur pays n’est pas bien riche, ils émigrent volontiers dans des régions plus prospères ; on les trouve surtout dans l’Indénié, où ils sont de zélés agents anglais. Je considère le Zemma comme très intelligent et possédant l’esprit d’implantation aussi développé que le Mandé.
L’Ahua ou Apollonie était, au moment de l’occupation française de la Côte de l’Or, un véritable foyer de bandits ; leur chef le plus redoutable s’appelait _Kako-Aka_ ; c’est lui qui se rendit coupable de l’assassinat du lieutenant de Thévenard, commandant d’Assinie, et des laptots qui l’accompagnaient dans une excursion dans la lagune. Fait prisonnier plus tard par les Anglais, Kako-Aka fut conduit en Angleterre et pendu. Ce chef eut pour successeur Asino-Kao, et, depuis, le pouvoir semble être partagé entre le chef de Bayine et celui d’Attarboé, villages situés à proximité d’Axim, où réside un commandant de district anglais. Cette région est tout à fait tranquille actuellement, et les gens du Sanwi n’ont plus que rarement des différends avec leurs voisins zemma de l’Apollonie.
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25 _mars._ — Aucun bâtiment n’est signalé venant d’Accra ; je trouve le temps horriblement long ; depuis hier, je caresse le désir d’aller faire une excursion dans la lagune : je ne tiens plus en place à la factorerie. Treich partage mon idée et en fait part à M. Bidaud. Comme celui-ci avait justement besoin d’aller surveiller ses agents noirs qui traitent dans la lagune, il s’offrit de nous prendre à son bord.
Le départ sur l’élégant petit vapeur _Paul Bert_, de la maison Verdier, fut presque une fête pour moi. C’est bien curieux ce que j’éprouvais, mais tout ce que j’avais vu dans mon voyage ne m’avait pas rassasié : je voulais voir encore. Cette exploration me souriait d’autant plus que, telle qu’elle s’organisait, ce n’était plus qu’une charmante excursion avec tout le confort désirable : vivres, pain, vin, café, etc.
Sans énumérer tous les travaux des officiers qui ont fait la reconnaissance de la lagune de 1849 à 1870, il est cependant utile de citer l’exploration du lieutenant de vaisseau Cournet, qui, sur le _Guet-n’Dar_, s’avança jusqu’au fond de la lagune, vers le Lahou. Il était accompagné de MM. Boullay, commandant du poste de Grand-Bassam, Leydet, chirurgien-major, et de deux négociants, MM. Audric et Lartigue. C’est en commémoration de ce voyage que les principales îles de la lagune ont été baptisées[60] — pour l’époque, c’était une véritable exploration.
M. Cournet se proposait de rechercher la communication que les indigènes disaient exister par eau entre la lagune d’Ébrié et le Lahou ; mais, au moment d’arriver au terme du voyage, le chirurgien Leydet mourut, et, comme il avait demandé de se faire enterrer à Grand-Bassam, il fallut revenir en toute hâte et interrompre les recherches.
Depuis 1871, époque à laquelle les garnisons ont été retirées de nos possessions de la Côte de l’Or, la géographie et l’hydrographie de la lagune n’ont pas fait de progrès. Il était donc intéressant pour moi de voir jusqu’à quel point les cartes en usage étaient à jour, et de vérifier si les rivières que l’on m’avait signalées comme arrosant le Baoulé étaient connues sous les mêmes noms à leur embouchure dans la lagune.
Le mouillage de la petite flottille de commerce de Grand-Bassam se trouve dans une petite crique de la lagune Ouladine, à 300 mètres derrière les factoreries. Dès qu’on l’a quitté et que l’on entre dans le Comoë, on est frappé par l’aspect grandiose du fleuve, par cette perspective des eaux teintées et ombrées à l’infini, encadrée par les rives du cours d’eau, et des îlots couverts d’un épais rideau de palétuviers, derrière lequel s’étagent en gradins les cimes d’arbres d’essences qui me sont absolument inconnues. Cette épaisse végétation cache à l’œil le plus exercé le relief du terrain et les villages qui pourraient se trouver derrière ; au delà, c’est l’inconnu.
Jusqu’à Abra, la navigation est facile ; le chenal se trouve sur la rive droite de la lagune ; on peut, ou passer entre les deux îles Vitrié, ou bien le long de la rive gauche de la lagune. Une fois l’embouchure du Comoë dépassée, le courant est insignifiant.
Les marées se font sentir encore régulièrement un peu au delà de l’île Vitrié ; plus haut, l’eau est à peu près douce, mais les indigènes ne la boivent pas : elle est réputée malsaine. Dans les villages, les indigènes creusent des trous de 1 à 2 mètres de profondeur, y enfoncent des barriques vides, pour maintenir les parois du puits.
Près d’Abra débouchent les eaux de la lagune Potou et Aguien. Cette lagune est alimentée par des ruisseaux insignifiants, au cours très limité ; ils sont analogues à ceux qui se déversent un peu partout dans les criques et anses de la rive septentrionale de la lagune.
Les populations de la lagune sont très variées ; elles ont probablement été rejetées de l’intérieur vers la côte, et je ne serais pas éloigné de croire qu’on retrouvera plus tard, quand on aura exploré le Baoulé, sinon des restes de leur famille, au moins quelque tradition ou légende rappelant leur passage.
Au nord de l’embouchure du Comoë, vers Abra, nous rencontrons la population lacustre du Potou et de la lagune d’Aguien.
Ces indigènes, appelés, dans les rapports de M. Lartigue de (1845 à 1849), _Baloos_, sont nommés _Batôo_ par les Agni. C’est un peuple de pêcheurs, qui a fondé des colonies le long du Comoë, depuis la rivière Tossan jusqu’à Ono.
Ils parlent l’agni et un dialecte semblant tenir à la fois de l’Attié et des Ébrié, qui limitent leur territoire au nord et à l’ouest. C’est un peuple misérable, habitant un pays marécageux, triste et insalubre, dans lequel l’Européen serait vite aux prises avec le paludisme. La traite de l’huile de palme se fait avec les Batôo, surtout sur le Comoë, à Aloqoua et à Abra ; rarement les Européens se rendent dans le Potou, et encore moins dans l’Aguien.
A l’ouest du Potou habitent les Ebrié, une des plus puissantes confédérations de la lagune, à laquelle nous avons dû plusieurs fois faire la guerre, entre autres en 1853 (amiral Baudin) et en 1887 (campagne du _Goéland_).
L’Ebrié, dont la capitale Adjamé est située à une journée de marche au nord de l’anse d’Abata, est alliée au Yapogon et au Songon. Son territoire est limité à l’ouest par la rivière Ascension.
Abra cependant n’en fait pas partie. Ce village avec quelques autres s’est détaché jadis de Grand-Bassam et forme une confédération à part. Il en est de même des gens d’Abidjean, qui sont de même race que les gens de Petit-Bassam, et qui parlent un dialecte un peu différent de l’Ebrié.
Les maisons de commerce de Grand-Bassam ont plusieurs goélettes mouillées devant Abidjean, à Yopogon, à Songon et à Abréby, et les traitants m’ont dit n’avoir qu’à se louer de leurs relations avec les indigènes.
En quittant Abidjean on s’aperçoit qu’on arrive dans la région des eaux douces, car le palétuvier fait place au palmier. D’autres plantes, qui semblent se complaire autant dans l’eau qu’en terre ferme, vous mènent sans transition à la flore majestueuse de ces régions, où l’on rencontre à côté d’essences pour la plupart inconnues encore, aux gigantesques troncs qui servent à fabriquer les pirogues, le palmier à huile. L’_Elæis guineensis_ est le trésor de la lagune ; tout en poussant sans soins, il donne à ces populations privilégiées deux récoltes par an.
C’est la forêt vierge, l’imposante végétation tropicale, où il est presque impossible de circuler. Il existe bien des sentiers, mais pas comme nous les comprenons en Europe : ce sont à peine des pistes frayées et tortueuses en travers desquelles viennent s’enchevêtrer les immenses racines d’arbres gigantesques.
Les basses branches de ces végétaux commencent à 15 ou 20 mètres du sol et leur couronne se perd dans les cieux. Aux branches sont suspendues d’immenses lianes tordues qui atteignent bien souvent un diamètre de 10 à 15 centimètres.
Quand un de ces colosses muni de lianes s’est effondré, vaincu par les années, ou qu’il a été renversé par la foudre, le voyageur est forcé de contourner son gigantesque tronc ou de le franchir, de sorte que chaque sentier a un développement quintuple de ce qui lui serait nécessaire. Le nègre, avec les moyens dont il dispose, ne songe même pas à déblayer le passage.
Pour se frayer un sentier dans de semblables forêts, on est forcé de se faire précéder par des équipes de nègres chargés de couper avec des sabres les lianes et les arbustes qui barrent le passage.
A mesure que nous avançons dans la lagune, nous apercevons les villages qui s’allongent au sommet des berges comme pour rechercher le soleil ; les arbres aquatiques ont été rasés et remplacés par de belles plantations de cocotiers qui donnent un cadre plus riant et plus civilisé à ces lieux habités. Au mouillage d’Abidjean, une belle flottille de pirogues, autour de laquelle s’agite une remuante et active population de pêcheurs ou de marchands d’huile de palme, donne une idée tout autre de cette gent lacustre qu’on serait un peu tenté de prendre pour des anthropophages, si l’on s’en rapportait aux récits.
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[Illustration : Village sur la lagune. (Photographie de M. Ch. Alluaud.)]
J’avoue que j’ai toujours eu grand’peine à me représenter les noirs anthropophages ; je dois le dire, je n’en ai jamais rencontré ; Dieu sait si cependant j’ai vu des peuples assez inférieurs pour être suspectés de cannibalisme ! On m’a signalé à maintes reprises des peuples s’adonnant à ces coutumes barbares : chaque fois que je suis arrivé dans leur pays, j’ai toujours constaté qu’ils n’étaient pas assez gourmets pour sacrifier les années de travail d’un esclave au plaisir relativement court d’un repas de chair humaine. Quand, dans une guerre, un peuple fait des prisonniers et qu’il égorge une partie de la garnison dont il a réussi à s’emparer, le massacre généralement est limité aux meneurs, aux influents, mais ils ne sont pas mangés. Les noirs se servent de cette coutume barbare pour jeter l’épouvante, pour réduire plus tôt le pays. S’ils étaient sûrs d’une paix honorable et durable, s’ils n’étaient pas convaincus que plus tard ces mêmes chefs chercheront l’occasion de recommencer à lutter, la clémence existerait dans maintes circonstances. Les chefs qui ont fait grâce de la vie à des rebelles ou à des vaincus, ce sont les chefs forts. Les faibles, pour inspirer la terreur, ont recours à cette barbare institution, et encore dans une certaine mesure, car les prisonniers ont une valeur : c’est avec eux qu’ils récompensent les services de leurs sous-ordres et qu’ils achètent la poudre et les armes — c’est ce qui limite les exécutions capitales.
Dans le cours de mon voyage on m’a signalé, entre autres peuples, les Lô — dont j’ai parlé à propos du Ouorodougou — comme ayant la réputation d’être anthropophages, mais je ne les ai pas visités. D’après les renseignements que j’ai obtenus, ils vivraient entre la lagune et le Ouorodougou, au nord des Kroumen et des peuples du Baoulé. J’en doute donc, puisque beaucoup d’autres que j’ai vus et qui en avaient la réputation ne l’étaient pas.
Je dois cependant dire que le capitaine au long cours Lartigue, agent de la maison Régis et Fabre, qui avait fondé des comptoirs en 1843 au début de l’occupation française de la Côte de l’Or, signala à sa maison le cas de six ou huit laptots sénégalais qui avaient disparu et qu’on _disait_ avoir été mangés par les Ébrié. D’autre part, l’amiral Fleuriot de Langle nous dit que dans le dossier de Piter[61], le chef de Grand-Bassam qui nous concéda nos droits sur cette région, il releva cette mention qui laisse peu de doute sur le goût de ce seigneur noir pour la chair humaine :
« Je lis dans le dossier de Piter cette affreuse note : « Condamné à 10 onces d’or d’amende pour avoir mangé un esclave. »
Les gens de Bouboury et de Tiakba, d’après les mêmes voyageurs, auraient également quelques-uns de ces forfaits à leur actif.
Si la chose a réellement existé, il est notoire que cela n’a plus lieu.
J’ai toujours compris que des insulaires, n’ayant pas de ressources en viande, éprouvent le besoin d’en manger, mais dans des pays où pullulent le singe, les antilopes, où existent le bœuf, la chèvre, le mouton, le chien, les poulets et les canards, sans compter les oiseaux, les caïmans et une quantité prodigieuse de poissons, il me paraît difficile que l’homme ait besoin de manger son semblable.
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Aux abords d’Abidjean les eaux de la lagune ont creusé d’innombrables criques et baies, dans lesquelles les indigènes établissent des pêcheries dont les dispositions sont étudiées d’une façon presque savante. On peut dire que la lagune n’est qu’une immense pêcherie ; tous les villages en possèdent et elles sont toutes disposées à peu près de la même façon.
A l’aide de pieux en palmes ou en bambous les pêcheurs barrent presque entièrement la lagune, et quelquefois dans des endroits où elle a plusieurs milles de largeur. De distance en distance, 200 en 200 mètres, la palissade forme un labyrinthe ; le poisson, en y entrant, passe d’un compartiment spacieux à un compartiment plus petit. Au fur et à mesure qu’il cherche à traverser, s’il ne repasse pas exactement par les mêmes passes où il est entré, il s’égare, et en fin de compte est forcé de rester prisonnier. Aux issues d’aval ou d’amont (alternativement) sont disposées des nasses, et dans ces compartiments, véritables viviers, les indigènes prennent le poisson à l’aide de filets à main. Pour se rendre compte si le moment est opportun, les pêcheurs versent à la surface de l’eau de l’huile de palme, pour que l’eau devienne transparente. Quand ils ont acquis la certitude qu’il y a beaucoup de poissons, ils bouchent les issues avec les nasses, plongent avec un filet dans chaque main et prennent ainsi tout le poisson qui se trouve dans la pêcherie.
Quand ce poisson dépasse la quantité nécessaire à l’alimentation du village, il est séché et vendu contre de l’huile de palme ou de l’or aux villages de l’intérieur, qui en sont très friands.
La pêche est fétiche deux jours sur trois ; c’est-à-dire que, par une sage mesure, les chefs l’ont réglementée et ne l’autorisent qu’un jour sur trois dans la lagune.
Dans un même ordre d’idées, l’igname est fétiche jusqu’à la récolte. C’est comme la vendange chez nous. On commence à ne récolter que le jour indiqué par le roi, ce qui donne lieu à des fêtes bien souvent décrites par les voyageurs de l’Achanti.
La première rivière un peu importante que l’on puisse remonter pendant quelques milles en pirogue se déverse dans la lagune entre la grande île Leydet et l’île Lartigue. Les indigènes la nomment rivière Layou, et nous rivière de l’Ascension. Ce cours d’eau, qui me paraît bien limité comme cours, pourrait très bien n’être qu’une bouche de la rivière Agniby ou Ayéby, qui se déverse dans la lagune en face de l’île Leydet.
A hauteur de l’île Leydet, la marée est insignifiante ; cependant l’eau de la lagune est de qualité médiocre, elle conserve une saveur saumâtre ; je ne suis pas éloigné de croire que les infiltrations d’eau de mer se produisent surtout aux endroits où la lagune n’est séparée de la mer que par une langue de sable insignifiante, comme à Petit-Bassam et aux Jack-Jack.
Après avoir doublé les pointes d’Alafa et d’Ilaf, nous entrons dans la baie de Dabou. Beaucoup de pirogues sont mouillées dans les anses de la baie ; au fond, à une portée de fusil de l’ancien fort, que l’on aperçoit à travers les arbres, près de l’atterrissage, flotte au bout d’un mât le pavillon français.
Le _Paul Bert_ ne peut mouiller qu’à 100 mètres de la plage et nous débarquons en pirogue.
La maison Verdier a des traitants à Dabou, aussi fûmes-nous très bien reçus.
Pendant qu’on nous préparait un bon fouto, MM. Bidaud, Treich et moi allâmes visiter ce qui reste du poste.
On s’y rend par une magnifique allée de manguiers, arbres splendides et couverts de fruits, dont le feuillage ne laisse passer aucun rayon de soleil. Près de la porte d’entrée, il fallut se frayer un sentier à coups de sabre à travers la végétation. Partout ce sont des haies de goyaviers, des corosoliers, des avocatiers, des pommes-cannelle, des orangers et des citronniers splendides. C’est le cœur serré que j’ai pensé à tous nos braves camarades de l’infanterie de marine, qui sont, hélas ! à peu près tous morts aujourd’hui et qui ont dû avoir tant de peine à importer, planter et soigner ces pauvres fruitiers. Rien n’est triste comme de voir des vestiges de civilisation, des ruines inhabitées, un poste encore solide, dont les murs semblent vouloir résister, malgré vingt ans d’abandon, aux ventouses de gigantesques lianes qui cherchent à tout envahir, et qui comme d’affreux serpents sont enroulées autour des poutres et des pans de mur, qu’elles finissent par étouffer et désagréger.
Pauvres camarades qui reposez dans les cinq parties du monde, c’était bien la peine de vous dévouer, de planter, cultiver et greffer, de vouloir créer un bien-être pour vos successeurs, d’aimer et d’adorer ce pays où vous avez peut-être été plus souvent malades que bien portants, où, dans vos séjours de trois ou quatre ans, vous avez reçu deux courriers par an, où, loin de tout le monde, ignorés de tous, vous avez fait si bien votre devoir, en voulant prouver que, de ces pays qu’on disait déshérités, on arriverait avec de la patience à faire des lieux enchanteurs : vous ne vous doutiez pas que d’un simple trait de plume tout cela retournerait à néant, que votre beau jardin de Dabou serait abandonné, que votre poste serait évacué, qu’on ne s’inquiéterait même pas de celui qui en aurait la garde momentanée !
Si d’aucuns d’entre vous sont encore en vie, et que vous veniez visiter Dabou, on vous dira comme à moi, quand vous demanderez où sont passés l’ameublement, les portes et les fenêtres : « Ce sont les Jack-Jack qui ont meublé leurs appartements avec... ».
Qu’on ne vienne plus dire que le Français est un indifférent en matière coloniale et que le soldat ne sait que faire la guerre. Allez voir Dabou : peut-être y trouverez-vous encore des vestiges de cerisiers et de pommiers, de la figue et de la vigne. En tout cas, je défie à tout homme de cœur de ne pas déplorer que de tels résultats aient été sans raison abandonnés.
[Illustration : Jeune fille de la lagune. (Photographie de M. Ch. Alluaud.)]
C’est à la suite de l’expédition de l’amiral Baudin, en 1853, que fut décidée la construction d’un poste fortifié à Dabou, dans l’Ébrié. Ce fut le commandant Faidherbe qui fut chargé de sa construction. Les pierres furent tirées des îlots de la lagune et en particulier de la petite île Boullay.
Le poste consistait en une maison carrée, entourée d’un mur d’enceinte bastionné ; il était construit à 200 mètres de la lagune sur un monticule qui commande le pays à 1000 ou 1200 mètres à l’entour. Dabou est situé à 40 milles de Grand-Bassam. En une demi-journée on s’y rend aisément avec une embarcation à vapeur.
Derrière le poste, on voit une immense plaine ondulée qui s’étend à perte de vue vers l’intérieur ; la forêt a fait place aux hautes herbes, les bois séculaires aux bouquets d’arbres rabougris ; on se croirait sur les bords désolés de la Volta, dans le pays des Dioummara. Cette immense clairière cesse avant d’arriver à Débrimou ; là recommence le rempart de végétation qui s’étend de l’Anno à la mer. C’est même une des parties de la lagune les plus riches en huile de palme. Au delà de Débrimou et à une journée de marche au nord, se trouve un gros village nommé Acrédiou, qui fait partie de la même confédération et parle la même langue que les gens de Dabou ; c’est le même dialecte que celui dont on se sert dans l’Abidji (district au nord de l’Adjessi) et dans plusieurs confédérations du Baoulé.
De Débrimou et d’Acrédiou partent des chemins se dirigeant par la vallée de l’Isi vers l’intérieur (le Baoulé et le Kouroudougou). Dabou est en relations avec Tiassalé (village du Lahou) par un chemin qui traverse le territoire de Bouboury et de Toupa.
Entre la rivière Ascension et Dabou, la lagune reçoit la rivière Agniby ou Isi, ou Baoulé. Cette rivière prend sa source par 9° 30′ de latitude nord, coule du nord au sud et arrose le pays des Pallaga, le Tagouano, le Baoulé ; pendant son cours supérieur, elle prend le nom de Nji et d’Isi ; elle reçoit un important affluent de gauche, le Ndo, qui arrose le Diammara, et au nord de Dabou on lui connaît un affluent de droite que les indigènes nomment Biéchai.
La rivière Isi a un cours d’environ 400 kilomètres ; elle subit une crue considérable en hivernage, ce qui rend son cours torrentueux ; en temps ordinaire, son embouchure est presque barrée et ne laisse de chenal que pour les petites embarcations et les pirogues. Les indigènes de Dabou m’ont affirmé qu’elle était navigable, mais que son cours moyen était obstrué par les herbes. A plusieurs reprises, paraît-il, des Européens auraient essayé de la remonter en embarcation, mais ils ont toujours dû y renoncer à cause de l’emploi de l’aviron, qui en s’empêtrant dans la végétation finissait par faire renoncer à pousser plus loin les investigations de nos compatriotes.
Entre Dabou et la rivière Bandamma ou Lahou est située la région des Bouboury ; elle comprend trois confédérations de race à peu près semblable, parlant une même langue, et qui se sont groupées autour des trois plus grands villages du pays. Ce sont Bouboury, Toupa et Tiakba. Ces districts, comme je l’ai dit plus haut, avaient au début de notre occupation, en 1843, la réputation d’être anthropophages.
Nos traitants y vont faire du commerce. Il y a toujours des chalands ou des goélettes de mouillés à Tiakba et à Toupa, et il n’arrive jamais rien de fâcheux à nos protégés. D’après les gens que j’ai interrogés, si cette coutume a existé, il est avéré que, depuis bien longtemps, on n’a pas entendu parler de scènes de cannibalisme.
Les anses de Bouboury reçoivent quantité de petits cours d’eau, dont cinq d’entre eux paraissent être assez importants, puisque les indigènes m’ont signalé qu’on les traversait à gué et en pirogue pour se rendre de Dabou à Tiassalé sur le Bandamma ou rivière Lahou.
La plus importante d’entre elles est la rivière Sira ou Ira, ou de Cosroë, qui se déverse dans la baie de Tiakba. La région des Bouboury est limitée à l’ouest par la rivière Bandamma ou Lahou, qui prend sa source entre Dioumanténé et Oumalokho. Au point où je l’ai traversée, dans ma route sur Niélé, elle avait 2 mètres de largeur et coulait dans un lit profondément encaissé. Elle arrose le Tagouano, le Kouroudougou, le Baoulé, le Souamlé et l’Adou. Dans le Kouroudougou, en hivernage, elle est difficilement guéable, et son cours serait navigable en pirogue sur un long parcours. Le Bandamma n’a été remonté que jusqu’à Tiassalé, gros village de race agni, situé à une quarantaine de milles à l’intérieur, et point de départ d’une route fréquentée vers l’intérieur. Elle se jette dans la mer par une embouchure très étroite et reçoit à droite les eaux de la lagune Lozo. La mer brise sur son embouchure avec une telle violence qu’il est impossible de la franchir en canot. Les pirogues des gens d’Afé (grand Lahou) et de Brafé, rive gauche, chavirent fort souvent aussi en la traversant.
Aujourd’hui on ne sait pas encore si le Bandamma ou Lahou ne communique pas avec la lagune Ébrié ; des marigots, amorcés de part et d’autre sur la lagune et sur la rive gauche du Lahou, laissent supposer que, si la communication existe, personne ne l’a jamais explorée.
La configuration de la lagune s’est tant soit peu modifiée depuis une vingtaine d’années ; quelques baies se sont creusées plus profondément, des pointes se sont rognées, de nouvelles criques se sont formées ; j’ai essayé, dans la mesure du possible, de modifier ce qui me paraissait indispensable et de rectifier quelques emplacements de village ; telle que je la donne, ma carte, complétée avec les renseignements fournis par le premier maître commandant le _Diamant_, sans offrir l’exactitude d’une bonne carte hydrographique, est un document à jour et utile à consulter.
Le district de Tiassalé, sur le Lahou ou Bandamma, au nord de Bouboury, parle l’agni. Il est habité par des gens de même race que ceux de Grand-Bassam, d’Assinie, de Krinjabo, etc. Mais vers l’embouchure du fleuve, dans l’Adou, les gens parlent un idiome se rattachant au groupe des langues de la côte de Krou. A l’ouest de la rivière et vers son embouchure, les habitants se nomment Gléboé, Grébo ou encore Gléboy ; ils sont de même famille que les Kroumen qui habitent la côte entre les Gléboé et les Libériens, avec lesquels ils sont souvent en guerre.
Notre influence s’étend vers l’ouest jusqu’à quelques kilomètres à l’est du cap des Palmes ; elle est marquée par la rivière Cavally. Nos droits sont incontestables sur cette région ; ils s’étendent même sur l’enclave de Garoué, à l’ouest du cap des Palmes. La côte entière nous appartient, du Cavally au Tanoë ; elle a une étendue de près de 5 degrés en longitude, et nos droits à l’intérieur sont incontestables.
Pendant l’occupation de cette région, l’amiral Fleuriot de Langle a cherché à avoir des renseignements sur l’intérieur. Voici ce qu’il écrit dans le _Tour du Monde_ (deuxième semestre 1873) :
« La rivière de Grand-Bassam, celles connues sous le nom de rio Fresco, Saint-André, Biribi, Cavally, seraient les déversoirs d’une lagune intérieure, recevant toutes les eaux qui s’écoulent des monts Kong. Les Grébo nomment cette lagune _Glé_ ; ils affirment que ses eaux sont profondes, qu’elle a 4 milles de largeur et que les naturels la parcourent depuis les Lahou jusqu’au-dessus de Biribi et de Cavally.
« Une population blanche, à laquelle les gens de Biribi donnent le nom de Paï-pi-bri, fait sa demeure sur la rive nord ; les Paï-pi-bri se confondent probablement avec les tribus qui sont désignées sous le nom de Paw par les missionnaires anglais du cap Mesurado et du cap des Palmes, et qu’ils disent être de couleur claire. »
D’autre part l’amiral nous dit dans cette même relation, page 378 :
« Baouré est situé sur une grande lagune large de 7000 à 8000 mètres, les naturels la nomment _Gindé_.
« On peut aller de la rivière Comoë à Baouré. Les escales sont au nombre de sept. On met huit jours à exécuter le voyage. Il faut remonter jusqu’à _Goffin_ (?), appelé aussi _Costrine_ (?). Si l’on veut éviter le détour, on s’arrête à _Agnasoui_ (_Aniasué_), ou l’on gagne Baouré à pied en un jour.
« Agnima, chef d’Abidjean, né à Baouré, déclara également que la rivière de Baouré est large comme la lagune devant Dabou, qu’on peut aller de Dabou à Baouré en quatre jours et qu’on passe huit marigots dont l’un est aussi large que la lagune de Grand-Bassam.
« La rivière de Gindé va se jeter au cap Lahou. Il y a cinq stations, deux par eau et trois par terre, entre Débrimou et Baouré.
« La ville de Baouré est traversée par le Gindé. La partie située au nord se nomme _Brafombra_. La lagune de Gindé reçoit la rivière torrentueuse de Nji, dont le lit est parsemé de roches. Nji, sur laquelle est située la ville de Bathra, qui est considérable, vient de Kong. »
De tout cela, il n’est guère possible de tirer des conclusions. Un fait paraît acquis à l’amiral, c’est qu’au nord de Glébo se trouverait une lagune semblable à celle d’Ébrié, mais plus petite. Je n’y crois pas. A l’intérieur, d’après la configuration des pays que j’ai traversés à l’est, l’existence d’une sorte de bassin lacustre me paraît douteuse. Je pense au contraire que les rivières du Cavally au Lahou ne traversent pas une lagune et qu’elles ont un cours semblable non seulement au Saint-André, qui est connu, mais encore au Comoë, à la rivière Bia et au Tendo.
Quant à cette population blanche des Paï-pi-bri, elle est peut-être tout simplement d’une couleur plus pâle que les autres ou renferme dans une grosse proportion des nègres blancs ayant perdu leur _pigmentum_.
L’amiral Fleuriot de Langle nous cite à ce propos son passage à Cosroë, dans le nord de Tiakba, au fond de la lagune, où il trouva toute une tribu de nègres blancs aux yeux bleus et aux cheveux rouges « qui sautillaient à travers le sable et se roulaient dans l’eau ». Ce sont des albinos, chose qui n’est pas rare et qui se localise dans quelques villages d’une tribu sans qu’on puisse se rendre compte des causes qui ont engendré ces noirs-blancs, comme les appellent mes noirs.
A propos du Baouré dont parle souvent l’amiral, il est facile de se rendre compte que la plupart des voyageurs confondent le nom du pays avec celui de la capitale. C’est du reste facile à comprendre, car un indigène lorsqu’on l’interroge ne dit jamais ou bien rarement qu’il vient de tel lieu habité ; la réponse qu’il fait peut correspondre à celle que nous faisons quelquefois nous-mêmes, en disant : « Il est originaire du Midi ». Or le Midi est grand et le Baoulé ou Baouré aussi. J’ajouterai qu’à ma connaissance il n’existe pas de centre portant ce nom. Ce pays est très vaste : d’après mes renseignements, il est limité au sud par les peuples de la lagune que je viens d’énumer ; à l’est il tient à l’Attié, au Morénou, à l’Indénié ; au nord il est borné par l’Anno, le Djammara, le Tagouano ; à l’ouest, par le Kouroudougou et les pays appelés par les Mandé : Ouorodougou.
Nos renseignements sont bien conformes à ceux de l’amiral pour la distance qui sépare Aniasué du Baoulé. Quant à l’autre itinéraire, celui qui part de Goffin ou Costrine, il ne m’a pas été possible d’en tirer une conclusion, n’ayant pu identifier aucun de ces noms à des villages que je connais.
La rivière de Baouré, d’après les indigènes interrogés par l’amiral, serait large comme la lagune devant Dabou. Cela est peut-être exagéré, cependant la Volta a des débordements de plusieurs kilomètres sur ses rives dans son cours moyen, et le même fait pourrait bien se produire aussi pour la rivière Bandamma, ou Lahou, ou Baoulé, comme on l’appelle, suivant les régions qu’elle traverse.
De Dabou on peut également aller dans le Baouré en quatre jours, en prenant une route partant de Débrimou ou d’Acrédiou ; on traverserait huit marigots, dont l’un très large. Tout cela me paraît absolument fondé : puisque de Dabou à Tiassalé on traverse déjà six marigots pour se rendre plus haut dans le Baouré, il est certain que l’on doit recouper deux affluents de plus.
La rivière de Gindé, dont parle également l’amiral, doit être le Baoulé ou Bandamma. Gindé est probablement un village important arrosé par ce fleuve. Nous savons en effet que dans beaucoup de pays soudanais la rivière ou le fleuve prend souvent le nom du village qu’elle arrose ; au Sénégal même, il arrive souvent d’entendre dire aux indigènes : le fleuve de Bakel, ou de Podor, pour désigner le fleuve Sénégal.
De tous ces renseignements si précieusement glanés par nos devanciers, ne peut-on tirer un utile enseignement ? c’est que les détails les plus insignifiants en apparence arrivent toujours à être coordonnés à un certain moment, et qu’il faut bien se garder de négliger de les transcrire, même s’ils ne sont pas absolument précis.
Voici d’autre part les renseignements que j’ai obtenus à Dabou et dans l’Anno sur les régions qui nous occupent :
Le Baoulé, dont j’ai indiqué plus haut les limites, serait arrosé par le Lahou, ou Bandamma, ou Baoulé, ou Gindé, ainsi que par le Nji ou Isi, ou rivière Agnéby ou de Dabou ; cette rivière recevrait elle-même comme affluent de gauche le Ndo, qui arrose une partie du Djammara.
Il pourrait aussi se faire que le Nji ne soit pas à identifier avec l’Isi. L’amiral Fleuriot de Langle affirme que les indigènes le disaient affluent du Bandamma, mais je crois que c’est peu probable. Comme je l’ai dit plus haut, les indigènes considèrent la lagune comme un fleuve et ils disent volontiers (dans le Bondoukou et l’Anno) que le Comoë, qui pour eux est la même chose que la lagune, reçoit l’Isi et le Bandamma, etc.
Voici quels seraient, d’après mes renseignements, les villages les plus importants du Baoulé : Aoussoukrou, Congo-Dahoukrou et Ammakrou, appelé aussi Kabana-Mpokoukrou. Mais je n’ai pu me procurer aucune notion sur l’emplacement exact ni sur l’importance de ces centres.
Les chefs les plus influents du Baoulé seraient : Alagoua et Anancocoré, chefs souverains, puis viendraient Aoussou et Kabana-Mpokou.
La population serait composée en majeure partie de Gan-ne, dont nous avons eu occasion de parler plus haut, et de quelques colonies agni. Ce pays semble ne pas être placé sous l’autorité d’un seul chef et paraît plutôt vivre en confédérations.
Le Morénou, beaucoup moins étendu, a pour limites au nord et à l’ouest le Baoulé, à l’est le Comoë et l’Indénié, et au sud l’Attié.
Ce pays n’aurait qu’un seul chef, nommé Tanqouao, et l’héritier présomptif se nommerait Cassiqouao.
Les villages principaux du Morénou, d’après mes informateurs, sont : Abangua, Créby, Daresso, Andé et Arrah, qui serait la résidence de Tanqouao.
L’Attié, qui s’étend le long du Comoë, au sud du Morénou et à l’ouest du Bettié, est un pays sur lequel il m’a été à peu près impossible de trouver des renseignements. Limité à l’ouest par le Baoulé et au sud par l’Ébrié et le Potou, ce peuple vit à peu près isolé de tout le monde et semble n’avoir que des rapports d’hostilité avec ses voisins. Embusqués avec leurs pirogues dans la végétation, le long de la rive droite du Comoë, le long de l’Indénié et de l’Alangoua, ils tombent à l’improviste sur les pirogues de marchandises qui remontent isolément le fleuve. Il doit être difficile de porter la guerre dans leur pays, puisqu’on ne le connaît pas. Les gens d’Aniasué et d’Abradine m’ont dit que la poursuite était impossible chez eux, qu’on ne pouvait les châtier qu’en s’emparant d’eux sur le fleuve. C’est pour cette raison que je n’ai pu obtenir aucun détail sur leurs villages importants et sur les chefs qui les commandent. Le dialecte qu’ils parlent diffère de celui des Gan-ne du Baoulé, de l’Agni et de l’Ébrié.
Nous n’avons pas voulu quitter Dabou sans parler de l’intéressante peuplade des Jack-Jack, qui habitent en face de Dabou sur l’étroite langue de terre qui sépare la lagune de la mer. Mon brave camarade Treich est excessivement fatigué ; il a une forte fièvre depuis que nous sommes à Dabou ; il nous paraît dangereux, à M. Bidaud et à moi, d’aller accoster en face chez les Jack-Jack. Nous faisons donc retour en côtoyant la rive gauche de la lagune sans accoster aux villages jack-jack, à mon grand regret. Nous allons cependant consigner les renseignements que nous avons eus sur eux.
Ce peuple se nomme _Aradian_. Jack-Jack n’est qu’un surnom donné par les Européens. Leur pays commence à l’ouest à Morphi et se termine dans l’est un peu au delà d’Afougou (Half-Ivory Town).
Chaque village de la plage a un port ou village correspondant sur la lagune. Les atterrissages de la lagune les plus fréquentés sont : Alindja-Badou, qui est le port intérieur d’Alindja ou Grand-Jack. Abra est le port sur la lagune d’Amaqoua ou Half-Jack. Il est séparé d’Abra par une petite lagune guéable que le chemin traverse. C’est Half-Jack (Amoqoua) qui semble être le village le plus important situé sur la côte entre la rivière Lahou et Grand-Bassam ; on y trouve des maisons à l’européenne, habitées par les principaux commerçants jack-jack.
Au début de notre occupation de la Côte, ce peuple voyait d’un très mauvais œil notre établissement dans ces régions, mais actuellement il se rend très bien compte que notre influence lui assure une grande sécurité dans son commerce avec l’intérieur ; il existe toujours un grand mouvement, surtout avec Dabou. Les pirogues dont les Jack-Jack se servent sont de petites dimensions ; ils naviguent volontiers à la voile, qu’ils manœuvrent très adroitement, d’autant plus qu’il y a une assez grosse houle dans la lagune et qu’on sent toujours une bonne brise du large aux environs de Dabou.
Les Jack-Jack font un commerce considérable d’huile et d’amandes de palme ; ils en chargent annuellement sur une trentaine de navires à voiles, tous anglais. C’est un peuple très actif et très commerçant ; ils trafiquent sans l’intermédiaire de nos négociants français et font venir directement leurs marchandises d’Angleterre, par l’intermédiaire des capitaines de bateau. On évalue à une dizaine de millions le chiffre d’affaires qu’ils traitent annuellement, tant à l’importation qu’à l’exportation.
Ce sont les Jack-Jack qui alimentent le sud du Ouorodougou, le Kouroudougou et le Tagouano, en armes et en poudre, et Tiassalé, Toupa, Tiakba, Dabou et Débrimou semblent être les escales où résident leurs courtiers qui font les transactions avec les gens de l’intérieur, car les Jack-Jack ne voyagent pas.
Dans cette tribu, qui parle un dialecte à part, presque tout le monde sait parler anglais, quoique les capitaines anglais ne descendent que bien rarement à terre.
Quelques Jack-Jack ont fixé leur résidence près des factoreries de Grand-Bassam, où ils se livrent à la pêche pour les employés noirs, auxquels ils vendent le poisson pour quelques manilles[62].
Après avoir longé le territoire des Jack-Jack, nous laissons au sud les îles Boullay et de Petit-Bassam ; il n’existe pas de villages sur la rive nord de l’île de Petit-Bassam ; les villages sont situés sur les deux rives du canal de Petit-Bassam (entre l’île et la côte) ; le groupe s’appelle Ayouré ou Petit-Bassam et les habitants sont de même race que ceux d’Abidjean. Comme je l’ai dit plus haut, situé en face de l’Ébrié, très avantageusement à cheval sur la mer et sur la lagune, ce point pourrait devenir très prospère et les habitants pourraient s’y livrer avec avantage à la traite, tous leurs transports pouvant s’effectuer par eau ; malheureusement les gens de Petit-Bassam sont moins entreprenants que leurs voisins, et la guerre qu’ils ont soutenue jadis les a affaiblis et leur a enlevé le peu d’initiative et d’élan dont ils étaient doués.
La fin de notre excursion sur la lagune ne fut marquée d’aucun incident. A partir de l’île des Chauves-Souris il y a peu ou point de villages sur la rive sud de la lagune ; elle est fortement déchiquetée ; les anses sont très nombreuses et s’enfoncent en certains endroits profondément dans les terres. Dans un avenir peu éloigné, les baies et criques se relieront à la lagune Ouladine et formeront une vaste île de la presqu’île qui supporte le village indigène de Grand-Bassam (_Mouoso_ en agni).
Je suis bien heureux d’avoir eu la bonne fortune, grâce à l’extrême obligeance des agents de la maison Verdier, de faire connaissance avec les pays si peu connus de la lagune. A cette satisfaction venait s’ajouter le double bonheur de nous savoir, mon compagnon et moi, nommés chevaliers de la Légion d’honneur.
La dépêche était ainsi conçue :
« _Gouverneur Sénégal à Résident Grand-Bassam._
« Suis heureux vous annoncer que par décret du 1er avril Binger et Treich sont chevaliers de la Légion d’honneur. »
Ce brave Treich, malheureusement, n’eut pas la satisfaction de toaster avec nous : une heure après notre rentrée à la factorerie, il avait dû s’aliter, pris par un violent accès de fièvre bilieuse hématurique qui mettait sa vie sérieusement en danger. Pendant huit jours mon pauvre ami était entre la vie et la mort et aucun paquebot n’était signalé. Enfin le 4 avril le câble annonça le prochain passage de la _Nubia_, de l’African Steam navigation Company, et le dimanche 7 nous eûmes non seulement la bonne fortune de voir le vapeur au mouillage, mais encore d’avoir une mer qui, sans être bonne, nous permettait d’espérer de passer la barre avec des chances de ne pas chavirer.
Treich, installé dans une baleinière, soutenu par deux Kroumen, était sans connaissance ; je pris place à côté de lui. Une autre baleinière portait mes quatre fidèles compagnons de route noirs avec Arba, une des femmes gourounga, mariée à Mamourou.
Un jeune Apollonien, né à la factorerie Verdier, avait désiré prendre place dans ma baleinière. Ce garçon m’avait pris en affection et tenait à faire fétiche pour notre heureuse traversée. Placé à l’avant, il écartait les bras en prononçant quelques paroles à l’approche des lames qui enlevaient notre embarcation. La Providence était avec nous. Cinq minutes après, nous étions hors de danger.
Treich était dans un tel état de faiblesse qu’on le hissa à bord à l’aide d’un tonneau sans qu’il eût connaissance de son embarquement.
En arrivant à bord, nous avions bien piteuse mine ; mon compagnon était à moitié mort et mon costume n’était pas brillant : je portais un veston en coutil et un pantalon taillé et cousu à Kong. Les passagers, intrigués, nous regardaient d’un air de pitié.
L’isolement m’avait rendu peu communicatif. Du reste, à peu près tout le monde à bord était anglais ; seule une jeune dame désireuse de savoir qui nous étions, mon compagnon et moi, m’adressa la parole en français.
Cette dame était française, et mariée au colonel Colvile, commandant du régiment de grenadiers de la garde anglaise. Dès qu’elle sut qu’il s’agissait d’un officier français, elle mit tout en œuvre pour nous prodiguer, à mon compagnon et à moi, non seulement tous les soins, mais encore les marques de la plus grande déférence. A la noblesse du nom elle a su joindre cette noblesse de sentiment et de générosité que toute Française porte gravée dans le cœur.
Deux jours après, Treich allait mieux, l’air frais de la mer avait produit son effet salutaire, mon malade était hors de danger.
Après avoir fait escale sur tous les points importants de la côte de Krou, à Monrovia et Sierra Leone, nous atteignîmes Gorée, où je débarquai, laissant mon compagnon de route, trop faible, continuer sur Liverpool.
A Saint-Louis je rendis compte de ma mission au gouverneur du Sénégal, ainsi que des derniers événements qui s’étaient déroulés dans nos possessions du golfe de Guinée. Le 3 mai je m’embarquai à Dakar sur la _Provence_, vapeur de la Société des transports maritimes, qui me débarquait le 11 mai 1889 à Marseille. Le 12 j’étais à Paris, au milieu de ma famille et de mes amis.
Et maintenant, voulez-vous que je vous dise bien sincèrement quel souvenir je garde de mon voyage ?
Ces expéditions ne se font pas sans fatigue ni danger, mais elles sont par cela même attrayantes et elles offrent des compensations et des satisfactions qu’il n’est pas donné à tout le monde de goûter.
En Afrique, l’homme vit réellement ; livré à lui-même, toujours en face de situations difficiles ou compliquées, il peut donner largement cours à son initiative, il se sent vraiment quelqu’un sur terre.
Le bonheur est certainement toujours relatif, mais croyez-vous que tous ceux qui, avant moi et comme moi, ont abandonné tout pendant plusieurs années pour augmenter un peu notre prestige loin de la mère patrie, et qui ont élargi un tant soit peu le cercle de nos connaissances géographiques, ne sont pas heureux à leur manière !
Certainement oui, ils le sont, je l’affirme pour eux et pour moi.
Avoir des souffrances de temps à autre est encore le meilleur moyen de se sentir vivre.
[Illustration : Sierra Leone.]
CONCLUSION
Étendue de nos possessions. — Causes de la dépopulation. — Moyen d’y remédier. — Résultats à attendre de la pénétration. — Richesse de notre domaine colonial. — Moyen de l’exploiter.
L’examen de la carte ci-jointe montre que le programme si éminemment élaboré par les généraux Faidherbe et Brière de l’Isle a été pleinement rempli. Tandis que le général Borgnis-Desbordes, les colonels Boilève, Combe, Frey, Gallieni et Archinard, nos commandants supérieurs du Soudan français, assuraient notre influence entre le Sénégal et le Niger et plaçaient une partie de la rive droite de ce fleuve sous notre protectorat, nous avons eu la bonne fortune, Treich et moi, de relier par des traités nos établissements du Soudan français à ceux de la Côte de l’Or française.
On peut aller aujourd’hui du cap Blanc au golfe de Guinée et du cap Vert à Say sans quitter le territoire soumis à l’autorité française.
Sans faire entrer en ligne de compte les territoires qui relient l’Algérie au Sénégal et concédés à notre influence par la récente convention franco-anglaise, notre domaine colonial noir comprend une étendue à peu près égale à quatre fois la superficie de la France, c’est-à-dire de plus de deux millions de kilomètres carrés.
Seules, dans cet océan de terres, se noient les enclaves anglaises de la Gambie, de Sierra Leone, de la Guinée portugaise et de la république de Liberia.
L’heure est sonnée ; il faut maintenant et avant tout songer à l’extension de notre commerce national et exploiter pour le mieux de nos intérêts ces vastes régions.
La densité de la population est bien diversement répartie dans les contrées qui nous occupent. Tandis que les États les plus populeux ont une densité de 25 habitants par kilomètre carré, il y en a d’autres moins favorisés qui n’ont que 8 à 10 habitants par kilomètre carré, et enfin malheureusement un tiers environ n’en a que 3 ou 4.
Il paraît donc sage, à moins de nécessités impérieuses bien justifiées, de mettre un terme aux luttes avec les indigènes, et indispensable d’enrayer les guerres que les souverains indigènes de la boucle du Niger se font entre eux.
Combien de provinces fertiles et populeuses ont été ainsi réduites en solitudes ! Notre domaine se dépeuple progressivement, et, dans une époque qui ne paraît pas éloignée, si nous n’y prenons garde, la dépopulation complète nous surprendra.
C’est une grave question, d’autant plus grave qu’une fois la population détruite, l’exploitation deviendra impossible au blanc ; du jour où les bras indigènes feront défaut, l’Afrique sera à tout jamais perdue, et ceux qui auront fondé des espérances sur ces pays éprouveront de graves déceptions.
Aussi ne devons-nous pas oublier que le fait de prendre possession de cet immense territoire nous a créé des obligations, je dirai même des devoirs impérieux. Le plus puissant de ces devoirs, le plus immédiat, est celui de rétablir le développement normal de la population.
Les souverains indigènes, n’ayant pas l’écoulement de leurs produits naturels du sol, ne peuvent les utiliser pour se créer des ressources.
Il faut pourtant qu’ils s’entourent d’un certain faste, qu’ils rétribuent les services, qu’ils entretiennent une force armée pour se mettre à l’abri de leurs turbulents voisins.
Par quels moyens ?
En rétribuant et en payant à l’aide de captifs, de prisonniers de guerre. Les richesses naturelles du pays n’ayant aucune valeur puisqu’on ne peut les écouler, c’est l’esclave qui fixe la richesse accumulée du Soudanais. C’est par leur nombre qu’est déterminée la position sociale de chacun.
Leur entretien ne coûte rien au propriétaire ; ils cultivent et constituent pour leur maître une force qui le fait respecter.
Les routes de pénétration s’imposent donc ; il faut que des voies sûres permettent aux noirs de l’intérieur d’arriver à nos comptoirs et d’échanger leurs produits contre nos marchandises manufacturées.
A quoi servirait-il aux noirs de cultiver le tabac, les textiles, le coton, l’indigo, etc., d’exploiter les arbres à graisses végétales, de faire des plantations d’arbres, puisqu’ils ne peuvent en écouler les produits ?
Ouvrons-leur donc des débouchés, et nous verrons immédiatement leur état social s’en ressentir ; les chefs se feront payer des impôts en nature, puisque, par l’ouverture de voies de communication, ils acquerront une valeur ; ils auront ainsi un budget et ils renonceront à la guerre.
La pénétration aura forcément pour effet :
1o De restreindre les guerres et d’arrêter le dépeuplement économique ;
2o De nous créer des relations économiques avec les indigènes ;
3o D’introduire notre civilisation ;
4o D’éteindre progressivement l’esclavage.
Chaque voie de communication terrestre ou fluviale, chaque tronçon de chemin de fer, chaque vapeur, chaque établissement commercial aura pour conséquence naturelle le développement du commerce.
Les relations commerciales entraînent, avec l’échange des produits, l’échange des idées, des institutions et des progrès de notre vie sociale, car, une fois sur le terrain des intérêts communs, on arrive promptement à une conciliation et à une identité de vues.
C’est donc dans l’ouverture des voies de pénétration que se trouve le salut du Soudan, c’est par elles seulement que nous trouverons aussi les compensations commerciales aux sacrifices que nous nous sommes imposés.
Le commerce, que nous considérons comme un des plus puissants auxiliaires de la civilisation, n’a encore effleuré que les bords de ce vaste continent ; il faut lui permettre d’y pénétrer jusqu’au cœur.
Le Sénégal d’une part, les Rivières du Sud d’autre part, se livrent à d’actives transactions, mais une simple inspection de la carte des régions qui nous occupent montre que presque toute la boucle intérieure du Niger occupe une position trop excentrique par rapport à ces deux bases d’opérations commerciales. Les régions que nous avons visitées ont un champ d’action commercial qui leur est propre ; le chemin le plus court qui mène au cœur de ces riches possessions ne part ni du Sénégal, ni des Rivières du Sud, mais bien de la Côte de l’Or.
La voie commerciale la plus importante de nos nouvelles possessions est jalonnée par le Comoë, Kong, Bobo-Dioulasou et Djenné, et pour y accéder les voies les plus rationnelles ont leur origine au golfe de Guinée.
C’est sur cette côte, qui du Cavally au Comoë a un développement de 600 kilomètres, que se trouve la base d’opérations commerciales sur laquelle notre commerce devra s’établir, c’est là qu’il récoltera de suite les fruits des sacrifices qu’il s’imposera.
L’examen des recettes douanières et l’excédent des recettes de la Côte de l’Or suffisent à faire ressortir la prospérité de nos possessions du littoral du golfe de Guinée et les espérances que nous sommes en droit de fonder sur elles.
Comment en serait-il autrement ?
De la côte au Djimini, sur une profondeur de plus de 300 kilomètres, s’étend une forêt vierge renfermant de riches essences, bois de menuiserie, de charpente, d’ébénisterie de couleur, tinctoriaux, fibreux. Cette grande forêt se prolonge le long de tout le littoral ; elle a une superficie de 180000 kilomètres carrés, le tiers de la France.
Les indigènes y exploitent le caoutchouc, l’huile de palme et d’autres graisses végétales. Ils y cultivent l’arbre à kolas, et l’ananas y pousse à l’état spontané. On y trouve du miel, de la cire. Les singes y fournissent de la pelleterie très recherchée.
Enfin partout, sous cette puissante végétation, les indigènes exploitent le sous-sol. L’or est très abondant ; il y a des gisements aurifères exploités par les indigènes dans tout le bassin du Comoë et de la Volta.
Sans vouloir préciser, nous pensons qu’il n’existe pas dans le monde entier de pays où l’on rencontre autant de poudre d’or et de pépites entre les mains des indigènes.
Avec les connaissances que nous avons et les moyens dont nous disposons, l’extraction de l’or atteindrait certainement un rendement cinq ou six fois plus rémunérateur que celui des orpailleurs indigènes.
Le bassin entier du Comoë n’est qu’un immense placer à peine entamé. De Grand-Bassam et d’Assinie à Groûmania et Bondoukou, toutes les transactions se font en or.
Au nord de ces opulentes et riches régions on entre dans la zone des céréales et des graisses végétales. Le cé, la pourguère, le ricin abondent. Au delà, ce sont les riches pâturages du Mossi, les plantations de tabac, de coton, d’indigo, de textiles.
La plupart de ces produits sont cultivés sur une petite échelle parce que les indigènes n’en trouvent pas l’écoulement. Notre établissement chez eux ferait quintupler le rendement de leurs terres.
La fertilité excessive de ces terrains vierges permettrait d’y acclimater des produits qui, sous un faible volume, représentent une grosse valeur.
Les plantations de café de Liberia, celles de la maison Verdier à Élima, nous dispensent de nous étendre davantage sur les espérances que nous sommes en droit de fonder sur nos nouvelles possessions.
On peut ajouter à ces produits les bananes, ananas et papayes, avec lesquels on peut fabriquer des conserves et de l’eau-de-vie, les tabacs, l’indigo, le coton, le cacao, la vanille, les poivres, qui peuvent fournir d’importants éléments d’échange.
Enfin, pour prouver qu’on peut faire des affaires considérables sur la Côte, nous faut-il citer à nouveau l’exemple des Jack-Jack, qui, illettrés, seuls, sans intermédiaires, traitent directement avec les maisons de Liverpool, et font en moyenne 10 millions d’affaires par an !
Cette partie de la Côte se prête d’une façon admirable à la pénétration. Une dizaine de cours d’eau s’y déversent ; ils sont tous navigables pour les pirogues et ouvrent ainsi, vers le cœur de la boucle du Niger, des voies d’accès variant de 100 à 600 kilomètres vers l’intérieur.
Voilà ce qu’est notre domaine colonial du Soudan occidental. Il nous reste maintenant à examiner si l’_État seul_ peut mener à bien la pénétration et exploiter, pour le mieux des intérêts de nos nationaux, ces immenses et riches régions.
Nous ne le pensons pas.
L’État ne peut pas exploiter directement à l’aide de ses propres agents, il lui faut des auxiliaires, et sans l’initiative privée nos colonies ne seront rien.
Est-il bien nécessaire que l’État s’immisce jusque dans les moindres détails dans l’administration des colonies naissantes ?
Nous pensons que l’intervention directe de l’État sera toujours funeste. Bien avant l’établissement de nos nationaux, la colonie naissante sera bondée de services administratifs, judiciaires, pénitentiaires, militaires, etc. ; l’initiative privée ne pourra plus construire une factorerie, un appontement, créer un chemin, couper du bois, sans que les représentants du gouvernement interviennent.
La colonisation sera entravée, enserrée par les règlements administratifs. Le commerce renoncera à se fixer dans nos colonies et préférera s’établir à l’étranger et travailler sous la tutelle des Anglais ou des Allemands.
Est-ce à dire que l’État ne peut et ne doive intervenir ? Si. Mais son action doit s’exercer autrement. Il doit chercher à favoriser l’établissement de nos nationaux dans nos colonies par tous les moyens.
Pourquoi ne pas concéder l’exploitation de notre colonie de la Côte de l’Or à des sociétés particulières ou à des concessionnaires isolés, sous certaines garanties ?
L’État y aurait tout à gagner, sans de lourdes charges pour son budget ; il aurait ainsi une colonie prospère, dont les revenus seraient de beaucoup supérieurs aux dépenses.
Point n’est besoin de revenir absolument aux grandes compagnies ; on pourrait y apporter le tempérament nécessaire à nos nouvelles institutions.
En conférant des droits, l’État peut exiger en échange des compensations, par exemple :
L’établissement de dépôts de charbon et de vivres ;
La construction de wharfs facilitant le débarquement de son personnel et de son matériel ;
La création d’écoles ;
L’organisation du service postal local ;
Des facilités d’établissement pour nos braves missionnaires.
L’État doit surtout ne pas se montrer trop exigeant : l’établissement dans ces régions est souvent pénible ; à la période de début succèdent souvent des années de tâtonnements laborieux, des essais infructueux.
Il faut donc de grands encouragements et, avant tout, l’exonération des droits d’entrée pour les machines industrielles ou agricoles destinées à un premier établissement.
La Côte de l’Or française se prête admirablement au système des concessions ; nous y possédons neuf cours d’eau dont chaque vallée pourrait, avec la portion de côte correspondante, faire l’objet d’une concession.
Nous verrions ainsi nos nationaux créer leurs établissements principaux au Cavally, aux Bériby, à la rivière San Pedro, au rio Sassandra, au Fresco, au Lahou, aux Jack-Jack avec le bassin de l’Isi, à Grand-Bassam avec le bassin du Comoë, à Assinie avec le bassin du Tendo et la rivière Bia.
De proche en proche, chaque compagnie gagnerait du terrain vers l’intérieur, créerait de nouvelles factoreries avec des écoles, et la civilisation pénétrerait ainsi comme un coin jusqu’au centre de la boucle du Niger.
Parallèlement à l’action des compagnies, marcheraient les missionnaires ; une fois sur le terrain des intérêts communs, on arriverait facilement à s’entendre pacifiquement avec les peuples de l’intérieur.
Avec le commerce s’échangent les idées ; notre civilisation pénétrerait lentement, mais sûrement.
La violence et la force ne peuvent mener qu’à un désastre ; seul le lent mouvement du progrès peut imposer nos idées et nos mœurs aux indigènes.
Que l’on fasse profiter les noirs des connaissances que nous avons acquises, rien de mieux ; mais n’espérons pas leur faire exécuter en cinquante ans une étape que nous avons mis près de vingt siècles à franchir.
Travaillons avec méthode et patience et nous verrons nos efforts couronnés de succès ; ne rêvons pas la transformation trop brusque de l’Afrique, employons la méthode lente, mais sûre, de la pénétration commerciale, et nous réussirons — nous en avons la ferme, intime et bien sincère conviction.
APPENDICE I
Notice sur mes travaux topographiques et l’établissement de la carte. — Valeur de certaines terminaisons et énumération de quelques termes géographiques usités en mandé, en haoussa, en mossi, etc. — Permutation des consonnes.
Voici les documents sur lesquels j’ai pu m’appuyer pour la construction de ma carte d’ensemble :
Le cours du Niger de Siguiri à Koulicoro, d’après les travaux les plus récents exécutés par les officiers employés au Soudan français.
Le cours du Niger de Koulicoro à Mopti, par le lieutenant de vaisseau Caron, et l’itinéraire du même de Mopti à Bandiagara.
Au sud, le littoral d’après les cartes marines françaises. Enfin, entre le cours du Niger et la mer, il existait les travaux suivants, que j’ai utilisés :
Itinéraire de la mission Gallieni, de Touréla à Nango (1881) 222 kil.
— — Péroz, de Siguiri à Bissandougou (1886) 150 —
— de la colonne Borgnis-Desbordes, de Falaba à Kéniéra (1882) 36 —
— du lieutenant Bonnardot, de Siguiri à Niako (1887) 100 —
Au nord-est, j’ai utilisé une partie de l’itinéraire Barth (1853) de Say à Tombouctou, mais, par suite de la nouvelle position assignée à Tombouctou par le lieutenant de vaisseau Caron (presque 1 degré de latitude de différence), il a fallu descendre d’autant l’itinéraire de Barth.
L’itinéraire de René Caillié, tel qu’il a été construit par Jomard, Vallière et le commandant de Lannoy de Bissy, a dû être rectifié par suite de la nouvelle position de Kankan, qui, d’après les travaux du capitaine Péroz, est à reporter de 17 minutes au nord et de 20 minutes dans l’ouest de son ancienne position. La nouvelle position de Kankan m’a paru exacte, car en reconstruisant l’itinéraire Diécoura-Maninian-Timé-Tengréla j’ai trouvé que la position de Maninian répondait mieux à ce que j’en avais déduit par renseignements. Enfin mon arrivée à Tengréla m’a confirmé que dans les itinéraires de Caillié la position de Tengréla était beaucoup trop au sud.
Je n’ai trouvé, en faisant le report de mes travaux et de l’itinéraire de Caillié rectifié (avec Kankan comme nouveau point de départ), qu’une erreur de 3 kilomètres en latitude ; on peut donc dire que la position de Tengréla est exacte à 2 minutes près.
J’ai recoupé cinq fois l’itinéraire Caillié entre Tiola et Bangoro ; il me paraît bien fixé à présent pour cette région.
Comme conséquence de la différence de latitude de Tengréla qui était à reporter à 20 minutes au nord de l’emplacement assigné par de Lannoye, la distance de Tiola à Djenné était devenue trop courte, il fallait réduire toutes les étapes pour contenir l’itinéraire. Renseignements pris, j’ai trouvé que le lac marécageux Syenço-Somou de Caillié n’est qu’un débordement du Mahel Balével, et qu’à partir de ce point Caillié n’a fait que longer le fleuve sans le savoir et quelquefois à des distances ne dépassant pas 8 à 10 kilomètres, comme c’est le cas pour les villages de Koroni, Kirina, Fondouka, etc.
J’ai, du reste, eu la bonne fortune de rapporter sur la région Djenné d’excellents renseignements qui me paraissent d’une réelle exactitude.
Les itinéraires de Caillié ne m’ont pas été d’un grand secours : la plupart des noms de villages sont tronqués et mal orthographiés, et comme noms de contrées il n’en a pas rapporté. Quant aux peuples qu’il a traversés, il les a réduits à trois : les Mandé, les Bambara et les Dioula, et il n’a parlé ni des Siène-ré, ni des Bobo, quoiqu’il en entretienne le lecteur sous le nom de Bambara.
Au sud et en partant de la mer, j’ai utilisé l’itinéraire de Pullen sur le Tanoé, de Nougoua à Enchy (60 kilomètres), et j’ai tiré parti des itinéraires de Treich-Laplène de Bettié à Zaranou par Annibilécrou en les reconstruisant et en les faisant coïncider avec mes travaux et ceux de Lonsdale.
Lonsdale a rapporté une carte qui comprend Cape Coast, Koumassi, Salaga, Yendi et son itinéraire dans le Sahué et le Gaman.
Ce travail est à l’échelle de 1 _inch_ pour 15 milles, ce qui fait au 1/867500. En vérifiant la distance Koumassi-Cape Coast, j’ai trouvé qu’on avait employé l’échelle du 1/875000, tandis que, pour la distance Yendi-Salaga, dont j’ai fait et vérifié une partie du trajet, je trouve que l’auteur de la carte a employé l’échelle du 1/625000. Dans ces conditions il ne m’a été possible que d’accorder une confiance limitée au document précité.
Le peu d’exactitude de l’hydrographie de cette même région ne m’a également pas permis de m’en servir avec tout le respect qu’un explorateur consciencieux doit avoir pour tous les documents de ses devanciers.
J’ai du reste relevé de grandes inexactitudes dans l’itinéraire de Salaga à Krakye par Badjamsu ; de Salaga à Kintampo, les renseignements des indigènes sont absolument contradictoires avec la carte.
La carte de la Côte de l’Or du docteur Mähly (1884), quoique ayant toutes les apparences d’un travail consciencieux, offre également entre Krakye et Salaga de grandes lacunes ; beaucoup de noms de villages sont omis, et il n’y a que les cours d’eau importants qui figurent sur ce document.
En somme, je n’ai pu m’appuyer sérieusement que sur les travaux de nos officiers de marine et des explorateurs français.
Les peuples et les pays de la boucle du Niger n’étaient révélés à l’Europe civilisée que par les itinéraires de Barth, établis sûrement avec beaucoup de conscience, mais offrant des lacunes bien compréhensibles. La base d’opérations de Barth était beaucoup trop éloignée pour que ce voyageur pût rapporter sur les régions qui nous occupent des itinéraires par renseignements d’une grande exactitude. Il a également confondu quelques noms de pays avec des noms de villes, et inversement, de sorte que le tout, au lieu de bien renseigner, ne fait que jeter une perturbation dans l’esprit du voyageur.
Les seuls qui auraient pu m’édifier sur la géographie de la boucle du Niger sont Duncan, Buonfanti et Krausse.
Or, jusqu’à présent, il a été impossible de reconstituer les travaux de Duncan. Ni Barth ni moi n’avons pu identifier les noms de localités et de pays rapportés par ce voyageur avec les localités existantes.
Quant à Buonfanti, il règne une telle obscurité dans ses récits, qu’il est permis de douter qu’il ait jamais visité ces régions[63].
Enfin, le dernier, Krausse, qui a poussé jusqu’à Bandiagara en 1886-87, à travers le Gourounsi et le Mossi, ne nous éclaire pas davantage. Jamais ses travaux n’ont été livrés à la publicité. Ses renseignements devaient être incomplets, car ses compatriotes n’en ont rien publié. Il a donné à l’Institut de Gotha les grandes lignes de son voyage, mais il n’a révélé aux géographes qu’une dizaine de noms de centres importants sans apporter un levé à l’appui, ni préciser la position des lieux visités sur la route suivie.
Les 4000 kilomètres de levés à la boussole que je rapporte s’appuient sur 14 observations astronomiques complètes et 4 observations en latitude seulement.
En voici la liste :
LATITUDE. LONGITUDE.
OUOLOSÉBOUGOU 11° 54′ 8″ 9° 57′ 40″
TÉNETOU 11° 13′ 46″ 9° 41′ 54″
SIKASSO 11° 12′ 38″ 7° 34′ 21″
BÉNOKHOBOUGOU 11° 1′ 9″ 8° 29′ 55″
FOUROU 10° 31′ 37″ 8° 3′ 33″
NIÉLÉ (Togada) 9° 47′ 28″ 7° 17′ 30″
LOGKOGNILÉ 9° 42′ 3″ 6° 16′ 21″
KONG 8° 54′ 15″ 6° 9′ 45″
NIAMBOUAMBO 9° 35′ 36″ 5° 57′ 46″
DASOULAMI 10° 53′ 7″ 6° 1′ 15″
BOROMO 11° 32′ 52″ 4° 43′ 36″
BOUGAGNIÉNA 11° 42′ 14″ 3° 42′ 34″
WAGHADOUGOU 12° 14′ 42″ 3° 29′ 5″
OUAL-OUALÉ 10° 28′ 7″
KARAGA 9° 56′ 57″ »
SALAGA 8° 34′ 16″ »
KINTAMPO 8° 4′ 50″ »
BOUNDOUKOU 7° 50′ 12″ »
A partir de Waghadougou, mes chronomètres n’ont plus marché qu’avec irrégularité, et bientôt après il m’était impossible de m’en servir.
Les variations de température sont si brusques que presque tous les instruments, même les mieux construits, finissent par se détériorer.
Pour en donner une idée, je citerai le fait suivant : dans l’écrin d’un de mes chronomètres se trouvait un compartiment dans lequel était enfermé un ressort de rechange. Ce ressort était serti dans un fil de laiton. Quand je l’ai examiné dans le Mossi, ce ressort était brisé en plus de cent fragments, absolument comme s’il avait été écrasé par un énorme marteau.
Mes deux montres venaient du Dépôt des cartes et plans de la marine ; elles ont été repassées soigneusement avant mon départ ; et en quittant Bordeaux et pendant mon séjour sur le paquebot j’avais observé et noté avec soin leur marche diurne. Elles ont fonctionné régulièrement pendant environ dix-huit mois.
Pour les thermomètres (à fronde), j’étais moins heureux : ils n’ont donné des résultats que pendant un an.
Quant aux baromètres, l’un anéroïde, l’autre holostérique, j’ai pu m’en servir pendant près de deux ans.
Pour les levés, j’ai fait usage de la boussole Peigné, et dans les endroits difficiles, où la population était trop méfiante, d’une petite boussole à main d’un diamètre moindre. Deux boussoles à fond lumineux m’ont rendu de grands services quand je me mettais en route de très bon matin, ou que, par suite de circonstances indépendantes de ma volonté, j’étais forcé de voyager de nuit.
Tous les jours de marche, à la sortie du village je ne manquais jamais de me faire indiquer à la main par le guide ou les indigènes la direction générale de la route à suivre, et je la notais. C’est une bonne précaution à prendre : au moins, si en route on perd le guide, on a une excellente donnée générale. Je n’ai jamais manqué de tracer cette direction générale sur mon dessin en arrivant à l’étape. La plus grosse erreur d’angle que j’aie constatée était de 9 degrés. On peut donc en inférer que le noir a une idée très nette de la position relative des villages entre eux.
Mes azimuts étaient soigneusement notés avec les heures. Le détail à droite et à gauche de la route était ou décrit en regard ou bien dessiné sommairement. Quant aux cours d’eau, j’ai toujours noté leur direction en amont et en aval, car on a souvent une tendance à les placer perpendiculairement à la direction que l’on suit. Parce que l’on traverse le cours d’eau perpendiculairement à son cours (en un point seulement), il n’en résulte pas que sa direction générale soit perpendiculaire à la route suivie.
Je recoupai également souvent les villages et les hauteurs à droite et à gauche de la route quand ils étaient visibles et même par renseignements indigènes.
L’appréciation des distances parcourues est facile à l’aide d’une montre : on se rend compte à quelle allure on marche quand on a un peu de pratique.
Au bout d’un certain temps on a l’intuition de la réduction des distances à l’horizon.
Voici le degré d’exactitude auquel je suis arrivé :
En quittant Kong j’ai décrit à l’est de cette ville un polygone passant à Dioulasou, Waghadougou, Salaga, Bondoukou, Kong, d’une longueur de 110 étapes, représentant à vol d’oiseau 1500 kilomètres. L’erreur totale sur ce trajet a été de 27 kilomètres en latitude et 27 en longitude.
J’ai complété mon travail topographique en reliant ma route aux points déjà connus par un réseau d’itinéraires par renseignements. Beaucoup d’entre eux offrent une grande exactitude. Relier deux points connus ne peut en effet donner que des erreurs de longueur d’étapes entre elles, mais la distance totale est toujours exacte.
La plupart de mes itinéraires ont été contrôlés dans des pays différents et dans des langues différentes. C’est précisément parce que j’ai voulu faire un travail consciencieux que l’on trouvera encore quelques blancs sur ma carte. J’ai supprimé les itinéraires qui m’ont paru tronqués en les contrôlant : il vaut mieux ne rien mettre que de charger un travail de données hypothétiques. C’est un mauvais service à rendre aux successeurs que de le charger d’inexactitudes, il s’en glisse déjà assez involontairement.
Quoique je rapporte plus de 50000 kilomètres de levés par renseignements, je ne suis pas aussi satisfait qu’on pourrait le croire : j’aurais voulu en rapporter beaucoup plus. Malheureusement je n’ai pas traversé souvent des centres intellectuels comparables à Djenné, Tombouctou, Kano, Sokoto, Kouka, etc., et à part la population de Kong, j’ai voyagé presque toujours chez des gens qui étaient peu ou point lettrés. Je n’ai rencontré que deux fois, dans ce long voyage, des hommes assez instruits et ayant des vues assez larges pour pouvoir leur avouer que mon voyage avait aussi un but géographique.
J’ai bien des fois envié Barth, qui, lui, a eu la bonne fortune de voyager souvent chez des peuples aussi civilisés et aussi instruits que ceux de Kong, ce qui lui a procuré la douce satisfaction de rapporter beaucoup de renseignements sur l’histoire des régions qu’il a visitées.
On m’a demandé pourquoi j’ai noté les noms de ruines. Outre l’intérêt historique que peuvent offrir ces noms, il y a l’intérêt géographique. Ils aident à retrouver des itinéraires et à les contrôler. Quand un indigène vous a donné un itinéraire, vous le reportez sur votre carte et vous vous apercevez qu’il recoupe un de vos itinéraires levés à la boussole ; mais où le recoupe-t-il ? Puisqu’il ne vous a pas cité de nom de village, c’est que le recoupement a peut-être lieu dans une ruine que l’indigène a oublié de vous citer. Dans ce cas on est bien heureux de la lui citer pour s’assurer qu’on ne se trompe pas.
On ne saurait croire combien la connaissance des langues est utile dans ces pays pour l’étude de la géographie ; je dirai même que pour faire de bonne besogne il faut connaître les étymologies de tous les termes géographiques.
Voici les principales :
Cours d’eau : en mandé _ba_, _ko_ ; en haoussa _goulbi_.
Sur la rive : en mandé _badara_ ; en haoussa _baki n’goulbi_.
Pays, contrée : en mandé _dougou_ ; en mossi _tenga_.
Capitales : en mandé _massasou_, _massa-dougou_, _fama-dougou_ ; en mossi _natenga_, _na-iri_ ; en haoussa _serki-gari_.
Lieux habités de moindre importance : en mandé _sou_, _bougou_ ; en mossi _tenga_, _iri_ ; en gondja _kadé_ ; en achanti et agni _krou_, _kourou_, _kroum_ ; en agni, endroit, lieu, _so_ ; en haoussa _gari_, _guidda_.
La brousse, la campagne : en mandé _kongo_, _birînga_ ; en haoussa _n’dazi_.
La végétation dense : en mandé _tou_.
Camp, campement : en mandé _biringa_, _dakha_ ; en haoussa _sansanné_.
La terminaison _coro_, _kolo_, _khoto_ veut dire en mandé : vieux et à côté.
Les villages et lieux de culture : en mandé _konkosou_ ; en siène-ré _togoda_ ; en mossi _tanga_, _tenkaï_ et _wouiri_ ; en foulbé _ouéré_ ; en agni _sisim_.
Bifurcation : en mandé _farako_, _faraka_ ; en haoussa _marraraba_.
Montagnes et mouvements de terrain : _kongo_, _konkili_, _kourou_, _béré_ en mandé.
La permutation des consonnes joue également un grand rôle dans les diverses langues des pays dont j’ai fait la description ; il est bien utile d’en connaître les principales afin de permettre l’identification de certains noms.
Ex. : D = L = R
B = G
P = K
P = F = H
T mouillé = K
M redoublé = B
S = CH