Chapitre 13 Driving
Pourquoi, dira-t-on, exprimer par un mot anglais l’art de mener des chevaux attelés le long des chemins – lorsqu’il y a des chemins – dans un pays de langue française ? Je n’en sais trop rien. Peut-être parce que c’est plus court. Peut-être encore parce que, en France, on désigne généralement cet art sous le nom « Les Guides ». Or, dans nos districts reculés de la province de Québec, l’on ne dit pas « guides », mais « cordeaux », et l’on tient lesdits cordeaux un dans chaque poing bien serré, les bras écartés, un peu dans la position qu’avaient jadis de Civry ou Fournier au guidon des premiers vélocipèdes.
Ce doit être indiciblement monotone pour un homme qui a été seulement une fois en automobile de suivre, en voiture attelée, une route quelconque de France, une insipide route dépourvue de souches et de monticules, où deux véhicules peuvent se croiser sans que l’un des deux entre dans le bois. Les chemins canadiens offrent heureusement plus d’imprévu, et puis les habitants du pays n’ont pas été rendus difficiles par l’usage d’automobiles ni même par leur vue fréquente puisque, sur le chemin qui fait le tour du lac Saint-Jean il n’en est encore passé que deux depuis le commencement des temps, malgré la proximité relative d’Américains assoiffés d’aventures et de conquêtes.
Tout le monde va en voiture au pays de Québec. Un homme qui marche le long des routes est, par définition, un « quêteux » et un suspect. Quant à celui qui, possédant un cheval, l’enfourche au lieu de l’atteler et se promène ainsi, il sème derrière lui la stupeur et des hochements de tête pareils à ceux que suscite la description de coutumes inouïes, incompréhensibles, et plus barbares mille fois que celles des Indiens Montagnais qui passent ici au printemps et à l’automne.
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En octobre la neige vient et bientôt après tous les véhicules à roues reprennent dans la remise les places qu’ils avaient quittées cinq mois auparavant. Les voitures d’hiver les remplacent sur les chemins, sauf lorsqu’une tempête de neige a bloqué ces derniers.
Alors pendant deux ou trois jours aucun traînage ni voiture ne passe : les paysans, dont chacun doit entretenir le morceau de chemin qui longe sa terre, attellent leur plus fort cheval sur la « gratte » et creusent patiemment une route dans la neige qui leur monte à la ceinture et parfois aux épaules. Le cheval, enseveli, lui aussi, s’affole et se cabre dans la neige : l’homme s’accroche désespérément aux manches de la « gratte » et se laisse traîner, raidissant ses forts poignets, hurlant des ordres ou des injures sans malice.
« Hue ! Dia ! Harrié ! Hue donc, grand malvenant ! déshonneur de cheval ! »
La neige vole : le cheval et l’homme en émergent peu à peu, blanchis jusqu’au cou, tous deux arc-boutés et luttant en forcenés contre l’inertie terrible de la masse blanche : l’un soufflant de toutes ses forces à travers ses naseaux dilatés, l’autre criant tour à tour des insultes sanglantes et des reproches badins.
…Ce n’est rien, ô citadin ! Ce n’est qu’un paysan canadien qui gratte son chemin parce que le « Norouê » a soufflé hier un peu fort…
Mener sur une route de neige ferme un bon trotteur attelé à un traîneau léger est assurément un plaisir sans mélange : mais pour celui qui sait à l’occasion faire fi des joies de la vitesse, il est quelque chose de plus attirant encore : conduire à travers bois, le long d’un chemin de chantier, le grand traîneau chargé de billots d’épinette et de sapin.
C’est peut-être le commencement de l’hiver ; il est tombé juste assez de neige pour tapisser le sol d’une couche épaisse d’un pied sous laquelle saillent encore les grosses racines et les rondeurs des arbres tombés et à moitié enfoncés dans la terre. Naturellement l’on n’a cure ni des troncs d’arbres ni des racines, pourvu que le cheval soit fort et la neige assez glissante. On charge l’une après l’autre, raidissant l’échine et tendant les bras, les lourdes pièces de bois, on assujettit la chaîne autour d’elles et on la serre en halant à deux le tendeur flexible fait d’un jeune bouleau. Et l’on part.
Le vent froid brûle la peau comme une râpe : dans le bois les haches des bûcherons sonnent sur les troncs secs : la jument au large poitrail plante les pieds dans la neige et tire furieusement. Le grand traîneau semelé d’acier démarre, se heurte aux racines, se cabre par-dessus les troncs d’arbres abattus, puis retombe avec fracas, et l’homme, qui est campé sur la charge, s’arc-boute pour résister aux chocs et aux bonds subits du traîneau, et bien que retenant à pleins bras la grande jument ardente, à la bouche dure, il ne peut s’empêcher de lui crier des encouragements que les terribles cahots saccadent. Et il se grise du mouvement, du crissement de la neige écrasée, du vacarme du bois et du fer, de toute la force déployée, du vent froid qui vient lui mordre le palais quand il crie.
Oui ! Le cheval est la plus noble conquête de l’homme, ne vous en déplaise.
Et puis, lorsqu’il a offensé son conquérant, celui-ci a toujours la ressource de prendre les cordeaux et de lui fouailler les flancs, consolation que désirerait passionnément maint chauffeur arrêté au bord de la route et qui s’efforce vainement de pénétrer le mystère d’un carburateur espiègle.
L’Auto,26 août 1913.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.