CHAPITRE TROISIÈME
Moïse prenait de l’âge, mais aussi de l’apparence. Les banquiers ses contemporains, qu’il avait dépassés à trente ans en influence, à quarante en fortune, à cinquante en générosité, voilà maintenant, aux abords de la soixantaine, qu’il les laissait sur place en beauté. Ce n’était évidemment qu’une beauté relative. Des cils ne lui poussaient pas à l’intérieur de la paupière, comme à Samuel; cette jaunisse qui plane sur tous les financiers et qu’ils tentent de dissiper par la marche, par la chasse surtout, par des coups de feu, comme un orage, elle s’était abattue sur Malançon, sur Enaldo, et pas sur lui. Mais cependant, outre les avantages faits de la décrépitude des autres, dans l’aspect, la stature, le volume même de Moïse apparaissaient des éléments nouveaux, qui laissaient présager que Dieu entendait donner au corps de Moïse, avant sa mort,--tant pis si c’était à l’âge à peu près de la mort,--une époque de floraison jusque-là refusée: bref, il n’était plus épouvantable. Ces massages, ces macérations, cet émondage quotidien par des professeurs de beauté donnaient enfin leur effet; Moïse devenait bon élève. Cette boule au ventre, où s’unissaient la rotondité d’une tumeur et la sensibilité d’une hernie, que Moïse surtout détestait de voir si ronde, devenait ovale, s’atténuait. Ces bourrelets de graisse qui se formaient en Moïse à des places inattendues, par une erreur de la laideur, comme dans le corps d’une Américaine trop coquette les bourrelets de paraffine par une erreur de la beauté, fondaient enfin au soleil de la soixantaine. Enfant, Moïse croyait que l’on s’habille parce que le corps est laid. Avec quelle hâte, le soir, au coucher, il passait de ses vêtements à la nuit! Cela ne lui faisait par jour qu’une seconde de laideur et il aimait déjà l’ombre comme son plus beau vêtement. Il aimait la nuit comme la moitié de la journée où l’humanité est belle. Il croyait que l’on décapitait les condamnés sur la place de Jaffa pour qu’ils parussent beaux, réduits à leur seule tête, devant la justice suprême. Sa coquetterie d’enfant était de s’asseoir dans la mer et de se montrer aux promeneurs du rivage, l’eau bleue jusqu’au cou. Mais, de cette vérité générale sur la laideur des hommes, il avait bien dû faire une vérité particulière,--et voilà que depuis quelques semaines cette malédiction cessait. La vieillesse raffermissait ses chairs, asséchait les sources de furoncles, ses rides d’enfance se comblaient. L’intervention, par ses cheveux gris, de la blancheur, d’un ton vierge, dans ce mélange de couleurs indécises, redonnait soudain à ce corps, sinon une jeunesse, du moins une pureté. Au saut du lit maintenant Moïse, plus décolleté chaque jour, venait à sa glace pour constater ces heureux effets de l’âge. C’était à Moïse que le peintre Robert avait dit un jour, d’un tiers personnage il va sans dire: «On a la gueule que l’on mérite.» Moïse, que ce mot avait frappé, sentait en effet au fond de lui naître, gonfler il ne savait quel mérite. Il méritait, il obtenait des mains à peine moites, et pour la première fois les mains étrangères s’attardaient aux siennes, au lieu de paraître effleurer un bénitier suspect. Il méritait des cheveux plus secs, la première étincelle que l’on en ferait jaillir en les frottant s’accumulait. Il se surprit, rue de la Paix, arrêté entre deux magasins de bijoux, devant le miroir, miroir étroit dans lequel d’ailleurs son reflet n’eût pas tenu quinze jours plus tôt. Qu’on l’eût étonné jadis en lui disant qu’un jour, alors que le plus beau rubis de l’univers était en vitrine deux mètres à sa droite, la plus belle perle deux mètres à sa gauche, il préférerait s’attarder à considérer sa propre image et la nouvelle taille que la providence faisait de lui. Il prit ses précautions pour que ce changement demeurât dans l’histoire. Il fit pour ce nouveau Moïse tout ce qu’on fait pour un parent de passage, et les spirites pour un esprit, il le montra, il le fit photographier. Il passa une semaine à remplacer, chez ses amis, ses photographies d’enfance ou de jeunesse, celles où il méritait des poils follets, des bajoues, par de nouveaux portraits. Il les signa. Pour la première fois, il ne traitait plus son corps comme la part, au milliardième, d’une société anonyme.
Le peu de considération, le léger dégoût que Moïse avait de son corps, il dut donc le remplacer par un sentiment qui frisait la déférence. Jusqu’à sa bronchite qui prit à ses yeux, dans cette fin d’automne, du tragique, de la personnalité. Cet allégement que lui indiquait chaque matin sa bascule, il le ressentait plus encore en tant qu’allégement moral. Il ne pesait plus que quatre-vingts kilos, au lieu de cent vingt; il s’était rapproché, du tiers, de son corps immatériel. Il revenait de sa balance complaisant, prévenant, comme d’un confessionnal où l’on a avoué ses qualités au lieu de ses défauts. Les machines à peser éparses dans la ville n’étaient plus les bascules inutiles de cet animal qu’on ne vend pas au poids, mais s’appareillaient soudain pour lui aux distributeurs voisins, sources de chocolats et de friandises. Il avait confessé sa laideur, sa graisse, et il était absous. Ce second péché dont on l’avait couvert à sa naissance, qu’il avait traîné avec désespoir et arrogance, s’évaporait de lui. Il ne lui restait plus comme à tous les autres que le péché originel et de celui-là il avait lui aussi pris depuis longtemps son parti. C’est un jeu d’ailleurs, et un repos, de toucher directement à la malédiction humaine, pour celui qui en était séparé par une malédiction particulière. Il jouissait vraiment de son amaigrissement, de son nouveau grain de peau, d’une nouvelle innocence. Attribuant ce changement à quelque tumeur, ses camarades banquiers évitaient d’y faire allusion, se contentaient parfois de quelques compliments voilés sur cette maigreur, des plaisanteries discrètes d’usage pour les amis en bonne fortune, avec l’arrière-pensée qu’il flirtait avec la mort. En fait, Moïse était en bonne fortune avec Moïse. Il le conduisait dans des restaurants plus secrets, lui commandait une cuisine plus subtile. Il y avait plus: il l’estimait davantage. Il s’estimait de ne plus se sentir, dans les beaux spectacles, devant les belles émotions, une surcharge trop hideuse. Dans les concerts, il était fier d’apporter à Mozart, au lieu de sa puissance et de ses millions, un corps qui ne faisait plus craquer le fauteuil, un corps anonyme. Il ne suait plus, en écoutant Mozart, son dieu. Vis-à-vis de chaque grand musicien, il se sentait déchargé ainsi d’un vide, d’un asthme, d’un borborygme. Pensant que peut-être aussi il ne ronflait plus, il se donnait avec plus de confiance au sommeil. Ce sarcasme qui s’était toujours interposé entre lui et la beauté, ou plutôt, comme il disait maintenant avec plus de politesse, entre la beauté et lui, s’atténuait. Toujours, devant Naples ou le Niagara, Moïse avait pensé:--Comme tout cela serait beau, si je n’étais pas là! Voilà qu’il ne se jugeait plus déplacé au pied du Grand Cañon ou des Pyramides, qu’il pouvait être ce voyageur anonyme que les peintres de la Maison Carrée ou de Tivoli placent dans l’angle de la toile, presque une signature humaine. Il ne s’écartait plus des monuments, les jours où il était sensible, comme des dépôts d’une électricité pour lui funeste. Il côtoyait plus lentement la place Vendôme, plus lentement la Concorde. On le surprenait arrêté devant les Invalides ou la Danse de Carpeaux, l’air assez vague. Cela confirmait les soupçons de la Banque de France sur le cancer de Moïse et attisait bien des espoirs.
Il est doux, aussi, dans les conversations, les lectures, les comédies et même les tragédies, de n’avoir plus à prendre pour soi chaque allusion à la laideur. Toute une série de parentés devenues à Moïse presque aussi sympathiques que de vraies parentés, celle de Quasimodo entre autres, se relâchèrent soudain, comme si le parent par alliance qui les imposait était mort. Maintenant Moïse cherchait des yeux, dans la salle, à qui ces allusions pouvaient le mieux convenir. Cette rupture se poursuivit jusque dans les vitrines, les musées, jusque dans l’antiquité: il avait rompu avec la famille des gnomes phéniciens; les grotesques de Tanagra, auxquels il aimait jadis se lier lui-même par des plaisanteries, l’écartaient, l’écartaient loin d’eux-mêmes, mais pas loin de Tanagra, où il trouvait de charmantes nouvelles cousines. Il y eut dans les objets et les bibelots amassés chez lui la révolution qu’amène un mariage. Il écarta ces bustes de Voltaire, d’Ésope, qui l’avaient vu laid. Il profita de l’hiver pour changer sa garde-robe et ses couleurs habituelles, qui étaient le marron brun et le tabac. Il acheta pour la campagne des lévriers une Vénus. Du fait que sur un point sa laideur s’était atténuée, il ne prenait plus que les décisions d’un être parfaitement beau. Des places dans le corps humain qu’il n’avait jamais particulièrement remarquées, le front, la tempe, la nuque, tous ces glacis de la beauté exposés à tous regards, il les découvrait soudain. Front, tempe, nuque, c’était sur ces places du corps que se donnaient les baisers du clan auquel il appartenait aujourd’hui. Cela permit à ses regards de s’écarter des lèvres, des yeux, des narines, de ne pas regarder chez les autres uniquement leurs sens. Il vit un jour son reflet dans le bassin des Tuileries qu’agitait le vent; son ventre y paraissait rond, gonflé. Il sourit à ce bassin rempli, non d’eau, mais de passé, qui ignorait que le ventre de Moïse était ovale. Reconnaissant dans son bonheur, quel gré ne savait-il pas aux objets qui n’avaient jamais désespéré de lui, qui s’étaient obstinés à le traiter comme un humain ordinaire, à ces fleurs par exemple, dans son auto, qui, depuis que les cornets à fleurs pour auto sont inventés, lui avaient apporté, à lui difforme, chaque matin, le parfum, c’est-à-dire le dévouement de toutes les fleurs, et enfin, et surtout, à celle qui l’avait ramené du domaine des ombres laides, à Églantine!
A vrai dire, on ne peut prétendre qu’Églantine se fût aperçue de cette métamorphose. Il y avait pour elle aussi peu de différence entre Moïse laid et calme et Moïse beau et agité qu’entre Églantine simple et Églantine couverte de bijoux. Lui, attribuait ce surcroît de confiance au demi-miracle dont il était l’objet et croyait profiter d’une distraction, d’une compassion d’Églantine. En fait, il était en ce moment son unique recours. Bellita habitait Rome pour deux mois, elle y allait tous les ans, elle ne se confessait qu’au pape. Fontranges restait disparu depuis le soir des diamants et ne répondait plus aux lettres. Or, Églantine, qui le soir en se couchant laissait sa porte ouverte, qui ne regardait jamais sous les meubles, dès que le jour se levait commençait à éprouver ces sortes de craintes que nous avons la nuit. Désœuvrée, sensible à des coutures du cœur chez les autres indolores, elle transportait dans la réalité les nerfs et les sens du rêve. Elle aimait Moïse parce qu’il lui semblait le seul réel, le seul vivant. Quand elle se pinçait fortement, tout vacillait un peu autour d’elle, Moïse demeurait. Bien que de la vie elle n’eût reçu jusqu’à ce jour que des avances, elle avait l’instinct de ceux qui sont désignés pour les plus grands malheurs. Elle n’avait pas de petites craintes, elle ne craignait pas les moustiques, les foulures, mais la foudre, les chiens enragés. Elle avait sur son visage le calme sans limite de ces époques où il n’y avait à redouter que la peste et la torture, mais elle les redoutait. C’est pour elle, non pas qu’on réglementait la circulation des taxis ou qu’on créait des veilleurs de nuit, mais qu’on inventait des sérums, des paratonnerres. Elle était un spécimen à l’état pur, bien rare! de cette humanité si nombreuse,--tout ce qu’il y a de plus immortel et fragile. Elle n’éprouvait pas non plus de petits sentiments, elle était insensible aux attaques sentimentales de la journée, à la pluie, à la laideur des passants, elle n’avait pas des accès subits de pitié pour les agents ou les concierges; mais de grandes émotions la dominaient. Paratonnerre elle-même, dans cette foule, pour la vraie tendresse, la vraie gaieté, elle ignorait ces dangers, mais les devinait plus condensés au-dessus de Paris, en tablettes comprimées d’azur dans ce ciel d’hiver, et elle avait, au coin des rues, dans les squares, ces désespoirs et ces angoisses qui nous assaillent dans les forêts. Lorsque, après un sommeil profond, divisé comme une journée en époques nettes, et peuplé d’événements tranquilles, elle se trouvait aux prises avec la journée même, elle se sentait submergée d’ignorances et d’appréhensions. Près de Moïse seulement elle n’avait plus à savoir, plus à craindre. Elle jouissait de cette puissance qui près de lui la maintenait au-dessus des lois de la nature, sans parler des lois des hommes; de ces énormes autos qui nous sauvent nous, faibles femmes, de l’espace et du vent, de ces laquais à parapluie géant qui à l’entrée du restaurant nous protègent aussi passionnément de la grêle que si elle devait ruiner sur nous des fruits ou des fleurs, de cet empressement du maître d’hôtel qui nous met en garde contre un interminable menu, et cet assemblage des privilèges que collectionnent d’habitude les vaniteux et les parvenus, elle l’admettait par une excessive modestie. De même, tout son désir de luxe venait de son immense sentiment de faiblesse, et l’exercice parfait de cette vie humble réclamait comme condition première et indispensable l’opulence et la célébrité de Moïse. C’était un fait, toutes les richesses de Moïse avaient pour justification en ce moment d’entourer un porte-billet qui contenait cent dix francs, seule fortune d’Églantine. Jamais Moïse de son côté n’avait eu d’une autre femme le sentiment qu’elle s’appuyât sur ce qu’il y avait de fort et de durable en lui. Leur amitié portait toujours faux sur une boursouflure de son âme ou un travers. Il voyait enfin le sens du mot Protecteur, à tort si décrié. Il avait vraiment l’impression, en offrant des fourrures à Églantine, de la protéger du froid. Par quels repas délicieux, maintenant, il entendait la protéger,--pour toujours, si elle le voulait,--de la faim et de la soif! Il commandait une limousine spéciale, pour la protéger de la distance et de ces bananes qui jonchent le trottoir. Il était ému surtout à l’idée qu’elle était la première femme qu’il n’eût pas à protéger contre Moïse lui-même...
Mais cependant Églantine, que ne séparaient pas de Moïse les obstacles si difficiles à franchir pour les autres femmes, qui ne voyait pas qu’il était laid, qu’il était levantin, qu’il était riche, à mesure qu’elle venait et revenait chez lui, dans cette maison qui semblait avoir été construite à dessein en face du music-hall de leur rencontre, il était plus malaisé de l’atteindre. D’abord, et en employant les mots dans leur vrai sens, dans la langue des ingénieurs et des ponts et chaussées, elle n’était pas de plain-pied avec lui. Moïse n’avait jamais aimé en somme que des femmes qui vivaient à ras de terre. Pendant toute sa jeunesse, en Orient, en Europe centrale, il n’avait guère connu ses amies qu’accroupies, étendues à même les tapis ou les dalles, de préférence près d’une piscine ou d’un bassin pour qu’elles ne perdissent jamais de vue le niveau de l’eau, et l’amour avait surtout consisté pour lui à se baisser, et à vivre plus près du sol de toute la longueur de ses jambes. Jusqu’à sa vingt-cinquième année, les seigles les plus maigres du Liban, les tabourets les plus bas de Buda-Pest avaient été plus élevés que Moïse amoureux. Il ne comprenait la tendresse qu’étendu sur une natte ou un divan, la tête dans sa main gauche, derrière sa maîtresse semblablement couchée, dans la pose réservée aux statues des princes étrusques ou valois sur leur tombe, le chien rapproché seulement des pieds de l’homme au giron de la femme. La fumée des cigarettes de Sarah partait presque du parquet, du sol, vraie fumée d’herbes. Les cages d’oiseaux étaient posées à même le tapis. Les sloughis, quand la personne aimée aimait les sloughis, vous regardaient de haut et devaient baisser la tête pour vous lécher. Les yeux des fox-terriers étaient à la hauteur de vos yeux; c’était bien le fond de la vie. Moïse, ses semelles de plomb une fois enlevées, léger, léger, par une loi invertie de la profondeur, plongeait dans cet abîme. Voilà vingt ans, après son veuvage, le hasard avait voulu que la mode chassât des appartements où habitaient ses amies femmes les fauteuils et les vrais lits. C’était l’époque, aujourd’hui agonisante, des sophas, des tables basses, où les Occidentaux eux-mêmes étaient plus las de l’attirance vers le zénith que de la gravitation. Il avait donc continué à se laisser choir dans le fond de la civilisation. Tous ces tableaux, ces dessins, ces pendules placés à la hauteur des Parisiens civilisés debout, comme des bourrelets à la tête d’un enfant pour qu’ils ne heurtent pas l’inconnu, le simple, le néant, s’élevaient soudain au-dessus de lui, montaient, n’étaient plus,--Vuillard ou Bonnard,--que de lointains hublots. La lumière, les couleurs du siècle n’ont leur valeur que vues de ce bas niveau. D’un élan aussi maladroit que son élan du matin dans l’eau de l’Automobile Club, il plongeait l’après-midi dans le boudoir, dans la piscine où l’on n’a pas à nager, pas à respirer, dans la piscine où l’on mange, car il aimait prendre ses repas à même le parquet dans l’entresol soudain haut de plafond, servi par des domestiques qui se cassaient en deux, même pour passer le pain.
Il essayait en vain d’entraîner la reine de l’air sous ces ondes. Églantine, au contraire, ne savait pas vivre au ras du sol. On vivait haut perché à Fontranges. En tout cas la vie d’Églantine s’était presque uniquement passée à un jeu de chat perché avec un compère invisible. On ne la voyait que sur le faîte des voitures à foin, des toitures, des peupliers. L’automobile du château datait des premières croisades des autos, et n’avait rien à envier en altitude à un sulky. Les lits étaient sur des estrades. Églantine n’aimait pas plus se coucher sur un tapis que les paysans n’aiment se coucher sur la terre. Elle s’amusait parfois, le soir, à dormir debout contre un arbre. Un sentiment de dignité l’écartait toujours quelques minutes, avant le coucher, de la position étendue, de cette position de mort, et elle tournait autour du lit, accrochait des vêtements, redressait des cadres, n’abdiquait sa hauteur que dans une crise de fatigue. Se coucher était vraiment pour elle être vaincue dans une lutte; le sommeil pouvait dans la suite tout faire d’elle, car en se donnant au sommeil, elle avait conscience de s’être donnée. Lors de ses premières visites chez Moïse, elle n’avait trouvé qu’un meuble adapté à sa taille, l’appui de la fenêtre. Elle allait, venait sans s’asseoir, au milieu de glaces bas fixées qui miraient ses genoux et ses chevilles, espionnaient sa marche. A Fontranges, dans les moissons, quand les travailleurs bottelaient ou dormaient, on voyait la tête de la petite Églantine surnager seule au-dessus des épis et du déluge de l’été. Jamais Moïse n’avait rencontré d’être aussi droit, accroché à son zénith par une corde aussi exactement mesurée. D’un peu plus ses pieds ne touchaient pas terre. Auprès d’elle tous les autres humains lui apparaissaient mus comme les personnages du Guignol par de lourdes mains venues de terre et qui les agitaient d’en bas, laissant choir des masses veules de vêtements et de chair quand elles se retiraient. Mais Églantine s’agitait autour d’un fil tendu. Son ombre autour d’elle était toujours aussi exacte et fine que l’ombre sur un cadran solaire. A aucun humain aussi nettement qu’à Églantine au soleil on ne pouvait voir l’heure, le temps. Jamais la main du mensonge, de la bassesse, de l’hypocrisie ne s’était glissée sous cette robe. La fatigue d’Églantine jamais ne montait en elle par ses pieds, ses jambes, ses genoux. Elle débutait par les épaules, la nuque, comme pour nous quand nous allons dans les musées. Sa promenade parmi les hommes, les arbres, les maisons, lui donnait cette fatigue spéciale que nous donnent Michel-Ange, Rembrandt, la longue file de primitifs italiens: un capuchon de plomb, le contraire de la ciguë. Dès qu’elle était assise, elle croisait ses pieds, comme les acrobates suspendus en l’air ou assis sur leur trapèze. Moïse pour la première fois dans sa vie avait l’impression non plus d’une de ces rencontres sur un plan horizontal qui sont le fait des hommes, d’un de ces heurts face à face entre êtres cloués au sol et lancés l’un sur l’autre par la fatalité, mais d’une rencontre infiniment plus rare, verticale, avec un être d’une autre altitude et d’une autre densité. Si bien que maintenant, quand il la recevait, au lieu de s’étendre au-dessous d’elle comme un souffleur ou un orchestre, il restait lui aussi debout. Ils allaient, venaient, s’arrêtaient, mais à la hauteur de la barre d’appui de cette fenêtre qu’il fallait fermer à cause de la pluie ou de la neige, à la hauteur des plus hautes branches des Champs-Élysées, du Panthéon. Ils restaient debout, comme ceux qui attendent que l’acte grave qui se passe dans la pièce à côté se dénoue, naissance ou mort. Les mots étaient quelquefois rares. Églantine lisait quelque livre pris à un rayon. Moïse allait d’un bout à l’autre de la pièce. Cela ressemblait aussi à cette scène dans la cage aux lions, où une jeune femme feint de se livrer à la pensée et la lecture, cependant que le dompteur circule après les fauves. Parfois, au contraire, Églantine était bavarde; elle l’était avec un charme inattendu pour Moïse. Ses paroles, toujours enjouées, étaient d’une telle vérité qu’elles semblaient précéder un acte de sincérité ou de nudité totale. On éprouvait le même agrément, à l’entendre, qu’à voir un jour d’été voler dans l’air, dans une gradation d’intimité, les vêtements d’une baigneuse gaie qui se déshabille, debout justement, dissimulée par les vergnes. Pas une des phrases d’Églantine qu’on ne sentît dénuder son âme, toujours invisible. Moïse lui montrait ses livres. Il mettait des gants pour feuilleter les éditions rares, car ses mains étaient presque toujours un peu humides. Églantine, touchée de ce respect pour les livres, l’écoutait. Elle lisait peu, et pourtant sur personne les livres n’avaient autant d’action. Depuis son enfance, elle écoutait ardemment tout ce qui se disait des poètes ou des romanciers, et le nom de chacun, même si elle n’avait rien lu de lui, excitait en elle une émotion qui correspondait bien souvent à celle que le poète aurait désiré créer, avec cette différence qu’elle était d’essence parfaite. Chaque nom d’écrivain avait pour elle l’intensité qu’ont pour nous ces noms, inaccessibles aussi, d’Orient, d’Occident, ou de Septentrion. Elle gardait la tradition orale à l’époque la plus dense de l’imprimerie, et c’étaient ses oreilles qu’elle préparait dès qu’il était question d’un livre. Il en résultait une culture bien peu complète, mais à l’intérieur d’elle-même une différenciation aussi riche et intense de ses sentiments que de ceux d’un marin qui admettrait mille points cardinaux. Il en résultait aussi que, pour tout ce qui ne se lit pas mais garde en soi une magie, les bibelots, les meubles, elle avait une amitié de lectrice, et qu’une jolie pendule lui donnait ce que lui donnait un livre, une sorte d’émotion avec prologue, suite, et dénouement... Puis ils prenaient le thé, toujours debout, avec les sourires des laquais qui savaient gré à Églantine de leur épargner la bosse de la servitude. Cela aussi évoquait les occupations d’un relais, pendant que l’on change les chevaux. Jamais Moïse ne sortit aussi reposé et dispos que de cette heure où il n’avait pu s’asseoir... Il n’y avait pas autre chose à faire qu’à prendre quelquefois le bras d’Églantine, comme sur le pont d’un navire.
Ce n’était pas là le plus grave. Chartier avait demandé à parler à Moïse de la jeune femme qu’il voyait chaque jour. Cette démarche laissait présager quelque chose de grave dans sa vie, de plus grave que tout ce qui avait été réservé aux femmes que Moïse avait connues depuis vingt ans. Il avait retardé l’entretien. Chartier insistant, il avait fallu lui céder. Mais Moïse, au lieu d’un dénonciateur, avait vu arriver un Chartier souriant, étonné: il n’y avait rien dans le passé d’Églantine. Chartier était ennuyé de faillir aux traditions, mais il se sentait obligé d’en prévenir son maître: Rien. Quelques sorties avec Fontranges, et c’était tout. Moïse remercia Chartier, parut satisfait, mais sa satisfaction n’était pas évidente pour lui-même. A un passé particulier, acceptable quelque chargé qu’il fût, Chartier ne venait-il pas en somme substituer une abstraction, le passé général de toute fille qui n’avait pas vécu? Comme dans les cirques où le clown qui se croit accoudé à un camarade se trouve soudain accoudé à l’écuyère elle-même, en retirant un passé à Églantine, Moïse se trouvait tout à coup accoudé à une série de personnages qu’il redoutait... dont la candeur et l’espoir... Pour la première fois, Moïse se trouvait être le point par lequel un jeune être pénètre dans la vie. Cet attachement d’Églantine, cette obstination à le regarder en face, comme une abeille la vitre de la fenêtre, maintenant l’effrayait. N’y avait-il donc, pour sortir d’une jeunesse aussi pure, que cette porte déjà rouillée, d’or rouillé, que Moïse? C’est en vain qu’il essayait parfois de trouver dans son passé des heures vides, des sentiments sans histoire, de se relier à son enfance par cette projection tendre et transparente qui était le passé d’Églantine. Mais ce qui le préoccupait surtout dans la révélation de Chartier, c’est qu’il libérait Églantine du troupeau de ses devancières, et l’isolait soudain avec la seule femme qui fût venue aussi sans passé vers Moïse, avec sa femme. Ces parallèles qu’il aimait tirer entre les êtres et qui créaient en lui son jugement, ce n’était plus entre Églantine et Georgette, ou Lolita, ou Regina, qu’ils s’imposaient à lui, mais entre Sarah et Églantine.
Certes, à première vue le parallèle semblait peu nécessaire. Moïse avait épousé Sarah déjà très vieille fille. C’était une petite Bernheim, affreusement maigre, mais dotée de telles dispositions à l’obésité qu’il fallait la peser chaque matin pour déterminer le menu du jour. Églantine, inaltérable, pesait le même poids avant et après ses repas. Sarah avait un teint parfois terreux, parfois rosâtre, avec des rides venues on ne sait d’où, craquelures de sa race et non d’elle, puisqu’elles disparaissaient parfois pour des semaines, portées au compte des Bernheim en général. Églantine était lisse, tout pli sur elle honneur ou volupté. Sarah n’avait aucune odeur, ses chiens favoris la voyaient, ne la sentaient pas; en fermant les yeux près d’elle, on sentait près de soi le vide sous une forme humaine; gibier introuvable aussi pour les passions. Églantine avait cette saveur de la chair qui provoque des attroupements aux enfers quand le souvenir en demeure sur une ombre encore fraîche. Mais de tout cela, Moïse ne tirait aucune conclusion, il y avait même une sorte d’égalité entre ces deux femmes par l’amas de qualités exactement contraires. L’une était laide et juive, l’autre belle et chrétienne. C’étaient des points de départ différents, non des différences. Sarah était stérile, Églantine était vierge. Mais la stérilité de Sarah, mais cette pratique, espacée d’ailleurs, du péché sans conception, en arrivait à être dans l’esprit même du couple, par les vertus de Sarah et le respect de Moïse, une pratique sainte, une conception sans péché. Non, ce qui atteignait Moïse, c’est qu’Églantine devenait la rivale de Sarah dans son royaume même, et pour tout ce qui avait élevé la femme de Moïse au-dessus des autres femmes. Sarah n’avait jamais menti, n’exagérait jamais, n’inventait pas; ni la nécessité, ni la richesse n’avaient modifié dans sa bouche les molécules du mot or, du mot diamant, du mot pain. Mais entendre Églantine dire l’heure donnait la même impression de franchise. Sarah ne prononçait jamais une parole méchante; elle rejetait la responsabilité des trahisons sur la cherté de la vie, des crimes sur le mauvais temps, de l’incapacité sur le retard des trains, retardés généralement non du fait des mécaniciens, mais de ces bœufs qui se mettent parfois en travers de la voie, plutôt par intelligence d’ailleurs que par bêtise. Pour Églantine, se taire au sujet d’un ami était déjà un effort trop dur; elle rougissait de ne pouvoir bien parler de quelqu’un. Les rougeurs que Moïse surprenait parfois sur ses joues, au milieu d’un parfait silence, c’étaient les éloges contenus de la journée, de l’oiseau qui passait, de Moïse lui-même. Mais les vertus de Sarah, venues d’une morale repérée comme jamais ne l’a été morale, ses préceptes de vie,--tendre l’autre joue, aimer son prochain comme soi-même,--récoltés sur la même montagne que le vin du Messie et parvenus à elle du château par de sûrs intermédiaires, voilà qu’elles n’apparaissaient pas à Moïse de qualité plus sûre que les vertus d’Églantine, projetées de je ne sais quelle morale encore future ou puisées à l’instinct. Tout ce qui avait contribué à enlaidir, à rouiller, à courber Sarah, la pratique de la générosité, de la confiance, était sur Églantine un mode de coquetterie qu’elle avivait,--la franchise par exemple, sur ses lèvres,--avec les ustensiles même de l’élégance. Tous les préceptes de Sarah appliqués à Églantine devenaient des raffinements de la volupté: tendre l’autre joue, l’autre joue d’Églantine; regarder bien en face, être regardé bien en face par Églantine. Si bien que Moïse, malgré lui, en arrivait à suivre le parallèle de Sarah et d’Églantine dans une suite d’aventures sacrées, où jusqu’à ce jour Sarah lui avait paru dépasser même l’héroïne véritable, car il se pouvait que Rebecca fût parcimonieuse et Judith un peu exagérée. Mais là encore Églantine n’était pas vaincue. Appelée de l’extrême futur dans des aventures de déluge, de désert, et de champs brûlés par des queues de renard, elle y apportait, rose, cette fraîcheur qu’il était besoin des négresses pour apporter dans le Cantique des Cantiques. Prise toute vive à ce sol qui n’a produit aucun dieu, à la France, et introduite dans le Nouveau et l’Ancien Testament, seule figure lavée dans cette fresque déjà sombre, on devine ce qu’elle pouvait signifier pour Moïse la tête d’Holopherne à la main, ou s’occupant justement d’aider à attacher aux queues de renard le brandon de paille. Partout Églantine égalait Sarah. Moïse, dans ses insomnies, était obligé de pousser le parallèle jusqu’au moment suprême, au moment de leur mort...
Aucun être n’était sorti de la vie avec plus de discrétion que Sarah. Atteinte d’un mal célèbre par sa rareté, dont les accidents étaient à échéances terriblement irrégulières, elle y avait introduit de la prévision, lui avait donné de la constance, et son évolution, inconnue et pathétique chez les autres, était devenue chez elle celle d’une maladie bourgeoise. Pas de saute de mal, de faux espoir; elle n’était pas revenue d’un pas en arrière une fois partie vers la mort. Elle semblait avoir de la mort une habitude que ne peut donner que la pratique répétée de cette aventure. Elle exigeait que Moïse allât à sa banque comme à l’ordinaire. Moïse souvent feignait de partir et restait immobile à lire dans la chambre d’à côté. Elle s’en doutait. On ne lit pas des journaux aussi cassants que le Temps sans se révéler jusqu’à l’âme. D’ailleurs, toujours elle avait agi dans la vie comme si Moïse lisait le Temps dans la chambre voisine, et cette mort menaçante ne faisait maintenant que personnifier ce Moïse invisible et toujours présent. Un peu sourde, un peu myope, un peu boiteuse. Moïse la trouvait chaque soir débarrassée de son cornet acoustique, ou de son lorgnon, ou de sa béquille. Elle jetait ce lest par modestie, sans récrimination, sans avoir d’autre but que d’aborder le néant avec la complète surdité et la complète cécité nécessaires. Par modestie encore, elle prenait davantage souci de sa toilette, jusque-là par trop simple, pour n’avoir pas l’air d’amplifier aux yeux d’un juge sa laideur,--sa seule pauvreté, son seul mérite. Douée pour voir entre les diverses étoffes noires, seules étoffes qu’elle eût portées de sa vie, de la même perspicacité que les autres femmes pour voir entre l’orange et l’indigo, elle avait choisi pour robe suprême un noir profond qui arrivait à ne pas être deuil. Elle avait quarante-six ans; elle avait lu dans un journal que la moyenne de la vie en France est juste de quarante-sept, elle éprouvait une joie à mourir sans avoir à prendre sur des enfants les jours qui auraient allongé sa vie, et de leur laisser en supplément une année presque entière. Jamais de plainte, jamais de crise; elle savait qu’il n’y avait pas à tromper son mari, à lui cacher qu’elle allait vers la mort, mais elle tenait à ce qu’il la vît arriver en bon état, presque en bonne santé, à cette conclusion. Elle était heureuse d’y parvenir aussi bien. Quand Moïse la regardait, il ne voyait plus dans ses yeux cette imploration de pardon qui le touchait depuis son mariage jusqu’aux larmes, mais une lueur de satisfaction et presque de futile vanité, car pour la première fois elle avait dans l’existence une des occupations pour lesquelles elle était faite. Ses qualités jusque-là ne lui avaient pas servi dans la vie, mais ce n’était pas sa faute, c’était celle de la vie. Ses qualités étaient l’héroïsme, la patience, l’audace, le dévouement sans limites. Si la vie, pour Moïse, au lieu d’être triomphe, luxe, joie, avait été déluge, faillite frauduleuse, fosse aux lions, la raison de Sarah se fût lumineusement expliquée et Moïse d’ailleurs le savait bien. Il avait souvent rendu grâce à la Providence de lui avoir adjoint l’être par lequel eût été anoblie et élevée cette carrière du malheur qu’il avait toujours sentie parallèle à sa carrière du bonheur, comme un talent dont il n’avait pas usé. Souvent, sentant ses dons pour la malédiction, la banqueroute, la peste, comme Mozart eût senti la musique s’il avait été collecteur d’impôts, et Galilée militaire la métaphysique, il s’était réjoui d’avoir eu du moins près de lui le violon le plus sûr, l’hypothèse la plus reconnaissante: Sarah. Or, il se trouvait que la première des épreuves pour laquelle Sarah pouvait servir arrivait justement, et c’était la mort de Sarah. On pouvait voir, d’après son attitude, ce qu’elle aurait été dans les autres. La mort ne tirait de cette humble personne que de la dignité. Tout le luxe de l’hôtel et du service, avec lequel jadis elle jurait, en paraissait presque trop simple, les tasses de vermeil sortaient naturellement des buffets, les domestiques mettaient leurs livrées dès l’aurore. Alors qu’elle n’avait eu jusqu’à ce jour comme seuls commensaux qu’une cousine pauvre appelée madame Bloch et une demoiselle de compagnie appelée mademoiselle Durand, on voyait apparaître la série presque complète de ceux qui personnifient sur Paris avec plus ou moins de sûreté l’atmosphère élevée et la dignité humaine: le grand rabbin, l’archevêque, le duc d’Aumale. Toutes les œuvres qu’elle alimentait et dont elle n’avait jamais voulu être que simple associée, lui déléguaient leurs directeurs ou leurs présidents, partout en concurrence et en froid, mais qui se réconciliaient chez elle. Par simplicité, elle ne condamnait pas sa porte, elle qui n’avait jamais eu de Jour, recevait à toute heure; tous ses Jours s’étaient accumulés à la fin de sa vie. Moïse se heurtait dans les couloirs à une série de grands hommes qui sortaient en jaquette ou en uniforme de cette chambre où ils semblaient n’être jamais entrés et être nés par l’effet de quelque miracle. Les différentes noblesses du cœur, au lieu de se combattre, scellaient à son chevet leur accord. C’était le contraire de l’affaire Dreyfus.--J’arrive à peine à te voir enfin, disait Moïse quand il se trouvait seul avec elle... Il était huit heures, le seul moment où elle pût trouver un peu de repos avant la nuit, toujours mauvaise, mais elle le cachait à Moïse et lui sacrifiait son dernier sommeil.--Moi, je te vois tout le temps, répondait-elle. Ils disaient tous deux les phrases inverses de leurs sentiments, Moïse se passant au besoin de voir Sarah, mais la portant toujours dans sa pensée, Sarah désirant ardemment sa présence, mais grâce à cette tendre diagonale entre leurs cœurs et leurs bouches, deux amours loyaux et purs étaient exprimés. De Salonique avait débarqué Raquel, une cousine par alliance, qu’elle aimait beaucoup et qui ne parlait que l’espagnol. Raquel se tenait dans la ruelle, férocement curieuse, séparée de Paris où elle venait pour la première fois par la couche de sa cousine et la liturgie de la mort, et elle exigeait de toutes les visites, de toutes les phrases prononcées par Sarah, des explications ou des interprétations espagnoles.--Este el hombre que mata microbios. Este el grande Tenante General de Negrier. Me gusta agua pura mas que Tokay... Moïse avait encore dans l’esprit cette traduction grandiose des dernières impressions de Sarah et de ses demandes en aliments suprêmes. Encore maintenant, quand il entendait au restaurant un Espagnol réclamer dans son langage du foie gras et du vin sec, il frémissait à cette façon nouvelle d’approcher de la mort. Après la mort de Sarah, il aima l’Espagne comme une zone franche entre la vie et ce qui lui succède. Il y allait souvent, par besoin de connaître les tableaux, les paysages, la danse de ce pays intermédiaire, par sa noblesse et sa pure acoustique, entre ce continent et l’au-delà. Il s’habituait à cette résurrection espagnole de Sarah, après chacun de ses derniers gestes ou de ses dernières pensées françaises, comme à une preuve de vitalité, une espérance. Mais le jour vint où Sarah dit.--Je meurs, et, seule mais parfaite traduction qu’elle fit de ce mot, elle fut soudain roide, tendue et pâle comme on l’est, Vierge, dans les Greco.
Or, la mort d’Églantine, telle qu’il l’imaginait parfois, au fond de la nuit, ne le cédait point à cette mort. C’était la mort la plus simple que Moïse eût vue. Églantine ne souffrait point. Elle ne maigrissait point. Elle devenait simplement chaque jour de moins en moins rose et vive. Elle arrivait à l’immobilité suprême par une retenue, une politesse d’heure en heure plus grande envers le néant. Sa température diminuait chaque jour: 37, 36, 35. Elle mourait de la mort qui nous serait réservée si le soleil peu à peu perdait sa chaleur, de cette mort dont nous mourons d’ailleurs, mais que la vieillesse ou les maladies nous empêchent, nous, d’atteindre. Elle mourait d’une sorte de fin du monde particulière, mais qui semblait à Moïse, tant la réalité d’Églantine avait rejeté tous les autres êtres dans la fiction ou la convention, la fin du seul être vivant qu’il connût. Quand il la quittait, tiède encore d’une chaleur qu’elle ne devait qu’à la vie, et qui était plus active sur lui que le feu, ses amis, lui-même, les passants, lui semblaient respirer et se mouvoir par des artifices de combustion et de mimétisme. Il en était à ne pouvoir sentir et caresser le monde extérieur que par cette excroissance en forme de femme étendue qui émergeait hors d’un univers incertain. Elle allait, non pas mourir, mais peu à peu plonger, peu à peu disparaître. Peut-être resterait-il, quelques semaines, une main seule, un sein seul, dernier signe, dernier tumulus humain, et ce serait fini... Cette main, cette épaule seule dont on ne voyait plus que la courbe, cette courbe déjà brouillée, ce reflet de courbe, ce brouillard, c’était la mort d’Églantine. La seule personne qui ne fût pas un automate ici bas mourait. Il obtenait d’elle, par mille prévenances, qu’elle prononçât des mots qu’on entendait pour la dernière fois, des mots qui désormais ne seraient plus redits que par le phonographe, le vrai phonographe, le gosier humain:--Merci... Oui, je vous aime... Il regardait avec angoisse et avec curiosité suprême la mourante donner de la vérité à des choses qui demain seraient fausses, quand elle buvait, à l’eau, quand elle regardait, à la lumière. Mais le plus terrible n’était pas cela, c’était...
Soudain on frappait à la porte du bureau de Moïse...
Dans les peaux de quarante zibelines qui obéissaient pour la première fois au rythme des poumons humains, sous une toque en taupé dont un cabochon en diamant du Transvaal indiquait la caste dans le tchin des chapeaux, offrant le sourire le mieux réparti entre les deux lèvres qui jamais ait été vu en ces temps de justice, Églantine entrait, et redonnait subitement leur réalité, pour les yeux de Moïse ému, au taupé et au Transvaal.
· · ·
L’hiver était venu. Un hiver purement terrestre, qui couvrait de neige notre sol, glaçait notre atmosphère; mais à partir du vide régnait au-dessus de Paris un ciel d’été. Jamais les deux saisons contraires n’avaient été pareillement en présence. De beaux rayons, frigorifiés à l’approche de notre planète, se heurtaient aux lanternes des automobiles, à l’étui en nickel du fouet des fiacres, à l’obélisque congelé, et, partis de milliards de calories, s’estimaient finalement heureux de trouver à leur arrivée, parmi tant de pierres et de métaux gelés, un corps humain et ses 37 degrés. Dans les rues, les cantonniers lançaient sur la neige un sel pris à la mer qui ne gèle jamais, et toute l’eau qui s’écoulait par les sous-sols de Paris avait le goût de l’Océan. Mais, pendant la nuit, la neige retombait, à nouveau, assourdissait la ville, et les cités voisines n’entendaient plus la rumeur de Paris. Le Parisien lui-même devenait sourd, excepté aux paroles humaines, mais les mères pouvaient suivre à la piste les enfants désobéissants dans leur marche vers l’école. La neige répandait sur toute la France ce contrôle qu’on obtient, pour les domestiques voleurs, avec du noir de fumée ou de la farine. Le pas des femmes enceintes, des hommes portant des femmes, le pas unique des mutilés, tout cela marquait aujourd’hui sur le pays, et les enfants se hâtaient de s’inscrire tout entiers, de s’étendre, sur ce beau papier de contrôle déposé à l’entrée de l’année, et qui allait s’évanouir, la cérémonie d’inauguration une fois close.
Moïse s’était aventuré cet après-midi-là près du Bois, car il avait essayé de dissuader le Président du Conseil, qui habitait non loin, de supprimer les sous-préfectures et les tribunaux d’arrondissement. Cette réforme l’avait exaspéré. D’abord, pour des raisons qu’il n’avait pas d’ailleurs exposées au Ministre, et qui n’appartenaient qu’à Moïse. Dans tous ses voyages à travers la France, il se rappelait avoir aimé ces maisons à jardins spacieux en plein cœur des villes, et toutes flanquées,--car sous-préfectures et tribunaux furent institués vers l’époque où Jussieu rapporta son cèdre du Liban--d’un cèdre magnifique. Tout cela allait être vendu, loti, transformé en usines, dont le bois du cèdre inaugurerait sans doute le foyer. C’était dans la France trois ou quatre cents cèdres voués à la mort. Après le déboisement des bois vulgaires, celui des bois sacrés commençait. Cette malheureuse forêt du Liban, disparue du Liban même, reconstituée par un hasard, avec des espaces entre les arbres plus larges encore que dans le pays d’origine, et qui faisaient de chaque arrondissement une clairière, le seul moyen qu’eût chez nous le juge ou le sous-préfet pour regarder le ciel à travers un prisme oriental, à travers une sagesse verte en toutes saisons, le seul perchoir vraiment odorant de nos oiseaux, tout cela allait disparaître. Une loi spéciale s’occupait sous Louis-Philippe des arbres de la liberté, mutilés sous la Restauration, et de ces fonctionnaires cèdres, dits dans l’ordonnance arbres de sagesse, les seuls sur lesquels il était défendu de graver des inscriptions ou des initiales individuelles, et dont les branches, quand un orage les brisait, devaient être utilisées par le menuisier de la sous-préfecture. A Coulommiers, en 1860, année de tempêtes, un lit entier avait été ainsi monté, un berceau à Provins, et à Roanne trois colonnes torses pour les bustes des bienfaiteurs du Forez. Cette punition du cèdre, qui s’était introduit illicitement dans l’administration française à la place du chêne de saint-Louis, n’était pas ce qui irritait le plus son compatriote. Moïse avait tendance à déplorer toute réforme qui tendait à faire de la justice une riposte aussi uniforme et impersonnelle que l’électricité, et de substituts ou juges des ampoules. Il n’en était point à croire encore qu’il y eût dans l’univers différence de nature entre les innocents et les coupables. Il aimait les réactions dans chaque être et dans chaque groupement contre l’homme qui rompt ses habitudes. L’éparpillement des sanctions dans chaque coin de France, dans chaque vallée, sur chaque piton, en même temps qu’il inspirait au coupable une appréhension chaque fois variée et voluptueuse,--va-t-on aussi interdire la volupté aux inculpés?--donnait chez nous à la justice autant de variété qu’à la musique en Allemagne. Par la faute de cette réforme, la justice n’allait plus être rendue en France aux Sables-d’Olonne, à Cusset, à Saint-Flour, c’est-à-dire sur le sable, dans une cuvette d’eaux sulfureuses, et sur un plateau basaltique. La place immuable où le condamné à mort était exécuté depuis des siècles allait être changée en Auvergne, dans le Comtat Venaissin; si la France tuait maintenant ses condamnés à mort au hasard des places et des squares, la justice devenait une espèce de guerre, une chasse. Terminée cette confrontation nocturne, dans chaque petite ville, du tribunal, de l’église, et de cette prison où ne dormait qu’un prisonnier unique, mais aussi nécessaire qu’au juste un seul péché. Dissous cet assemblage de procureurs, d’huissiers, de secrétaires généraux, qui maintenait encore par leurs vêtements la noblesse dans les magasins des tailleurs ou des chapeliers, qui s’amalgamait par les mariages avec le négoce de la ville et l’élevait à la conscience. Désormais, dans toutes les petites villes de France, les épiciers riches n’épouseraient plus que les cordonniers riches, les marchands de vin, les épiciers, dans une multiplication de denrées stériles pour le pays et sans recours... Il n’y aurait plus, dans les cafés-cercles et sur les mails, ces tables et ces groupes de juges en retraite, doublement respectés dans cette écluse prévue par l’administration qui les amenait de la justice humaine à la justice divine, et qui étaient le Sénat de chaque arrondissement. Toute cette harmonieuse musique de notre civilisation jouée en six cent trente lieux de France, au Nord par des juges corses, à Bordeaux par des limousins, on en supprimait les orchestres. Pourquoi fallait-il que nos réformateurs actuels fussent tellement doués pour détruire le spirituel, l’invisible? Tous étaient spécialistes pour dévisser des instincts, techniciens pour démonter les rouages du passé. Le gros ami de Moïse avait, de sa vigoureuse poigne, démoli ce charmant monument Empire, caché aux yeux, le seul que la Révolution et Bonaparte aient eu le temps d’élever au-dessus des petites villes et annonçait déjà par affiches la vente des tribunaux, des greffes, de toutes les propriétés de cette nouvelle condamnée, la Justice.
Moïse était près de la lisière du Bois quand il aperçut Églantine. Elle abordait la grille d’un air soudain indifférent, d’une allure sans originalité, comme pour une évasion, puis, la frontière de Paris une fois franchie, l’œil du douanier détourné, dévoila tout ce que sa contrebande venait d’extraire de Paris, un pas jeune, un visage souriant. Jusqu’à sa robe, sa fourrure semblèrent s’aviver. Moïse la suivit. Cette promenade au point le plus peuplé du monde qu’elle avait dirigée le jour de leur rencontre, il la répéta sur une piste déserte. Il était à vingt pas d’elle, il voyait qu’elle avait mis tous ses bijoux. Le soleil la prenait de biais; il aurait reconnu entre mille ce bras, ce cou, ce chapeau aux lueurs pures que jetaient les pierres. Elle avait entendu derrière elle un pas et, prise de quelque crainte, se hâtait. Avec la logique des femmes qui sentent un voleur, elle donnait par une marche rapide plus d’éclat à ses agrafes et à ses bagues. Elle allait, sans jamais se retourner, toujours de cette allure tantôt accélérée, tantôt lente, qui semblait correspondre avec une allure inverse de la terre, et qui donnait le sentiment d’un piétinement divin. Elle suivait un itinéraire en apparence aussi net que celui de la place Vendôme à l’avenue Gabriel. Parfois, sur la neige durcie, Moïse remarquait une empreinte de talon semblable à celle d’aujourd’hui, et il avait l’impression que c’était la trace d’hier. Se fatiguant à la rejoindre, il laissa l’intervalle entre eux grandir, devint curieux. Tout ce que le bois cache en été était aujourd’hui visible sur cette blancheur, les nids, les biches. Le souffle d’Églantine, cette haleine qu’il voyait autour de son visage, seul indice de flamme dans le taillis désolé, rendait soudain visible les animaux, écriture secrète et amoureuse de la nature sur les forêts, et qui parlaient aujourd’hui ce même langage de fumée. Toute la vision morale qu’elle lui avait donnée, le premier jour, des diamantaires, des gérants aux Trois Quartiers, des Horlogers de la marine, elle la lui donnait aujourd’hui des différents bosquets, des différents arbres du Bois. Moïse sentait aujourd’hui--à cause d’elle, peut-être aussi à cause de cette histoire des cèdres--la distance exacte qui sépare les hommes des acacias, des yeuses... Distance qu’on réduit encore en s’approchant, en les caressant de la main. Églantine arrivait maintenant devant ce creux du chemin de Madrid où un forestier avait indiqué à Moïse un triple écho. Justement le forestier était là. C’était un forestier qui avait vraiment autrefois vécu dans les forêts et n’était pas, comme la plupart de ses collègues, un jardinier doté soudain d’une autorité égale sur les hommes et sur les plantes, un sergent de ville pour flore et faune. D’habitude Moïse lui parlait longuement, aimait retrouver, grâce à lui, sous ce parc et ses mœurs parisiennes les vraies mœurs des forêts, sachant par lui le passage des cygnes du petit au grand lac, la migration des rats de Bagatelle, la venue des bécasses et des courlis, et les maladies des chèvres du Polo. Aujourd’hui, il n’était pas question de taquiner le triple écho, qui devenait seulement sous les pas d’Églantine un triple silence. Le garde d’ailleurs n’insista pas. Il avait à raconter une chasse à la genette, car il était bon piégeur, mais il ne pouvait pas ne pas voir qu’il s’agissait en ce moment aussi d’une opération de chasse ou tout au moins de poursuite. Il y aurait eu beaucoup pourtant à dire au baron sur l’invasion des corbeaux, dont un vol justement, comme s’il prévoyait une fin tragique à cette chasse et une curée, volait, affamé par bonds hypocrites entre la jeune femme et le vieil homme, incertain, ne pouvant deviner encore quelle serait la victime, plus près cependant d’Églantine aux beaux poils argentés. Moïse n’avait pas l’impression qu’elle allait à un rendez-vous, car si son chemin semblait nettement tracé, on voyait qu’elle n’était pas tenue par l’heure. Elle avait la marche de ceux qui vont nourrir un animal en prison, adorer quelque statue. Elle allait vers quelque chose qui ne gèle pas, qui ne tousse pas, si nettement vers le contraire en somme, aujourd’hui, de Moïse, qu’il avait l’impression qu’elle s’éloignait de lui. L’air déjà devenait plus vif, les pins apparaissaient; toutes les vertus de l’altitude s’échappaient de ce paysage plat. Puis vinrent les sapins. Puis là où se trouve d’habitude un observatoire, la grille du Bois... Moïse en était oppressé. Soudain il frémit.
Églantine s’était arrêtée près d’une boîte aux lettres accrochée à la grille. C’était la boîte pour les lettres des habitants du bois, des douaniers, des jardiniers, et agents des mœurs. Jamais une lettre d’affaire, jamais un prospectus ne l’avait effleurée. Églantine, debout près d’elle, avait tiré une lettre de son sac. Elle la regardait, repassait de la main l’enveloppe, et comme une limousine venait la dérober aux regards du garde, la couvrit de baisers, la glissa dans la fente avec modestie comme une aumône au parc et rentra dans la ville. Il manqua soudain à Moïse il ne savait quel passeport, il revint par le Bois.
Le reste du jour lui parut long. Il avait éprouvé de l’amertume et du soulagement. Il n’était pas démontré que Chartier eût tort, qu’Églantine eût un passé, mais ce secret, ce geste prouvaient qu’elle avait un avenir, si certain, si fatal, que Moïse se sentait relevé de tout scrupule à entrer dans sa vie. La vision d’Églantine après sa rupture avec Moïse, hier encore dans un futur indécis, devenait du présent. Moïse, toute la journée, essaya d’écarter des deux mains pour faire un champ plus vaste à son amour, l’ignorance et l’oubli. Il osa prendre Églantine dans ses bras quand elle vint chez lui à six heures, il osa l’embrasser, lui demander de venir habiter avenue Gabriel, elle acceptait, elle acceptait de l’embrasser, comme si tous deux avaient à vivre en hâte un passé déjà vieux. Dans la nuit il s’éveilla. La pensée lui était venue que c’était peut-être à lui que la lettre était adressée. Il se reprocha son geste de l’après-midi. Il ne put s’endormir. Tous les mots d’Églantine dans sa visite avaient été les mots qu’on emploie dans une lettre:--Mon cher ami, A bientôt mon ami; elle avait même dit:--Monsieur Moïse,--pour l’enveloppe. Il réveilla son secrétaire, ordonna qu’on lui apportât le courrier des mains même du facteur.
Il y gagna d’apprendre une heure plus tôt, par l’unique lettre personnelle de la levée, que Son Excellence Monçalva y Ventura y Milleto Guarrero, Président de la République du Guatémala, lui avait décerné, sur la proposition de M. Ramon de Urugue Placentas, chef de son protocole, le grand cordon de la Croix du Sud, vert et rayé de jaune, avec la soutache mauve pour la cérémonie et la fraise carmin pour l’intimité.