PREMIÈRE PAYSANNE
Elle causa bien des maux à l’Hellas et à ta maison, la sœur de ta mère, Hélène.
Électre aperçoit Oreste et Pylade. Elle recule, effrayée.
ÉLECTRE
Oh !… là… femmes, je tais mes lamentations… Des étrangers, étendus auprès du chemin, se lèvent de leur embuscade. Fuyons, toi par la route et moi dans la maison ! Évitons ces hommes nuisibles.
Oreste s’avance vers Électre.
ORESTE
Demeure, ô malheureuse, et ne crains pas ma main.
ÉLECTRE, reculant encore.
Ô Phoibos Apollon, je t’implore, je ne veux pas mourir.
ORESTE.
Puissé-je en tuer d’autres, plus détestés que toi.
Il s’approche encore d’Électre.
ÉLECTRE, se détournant.
Va-t-en !… Ne touche pas qui tu ne dois pas toucher.
ORESTE.
Je ne puis embrasser personne à meilleur droit.
ÉLECTRE.
Comment, alors, armé de ton épée, te cachais-tu près des demeures ?
ORESTE, saisissant le bras d’Électre.
Reste, écoute, et bientôt tu diras comme moi.
ÉLECTRE.
Je reste, je t’appartiens, car tu es le plus fort.
ORESTE, lâchant le bras d’Électre.
Je viens t’apporter des paroles de ton frère.
ÉLECTRE.
Ôcher ami ! (Après un court silence.) De mon frère, vivant ou mort ?
ORESTE.
Il vit. Je veux d’abord t’annoncer ce bonheur.
ÉLECTRE.
Sois heureux, en salaire de tes douces paroles.
ORESTE.
Puissions-nous être heureux l’un et l’autre, en commun.
ÉLECTRE.
Où vit le malheureux au malheureux exil ?
ORESTE.
Ce n’est pas sous la loi d’un seul pays qu’il souffre.
ÉLECTRE.
Ne manque-t-il pas de sa vie de tous les jours ?
ORESTE.
Il a la vie, mais l’exilé est toujours pauvre.
ÉLECTRE.
Et quelle parole viens-tu m’apporter de lui ?
ORESTE.
Je viens voir si tu vis, et, vivante, en quels malheurs tu es tombée.
ÉLECTRE.
Tu vois d’abord combien mon corps est desséché.
ORESTE.
Consumé de chagrins, à me faire gémir !
ÉLECTRE.
Ma tête et mes cheveux rasés par le rasoir.
ORESTE.
Le regret de ton frère et de ton père mort te ronge, peut-être ?
ÉLECTRE.
Oh ! moi… qu’ai-je, en effet, de plus chers que ceux-là ?
ORESTE.
Ah ! ah !… Crois-tu que pour ton frère il y ait rien de plus cher que toi ?
ÉLECTRE.
C’est absent, ce n’est pas présent qu’il me chérit.
ORESTE, après un court silence.
Mais pourquoi demeures-tu ici, loin de la ville ?
ÉLECTRE.
Je suis mariée, ô étranger !… mortel mariage !
ORESTE.
Je gémis pour ton frère… à quelque Mycénien ?
ÉLECTRE.
Non pas à qui mon père espérait me donner.
ORESTE.
Parle, que je répète à ton frère tes paroles.
ÉLECTRE, montrant la maison.
C’est dans cette maison, celle de mon mari, que j’habite à l’écart.
ORESTE.
Maison digne d’un laboureur ou d’un bouvier !
ÉLECTRE.
L’homme est pauvre, mais noble, et pieux envers moi.
ORESTE.
Cette piété de ton mari, quelle est-elle ?
ÉLECTRE.
Jamais il n’osa toucher à mon lit.
ORESTE.
Par chasteté religieuse ou par dédain ?
ÉLECTRE.
Ce qu’il juge indigne, c’est d’outrager mes parents.
ORESTE.
Comment ne s’est-il pas réjoui d’un tel mariage ?
ÉLECTRE.
Il ne croit pas que celui qui m’a donnée en fût le maître, étranger.
ORESTE.
Je comprends : il craint qu’un jour il n’en paye la peine à Oreste.
ÉLECTRE.
Il a peur de cela, mais il est sage aussi.
ORESTE.
Euh… tu parles d’un homme noble, et qu’il faut bien traiter.
ÉLECTRE.
Si quelque jour l’absent revient en ses demeures…
ORESTE.
Et la mère qui t’enfanta souffrit cela ?
ÉLECTRE.
Les femmes, ô étranger, aiment leur mari et non leurs enfants.
ORESTE.
Mais Égisthe, pourquoi t’a-t-il fait cet affront ?
ÉLECTRE.
Il voulait que j’eusse des enfants humbles, en me donnant à un tel homme.
ORESTE.
Tu n’aurais pas de fils qui fussent des vengeurs ?
ÉLECTRE.
Voilà ce qu’il voulut. Puisse-t-il m’en payer la peine !
ORESTE.
Et l’époux de ta mère sait-il que tu es vierge ?
ÉLECTRE.
Il ne le sait pas : nous le lui celons par le silence.
ORESTE.
Celles-ci nous entendent : sont-elles tes amies ?
ÉLECTRE.
Elles cacheront bien mes paroles et les tiennes.
ORESTE, à voix un peu plus haute.
Que pourrait, dans ces conjonctures, faire Oreste, s’il venait à Argos ?
ÉLECTRE.
Tu le demandes ? Ô honte ! N’est-ce pas le moment d’agir ?
ORESTE.
S’il venait donc, comment pourrait-il tuer les meurtriers de son père ?
ÉLECTRE.
En osant ce que les ennemis ont osé contre le père.
ORESTE.
Est-ce qu’avec lui tu oserais tuer ta mère ?
ÉLECTRE.
Et de la même hache dont mon père mourut.
ORESTE.
Lui dirai-je cela ? et peut-on compter sur ton aide ?
ÉLECTRE.
Que je meure ayant par la gorge fait couler le sang de ma mère !
ORESTE.
Ho… si Oreste était près de toi et t’entendait !
ÉLECTRE.
Mais, ô étranger, je ne le reconnaîtrais pas, si je le voyais.
ORESTE.
Cela n’est pas étonnant, car, jeune, tu fus séparée de lui, jeune.
ÉLECTRE.
Un seul de mes amis pourrait le reconnaître.
ORESTE.
Est-ce celui qu’on dit l’avoir soustrait au meurtre ?
ÉLECTRE.
Un vieillard très âgé qui éleva mon père.
ORESTE.
Ton père mort a-t-il obtenu un tombeau ?
ÉLECTRE.
Il l’obtint comme il put, jeté hors des demeures.
ORESTE, avec colère.
Ah ! ah !… que m’as-tu dit ? (Se contenant.) Car les hommes ressentent la morsure des maux même qui leur sont étrangers. Mais parle, afin qu’instruit je rapporte à ton frère des paroles sans joie, mais qu’il faut qu’il entende. La pitié n’est pas au pouvoir de l’ignorance, mais des sages d’entre les hommes, et il n’est pas sans danger pour les sages d’avoir l’esprit trop sage.
PREMIÈRE PAYSANNE.
J’ai dans l’âme le même désir que celui-ci. Je vis loin de la ville, et j’ignore les maux qu’on y voit, et je veux maintenant les apprendre.
ÉLECTRE.
Je parlerai, s’il le faut ; or, il faut dire à un ami mes lourdes infortunes et celles de mon père. Et, puisque tu me pousses à parler, je t’en supplie, étranger, conte à Oreste mes malheurs et ceux de mon père. Dis-lui d’abord en quel péplos je me dessèche, de quelles souillures je suis couverte et sous quel toit j’habite, après avoir vécu dans la maison d’un roi. Je fais moi-même, à la navette, ces péplos, ou, dans mon indigence, j’irais le corps tout nu, et je porte moi-même l’eau que je puise au fleuve. Vierge, je ne me mêle pas aux vierges nues, je fuis les sacrifices, je m’écarte des danses ; je fuis le souvenir de Kastor, à qui jadis, avant qu’il n’allât chez les Dieux, on m’avait fiancée, moi, sa parente. Et ma mère, parmi les dépouilles phrygiennes, est assise sur un trône et auprès de son siège se tiennent des esclaves d’Asie, que mon père a conquises, des esclaves qui attachent leurs robes idéennes par des agrafes d’or ! Le sang noir de mon père pourrit dans la demeure, et celui qui l’a tué va partout sur le char de mon père ; et le sceptre avec lequel mon père commandait aux Hellènes, il est fier de l’avoir en ses mains meurtrières. Et le tombeau d’Agamemnon est sans honneurs ; jamais il ne reçut de libations ni de branches de myrte, et l’autel funéraire est stérile d’offrandes. Mais, plein d’ivresse, l’illustre époux de ma mère marche, dit-on, sur le tombeau, et il jette des pierres vers le monument, souvenir de mon père, et il ose dire contre nous cette parole : « Où est l’enfant Oreste ? Est-il ici, pour défendre par son courage, ta tombe ? » Ainsi l’on outrage l’absent. Mais, étranger, je t’en supplie, dis-lui cela, seul messager, au nom de tous ceux qui t’envoient : mes mains, ma langue et mon âme, la malheureuse ! et ma tête rase, et son père ! Il serait honteux, quand son père a anéanti les Phrygiens, que lui ne pût pas, même seul, tuer un homme seul, lui qui est jeune, et dont le père était si brave !
PREMIÈRE PAYSANNE.
Je vois l’homme — c’est de ton époux que je parle — qui, le travail fini, regagne la demeure.
Rentre à gauche le paysan. Il fait grand jour.
LE PAYSAN.
Eh ! quels étrangers vois-je à ma porte ? Pourquoi sont-ils venus vers ces portes agrestes ? Ont-ils besoin de moi ? Pour une femme, il est mal de rester avec des jeunes hommes.
ÉLECTRE.
Ôtrès cher, ne conçois nul soupçon contre moi ; tu sauras les faits comme ils sont. Ces étrangers viennent ici pour m’apporter les paroles d’Oreste. (Se tournant vers Oreste.) Mais, étrangers, pardonnez-lui ce qu’il a dit.
LE PAYSAN.
Que disent-ils ? Vit-il et voit-il la lumière ?
ÉLECTRE.
Il vit, me disent-ils, et j’aime à les en croire.
LE PAYSAN.
Se souvient-il des maux de son père et des tiens ?
ÉLECTRE.
Il espère, mais l’exilé est sans pouvoir.
LE PAYSAN.
Et quelles sont les paroles d’Oreste qu’ils apportent ?
ÉLECTRE.
Il les a envoyés pour épier mes maux.
LE PAYSAN.
Ils voient les uns ; peut-être leur as-tu dit les autres ?
ÉLECTRE.
Ils les connaissent, ils n’ont plus rien à apprendre.
LE PAYSAN.
Il fallait donc tout de suite leur ouvrir notre porte. (Aux étrangers.) Entrez dans la maison. Pour ces bonnes nouvelles, vous recevrez les dons de l’hospitalité, ceux du moins qu’on pourra trouver dans la demeure. Portez, serviteurs, les bagages dans la maison. Et ne m’objectez rien, vous qui venez en amis, de la part d’un ami : quoique je sois né pauvre, je ne montrerai pas un caractère vil.
ORESTE, à Électre.
Par les Dieux ! Est-ce l’homme qui, d’accord avec toi, élude le mariage auquel on t’a soumise, parce qu’il veut ne pas déshonorer Oreste ?
ÉLECTRE.
C’est lui qu’on appelle mon époux… Ô malheureuse !
ORESTE.
Ah !… Il n’y a point de sûr indice de la vertu, car les natures des hommes sont pleines de trouble. J’ai vu le fils d’un noble père ne rien valoir, et des méchants avoir des enfants vertueux ; j’ai vu la misère dans les sentiments d’un homme riche, et une pensée haute dans un corps misérable. Comment juger les hommes avec discernement ? Par la richesse ? On use d’une règle mauvaise. Dira-t-on qu’en ceux qui n’ont rien est la vertu ? La pauvreté a en elle une maladie et elle enseigne à être pervers par besoin. Irai-je vers les armes ? Qui, dans un combat de lances, témoignerait de la bravoure de l’un ou de l’autre ? Le plus sage est de ne pas chercher une règle dans les effets du hasard. (Montrant le paysan.) Cet homme n’est pas puissant parmi les Argiens, et il n’est pas illustre par le nom de sa race, cet homme est de la foule, et il est plein de vertu. Ne cesserez-vous pas d’être insensés, vous que les vains préjugés égarent, et n’irez-vous pas vers les hommes qui, dans les relations de la vie, sont nobles par les mœurs ? De tels hommes gouvernent bien les villes et les maisons ; les chairs vides d’intelligence sont des images de place publique. Le bras robuste n’attend pas mieux la lance que le faible, la vraie force est dans la nature et le courage. (À Pylade et aux serviteurs.) Mais — car elle n’est pas indigne de celui qui, en même temps, est ici et n’est pas ici, du fils d’Agamemnon, pour qui nous sommes venus — recevons l’hospitalité de cette demeure. Esclaves, entrez dans la maison. Puissé-je avoir un hôte pauvre et empressé plutôt qu’un hôte opulent ! J’accepte donc d’être reçu dans la demeure de cet homme. J’aimerais mieux pourtant que ton frère, heureux, me conduisît dans sa demeure heureuse. Peut-être viendra-t-il : car les oracles de Loxias sont solides, mais je fais bon marché de la divination des hommes.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Maintenant plus qu’auparavant, Électre, la joie nous réchauffe le cœur. Peut-être, en effet, la fortune, après avoir marché péniblement, va-t-elle s’arrêter et te donner le bonheur.
ÉLECTRE, au paysan.
Malheureux ! Sachant la pauvreté de ta maison, pourquoi as-tu reçu ces étrangers qui te sont supérieurs ?
LE PAYSAN.
Quoi ? Si, comme ils le paraissent, ils sont nobles, que la chère soit petite ou non, ne seront-ils pas toujours contents ?
ÉLECTRE.
Puisque, étant pauvre, tu as commis la faute, va chez le cher vieillard qui éleva mon père : près du fleuve Tanaos, qui sépare la terre argienne de la terre Spartiate, chassé de la ville, il accompagne ses troupeaux. Dis-lui, puisque des hôtes sont dans notre maison, qu’il vienne et qu’il prépare pour le repas quelques dons d’hospitalité. Il se réjouira et remerciera les Dieux quand il saura vivant l’enfant qu’il a sauvé jadis. Des demeures paternelles, ma mère ne nous enverrait rien. La nouvelle en serait pour nous amère, si la malheureuse apprenait qu’Oreste est encore vivant.
LE PAYSAN.
Bien. Puisque tu le veux, je vais dire ces paroles au vieillard. Entre vite dans la maison et prépares-y tout le nécessaire. Une femme qui le désire peut trouver bien des manières d’assaisonner un repas. Et d’ailleurs, nous avons assez dans la maison pour nourrir nos hôtes un jour. (Électre entre dans la maison.) Quand je considère des cas pareils à celui-ci, je vois combien la richesse est puissante : elle permet d’obliger des amis et de sauver, par la dépense, le corps tombé dans les maladies. Mais, pour le manger de chaque jour, elle importe peu : car aussitôt rassasié, tout homme, qu’il soit riche ou pauvre, emporte le même bonheur.
Le Paysan sort par la droite.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Vaisseaux illustres, qui, par vos rames innombrables, vous avanciez jadis vers Troie, vous qui faisiez des danses avec les Néréides ! Et le dauphin, ami des flûtes, bondissait et tournoyait vers les proues aux éperons noirs ; il conduisait le fils de Thétis, Achille, léger au saut des pieds, avec Agamemnon, vers les rivages troyens du Simoïs.
DEUXIÈME PAYSANNE.
Les Néréides, laissant les rivages de l’Eubée, apportaient l’armure guerrière, œuvre habile des enclumes d’or d’Héphaistos, sur le Pélion, aux bois sacrés du grand Ossa et aux cimes des Nymphes qui errent dans les montagnes, là où le cavalier, son père, élevait le jour de l’Hellas, fils marin de Thétis, l’agile héros secours des Atrides.
PREMIÈRE PAYSANNE.
D’un qui d’Ilion revint dans le port de Nauplie, j’ai entendu, fils de Thétis, que, sur le cercle de ton glorieux bouclier, on voyait des images, terreur des Phrygiens. Le long du bord, autour du bouclier, Persée, qu’au-dessus de la mer portaient des talonnières ailées, tenait la tête, coupée à la gorge, de la Gorgone ; et, près de lui, était Hermès, le messager de Zeus, le fils agreste de Maïa.
DEUXIÈME PAYSANNE.
Au centre, brillait le cercle lumineux du soleil, porté par des chevaux ailés, et les chœurs éthérés des astres, les Pléiades et les Hyades, vue qui met en fuite Hektor. Et sur le casque, tout en or martelé, des sphinx emportaient dans leurs griffes la proie conquise par le chant. Et sur la cuirasse qui enveloppe les flancs, la lionne au souffle de feu fuit, les pieds acérés, voyant le poulain de Pirène.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Et, sur la lance meurtrière, bondissaient quatre chevaux, et, autour de leurs dos, s’élevait une noire poussière. Et le roi de pareils hommes, porteurs de lances, ton adultère l’a tué, ô Tyndaride, ô femme aux mauvaises pensées. Mais un jour les Ouranides t’enverront à la mort, et, un jour, de ta gorge béante, je verrai le sang couler, par le fer.