LETTRE DU DUC DE MISNIE À ELEONOR.
Quoi que j’aye perdu l’eſperrance de vous voir, je ne puis m’éloigner des lieux où vous eſtes ; & je demeure caché dans Mouzon, lors que tout le monde me croit party. Ne m’envierez vous point encore la foible ſatisfaction de demeurer prés de vous ? J’ai lieu de le croire, car enfin pour en uſer comme vous faites, ce n’eſt point aſſez que de ne pas aimer, il faut que vous ayez un deſſein formé de me faire ſouffrir. J’aime trop pour ne me pas connoiſtre en ſentimens. Hé, quelle difference des votres aux miens ! il ne m’eſt pas poſſible d’être à une autre qu’à vous, depuis que je vous ai revenë : il ne m’eſt pas poſſible de ne vous point chercher malgré vôtre defenſe ; & vous pouvez me fuïr. Falloit-il me deſabuſer de vôtre infidélité, pour me convaincre de vôtre froideur ? Je vous aurois trouvée peu digne d’être aimée ; j’aurois voulu me vanger ; de depit m’auroit gueri, mais je ne puis attendre la même choſe de mon deſeſpoir. Je me hais moi-même de ce que vous ne m’aimez pas. Peut-être que je n’ai point dû prétendre de votre part une tendreſſe pareille à la mienne ; mais je l’avouë, j’avois attendu plus de pitié. Mes larmes, mes malheurs, ma mort que vous ne ſçauriez croire éloignée, pouvoient me tenir lieu de quelque merite auprés de vous. Cependant vous épouſerez le Comte de Retelois. Je vais attendre icy que vous me donniez cette derniere marque de vôtre dureté ; apres cela ſi je ne suis pas aſſez heureux pour en mourir, j’irai chercher la ſolitude la plus affreuse pour m’y tourmenter toute ma vie. Je ne vous répons pas de ne vous point hair, mais je vous répons bien de ne vous oublier jamais.
En quel état ſe trouva Eleonor à la lecture de cette Lettre, & dans combien de maux ſe vit-elle plongée. Son Amant étoit au deſeſpoir ; ſon Amie étoit moutante ; le Comte de Retelois n’attendoit plus que le moment d’être heureux ; elle croyoit voir le Marquis d’Yvrée & le Baron d’Hilmont qui lui reprochoient, qu’elle entroit peu dans les obligations qu’ils lui avoient, mais il n’étoit plus en ſon pouvoir de ſe déterminer à rien, & elle ne ſçavoit faire autre choſe que pleurer.
Le Roi & l’Empereur partirent de Mouzon, avec toute l’eſtime mutuelle que ſe devoient les deux plus grands Princes du monde, & avec autant d’amitié, que des particuliers en auroient pû prendre l’un pour l’autre. Le Comte & la Comteſſe de Tuſcanelle y demeurerent pour la maladie de leur Fille ; ils reſolurent de ſe vanger du Duc de Miſnie, & d’en venir aux dernieres extremitez contre lui, s’il refuſoit de ſuivre les engagemens qu’il avoit pris avec elle, ou ſi elle venoit à mourir dans cette conjoncture.
Eleonor fit connoiſtre au Comte de Retelois qu’elle ne pouvoit ſe réſoudre à abandonner ſon Amie dans cet état, & malgré l’impatience où il étoit d’achever ſon mariage, il lui laiſſa la liberté de demeurer à Mouzon auſſi long-temps, qu’elle le voudroit. Les moindres deſirs de cette belle Perſonne, étoient des ordres abſolus pour lui ; il étoit bien aiſe qu’elle connût le pouvoir qu’il lui donnoit, & qu’elle voulût s’en ſervir.
Quoi que le Duc de Miſnie compriſt, qu’Eleonor étoit demeurée à Mouzon pour Matilde, il receut quelque ſoulagement de ce que les Nopces du Comte de Retelois ſe retardoient par là. Il ſe flatoit même qu’Eleonor avoit en peut-être quelques égards pour lui, lors qu’elle les avoit differées ſur ce prétexte. Cette penſée lui faiſoit ſouhaiter avec ardeur de lui parler encore, & il ſongeoit que ſi une fois elle franchiſſoit de petits obſtacles pour le voir, elle pouroit peu à peu ſurmonter les grands, pour rompre avec le Comte de Retelois ; mais cette penſée lui paroiſſoit extravagante un moment aprés l’avoir conceuë. Eleonor avoit toûjours été trop éloignée de tenir cette conduite, il rentroit dans ſes chagrins. Cependant il lui écrivit une ſeconde Lettre, & elle étoit ſi preſſante, qu’Eleonor y répondit ; mais ce fut pour le prier de ne lui écrire plus, & pour lui dire qu’elle ne pouvoit le voir.
Elle ſentit de quelle importance il lui étoit de retourner promptement à Retel. Son Amie avoit eu moins de Fiévre cette nuit-là, de ſorte qu’elle voulut dire dés ce même jour au Comte de Retelois, qu’elle étoit preſte à partir, mais elle remit au lendemain à le lui dire, & elle prévoyoit qu’elle trouveroit aprés des raiſons, pour ne le dire pas. La certitude où elle étoit de la complaiſance de ce Comte pour ſes volontez, la flatoit ; elle ſe reprochoit neantmoins qu’elle abuſoit de ce reſpect & de cette honneſteté ; elle voyoit ſa propre foibleſſe dans toute ſon étenduë, mais elle ne pouvoit la reparer, & quoi qu’elle fuſt plus d’une fois preſte à parler, elle ne parloit cependant jamais ; ce qui lui en faiſoit prendre le deſſein, en empeſchoit l’execution.
La Comteſſe de Tuſcanelle avoit pour Eleonor la même tendreſſe qu’elle lui avoit toûjours témoignée, & elle ignoroit encore que le Duc de Miſnie l’aimaſt. Matilde avoit été aſſez maiſtreſſe d’elle-même, pour ne point intereſſer dans ſon avanture une Amie qui en avoit uſé ſi genereuſement. Cependant le retardement des Nopces du Comte de Retelois, la tourmentoit malgré elle ; & ſi les ſoins & l’amitié d’Eleonor l’avoient raſſurée le jour précedent, elle rentra bientôt dans de plus violentes inquietudes. Ce peu de relaſche lui donnoit de nouvelles forces pour les ſentir, & ſa Fievre rédoubla au point de ne laiſſer preſque plus eſperer pour ſa vie.
Eleonor vint paſſer la nuit auprés d’elle ; ce temps étoit propre à la confiance. Matilde qui la voyoit extremement touchée, ne put s’empecher de lui marquer ſes ſentimens. Eleonor l’aſſuroit qu’elle retourneroit à Retel, ſi-toſt qu’elle la ſçauroit hors de peril, mais les promeſſes ne ſuffiſoient plus pour calmer l’eſprit de Matilde. Vous n’en ferez rien, lui dit-elle. Pourquoi le Duc de Miſnie ne vous épouſeroit-il pas, puisque je vais mourir ? Qu’il ſe rejoüira de ma mort ! Elle m’afflige, toute malheureuſe que je ſuis ; auſſi ſera-t-elle le plus grand de tous mes maux, puisqu’elle ſervira à la ſeule choſe que J’aye apprehendée en ma vie. Vos larmes me forcent à ce dernier épanchement de cœur, ajoûta-t-elle ; j’avois réſolu de ne vous faire plus de confidences, les miennez vous ont toûjours été faſcheuſes. Conſolez-vous-en, je ne vous en ferai pas davantage. Vous allez être delivrée d’une Amie importune ; vous allez être vangée d’une Rivale ; vous allez avoir vôtre Amant, & quand je ſerai morte, vous ne ſongerez pas que j’aye été au Monde.
Ces paroles penetrerent vivement Eleonor. Il ſe fit une revolution ſubite dans ſon eſprit ; elle ſe ſentit le Courage d’executer ce qu’elle avoit projetté ; enfin l’amitié & la reconnoiſſance acheverent dans ce moment de la determiner ſur une choſe, à quoi elle étoit dés longtemps reſoluë, mais qu’elle auroit peut-être toûjours differée.
Elle embraſſoit Matilde, ſans prononcer un ſeul mot, tant ce qui ſe paſſoit en ſon ame, l’occupoit. Enfin elle rompit le ſilence. Ne vous inquietez plus, lui dit elle, c’en eſt fait, je parts de Mouzon, & je vais épouſer le Comte de Retelois, vous en ſçaurez bien-tôt les nouvelles. Je ſuis au deſeſpoir de vous quitter en l’état où vous étes, mais ma preſence aigrit vos douleurs. Adieu pour jamais, je me prive de vous, ce n’eſt pas le plus petit ſacrifice que je vous faſſe.
Matilde n’avoit ny la force de la retenir, ny celle de lui dire adieu. Je rougis, lui dit-elle, de la foibleſſe que je vous fais paroiſtre, & j’ai honte qu’une maladie qui me met prés de la mort, ne m’ait point guerie d’une paſſion que je déteſte ; mais enfin je l’avouë, vôtre mariage avec le Comte de Retelois, eſt peut-être la ſeule choſe qui me peut ſauver la vie. Cependant je ne vous preſſe point de l’achever ; il ne ſeroit pas juſte que vous me la conſervaſſiez aux dépens de vôtre bonheur ; c’eſt à moy de mourir, puis que je ne ſuis point aimée.
Eleonor ne lui répondit qu’en l’embraſſant encore une fois, & elle alla prendre congé du Comte, & de la Comteſſe de Tuſcanelle, toute en larmes. Elle leur dit, qu’elle ne pouvoit plus ſoûtenir la douleur de voir ſouffrir Matilde ; elle revint chez le Comte de Retelois lui dire la même choſe, & elle le pria de l’emmener hors de Mouzon. Il y conſentit avec une joye extraordinaire, & lui dit qu’ils ſe mettroient en chemin dés l’aprés dinée. Juſque-là elle étoit occupée de Matilde, ou plutôt l’effort qu’elle avoit fait ſur elle-même, avoit ſuſpendu tous ſes mouvemens ; mais quand elle ſe vit preſte à partir, qu’il fallut renoncer à ſon Amant pour jamais, qu’il fallut même ſe priver de la triſte ſatisfaction de lui dire le dernier adieu, de peur qu’il ne la vinſt troubler dans des réſolutions qui la deſeſperoient, ſa douleur ne ſe contint plus.
Injuſte Amie, s’écria-t-elle, n’as-tu point pitié des maux que tu me fais ſouffrir ? Es-tu contente ? Nous perdons toutes deux le Duc de Miſnie, & quand je lui donne peut être le coup de la mort, je n’ay ſur toi que le cruel avantage d’en être aimée, & de l’aimer mille fois plus que tu ne l’aimes.
Matilde ſe trouva dans quelque ſorte de repos quand Eleonor fut partie, mais ce repos qu’elle avoit ſi peu merité, n’étoit point parfait. Ce n’étoit proprement qu’une inquietude moins vive, qui faiſoit auſſi que ſon mal n’étoit guere moins preſſant. Eleonor retourna à Retel ; le Comte la conjura de le rendre enfin heureux, elle y conſentit, & il fut conclu qu’il l’épouſeroit à deux jours de là.
Le Duc de Miſnie ſceut bien-tôt ce départ. Il ne tarda guere à les ſuivre, & il apprit peu de temps aprés qu’il fut à Retel, que le jour de leur mariage étoit arreſté. La conjoncture preſſoit. Il jugea qu’Eleonor refuſeroit de le voir, s’il le lui faiſoit redemander, & que même cette entreveuë étoit difficile, qu’enfin il ne la feroit pas changer de réſolution, quand il la verroit. Cependant il voulut lui parler, entraiſné par ſon deſeſpoir, plûtoſt que par aucune eſperance. Ce Duc ayant fait épier le temps qu’Eleonor ſeroit ſeule, le trouva plus aiſément qu’il ne l’avoit préveu. Le mariage du Comte de Retelois ſe devoit celebrer à une de ſes maiſons de campagne qui n’étoit qu’à une lieuë de la Ville, & Eleonor y alla le jour precedent, pour jouïr de ſa douleur avec quelque liberté, au moins ce dernier jour.
Les ſoins du Comte de Retelois, qu’il redoubloit dans la veuë du bonheur qu’il étoit ſur le point d’obtenir, la mettoient dans une peine inſuportable, & lui faiſoient ſentir par avance celle où elle alloit entrer pour toûjours. Il lui ſembloit qu’elle n’avoit plus que ce jour à vivre. L’idée du Duc de Miſnie ne la quittoit point ; elle ſe le repreſentoit plus aimable & plus amoureux que jamais. Quoi qu’elle ne l’eût pas fait avertir de ſon depart, elle croyoit bien qu’il n’étoit pas loin d’elle ; il lui marquoit la violence de ſon amour, en renonçant à Matilde, malgré toutes les raiſons qu’il avoit de s’attacher à ſa fortune, & dans le temps qu’il n’avoit preſque plus rien à eſperer de ſon coſté, elle alloit lui donner une douleur mortelle. Comment ſuffire à toutes ces reflexions ? Elle en étoit accablée, & elle ne les démeſloit qu’à peine.
Le Duc de Miſnie s’étant déguiſé pour étre moins remarqué, marchoit ſur ſes pas. Elle ſe fit deſcendre dans une grande allée qui aboutiſſoit au Chaſteau, & qui étoit coupée par quantité de petites routes, dans leſquelles elle s’enfonça. Ses Femmes demeurerent dans la grande allée, & le Duc de Miſnie ſe gliſſa par un autre côté juſqu’à l’endroit où étoit Eleonor.
Elle rêvoit profondement ; ſes larmes couloient ſans qu’elle le ſentiſt ; ſon Amant la regardoit, & goûtoit une douceur propre à le deſeſperer. Enfin il ſe jeta à ſes pieds. Sa veuë la ſurprit, quoi qu’elle eût preſque eſperé de le revoir encore. Que faites vous, lui dit-elle d’une voix foible ? Je viens mourir à vos pieds, lui dit ce Duc, puis que vous voulez ma mort. Ne me reprochez rien, lui répondit-elle, Matilde m’a contrainte de faire ce que je lui promettois trop long-temps. Mon devoir avoit beſoin de ce ſecours, que je n’aurai plus, reprit-elle, en le regardant, & ma foibleſſe m’accompagnera toûjours. Ne me voyez donc jamais. Je me permets encore aujourd’hui le plaiſir de vous avouër tout le pouvoir que vous avez ſur moi, mais je vais épouſer le Comte de Retelois, pour me juſtifier, & pour me punir. Si Matilde eſt vivante, allez l’épouſer, en lui portant la nouvelle de mon mariage. Je n’ai pas la force de vous en prier plus longtemps, ni de vous voir, ſans m’expoſer à rompre encore mon projet. En diſant cela elle le quitta bruſquement. Et vous avez bien la force de me fuïr & de me deſeſperer, lui dit-il en ſe levant avec tranſport pour la ſuivre, & en l’obligeant à s’arreſter. Mais, continua-t-il, je ne ſuis plus en état de ménager rien ; je vais me jetter aux pieds du Comte de Retelois ; je vais lui apprendre tous mes malheurs ; peut-étre aura-t-il moins de dureté que vous n’en avez. Ah Ciel ! que voulez vous faire, reprit elle ? Ne ſuis-je point aſſez malheureuſe par l’attachement que j’ai pour vous, ſans avoir encore à craindre vôtre emportement ? Hé, s’il m’eſtoit poſſible de n’étre point à un autre, ne ſçavez-vous pas que je n’y aurois point été ? Jamais on n’a eu plus d’inclination que j’en ay eu pour vous. Le devoir, l’amitié, la neceſſité m’arrachent à vous, & me jettent dans un autre engagement, mais ils ne m’en conſoleront pas, & vous m’occuperez ſans ceſſe. Aprés cette aſſurance, vous pouvez avertir le Comte de Retelois que je vous aime ; je ſerai contrainte de vous deſavouër, & je ne l’en épouſerai pas moins, mais vous aurez le plaiſir de lui oſter peut-étre l’eſtime qu’il a pour moi, & vous m’ôterez auſſi la douceur que j’aurois euë d’étre contente de ce que j’aimois, en le regretant toute ma vie. Là-deſſus elle ſe retira, & elle le laiſſa appuyé contre un arbre, où il demeura long-temps. Il ne voyoit aucun remede à ſes maux ſe croire aimé d’Eleonor, & avoir de la conſideration pour elle, n’en étoient pas les moindres.
Il paſſa la nuit à faire des projets pour empeſcher le mariage d’Eleonor, mais ces projets ne ſe pouvoient executer malgré elle, & il en voyoit l’extravagance auſſi-tôt qu’il les enviſageoit. Les Nopces ſe firent le lendemain, & cet Amant voulant s’aſſeurer de tout ſon malheur, & voir encore Eleonor, alla ſe montrer à ſes yeux durant qu’on celebroit la ceremonie de ſon mariage. Il lui jetta un regard qui exprimoit toute ſa rage & toute ſa tendreſſe ; elle tourna les yeux ſur lui d’une maniere languiſſante & paſſionnée, & ſembla vouloir le dédommager par ſes regards, de tout ce qu’elle lui faiſoit perdre. Enfin elle les en détourna, parce qu’elle le vit pâlir. En effet, il s’évanouït, mais on n’y fit pas d’attention, parce que les habits qu’il avoit pris pour ſe déguiſer, empeſchoient de penſer qu’il fuſt un homme conſiderable, & on ſe contenta de le ſecourir.
Eleonor de ſon côté ſentit defaillir ſes forces, & elle fut contrainte de s’apuyer ſur ceux qui étoient auprés d’elle ; mais la ceremonie étoit achevée, & on crut que c’étoit une ſuite de ſon indiſpoſition.
Le Duc de Miſnie retourna à Mouzon, & il étoit dans un tranſport ſi violent, qu’il ne ménagea rien. Il alla trouver Matilde. La Comteſſe de Tuſcanelle n’étoit pas chez elle dans le moment qu’il y arriva, & Matilde donna ordre qu’on le laiſſaſt entrer. Hé bien, lui dit-il, étes-vous contente ? Eleonor a épouſé le Comte de Retelois ; vous voilà vangée, vous m’avez cauſé la fureur oû je ſuis, jouïſſez-en ſi vous pouvez, haïſſez-moi pour me delivrer de vôtre tendreſſe, qui m’a été ſi fatale, que je ne ſçaurois plus vous en ſçavoir de gré. Je ne perdrois point la conſideration qu’on vous doit, ſi je n’avois tout perdu juſqu’à ma raiſon. Adieu pour jamais, ajoûta-t-il, nous nous ſommes fait de trop grandes injures l’un à l’autre, pour nous pouvoir ſouffrir. Le
Le Duc de Miſnie ſe retira en achevant ces paroles, qui furent un coup de foudre pour Matilde. Elle demeura dans un profond ſilence, & elle jettoit des regards funeſtes, qui n’avoient aucun objet déterminé. Sa mere la trouva dans le mortel accablement, où la fuïte du Duc de Miſnie l’avoit miſe ; elle n’avoit ny la force de pleurer, ny celle de ſe plaindre, mais elle en avoit aſſez pour ſentir tous les malheurs.
Matilde paſſa le jour ſans donner preſque aucune marque de vie, & ſur le ſoir ſa Fiévre qui étoit un peu diminuée par la tréve que le départ d’Eleonor avoit donnée à ſes inquietudes, augmenta ſi conſiderablement qu’on jugea qu’il étoit impoſſible qu’elle y réſiſtat. Son imagination lui repreſentoit ſans ceſſe le Duc de Miſnie preſent & irrité, elle l’accabloit d’injures ; elle lui demandoit pardon ; ſon Pere & ſa Mere étoient à ſes coſtez fondans en larmes, elle ne connoiſſoit ny l’un ny l’autre, & tout lui paroiſſoit le Duc de Miſnie.
Aprés quatre jours la Fiévre la quitta, parce que ſon corps étoit entiérement affoibly. Elle conjura le Comte & la Comteſſe de Tuſcanelle, de ne point pleurer une mort qui étoit le ſeul remede d’une paſſion malheureuſe, & de la pardonner au Duc de Miſnie en ſa faveur. Elle les pria encore de parler quelquefois d’elle avec lui, s’il ſe pouvoit, & de lui dire qu’avant que de mourir elle avoit ceſſé de le haïr. Ils ne lui répondoient que par des pleurs & par des cris. Enfin elle les obligea de la laiſſer ſeule, & elle mourut dés la nuit, avec moins de chagrin qu’elle n’avoit vécu.
Le Duc de Miſnie étoit party précipitamment de Mouzon, pour fuïr Matilde, & il retournoit en Allemagne, pour s’éloigner des lieux où étoit la Comteſſe de Retelois. Il y apprit cette mort fans y être ſenſible ; il portoit dans le cœur une douleur dont rien ne le pouvoit diſtraire, & qui l’empeſcha même de ſentir la ruine entiere de ſa fortune, que le Comte de Tuſcanelle cauſa.
La Comteſſe de Retelois pleura autant ſon Amie, que ſi elle n’avoit pas été ſa Rivale, & elle vêcut avec le Comte comme une perſonne dont la vertu étoit parfaite, quoi qu’elle fût toûjours malheureuſe par la paſſion qu’elle avoit dans le cœur.
FIN.