‹ Ellénore, Volume IIChapitre 31 sur 42 · XXXI

XXXI

LE COMTE DE SÉGUR A MADAME MANSLEY.

«Grâce au ciel et au puissant réparateur qu'il nous envoie, nous commençons à respirer; le temps des persécuteurs est passé! Revenez donc, chère madame, et ne craignez plus d'être confondue avec les nobles intrigantes qui se mêlent de conspirer. Tout finit par s'éclaircir. On le sait, vous n'avez jamais été coupable que de sauver vos ennemis, sorte de crime très-récemment puni de mort, mais que le sénatus-consulte, qui permet aux émigrés soumis de rentrer en France, va mettre au premier rang des vertus modernes. Déjà plusieurs de nos illustres familles ont profité de leur radiation pour venir solliciter du premier consul la restitution de leurs biens et l'ont obtenue; cela devrait servir d'exemple à vos réfugiés de Londres, et rendre moins amères les injures qu'ils dictent quotidiennement à ce méchant Lepelletier, dont _l'Ambigu_[2] est bien le plus mauvais repas qu'on puisse servir à des abonnés.

[Note 2: Journal qui paraissait à Londres.]

»On ne s'explique pas ici comment le gouvernement anglais, qui se dit en paix avec nous, autorise la publication de telles calomnies contre le nôtre. C'est, prétendent-ils, par respect pour leur liberté de la presse qu'ils nous laissent insulter de la sorte; comme si l'_Alien-bill_ ne leur donnait pas un moyen légal de chasser le pamphlétaire et les assassins qu'il encourage par ses écrits. Quoi! le sort des deux plus grandes nations de l'Europe serait à la disposition d'un journaliste incendiaire, soudoyé par un parti malheureux, que la colère aveugle? Quoi! le flambeau de la guerre se rallumerait à ce foyer immonde? le sang de nos braves coulerait pour effacer quelques lignes infamantes d'un misérable écrivain? Non, je ne puis le croire, j'aime mieux penser que l'état florissant où se trouve aujourd'hui la France importune nos voisins, et que, ne pouvant médire de la gloire du vainqueur de l'Italie, ils l'attaquent dans sa politique et dans sa vie privée. Le malheur est qu'il a la faiblesse de s'irriter de ces calomnies. Ah! que n'a-t-il un peu de la savante indifférence de son ministre Talleyrand, à qui je demandais, l'autre soir, comment il était parvenu à triompher de ses nombreux ennemis:

»--En n'y prenant pas garde, m'a-t-il répondu.

»Le secret de son éternel crédit sous tous les gouvernements est en entier dans cette réponse.

»Le pape vient de le relever de ses voeux. Cela n'est bon qu'à les rappeler; car à son exemple, tout le monde les avait oubliés.

»Il vient de donner une fête brillante, où régnait son bon goût et un parfum d'ancien régime qui ravissaient également les jacobins convertis et les aristocrates apostats. J'ai eu le plaisir d'y revoir plusieurs de nos habitués de Versailles; ils s'y trouvaient comme dans la galerie de Louis XIV, coudoyés par des ambassadeurs de toutes les grandes puissances, entourés de femmes dont plusieurs portaient de beaux noms et presque toutes de beaux visages; car l'étiquette n'obligeant plus à inviter tous les vieux laiderons d'une cour, on choisit les plus jolies citoyennes de la grande ville pour orner un bal. Les émigrés rentrants, encore émus de nos désastres, ne comprenaient pas ce retour subit au luxe et à l'élégance française. Ah! vraiment, ils en verront bien d'autres, à en juger par les questions qui m'ont été faites ce soir même sur les magnificences de la cour de Russie. Au moindre détail que j'en donnais en historien fidèle, mon célèbre interlocuteur renchérissait sur mes descriptions en traçant le tableau d'une cour bien autrement magnifique. Comme la supposition avait tout l'air d'un plan arrêté, j'en conclus que nous serions bientôt en état de traiter de pair avec toutes les têtes couronnées de notre connaissance.

»Leurs plénipotentiaires ont paru charmés de l'accueil qu'ils recevaient à cette belle fête. Le premier consul s'y est montré particulièrement gracieux pour lord Wilworth, et comme Bonaparte exerce une grande séduction quand il veut se donner la peine d'être aimable, on espère beaucoup de cette mutuelle coquetterie.

»A propos de coquetterie, vous avez bien fait d'être fort jolie par le temps qui court, car dans vingt ans, rien ne sera plus commun qu'un charmant visage, grâce à la découverte du docteur Jenner, dont on se moque, comme de toutes les nouveautés utiles, mais qui n'en fait pas moins chaque jour des miracles. Il est vrai que nous sommes les derniers de l'Europe à profiter de ce bienfait, et que le peuple ne dit plus: «tu m'ennuies, laisse-moi tranquille,» mais «_tu me vaccines_.» Cela n'empêche pas la maladie préservatrice de faire des progrès. Les savants s'en réjouissent, les plaisants s'en amusent, tout le monde est content.

»Et comment ne le serait-on pas sous ce règne de gloire et de prospérité? L'armée est triomphante, le peuple libre, le commerce riche, les arts florissants, la noblesse en repos, la bourgeoisie en valeur, et la paix générale vient encore mêler ses douceurs à ces dons du ciel et de la volonté d'un grand homme. En vérité, il faut être voué au démon de l'opposition pour s'acharner, comme certains de vos amis, à flétrir les intentions et les moyens qui nous ont conduits à de semblables résultats; ils n'ont donc aucun souvenir, ces beaux parleurs pour médire ainsi du présent qui nous rend l'ordre, la gloire et les plaisirs!

»Oui, les plaisirs; et ce qui vous étonnera autant que moi, les mêmes que nous avions à Versailles. J'ai été invité dernièrement par madame Bonaparte à un spectacle de la Malmaison. Je n'avais assisté à aucune comédie d'amateurs depuis la représentation donnée au Petit-Trianon, en 1786. On y joua _le Barbier de Séville_. La reine faisait Rosine; le comte d'Artois, Figaro; le comte de Vaudreuil, Almaviva; le prince Estherazy, Bartholo; la comédie fut suivie du _Tableau parlant_, opéra-comique de Grétry, que lui-même était venu faire répéter à la troupe royale. La reine avait choisi le rôle d'Isabelle, madame de la Rochelambert celui de Colombine, le comte d'Artois jouait fort bien celui de Léandre, et Garat chantait Pierrot d'une manière ravissante; sa belle voix, son talent et son titre de directeur des concerts de la reine lui valaient l'honneur de chanter avec elle. La belle comtesse de Guiche et la comtesse de Polignac faisaient aussi partie de la troupe de Trianon, et c'est à leur protection que je dus d'être admis à ces soirées dramatiques qui n'avaient d'ordinaire qu'un public fort restreint, composé de la famille royale et des personnes attachées à la maison des princes. Le nom des principaux acteurs ajoutait beaucoup à l'intérêt de la pièce. D'ailleurs, on sait toujours bon gré aux grands seigneurs d'aimer l'esprit, les arts, et aux souverains de les protéger. Qui aurait jamais prévu que ces plaisirs élégants serviraient de prétexte à la rage populaire? Qui aurait dit, en voyant cette belle Marie-Antoinette, si spirituelle, si gracieuse dans les scènes avec Figaro, si naturelle, si piquante dans son charmant dépit avec son vieux tuteur, que cette femme douée de tous les agréments qui plaisent le plus aux Français, que cette belle chevelure dorée, que ce cou d'albâtre seraient bientôt... mais ne rappelons pas ces horreurs.

»Je devais garder de cette représentation royale un souvenir ineffaçable. Il me suivit dans la petite salle de la Malmaison, et lorsque, assis au parterre près de la loge du premier consul, le rideau s'est levé et que j'ai vu paraître Bourrienne en Bartholo et l'aimable Hortense en Rosine, je n'ai pu retenir un cri de surprise dont il m'a fallu donner l'explication. Cela a amené des comparaisons qui n'ont paru choquer personne.

»Je ne m'attendais pas à voir le même ouvrage joué par deux cours si différentes. Le talent dramatique d'Eugène Beauharnais et celui de sa soeur dépassent de beaucoup ceux des amateurs. Cela s'explique par les leçons qu'ils reçoivent de Talma et de Michaud à chaque nouvelle pièce que l'on monte. La mise en scène est admirable. Isabey, le fameux peintre en est chargé; il joue, de plus, les comiques à merveille. Enfin, chacun s'emploie de son mieux à ces représentations, ce qui vous prouve assez combien elles amusent le maître.

»On jouait après le _Barbier_ les _Projets de Mariage_, d'Alexandre Duval. En voyant Bonaparte rire de si bon coeur à cette jolie comédie, on a cru un moment qu'il ferait grâce à l'auteur et lèverait l'interdit lancé contre son _Édouard en Écosse_; mais la politique a des rigueurs à nulle autre pareilles, et l'on ne peut blâmer la prudence qui évite les batailles du parterre, car c'est par le scandale des applications, par les cris des spectateurs en délire que la révolution a commencé, et qu'elle recommencerait, si on la laissait faire: tout le monde n'est pas de cet avis, à en juger par mon frère; il crie à la tyrannie, parce qu'on n'a pas permis à son ami Dup... de parodier, dans son opéra de _l'Antichambre_, le costume, le langage, jusqu'aux gestes habituels des chefs du gouvernement. Les particuliers se coupaient la gorge, autrefois, pour de semblables plaisanteries: je ne vois pas pourquoi on les tolérerait davantage aujourd'hui.

»Cette lettre vous sera remise par un homme qui se vante de vous devoir la vie, et dont la reconnaissance serait sans borne, si vous vouliez bien le permettre. Il a sagement pensé qu'il valait mieux être l'aide de camp d'un brave général français, que l'élégant inutile des salons de nos émigrés. Sa famille qui le blâme aujourd'hui, en sera fière dans trois ans; je réponds de son avenir, puisqu'en l'arrachant à ses assassins, vous lui avez donné le droit de vous aimer. Accueillez-le charitablement comme porteur de mon bavardage et de toutes les tendresses de ma vieille amitié.»

LETTRE DU VICOMTE DE SÉGUR A MADAME DELMER.

«Vous vous plaisez donc bien à Londres, chère madame, puisque vous y restez, lorsque rien ne s'oppose à votre retour ici, que la police veut bien laisser les honnêtes gens tranquilles, et reporter ses tendres soins sur la canaille. Combien je vous envie la possibilité de vivre ailleurs qu'à Paris! Quant à moi, le tumulte, les menaces, la prison, la guillotine, les massacres, jusqu'aux corvées de la garde nationale, rien n'a pu m'en dégoûter. Je l'aime avec tous ses défauts: son bruit, sa boue, sa badauderie; c'est pour moi une de ces maîtresses de mauvaise compagnie, qu'on n'estime pas et qu'on ne peut quitter. Cependant elle est aujourd'hui livrée à de nouvelles amours qui ne laissent aucune illusion sur sa fidélité; après s'être prostituée aux bonnets rouges, elle s'abandonne aux épaulettes, en attendant qu'elle revienne aux traitants et aux courtisans qui gouvernaient sous l'ancien régime. Ce sont des adorations, des acclamations sans fin; on dirait que les du Guesclin, les Condé, les Turenne n'ont jamais existé, qu'il ne s'est pas gagné une seule bataille avant celle de Marengo, et que les Français ne savaient pas porter l'épée avant qu'un petit Corse leur eût appris à s'en servir. Certes, il la manie fort bien, et s'il voulait s'en tenir là je serais un de ses plus ardents prôneurs. Mais il tranche du César, et si on n'y prend garde il ira droit au Néron. Déjà il ne marche plus que suivi de sa _garde prétorienne_, il a ses préfets de palais, ses officiers de service et une foule d'esclaves volontaires qui se disputent l'honneur de lui obéir; sa femme a des dames pour l'accompagner, et l'on a eu soin de les choisir parmi celles qui auraient pu exercer la même profession chez la feue reine.

»Les moeurs de cette nouvelle cour rappellent beaucoup celles des Romains sous l'Empire. Tout y cède à l'ambition, à l'amour des plaisirs; on n'y est point arrêté par les vieux préjugés, par les vaines considérations qui entravaient jadis les projets, les désirs coupables; on a tout simplifié. Par exemple, un homme en place aime la fille de sa femme; quoi de plus naturel? Il a besoin d'un héritier, il s'en fait un. La mère ne peut s'avouer; il faut lui assurer un sort honnête; on la fait épouser à son frère!

»On a quelques rivaux dont la gloire importune: on les fait assassiner ou juger, ce qui se ressemble beaucoup. Le mari trompé d'avance prend mal la plaisanterie: on a recours à une matrone chargée de faire les éducations des filles de la nouvelle cour, après avoir habillé l'ancienne, pour se procurer une jeune personne en plein rapport, et capable de perpétuer une famille régnante. L'épreuve réussit, et tout fait espérer dans l'avenir une guerre de bâtards digne de l'héroïsme paternel. On invente des crimes à ses amis; on fait du faste pour nos parvenus; de la religion pour les dévotes de notre faubourg; de la philosophie pour les patriotes; de l'étiquette pour les vieux courtisans; de l'égalité en paroles, de l'absolutisme en actions, et comme tout cela est recouvert d'uniformes brillants, de drapeaux de toutes les nations, et qu'en France on aime par-dessus tout les sabreurs heureux, Dieu sait où s'arrêtera leur char de victoire?... Il a bien franchi le mont Saint-Bernard, il ira sans peine des Tuileries au château de Versailles. Tout l'annonce, et je m'attends à voir renaître les sottises qui ont servi de prétexte aux massacres de la Révolution. Oui, croyez-moi, tout va ressusciter, sauf les victimes.

»Nous voici déjà revenus au _Te Deum_; la déesse de la Raison a laissé faire tant de folies qu'on l'a destituée: après avoir essayé de plusieurs cultes de fantaisie, on a reconnu que le bon Dieu était encore ce qu'il y avait de plus convenable à adorer, et notre vieille cathédrale a rouvert ses portes aux fidèles.

»Toutes nos autorités militaires et civiles jusqu'au ci-devant prêtre qui mène les affaires étrangères, jusqu'au ci-devant bénédictin qui invente des conspirations pour se donner le plaisir d'arrêter les conspirateurs, étaient convoqués à cet acte solennel dont la paix est l'occasion et l'ambition le vrai motif. N'est-ce pas ainsi qu'on faisait dans l'ancien régime?

»Vous pensez bien que ce retour à la religion n'est pas du goût de tout le monde, le général Augereau et le général Lannes ne se gênent pas pour fulminer à la houzarde contre ce qu'ils appellent les _capucinades du grand vainqueur_. Il a fallu un ordre pour les empêcher de descendre de voiture, lorsqu'ils se sont aperçus qu'on les conduisait à la messe, et l'on prétend que l'un d'eux est en pleine disgrâce, pour avoir répondu au maître qui lui demandait comment il avait trouvé la cérémonie:

»--Très-belle, mon général, il n'y manquait qu'un million d'hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que nous rétablissons.

»Le Parisien, facile à divertir, s'est fort amusé de voir un cardinal, envoyé par le saint-père, causer familièrement avec notre plénipotentiaire, avec cet abbé vendéen qui, faute de mieux, célébrait la messe sur un autel composé de cadavres républicains. Le peuple faisait tout haut de grosses plaisanteries sur la belle tenue des _calotins_, qui, par suite du pillage des églises, étaient habillés à neuf. Le retour des oraisons dominicales lui donnait l'espoir de rentrer bientôt dans son ancien calendrier, et de pouvoir célébrer la fête de Saint-Louis ou de la Sainte-Vierge, au lieu de celle de l'_oignon_ ou du navet. Mais ce qui donnait beaucoup à penser, c'était le costume théâtral des héros de la cérémonie; ces habits écarlates avec des palmes d'or sur toutes les coutures, ce manteau espagnol, cette ceinture chevaleresque, ce chapeau à la Henri IV, dont le panache aux trois couleurs rappelait seul la république, faisaient naître de certaines idées qui pourraient bien se réaliser, en dépit des éloquents Brutus du Tribunat.

»Là ou règne la force, l'esprit n'a rien à faire, et chaque jour nous en donne une nouvelle preuve. Madame de Staël qui croyait, à bon droit, le sien irrésistible, a été cruellement détrompée l'autre soir. C'était au bal donné par l'ancien évêque d'Autun, en réjouissance de la paix et du triomphe de la sainte Église. La baronne a un fond d'enthousiasme qui devait nécessairement s'appliquer à la gloire du _Petit Caporal_. Aussi, après l'avoir entrepris de conversation, après lui avoir prouvé dans un langage brillant qu'il était le plus grand homme du monde, a-t-elle cru pouvoir hasarder une question sur la femme de ces temps modernes qui excitait le plus l'admiration du héros patriote.

»--Celle qui a fait le plus d'enfants, a-t-il répondu en lui tournant le dos.

»L'auteur de _Delphine_ avait espéré mieux, et son enthousiasme s'est changé subitement en haine, ce qui nous vaut de ravissantes épigrammes sur ce qui se fait et se dit journellement de ridicule aux Tuileries et à la Malmaison. Décidément nos beaux esprits n'y seront plus admis, et nos auteurs dramatiques n'y seront pas mieux traités que les écrivains et les orateurs.

»On vient d'arrêter par ordre les représentations d'_Édouard en Écosse_. L'intérêt de la pièce en a causé la perte, le talent d'Alexandre Duval, le crédit de mademoiselle Contat, les prières de madame Bonaparte, tout a échoué contre la volonté d'un guerrier qui n'a peur de rien, si ce n'est des explications du parterre français.

»Il arrive encore pis à mon ami Emmanuel Du... On vient de l'exiler pour le plus innocent des opéras-comiques, ayant pour titre l'_Antichambre_[3], et pour tort, celui de représenter plusieurs fripons de laquais singeant leurs maîtres d'une manière tellement vraie que de grands personnages ont cru s'y reconnaître. C'est bien humble, direz-vous; mais c'est ainsi. Je devrais avoir ma part de cette disgrâce, car je suis coupable de quelques mauvais couplets de ce pauvre opéra, qui ne me semblait pas avoir jamais rien à démêler avec la politique et la police. Je dois, sans doute, cet excès d'indulgence de la part du sultan, à mon fils qui se bat dans son armée, et à mon frère qui se ferait tuer pour lui être agréable. Je ne partage ni le dévouement de l'un ni l'aveuglement de l'autre; mais je respecte toutes les illusions, celles de la gloire comme celles de la vanité.

[Note 3: Il a été donné depuis avec grand succès sous le titre de _Picaros et Diegos_.]

»A propos de vanité, la Harpe continue ses homélies académiques. Il cache son vieux bonnet rouge sous un capuchon monacal, dans l'espoir de faire oublier ses discours par ses sermons, ses chansons par ses cantiques, et ses rendez-vous grivois avec la célèbre gouvernante par la pénitence de lire mutuellement leurs ouvrages. Voici un quatrain improvisé en rêve, à la dernière séance du lycée républicain, par un des endormis du professeur:

On disait autrefois proverbialement, Pour exprimer l'ennui, bâiller comme une carpe; Mais aujourd'hui l'on dit universellement: Bâiller comme un lycée aux sermons de la Harpe.

»Je n'ai pas la prétention de vous donner des nouvelles d'Adolphe de Rheinfeld. Vous lisez ses discours, ils vous en apprennent assez sur ce qu'il pense et ce qu'il vaut. Mais ce que vous ne pouvez savoir, c'est l'immense succès qu'ils obtiennent près de tout ce qui reste en France d'esprits supérieurs et de caractères indépendants. Ses ennemis prétendent que madame de Seldorf est au moins pour moitié dans tout ce qu'il dit de beau à la tribune. Cette calomnie donne raison à M. de Talleyrand, qui veut qu'un homme d'esprit n'aime jamais qu'une femme bête. Il est certain qu'on ne soupçonnera point madame Gr... de complicité dans les bons mots qu'il dit.

»C'est le jeune Lucien de la Menneraye qui se charge de vous remettre cette lettre. Sa qualité d'aide de camp, envoyé en mission près de notre ambassadeur à Londres, lui permet de cacher ce griffonnage sous ses dépêches diplomatiques. C'en est encore un de plus qui passe à l'ennemi. On comptera bientôt les gentilshommes non servants. Je me félicite d'être assez vieux pour échapper à cette fièvre de gloire, qui, ainsi que toutes les maladies, nous laissera plus faibles qu'avant. Ils lèvent les épaules en m'écoutant, ceux à qui je dis cela; ils me traitent de _ganache_, et pourtant vous verrez, vous qui êtes jeune, que la ganache avait raison.

»Ne montrez ces caquets à personne, pas même à l'aimable Ellénore. Sa gravité les prendrait mal; elle m'appelle le plus courageux des hommes frivoles, en imitation de ce bon de L... que madame de Staël appelle le plus gras des hommes sensibles. J'ai le tort, je l'avoue, de voir les choses comme les gens sous leur aspect comique; autrement on passerait sa vie à pleurer. Le fond de tout est si triste, qu'il faut bien rire de la forme. Mes sentiments n'en sont pas moins vifs et profonds, vous le savez mieux que personne, vous qui vous moquez si souvent de ma vieille tendresse.»