‹ En ballon! Pendant le siege de ParisChapitre 15 sur 20 · L'ASCENSION.

L'ASCENSION.

MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, transformés en _loups aériens_.

On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons! Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui rappelle les leçons de natation à calle sèche.

Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait:

--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres sterling.

--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne se font pas, ou se font pour rien.

Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.

--Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il.

Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait en éclats.

L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les administrateurs de la poste française.

Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient pas intercepter au-dessus des nuages.

Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur ceux qui offrent le plus d'intérêt.

DÉPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.

VOYAGE DE H. GAMBETTA.

5e et 6e Ascensions. _7 octobre_.

1° L'_Armand Barbès_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Trichet; passagers, MM. Gambetta et Spuller.

2° _Le George Sand_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Revilliod; passagers, deux Américains et un sous-préfet.

Le double départ de l'_Armand Barbès_ et du _George Sand_ s'est effectué dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconté les journaux de Paris. Nous cédons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donné des détails curieux sur ces mémorables ascensions:

«Une foule énorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre à Montmartre, le départ des ballons l'_Armand Barbès_ et le _George Sand_, ce n'était pas un vain sentiment de curiosité qui excitait l'avide anxiété de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aérostats emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce périlleux voyage avec d'importantes missions.

«Dans la nacelle de l'_Armand Barbès_, conduit par M. Trichet, prirent place Gambetta et son secrétaire Spuller; dans celle du _George Sand_, dirigé par M. Revilliod, montèrent MM. May et Raynold, citoyens américains, chargés d'une mission spéciale pour le gouvernement de la défense, et un sous-préfet.

«On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et Charles Ferry, et le colonel Husquin.

«MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorité et l'entrain qu'on leur connaît, le double départ.

«Les dernières poignées de main échangées au milieu de l'émotion générale, au cri de «lâchez tout!» les deux ballons s'élevèrent majestueusement.

«Il était onze heures dix minutes.

«Une immense clameur de: «Vive la République!» retentit sur la place et sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix répétaient comme un écho lointain le cri de la foule.

«Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils descendaient et allaient échouer dans la plaine. La foule désespérée, anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent toutes les peines du monde à la retenir: il fallut qu'elle vit les deux ballons continuer leur route poussés par un vent qui (d'après les observations faites) filait dix lieues à l'heure.

«On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront où les deux aérostats ont atterri.»

Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (édition de Tours) peut aujourd'hui satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des péripéties du voyage de M. Gambetta. «Poussés par un vent très-faible, dit ce journal, les deux aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite; mais à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la hauteur de 600 mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les balles autour d'eux; ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa route. Il n'était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil, il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldats wurtembergeois. En ce moment, le danger était grand; heureusement les soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres; les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée par un projectile.

«L'_Armand Barbès_ n'était pas au terme de ses aventures.

«Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante; il fut encore exposé à une salve de coups de fusils partie d'un campement prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant par dessus la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chêne où il resta suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart. Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée et y passèrent la nuit.

«Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après avoir essuyé la première fusillade, il a pu se maintenir à une assez grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre; il est allé descendre, à 4 heures, à Crémery près de Roye, dont les habitants ont très-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute; son adjoint a logé chez lui les deux Américains.

«Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du premier à Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville à midi. A Rouen, où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans; ils y couchèrent, et en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie[10].»

[Note 10: «Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ de Paris: Le gouvernement a reçu ce soir une dépêche ainsi conçue: «Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivée après accident en forêt à Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs prussiens, et grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et à Tours. Les lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil dans l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en masse. Le gouvernement de la défense nationale est partout acclamé.»

Cette dépêche avait été apportée par un joli pigeon gris, compagnon de voyage aérien du ministre de l'intérieur.--On l'appella depuis Gambetta.]

7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mèt. cub.), conduit par M. Bertaux, reçoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, propriétaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en outre 300 kilogr. de dépêches et 25 pigeons. L'aérostat part de la gare d'Orléans à 8 heures 30 du soir et tombe à 11 heures 30 près de Cambrai.

A la descente, le vent est assez violent, l'aéronaute M. Bertaux, en jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportés dans la nacelle avec une violence extrême, ils subissent un traînage périlleux, mais le ballon se déchire et s'arrête; les voyageurs en sont quittes pour l'émotion.

Quant à M. Bertaux, il était déjà malade, poitrinaire en sortant de Paris. Il a fait partie, d'Orléans au Mans, comme nous l'avons raconté, de la compagnie des aérostiers militaires. Il a trouvé la mort, en revenant à Paris après l'armistice. C'était un jeune homme plein d'avenir; littérateur et poëte, il avait composé plusieurs volumes de poésies, il s'était lancé avec passion dans les aventures de la navigation aérienne.

8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mèt. cub., conduit par M. Farcot, mécanicien, part à 9 heures du matin, de Montmartre. Passager: M. Tracelet, propriétaire de pigeons.--Poids des dépêches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.

L'aérostat descend à midi 30 à Beclerc dans le Hainaut (Belgique).

9e et 10e Ascensions. _14 octobre_.

1° Le _G. Cavaignac_, 2,000 mèt. cub., dirigé par M. Godard père, reçoit dans sa nacelle M. de Kératry et deux passagers, 710 kilogr. de dépêches et 6 pigeons. Il s'élève de la gare d'Orléans à 10 heures 15 minutes et descend à 3 heures de l'après-midi à Brillon (Meuse).

Le retour à terre s'est exécuté avec une précipitation regrettable. La nacelle reçoit un choc des plus violents; M. de Kératry a la tête blessée par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnée.

2° Le _Jean-Bart_, 2,000 mèt. cub., qu'on a appelé aussi le _Guillaume Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aéronaute, Albert Tissandier. Passagers, MM. Ranc et Ferrand.

Il y a eu entre le quatrième voyage et le cinquième, un intervalle de plusieurs jours, où les tentatives d'ascension ont presque toujours avorté. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du matin, il se rend à l'usine de Vaugirard. Le _ballon Impérial_ a été réparé, il est gonflé, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est d'un calme absolu. MM. Hervé-Mangon, Rampont et Chassinat, décident qu'il est prudent de remettre le départ.

Le lendemain, à 5 heures du matin, MM. Tissandier et Hervé-Mangon s'aperçoivent que le ballon est presque dégonflé. L'empire n'aura même pas laissé à la France un ballon en bon état!

On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de départ sont vaines. Ce jour-là MM. Gambetta et Spuller s'élèvent de la place Saint-Pierre.

M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend à la gare d'Orléans à 6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. où il va partir.--Une rafale survient et met l'aérostat en pièces.--Enfin le voyage peut s'exécuter le 14 octobre.

11e et 12e Ascensions. _16 octobre_.

1° Le _Jules Favre_ (1,200 mèt. cub.). Aéronaute, L. Godard jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Béoté. Dépêches: 195k. Pigeons: 6. L'aérostat quitte la gare d'Orléans à 7h. 20m., il descend à Foix-Chapelle (Belgique) à midi 20.

2° Le _Lafayette_, (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: M. Labadie, marin.--Passagers: MM. Daru et Barthélemy. Dépêches: 270k. Pigeons: 4. Départ, gare d'Orléans 9h. 50m. Arrivée: Dinant (Belgique) 2h. 45s.

A la descente le ballon est emporté par un vent violent; le marin Labadie coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'échappe seul. Les voyageurs restent assis à terre dans leur panier devenu immobile comme un berceau.--Ce procédé n'est pas très-aérostatique, mais il a réussi. Tant mieux pour les passagers.

Labadie est le premier marin qui ait quitté Paris en ballon. On ne saurait trop admirer le courage, l'intrépidité de ces braves matelots, qui n'ayant jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de l'air.--Deux de ces praticiens improvisés ont trouvé la mort dans ces voyages périlleux. On peut dire qu'il est étonnant que des ballons conduits par des mains inexpérimentées n'aient pas donné lieu à plus d'accidents. Après l'exemple des ballons du siège, arrivés presque tous à bon port, on ne rencontrera plus, espérons-le, tant d'esprits craintifs, qui se figurent qu'il faut écrire son testament avant de monter dans la nacelle aérienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.

13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mèt. cub.).--Aéronaute: Nadal.--Pas de passager. Dépêches: 440 k. Pigeons: 6. Départ: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. Arrivée: près Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.

En quittant terre l'aéronaute a crié: Vive la République démocratique et sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aérostier militaire.

14e Ascension. _19 octobre_.--La _République universelle,_ désigné aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrétaire de M. de Kératry, et Gaston Prunières. Dépêches: 305k. Pigeons: 6. Départ: gare d'Orléans, 9h. 10m. Arrivée: près Mézières (Ardennes), 11h. 20m.

Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la forêt des Ardennes où il a été mis en pièces.

15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Iglésia, mécanicien, ancien homme d'équipe du grand ballon captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien député. Dépêches: 450k. Pigeons: 6. Départ: jardin des Tuileries, 11h. 30m. Arrivée: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.

16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Hervé, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, Dépêches: 390k. Pigeons: 2. Départ: gare d'Orléans, 8 h. 30m. Arrivée: Holigenberg (Hollande), midi 30.

CAPTURE DU BALLON «LA BRETAGNE.»

17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1° Le _Vauban_ (1,200 mèt. cub.). Aéronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; Cassiers, propriétaire de pigeons. Dépêches: 270k. Pigeons: 23. Départ: gare d'Orléans, 9h. m. Arrivée: Vignoles (Meuse), 1h. s.

2° _La Bretagne_ (2,000 mèt. cub.), appartenant à une entreprise particulière. Aéronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. Départ: usine à gaz, la Villette, midi. Arrivée: Verdun (Meuse), 3h. s.

La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le même jour. Le premier de ces ballons était destiné à tomber entre les mains des Prussiens. Il allait commencer la série des catastrophes aériennes. Nous laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des détails sur ces voyages, en raconter les émouvantes péripéties.

«Le 27 octobre est un jour fatal à la République; car c'est alors que Metz capitula, et que l'armée cernant Bazaine put se rendre autour de Paris pour prendre une part active tant à l'investissement de la capitale qu'à la défaite des armées de secours. Au point de vue aéronautique, le résultat ne fut guère meilleur.

«Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla tomber près de Verdun, dans un district occupé par les Prussiens. M. Reitlinger, que j'ai vu à Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas tiré sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le français, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.

«Le marchand de pigeons fut grièvement blessé dans le traînage. Mais les péripéties du _Vauban_ ne sont rien auprès de celles de la _Bretagne_, que M. Manceau nous a racontées et qui nous serviront à faire comprendre la manière dont certaines ascensions ont été conduites.

«Au moment du départ, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une certaine stabilité, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus qu'à quelques kilomètres l'un de l'autre, quoique partis à trois heures de différence de temps.

«Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgré les protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le ballon ne tarda point à se rapprocher de la surface de la terre... terre inhospitalière s'il en fut; car les voyageurs aériens furent reçus par une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu d'un tas de Prussiens qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes à bord! Mais comme on était près de terre, au-dessus d'une prairie, M. Woerth s'élance de la nacelle, contrairement aux règles de la discipline et de la solidarité.

«Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un mouchoir blanc au dessus de sa tête. On lui fait grâce de la vie, et on l'entraîne en prison.

«Malgré ses pressantes réclamations, celles de sa famille et celles de son gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'à la fin de la guerre. La captivité de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le gouvernement britannique a le mieux montré combien il était méprisable et lâche.

«Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, se redressa avec rapidité; il aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux coups de soupape. Le ballon ne tarda point à redescendre. Quand M. Guzon et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où règne une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais, entraîné par l'exemple, il saute. Il a mal calculé la hauteur: il tombe de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et redescend; il s'aplatit à quelque distance.

«Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marécage, au milieu des ténèbres, car la nuit est venue. Il se traîne péniblement moitié nageant, moitié à quatre pattes, vers un endroit où il aperçoit de la lumière.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de l'obscurité, ces brutes veulent le mettre en pièces. Le curé du village arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le soigne, et le curé commande une escouade de paysans, qui va à la recherche du ballon pour sauver les dépêches. La nuit même, le curé part chargé de ce précieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un lâche, un Judas, un traître allait à Corny, au quartier général du prince Frédéric-Charles, prévenir de ce qui était arrivé à quelques kilomètres de Metz!

«Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces misérables l'obligent, à coups de crosse de fusil, à se traîner, malgré sa blessure. On le mène ainsi à Mayence, où il arrive dans un état affreux. Pour le guérir, on le jette dans un cachot où l'on oublie pendant deux jours de lui donner à manger. Puis on le fait paraître devant le général qui procède à son interrogatoire. Le malheureux était fusillé s'il n'avait eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il était simple négociant.

«Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donné à Manceau des éclisses pour guérir sa jambe cassée, et au lieu de le garder en prison, on l'a interné dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, a daigné faire prévenir Mme Manceau de la captivité de son mari, tombé vivant entre les mains des Prussiens et actuellement détenu dans la forteresse de Mayence.

«M. Manceau est de retour à Paris, consolé de ses mésaventures et parfaitement guéri de sa blessure[11].»

[Note 11: La _Liberté_, 19 mars, 1871.]

19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). Aéronaute: Gilles.--Pas de passager. Dépêches: 460kil. Pigeons: 6. Départ: gare du Nord, midi. Arrivée: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.

Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le siège:

M. Steenackers, au mois de décembre, l'envoie, avec l'aérostat _Colonel Charras_, à Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.

Dans le trajet, un préfet a reçu la dépêche suivante:

«Gilles, aéronaute, arrive avec Colonel Charras.»

Le préfet, un peu naïf, comme on va le voir, se présente à l'arrivée du train: il trouve M. Gilles, et lui dit:

--Vous êtes seul, monsieur, où est le colonel Charras?

--Il est là, dans le fourgon.

--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?

--Je ne peux pas, monsieur, il pèse 100 kilogrammes!

M. le préfet, le Pirée devait être de vos amis!

ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.

20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). Aéronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cézanne, ingénieur. Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6. Départ: gare d'Orléans, 8h. 30m. Arrivée: près d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.

Le marin le Gloennec, huit jours après son arrivée à Tours, est mort d'une fluxion de poitrine. Ses funérailles ont été imposantes. Les aéronautes présents à Tours, et les délégués des membres du gouvernement ont suivi jusqu'au cimetière le corps du jeune et courageux marin.

DEUXIÈME BALLON PRISONNIER.

21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1° Le _Ferdinand Flocon_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. Dépêches: 130 kil. Pigeons: 6. Départ: gare du Nord, 9h. m. Arrivée: près Châteaubriant (Loire-Inférieure), 3h. 45 soir.

2° Le _Galilée_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Husson, marin.--Passager: M. Etienne Antonin. Dépêches: 420 kil. Pas de pigeons. Départ: gare du Nord, 2h. soir. Arrivée: près Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.

Le _Galilée_ a été pris par les Prussiens, qui se sont emparés de l'aéronaute et des dépêches. Le passager M. Etienne Antonin a pu s'échapper des ennemis.

23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Châteaudun_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Bosc, négociant.--Pas de passager. Dépêches: 455 kil. Pigeons: 6. Départ: gare du Nord, 9h. 45m. Arrivée: Reclainville, près Voives, 5h. s.

Le lendemain du départ de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dépêche suivante de l'aéronaute:

«Prussiens tiré sur ballon jusqu'à deux heures et demie sans me toucher. Descente heureuse à Reclainville, à cinq heures et demie soir. Remis toutes dépêches bureau Voives. Dirigé sur Vendôme où je suis arrivé à neuf heures du matin. Transmis immédiatement par télégraphe dépêches officielles à destination. Prussiens Orléans, Chartres. Quartier général, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec artillerie. L'ennemi vient réquisitionner à Châteaudun tous les jours. Repoussé de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tués et autant de prisonniers. Ballon monté par un marin et un voyageur a été pris par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.»

24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). Aéronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambès et Barry. Dépêches: 60 kil. Départ: gare d'Orléans, 8h. 20 matin. Arrivée: Granville (Eure), 3h. 40 soir.

TROISIÈME BALLON PRISONNIER.

25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1° Le _Daguerre_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingénieur, et Nobécourt, propriétaire de pigeons. Dépêches: 260 kil. Pigeons: 30. Départ: gare d'Orléans, 9h. 45 matin. Arrivée: Ferrières (Seine-et-Marne).

2° Le _Niepce_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Pugano, marin.--Passagers: MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. Départ: gare d'Orléans, 9h. 15 matin. Arrivée: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.

Cet aérostat emportait des appareils de photographie qui ont servi à la préparation des dépêches attachées aux pigeons voyageurs.

La descente s'est opérée non loin des Prussiens, et le sauvetage des caisses d'appareil n'a pas duré moins de huit jours.

Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le même jour, ont tous deux couru de grandes péripéties. Le premier ballon, descendu à Ferrières, a été poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.

Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les voyageurs des deux nacelles ont pu échanger des signaux dans les airs. Les passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperçu les Prussiens qui se jetaient à sa rencontre pour s'en emparer!